DEUXIÈME PARTIE
6-1. Il est difficile de dresser le tableau des phonèmes d’une langue et surtout de déterminer la nature exacte des rapports mutuels de ces différents phonèmes, sans accorder son attention aux aspects particuliers que peuvent prendre chacun d’entre eux lorsqu'il entre en contact avec d’autres phonèmes : on ne sera sûr de ne pas avoir oublié de phonèmes dans son énumération, que si l’on a passé en revue tous les faits phonétiques de la langue, et lorsqu'on a déterminé quels sont, parmi eux, ceux qui ont valeur de phonèmes indépendants et ceux qui sont seulement des réalisations particulières de phonème. Or, comme les variantes combinatoires sont d’une extrême fréquence dans toutes les langues, il va de soi que la nature et les limites de chaque phonème n’apparaissent qu'après un examen des combinaisons de phonèmes de la langue étudiée.
6-2. Nous n'avons donc plus ici à étudier la façon dont les différents phonèmes se comportent en composition avec d’autres. Pour prendre un exemple bien caractéristique, nous considérons admis une fois pour toutes que le son [u}, lorsqu'il n’a pas de valeur syllabique,. est une réalisation du phonème v, puisqu'il a été établi ci-dessus, $ 3-15, que lorsque la voyelle qui précède s’abrège, [v] devient [u] et que ce [u] non syllabique n’existe qu'après voyelle brève. Ce qu’il convient de déterminer ici est la nature des combinaisons possibles. Car une langue est caractérisée aussi bien par ses combinaisons de phonèmes que par ses phonèmes : l'existence en allemand d’un groupe final de phonèmes çe- (dans nichts par ex.) contribue peut-être autant à donner à l'allemand une place à part parmi les langues, que la présence de c (-{- ou -2-) dans le tableau de ses phonèmes.
63. M. Jespersen à donné dans les quelques pages de sa Modersmälets Fonetik: qu'il consacre à la phonologie du danois, des indications très intéressantes au sujet des combinaisons de phonèmes de cette langue. Je ne puis guère prétendre ajouter grand chose aux matériaux qu'il a réunis là, mais je dois essayer de présenter ces mêmes matériaux en me tenant plus strictement dans une ligne phonologique, et en utilisant les conclusions auxquelles nous sommes arrivés ci-dessus.
6-4. Ce travail demande d’abord un certain nombre de mises au point et de remarques initiales : tout d’abord, létude des sroupes internes, quelque intérêt qu’elle présente, ne peut nous donner des résultats aussi décisifs que celle des groupes initiaux ou finals, car les groupes internes n’ont pas la même unité. En effet, un groupe consonantique, par ex., lorsqu'il se présente entre deux voyelles, s'appuie, le plus souvent, en partie sur la voyelle qui précède et en partie sur celle qui suit ; aussi les possibilités qu'offre à cet égard une langue, sont souvent fonction des groupes qu'elle admet soit à l’initiale, soit à la finale des mots.
6-5. Par ailleurs, lorsque l’on étudie les groupes consonantiques, il est essentiel de s’en tenir à ceux, pour qui la finale du mot coïncide avec la finale du morphème. On sait que, de l’existence des deux mots allemands Æuchen et Kuhchen, on ne peut conclure à l’existence de deux phonèmes distincts e et x dans cette langue, parce que, tandis que Æuchen est un seul morphème, Kuhchen est composé de deux morphèmes Æuh et -chen. La combinaison -uