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Voir le Procès de la. Démocratie, pp. 172 et suivantes

sublime. Chaque progrès n'est qu'une étape, il faut \ viser toujours plus haut. La lumineuse sérénité ! de la perfection grecque ne fait pas oublier Tinfinité tragique du pathétique chrétien. Dans un monde où il y a tant d'excès de vice ou de laideur il est bon, il est nécessaire qu'il y ait des excès de sacrifice ou de vertu. Mais la plénitude et riiarmonie des facultés, la satisfaction de la raison, Tcntière maîtrise de soi, cela est la vraie force, cela est la beauté... L'équilibre parfait n'est jamais atteint, et il ne peut pas l'être parce qu'il serait la mort. Mais réaliser sans trêve des équilibres successifs, bien posséder tout ce que l'on a en désirant toujours mieux, et pour cela accorder sans cesse les forces divergentes que la vie intarissable suscite en nous et hors de nous, c'est toute la moralité.

Et c'est aussi toute la vertu de l'intelligence. « La loi suprême de notre intelligence, dit M. Sorel, est la séparation des genres. » Oui, mais la loi suprême de l'intelligence est aussi d'établir des rapports entre ces genres, de les coordonner, d'en faire la synthèse. Voyons clair par l'analyse discursive, mais ne mutilons pas la pensée. Et au-dessus de la pensée il y a Tin-

tuition et la vie^ qui sont toujours à base de fusion. Maintenons l'intransigeance des programmes, des idéaux, des droits, mais ne mutilons pas la vie. Quels que soient les anathèmes dont on les flétrit, les « confusionnistes » de grande vitalité finissent toujours par avoir raison, parce qu'ils agissent. Les dogmes marxistes n'empêchent pas l'évolution de la démocratie, l'Encyclique <c Pascendi> n'a pas arrêté le mouvement moderniste dans l'Eglise. Il ne faut pas se noyer dans le galimatias^, mais il ne faut pas craindre de l'affrontera larges brassées. La vie n'est- elle pas un perpétuel galimatias ?

Et je sais bien que cette conception finaliste, rationaliste et humanitaire, ce refus d'abdication de rintelligence est déplorablement vulgaire, démocratique ; je sais bien que cette nécessité de la collaboration, de l'harmonisation, de Tunification parallèle à la différenciation ne peut être soutenue, comme dit M, Berth, que par des « politiciens de tout acabit », par des « esprits anémiques » qui méprisent le courage moral, qui n'estiment que « les ratiocinations pâlottes et

exsangues », l'opportunisme flasque et fangeux. Je le sais bien, et j'en suis marri.

Pourtant, je suis bien aise d'avoir rencontré au cours de mes lectures des pages un peu dures, écrites par un « politicien » d'un acabit tout de même un peu spécial, par le philosophe même que je citais tout à l'heure, et qui est aimé comme un maître par quelques philosophes syndicalistes. On me permettra d'en citer, pour finir, les principaux passages. Ils sont plus éloquents que tout ce que je pourrais dire.

« Le même remède, la castration et Textirpation, est employé instinctivement contre le désir par ceux qui sont trop faibles de volonté, trop dégénérés pour pouvoir imposer une mesure à ce désir ; par ces natures qui ont besoin de la Trappe, pour parler en image (et sans image), d'une définitive déclaration de guerre, d'un abîme entre eux et la passion. Ce ne sont que les dégénérés qui trouvent les moyens radicaux indispensables ; la faiblesse de volonté, pour parler plus exactement, l'incapacité de ne point réagir contre une séduction n'est elle-même qu^une autre forme de la dégénérescence. L'inimitié radicale, la haine à mort contre la sensualité est un symptôme grave : On a

le droit de faire des suppositions sur l'état général d'un être à tel point excessif. »

Ou encore : « Un esprit qui veut faire quelque chose de grand, qui veut aussi les moyens pour y parvenir est nécessairement un sceptique. L'indépendauce de toutes espèces de convictions fait partie de la force, il faut savoir regarder librement. » Au contraire, « ne point voir certaines choses, n'être indépendant sur aucun point, être toujours d'un « parti », avoir partout une optique sévère et nécessaire, voilà ce qui caractérise le « fanatique », le type contraire des esprits forts et libérés. Mais la grande attitude de ces esprits malades^ de ces épileptiques des idées, agit sur les masses — les fanatiques sont pittoresques, Thumanité préfère voir des attitudes que d'entendre des raisons, »

Ou enfin: « Le type païen n'est-il pas... le type d'un esprit qui accueille les contradictions et les problèmes de la vie et qui les résout ! C'est là que je place le Dionysos des Grecs : V affirmation religieuse de la vie totale., non point reniée et morcelée, » Faites les transpositions, les mises au point, et, si vous voulez, les adoucissements nécessaires, — car je n'aurais jamais osé aller

jusque-là ! — et concluez. On trouvera ces citations aux pages 137, 138, 326, 327, 328 de la traduction française du Créjniscule des idoles ^ et à la dernière page de la Volonté de puissance ^ de Frédéric Nietzsche.

APPEiNUICE Nietzsche et Proudhon

Si quelque Carlyle ou quelque Emerson vivait de nos jours, et voulait ajouter de nouvelles figures à la galerie des Heroes ou des Représentative Men, on peut imaginer qu^il n^en trouverait guère de plus nobles, de plus puissantes, et d'une confrontation plus chargée de sens, que celles de ces deux grands morts qui depuis quelque temps sollicitent à des titres divers l'attention du public qui pense : le Français Pierre-Joseph Proudhon et le Germain Frédéric Nietzsche. Et s'il fallait^ pour compléter Tanalogie, trouver des sous-titres qui permissent de qualifier immédiatement les nouveaux venus, ceux-ci, peut-on croire, viendraient tout de suite à Fesprit ; Frédéric Nietzsche ou r Aristocrate, Proudhon ou le Plébéien,

Une occasion propice nous permet d'en parler. Au comineiicement de cette année, à la date du centenaire de la naissance de Proudhon, le bon proudhonien Edouard Droz a publié sur son auteur de prédilection un petit livre substantiel *, fruit de plusieurs années de familiarité avec l'œuvre. Et, voici quelques semaines, Daniel Halévy, sans profession ou affectation de nietzschéisme, nous a donné une Vie de Frédéric Nietzsche plus pathétique qu^un roman *. Il faut aimer ces deux livres honnêtes, où la vie et les tendances maîtresses de deux grands hommes sont exactement reconstituées, où Ton n^'a pas cédé à Tattrait piquant du paradoxe, presque irrésistible en un temps qui nous présente sans rire un Proudhon soldat du Pape ou un Nietzsche à Fusage des caillettes.

Qu'on ne croie pourtant pas ces deux récits semblables; ils s'opposent, toutes réductions faites, comme les deux esprits mêmes auxquels ils sont consacrés. Edouard Droz nous a donné sur Prou-

1. Edouard Droz, professeur à la Faculté des lettres de Besançon: P.-J. Proudhon^ un vol., 3 fr. 50. — Librairie de Pages Libres, 1909.

2. Daniel Halévy. — La vie de Frédéric Nietzsche, un vol., 3 fr. 50. Galmann-Lévy, 1910.

dhon un livre restreint, mais complet, où l'on trouve l'essentiel de l'œuvre en môme temps que les grands traits du caractère et les péripéties de la vie. Si téméraire qu^il soit d'analyser les livres de Proudhon, la tentative est faite tout de même, et aussi bien qu^on pouvait la faire ; on possède un guide pour se retrouver parmi les méandres de l'œuvre entière. Et de-ci de-là l'auteur intervient, dit son mot, rectifie des thèses, approuve ou blâme son héros, ou plutôt tempère de restrictions critiques une admiration continuellement sous-jacente. C'est presque un manuel aussi bien qu'un récit, un livre de professeur et d'homme du peuple, écrit pour des étudiants et pour des gens du peuple, sans nul soupçon de littérature, se proposant uniquement de bien faire connaître ou du moins pressentir l'homme et Pœuvre dont il traite.

lln^en est pas de même de Daniel Halévy. Celuici nous a donné surtout un livre d'historien, de psychologue et d'artiste, où l'on aperçoit très peu l'œuvre et où, en revanche, le caractère apparaît toujours au premier plan, dans une lumière tendre et triste. Il ne faudrait pas chercher dans cet ouvrage des discussions sur le romantisme ou Fin-

dividualisme de Nietzsche, des considérations dialectiques sur le surhomme ou la volonté de puissance; les traités de ce genre ne manquent pas, et on en annonce toujours. Non, mais la formation de ce caractère, les préoccupations fondamentales de cet esprit, les affinités et les désirs secrets de ce pauvre cœur, les étapes de ce long martyre éclairant d'un jour décisif la genèse des livres, tout cela reconstitué grâce à une foule de lettres et de documents pour nous inédits, voilà ce qu'on n'avait pas encore donné au lecteur français. Daniel Halévy fait l'histoire d'une âme, d'une âme sublime et lamentable, avec admiration et pitié. Aucun commentaire : le récit, sobre et poignant, parle assez. Il est bien que ces deux livres, également intelligents, soient si différents ; ils sont à l'image des héros qui les ont suggérés.

Nous suivrons ici Daniel Halévy ; nous mettrons en parallèle deux vies, deux conceptions de l'existence. Il ne faut pas oublier d'ailleurs que Proudhon a rencontré, peu après sa morl, un biographe et un psychologue digne de lui, sinon par la nature de la sensibilité, qui était au contraire et s'avouait réfractaire, du moins par la largeur et la finesse de la compréhension. Il s'agit, on le

sait, de Sainte-Beuve en personnne, et Edouard Droz se réfère avant tout au beau livre du critique. Daniel Halévy — toutes proportions gardées — a fait pour Nietzsche ce que Sainte-Beuve a si magistralement commencé pour Proudhon. Il aurait pu mettre comme épigraphe à son livre cette phrase du grand critique. « Je ne sais rien de tel pour Texplication des idées et des doctrines que la réalité des faits et la détermination précise des circonstances au sein desquelles elles ont été conçues. »La direction d'un esprit « dépend d'autre chose encore que d^un pur mouvement intellectuel : elle se ressent de Tétat des fibres et de mille ressorts secrets dont la plupart nous échappent ».

Ce sont deux solitaires, deux hommes de pensée plus que d'action ; cette constatation domine leur existence. Rien ne se fait de grand dans le monde qui n'ait été longuement préparé dans le secret de la vie intérieure^ dans des colloques émouvants avec soi-même, à condition toutefois qu'une claustration trop prolongée n'étouffe pas le sens de la vie.

Cet amour de la solitude est assez apparent chez Nietzsche, qui fut poursuivi toute sa vie par le besoin de ce qu'il a lui-même appelé V « anachorétisme moderne », et de qui toute la vie fut un pèlerinage incessant, mis en branle et guidé parles saisons, des vallées moyennes de la Bohême et du Jura ou de la côte dorée de Nice vers les cimes neigeuses de l'Engadine, loin des agitations des hommes. Il peut surprendre de Proudhon, qu'on a coutume de se représenter comme un homme public, et qui en fait le fut peu, et dans des portions très restreintes de sa vie ; il a d^'ailleurs reconnu qu'il n^était pas fait pour l'être. Le plébéien Proudhon était un sauvage, à Taise seulement avec des amis ; Nietzsche, nature plus fine et mieux prédisposée à souffrir, eut cette douleur de se sentir seul à l'intérieur même d'une solitude mitigée, d'un cercle d'amis. Il eut le sentiment total de r « incommunicabilité »... « la plus effroyable de toutes les solitudes », parce qu^elle est la solitude à la dernière puissance, irrémédiable.

II faut donc s'attendre à voir jaillir de ces

deux bouches, sous des modalités diverses, un hymne à la solitude. Nietzsche, tout en s'amusant

APPENDICE 20 j

parfois « avec un humour triste » d'errer « çà et là, seul comme un rhinocéros », a parlé de la solitude magnifiquement et lyriquement, comme un sage et comme un poète. Il note l'action tonifiante des hautes cimes : « Si nous ne donnons à nos âmes des horizons fermes et sereins comme ceux des montagnes et des bois, alors notre vie intérieure perdra toute sérénité. Elle sera dispersée, insatiable comme celle de l'homme des villes: il ne connaît pas le bonheur et ne peut pas le donner ». Les pâtres de TEngadine sont « héroïques et idylliques » comme des héros grecs. « Celui-là est grand qui sait être le plus solitaire le plus caché, le plus distant ». Proudhon, s'il n'eût pas aimé l'orgueil aristocratique et ibsénien de cette dernière phrase, eût applaudi aux premières ; elles expriment sa sensibilité de paysan. Ce grand moraliste et ce grand travailleur, rapportant tout à ses tendances dominantes, voit dans la solitude la grande maîtresse de stabilité, de sérieux, de profondeur, qui protège les deux fonctions « les plus secrètes, les plus sacrées de l'homme », le travail et l'amour. La solitude les fortifie, la prostitution urbaine les décompose. Ne cherchons pas cependant à cet amour de la

solitude des raisons trop transcendantes. Ces deux solitaires sont deux malades, contraints de s'isoler par une lutte incessante contre la maladie. La vie de Frédéric Nietzsche fut un long martyre. Fils d^un pasteur déjà malade et qui lui-même mourut fou, ce fut le soin de sa santé qui l'obligea à vagabonder d'auberge en pension et de la mer à la montagne, après avoir dû abandonner son travail professionnel. A toutes les pages du livre de Daniel Halévy, ce ne sont que luttes contre les insomnies, les migraines, les éblouissements, les fièvres, jusqu'à Fhorreur de la catastrophe finale où cette intelligence frémissante entra vivante dans la mort. La souffrance, comme il arrive à tout être bien né, lui épura Fâme, l'ouvrit à la douceur, à la pitié, à la sérénité, fit un stoïcien et un ascète de cet ennemi de Fascétisme.

Le terrible et presque incessant martyre de ma vie, écrivait-il en 1880 à Malvida de Meysenburg, dans une admirable lettre que Daniel Halévy appelle avec raison un « testament spirituel », me donne soif de mourir... J'ai tant soulTert. j'ai renoncé à tant de choses qu'il n'erit point d'ascète, de quelque temps que ce soit, à la vie duquel je n'aie le droit de comparer ma vie en cette

lernière année. J'ai beaucoup acquis cependant. Mon me a gagné en pureté, en douceur, et je n'ai plus beoin pour cela de la religion ni de l'art. (Vous le re- [larquerez, j'en ai quelque orgueil ; c'est dans mon état .'entier abandon que j'ai pu découvrir enfin mes soures intimes de consolation.) Je crois avoir fait l'œuvre e ma vie, comme le peut un homme auquel aucun emps n'est laissé. Mais je sais que pour beaucoup 'hommes j'ai versé une goutte de bonne huile, que eaucoup d'hommes sont par moi orientés vers une vie lus élevée, plus sereine et lucide.

Cette goutte de bonne huile, c'est ce qu'il ap- •elle encore le « regard gœthéen plein d'amour t de bonne volonté » qu'il jette sur les hommes;! [ y est parvenu, sauf à la fin où l'âme avait déjà uitté son enveloppe, par une constante disciline des suggestions mauvaises qui pouvaient lui enir de son misérable corps.

La souffrance de Proudhon est d'une autre orte, moins belle peut-être — puisque nos yeux 'artistes délicats savent trouver de la beauté ans la douleur, — plus ingrate, mais plus signicative encore dans son humanité. Non que la auffrance physique lui ait été épargnée. Dès sa îunesse il était déjà, de son propre aveu, un

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« petit blondin fluet », et sur la fin il fut franchement malade ; mais c'est toujours la même merveilleuse domination de l'esprit sur la matière. Au commencement de 1864, cumulant rhume, catarrhe et asthme, « étoufïant, crachant, toussant e\ bavant », il trouve le moyen d^écrire à un ami sourd pour le consoler de son infirmité et tourner sa pensée vers la véritable fin de l'homme qui est de « réaliser sur la terre le règne de l'es prit ». Gela ne nous est donné, ajoute-t-il, qu( dans Tâge mûr, « quand les passions commencen à faire silence et que Fâme, de plus en plus dé gagée, étend ses ailes vers l'infini ».

Mais ce qui est particulier à Proudhon, ce qu en fait un plébéien, c'est le cortège des difficultéî matérielles qu'il eut toute sa vie à combattre, 1( terrible problème du gagne-pain quotidien qu Faccabla jusqu'à ses derniers jours, où il travail lait encore quatre ou cinq heures, « autant poui s'occuper que parce qu'il le faut ». Nietzsche n'< pas connu ces soufîrances-là, ou à peine. Lapetiti pension de trois mille francs que servait à soi ancien professeur TUniversité de Bâle suffisai strictement, mais enfin suffisait à ce célibataire et la pauvreté ne lui était pas amère. Il planai

)ut en haut, vers les cimes. Proudhon se débatt toute sa vie dans les marécages de la pauvreté, roudhon marié, père de trois filles, traînant ses ettes jamais payées, trop fier pour accepter les 3pt mille francs par an du Nain Jaune, et préféant avoir recours à ses amis ; Proudhon prosrit, travaillant comme un forçat, tandis que sa îmme « accablée de migraines et de douleurs rticulaires, travaillait comme une furie », Prouhon fut poursuivi sans répit par la nécessité de agner sa vie.

11 en était fier d'ailleurs, et Ton sait en quels armes il a parlé de la joie qu'il éprouvait à voir en mains un métier, instrument de liberté, lais on devine les drames obscurs de cette lutte ans beauté. De combien de blessures cette sensi- >ilité d'enfant, de jeune homme, d'adulte, d'homme ait n'a-t-elle pas saigné ? A dix-sept ans, renrant du collège chargé de prix, — gagnés dans [uelles conditions de travail ! — il dîne de pain t d'eau, parce que ses parents viennent de per- [re dans un procès le champ dont ils vivaient. Un )eu plus tard, en 1840, arrivant à Paris titulaire le la pension Suard, obligé avec 1.500 francs le se nourrir et de secourir les siens, il avoue à

Bergmann sa détresse, en termes qui font frémir. « J'ai beau lire, écrire, étudier ; je suis opprimé, consterné, flétri. Tantôt je regarde la Seine en passaiit sur les ponts ^ d'autres fois je songe à me faire voleur. Le sentiment de ma misère est tel que, si demain j'arrivais à la fortune, le cauchemar qui me poursuit ne me quitterait de deux ans. »

Et vingt ans encore après, en exil par suite de la publication de la Justice, — inutile de dire que de ses vingt-cinq francs de représentant du peuple il n'a rien gardé, et qu'il est sorti de son mandat plus pauvre si possible qu'il n'y était entré — à son frère Charles qui lui demande de Targent il ne peut envoyer que de bonnes paroles. « Quand on songe, écrit-il à ce sujet, que depuis plus de quarante ans (j'en ai cinquante et un révolus), ma vie se passe dans une continuité de pareilles misères, il ne faut pas s'étonner s'il y a parfois de l'aigreur sous ma plume. » Mais ces bonnes paroles, il les lui donne : « Souviens-toi, comme moi, que la vie étant un combat, le plus sage est de faire de ce combat notre félicité. » Paroles admirables, révolte indomptable de Tesprit contre le ventre affamé. Que dire enfin de cet effrayant

iveu, qui résume tous les autres, et qui figurait lans la première dédicace à Bergmann de la Création de l'Ordre : « Tout ce que sais, je le dois m désespoir ; la fortune m'ôtant le moyen d'acluérir je voulus, un jour, des lambeaux ramassés )endant mes courtes études, me créer une science L moi tout seul. » Jamais parole plus dramatique it plus accusatrice fut-elle prononcée ?

Sainte-Beuve prend texte de ces dernières paoles pour admonester Faimable normalien, gâté )ar la vie et les livres, qui pourrait sourire des acunes scientifiques de 1' « autodidacte » Proudhon. iC trait de compréhension n'étonne pas du grand ritique, mais il y a peut-être des conclusions plus générales à en tirer. On pourrait dire — et on a Lit — que dans les circonstances pénibles de sa ^ie Proudhon s'était imbibé de sentiments de haine it d'envie, et que c'est là le fond de toute démagogie. On pourrait retourner contre lui la parole [u'il a dite lui-même : la démocratie c'est l'enie, et frapper de suspicion toute sa philosophie ociale, comme étant le reflet de conditions de ie excessives et trop personnelles. Il faut s'enendre.

Proudhon, comme toute âme forte, ignorait la

haine à Tégard des personnes ; « il conserva, dit Edouard Droz, des relations cordiales avec plusieurs de ses camarades riches ». Mais si l'on prétend interdire au penseur toute réflexion sur les conditions de vie qui lui sont faites et les expériences auxquelles il peut assister, si cruelles que soient ces expériences et ces conditions de vie, il faut dire : halte là ! La pensée ne vaut que par les faits concrets qui la provoquent et qui la nourrissent, et si les conditions qui lui donnent naissance sont anormales, il faut s'en prendre à la société même, non au penseur qui les dénonce. Ne blâmons donc pas le plébéien Proudhon d'avoir voulu écrire la « Philosophie de la Misère » ; admirons plutôt qu'il Fait écrite et qu'il Tait vécue avec une si indomptable fermeté et une si belle vaillance. Quand un homme, au milieu de si terribles épreuves, réussit à garder, malgré quelques < aigreurs » et éclats inévitables, — Proudhon n'était pas un saint — la gaieté, la bonne humeur, et ce spiritualisme dont on a lu plus haut d'admirables formules, on peut dire que cet homm est d'une trempe supérieure. En fait, Nietzsche" devant la souffrance physique, Proudhon devant la souffrance et la misère coalisées, furent,

avec des philosophies diverses, de beaux types de stoïciens.

Et par un des effets de cette « loi d'ironie » que l'on se met à découvrir, ces deux stoïciens, ces deux malades qui sont arrivés par un miracle de, force d'âme à vaincre leur destinée, sont tous deux épris de ce qui leur est refusé : la vigueur corporelle, la force physique se dépensant s'il le faut en combats acharnés ; ils sont les deux derniers prophètes de la guerre.

Pour Proudhon, il est vrai, il faut faire des réserves. La Guerre et la Paix n'est pas le plus heureux de ses livres. Ecrit, dit Edouard Droz, entre de très graves malaises de santé, il exagère et exaspère une thèse qu'il ne faut pas pousser à l'absolu. Car si Proudhon fait l'éloge de la guerre dans le passé de l'humanité, il n'en annonce pas moins sa disparition finale, et son remplacement par le travaM, qui conservera toutes les vertus qu'elle développait. « L'héroïsme (guerrier), dit-il dans la préface de La Guerre et la Paix, fut une belle chose, mais l'héroïsme est fini. . J'estime la force, elle a glorieusement inauguré sur la terre le règne du droit, mais je n'en veux pas pour souveraine. Et ailleurs: « Travaillez à présent

nous dit la Guerre, vous avez assez combattu. » Et Proudhon explique tout au long comment, à son avis, le travail peut très bien apparaître comme un substitut de la guerre.

Sous ces réserves, il est intéressant de se demander pourquoi les deux philosophes ont exalté la guerre. Tous deux, on Ta vu, lui accordent la même et suprême vertu, celle d'entretenir chez des peuples corrompus par la « modernité » et les raffinements de 1' « esprit apollinien », chez des nations dégradées par le malthusianisme et Tégoïsme sordide de Vliomo œconomiciis, ce qui peut rester du sentiment de l'honneur, de passion pour le désintéressement, le dévouement et le sacrifice. « Au canon, au canon, j'ai besoin de guerre, zcA branche den Krieg! » s'écrie le mal-^ heureux Nietzsche, et ce qui ne pouvait être pourj lui qu'une métaphore, il en fait une réalité pour les nations qui veulent vivre.

Pour éviter que l'esprit de spéculation n'abâtardiss( l'esprit d'Etat, il n'est qu'un moyen, c'est la guerre et encore la guerre. Dans l'exaltation qu'elle procure, il devient clair aux hommes que l'Etat n'a pas été fondé pour protéger contre le démon de la guerre lesindivi-

dus égoïstes ; bien au contraire : l'amour de la patrie, le dévouement aux princes l'aident à susciter un élan moral qui est le signe d'une destinée beaucoup plus haute... On ne trouvera donc pas mauvais que je chante ici le péan de la guerre.

Paroles qu'on croirait extraites de La Guerre et la Paix ; c'est le même souffle, le même lyrisme, et l'on sait que les actuels adversaires du rationalisme et de la dégénérescence «démocratique » unissent dans la même admiration et saluent comme des précurseurs Frédéric Nietzsche et Pierre- Joseph Proudhon. Chez ce dernier, il faut signaler quelque chose de plus, un nouveau couplet dont s'enrichit l'hymne, suggéré par les préoccupations dominantes du philosophe : le parallélisme, repris par l'auteur des Réflexions sur la Violence, ei d'ailleurs contestable, on l'a vu, entre la guerre et le travail, entre les vertus du producteur et celles du guerrier.

Cette addition et ces réserves faites, ainsi que la substitution des « compagnies ouvrières, véritables armées de la Révolution », aux armées d'autrefois et celle — peut-être — del'«étroitesse de classe » à r « étroitesse nationale » pour « sim-

plifier et concentrer », il est probable que Proudhon eût signé sans hésiter, à condition de remplacer inilitaire par guerrier ou combatifs mot qui comprend aussi bien les luttes actuelles de rindustrie que les luttes guerrières du passé, cette note de l'auteur de la Volonté de Puissance : « le maintien de l'état militaire est le dernier moyen qui nous soit laissé, soit pour le maintien des grandes traditions, soit pour l'institution du type supérieur de l'homme, du type fort. »

Au moral, les analogies ne sont pas moindres'. Chez ces deux philosophes de la force, on peut s'attendre à trouver mêmes sympathies et mêmes antipathies. Ils ont tous deux le goût classique, la noble pudeur virile, et par conséquent la haine de ce qu'on est convenu d'appeler le romantisme: une sensiblerie fade ou niaise, un dévergondage d'imagination,un étalage impudique des aventures ou des sentiments personnels. Tous deux aiment le xvn' siècle, son style « propre, exact et libre », comme dit Nietzsche en français — et c'est parfaitement définir le style de Proudhon. Tous deux en revanche abominent Rousseau, et, avec le romantisme dont il est le père, le pessimisme chrétien, le féminisme, la démocratie

rationaliste, Fart pour l'art, et tous les autres vices de Fesprit moderne qui trahissent un affaiblissement de l'espèce.

Philosophiquement, pour des raisons très semblables quoique diverses, ils ont la même haine du christianisme, ou plutôt encore d'un spiritua-l lisme transcendant, d'un « idéalisme nuageux », qu'il soit chrétien ou platonicien, qui détache les idées des réalités qui les supportent. Ce sont tous deux des anti-mystiques, des tejirwns. « L'esprit, production du cerveau, le considérer comme surnaturel ! Diviniser, quelle folie ! » s'écrie Nietzsche, 3t ce pourrait être Proudhon. On se souvient de ['hymne que chante Zarathoustra :

Mes frères, restez fidèles à la terre, de toute la force ie votre amour ! Que votre amour prodigue et votre connaissance aillent dans le sens de la terre. Ne laissez pas votre vertu s'envoler loin des choses terrestres et battre des ailescontre des murs éternels... Comme moi, ramenez vers la Terre la vertu qui s'égare. — Oui, vers la chair et vers la vie, afin qu'elle donne son sens à la terre, un sens humain.

Dans ces paroles magnifiques, dont Daniel Halévy dit qu'elles sont les plus belles, les plus

religieuses qu'ait jamais inspirées la pensée naturaliste, remplacez le mot équivoque de « chair » par celui plus plein de « travail » ; substituez ou ajoutez aux considérations physiologiques, les seules sur lesquelles insiste Nietzsche, des considérations psychologiques et économiques, et vous avez tout Proudhon. Pour tous deux, l'idée n'est pas primordiale; elle est le dernier terme d'un processus physiologique, dit l'un; elle vient de l'action, dit l'autre, et il ajoute qu'elle retourne à l'action. L'analogie irait plus loin encore, et nous le ferions voir si c'était l'occasion de le montrer, mais il faut nous borner. Ajoutez enfin le même dédain de la science officielle, qui leur fut à tous deux si inintelligente et si hostile.

Songera-t-on après cela à opposer au moralisme intransigeant de l'auteur de la Justice V « immoralisme » prétendu de celui àe Au delà du Bien et du Mal^ Gomme si cet immoralisme n'était pas un moralisme frénétique, exaspéré par la platitude des morales courantes I Rien n'affirmera mieux la parenté jumelle de ces deux esprits que ces deux admirables formules, deux des plus belles qui aient jamais percé comme des éclairs la nuit de notre humanité veule et honteuse: « L'homme

est un être qui est fait pour se surmonter » — « Travailler, c'est se dévouer et mourir. »

Enfin ces deux pourfendeurs de faiblesses, ces deux amants fougueux de la force ont apprécié et désiré ce qu'il y a de plus délicat, de plus tendre dans l'existence: Tamitié.

L'amour ne les gâta ni Tun ni l'autre ; ils se refusaient d'ailleurs à traiter en égale la créature éternellement subordonnée que devait être, selon eux, la femme, ou à livrer leur esprit à des sentiments qui l'eussent affaibli. Nietzsche sortit meurtri de l'unique aventure sentimentale que l'on connaisse de lui, son orageuse, tyrannique et trop intellectuelle passion pour ]\F" Lou Salomé ; et quant à Proudhon, appeler amour le sentiment qui le porta, à quarante ans, à épouser l'honnête ouvrière passementière Euphrasie Piéjeard,«sans instruction, mais de mœurs sévères, d'un sens droit, de cœur aimant», ferait sourire les lecteurs de M. Paul Bourget.« Tu conçois assez de quelle nature sont mes passions >, écrivait le grand moraliste à Bergmann. Pourtant, les quelques lignes que cite Edouard Droz montrent à quel point Proudhon, et surtout Proudhon jeune, savait chérir et respecter la jeune fille: « Quel souve-

216 LA PHILOSOPHIE SNYDICALISTE

nir pour un cœur d'homme parvenu à l'arrièresaison d'avoir été, dans sa verte jeunesse, le gardien, le compagnon, le participant delà virginité d'une jeune fille. Le siècle a pris en pitié ces vraies voluptés I »

Mais c'est surtout l'amitié que surent goûter ces âmes viriles. On aimait le sauvage Proudlion, « et lui il aimait passionnément l'amitié et ses amis ». L'amitié, voilà vraiment un sentiment d'égaux, qu'on ne peut éprouver qu'entre hommes, et non d'un sexe à l'autre. « Croyez-vous donc, écrit-il quelque part, qu'une femme, une maîtresse, soit un ami? » Et quelle perspective sur ce cœur d'abord si rugueux, — quel renversement aussi de nos idées modernes sur la médecine ! — que ces lignes écrites en 1854, par un malade atteint du choléra. « Quand le mal me tenait anéanti sur mon grabat, je disais à mes amis qui me gardaient : « Tenez-moi la main dans les deux vôtres, cela me rend la vie, cela me guérit le corps par l'amitié.» i

Mais ce4;te amitié restait saine et normale ; Nietzsche la poussa, et il en avait conscience, jusqu'à la pathologie. 11 la calquait romantiquement sur l'image de l'amour ; c'était se préparer toutes les soufTrances.

L'amitié, disait-il, détermine absolument les mêmes crises que l'amour, mais dans une atmosphère plus pure. D'abord une attraction réciproque déterminée par des convictions communes ; l'admiration, la glorification mutuelle; puis, d'une part, la méfiance, et, d'autre part, des doutes sur l'excellence de l'ami et de ses idées; la certitude qu'une rupture est inévitable et que pourtant elle sera douloureuse... Dans l'amitié, il y a toutes ces souffrances, et d'autres encore, impossibles à dire.

Gomment s'étonner, après cela, de ce qu'il y eut de forcené dans ses rapports avec Wagner, où rinimitié terrestre finit par s'élever au rang d'une « amitié stellaire ? » Gomment s'étonner du sentiment d' « incommunicabilité » dont se plaignait Nietzsche même au milieu de ses amis?

Nous habitons des mondes différents, nous ne parlons plus la même langue! Comme un étranger, comme un proscrit, j'erre parmi eux : plus un mot, plus un regard ne m'atteint. Je me tais — car personne ne comprend mes paroles — ah! je peux le dire, ils ne m'ont yamafs compris I... L'amitié parfaite n'est possible quHnter pares... Ah! rapide folie de ces heures où le solitaire croit trouver un ami, et l'étreint et le serre en ses bras : c'est un présent des cieux, un don inesti-

mable. Une heure après, il le rejette avec dégoût, il se rejette avec dégoût soi-même, comme souillé, diminué, malade de sa propre société. Un homme profond a besoin d'amis, à moins qu'il n'ait un Dieu : Et je n'ai ni Dieu, ni ami !

Quand il écrivait ces lignes désespérées, Nietzsche était à deux doigts de tomber dans le gouffre ; mais toutes ces souffrances ne sont-elles pas encloses dans la conception romantique de l'amitié qu^il exprimait douze ans plus tôt, et qu'il tenait sans doute de son frêle organisme irrémédiablement voué au malheur?

N'importe, voilà bien des points communs. Même amour de la solitude studieuse et victorieuse du mal physique, même existence d'ascètes et de stoïciens obstinés, même goût de la force et de la guerre complétant et prouvant la force morale, même haine de la déliquescence et de la décadence sous toutes ses formes, même prédilection mâle pour l'amitié. . . voilà des répliques qui s'équilibrent harmonieusement.

Pourtant, ce Nietzsche qui s'efforce aux sentiments virils, mais qui les éprouve et les altère

avec la passion, la finesse et la nervosité d'une femme, on peut pressentir qu'il n'est pas de la même race que ce Proudhon, être de force, de rondeur, et malgré tout de santé, en qui rien n'est affecté, efféminé et morbide. Ils ne sont pas de la même race, en effet, et leur mésharmonie date de loin.

Voyez Frédéric Nietzsche, fils d'un pasteur loyaliste, solitaire et malade ; enfant précocement grave, silencieux et pieux, doucement bercé par les crovances traditionnelles dont les cérémonies l'enchantent ; recevant, dans le cloître de Pforta, une éducation ascétique, toute littéraire et romantique, qui ne peut qu'exalter ses prédispositions naissantes ; sensitif, artiste, musicien et poète jusqu'à la névropathie, jusqu'à éprouver très tôt le besoin lyrique et impérieux de créer, jusqu'à devoir abandonner des compositions musicales qui le précipitaient en des crises exténuantes; scrupuleux à remplir sa tâche professionnelle, mais la considérant comme du temps volé à la pensée, spécialiste, mais se refusant énergiquement à s'enfermer dans sa spécialité, philosophe plus que philologue ; toujours inquiet, même dans la plénitude, ne connaissant jamais, malgré de rares

gaietés d'enfant, Toubli divin qu'on appelle le bonheur ; très orgueilleux au surplus, mais d'un orgueil de race, rapportant toutes ses hautes vertus à l'héritage des comtes Nietzki... voilà bien le type d'un aristocrate de sang et de culture.

Suivons maintenant Pierre-Joseph Proudhon, fils d'un tonnelier et d'une cuisinière ; d'un père qui peinait durement et d'une mère qui « pétrissait, faisait la lessive, repassait, cuisinait, trayait la vache, allait aux champs pour lui chercher de Therbe, tricotait pour cinq personnes, raccommo- J dait le linge » — Proudhon insiste sur ces détails — ; petit-fils d'un paysan, de ce Tournési qui n'hésita pas à assommer le garde-chasse d'un seigneur, exploit dont Proudhon était plus fier que s'il fût descendu des croisés ; tour à tour garçon de cave, bouvier qui se roulait avec délices dans le turquie, md^nœuvrej et entre temps, allant au collège sans chapeau et en sabots, en apprenant ses leçons sur les bouquins des camarades; typographe à la fin de ses études, compagnon du tour de France et montrant avec orgueil un immaculé livret d'ouvrier, commis consciencieux d'une maison de batellerie et ne craignant jamais jusqu'au dernier jour de se mettre à des besognes

matérielles ; négligé ou insoucieux de sa mise, malheureux devant ses livres où il lui manque son atmosphère et ses horizons, parlant patois, redevenant volontiers « compagnon, flâneur, paresseux, aimant à courir et à goinllander, amoureux du café, du cabaret et de la grosse joie », se soulageant de ses antinomies abstraites et retorses par des invectives passionnées, des éclats de voix ou des apostrophes tonitruantes... Sent-on que l'on est en présence d'un autre type ; que nous sommes ici très près du sol, que nous y restons attachés, et que l'esprit ne s'en arrache que pour s'élever en fusées magnifiques, mais pour revenir aussitôt s'y enraciner ?

Avouons-le : cela manque de goût ; cette insistance est sans élégance, sans tact. Un aristocrate comme Sainte-Beuve ne s'y trompe pas, et nul doute qu'il n'eût été approuvé par Nietzsche, qui Tadmirait. Trop intelligent pour ne pas rendre justice au sens plébéien de Proudhon, il fait cependant, avec insistance, ses réserves de raffiné. « Je dirai toute ma pensée : il y aurait, à mon sens, quelque chose de plus élevé encore : c'est de se moins ressentir de ses origines, de savoir s'en dégager à un moment, de n'en pas tant dé-

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pendre. Le propre de la plus haute intelligence est dans un équilibre supérieur. » Proudhon, selon Sainte-Beuve, entendait trop « le cri des entrailles » ; il « était trop voisin de la terre nourrice... les coups du marteau paternel résonnaient de trop près à son oreille ». Pour le critique, « le philosophe social n'est véritablement formé et complet que lorsque, dans son évolution intérieure, il s'est successivement détaché de toutes les choses de la chair et du sang, de toutes les données du destin et du hasard ».

Voilà en effet l'idéal de Thomme parfaitement cultivé, de la parfaite ataraxie critique... Et sans doute Sainte-Beuve a raison ; il est trop clair qu'il a raison. Mais si Proudhon avait été ce sage admirablement pondéré, il n'eût rien fait socialement, comme Sainte-Beuve. Ne nous plaignons pas de ce manque d'équilibre, qui fait que Proudhon a été Proudhoa. C'est à un manque d'équilibre aussi que nous devons Frédéric Nietzsche. Ces deux natures puissantes ont été emportées en sens inverse par la logique de leur destin.

Qu'on se rappelle d'ailleurs ces deux portraits tels qu'on les trouve, l'un en tète du livre de

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Daniel Halévy, l'autre à la première page de la brochure d'Hubert Bourgin ou de Maurice Harmel. Considérez ici cette tête enfoncée dans les épaules et appuyée sur un bâton, — ce terrible bâton avec lequel le polémiste frappait le sol en martelant sa réponse à Sainte-Beuve ; regardez ces yeux clairs, perçants comme des vrilles et impitoyables derrière les lunettes, ce nez large et fort, aspirant la bataille, cette barbe en broussailles, ce bas de figure « un peu massif et tout à fait en harmonie avec la forte nature montagneuse du Jura » S ces rares cheveux fins encadrant un front admirable ; songez aux paroles de Darimon : « la parole rude, Tabord brusque », aux paroles plus désobligeantes encore de Baudelaire, qui le traite de « rustre », à la démarche lourde et gauche, et dites si vous ne voyez pas le plébéien en personne solidement ancré pour la défense et prêt à l'assaut.

Et maintenant voyez Frédéric Nietzsche, languissamment appuyé sur son coude, le regard fixe et perdu dans le vague, — ,« l'œil d'un fanatique, d'un observateur aigu et d'un visionnaire » dit

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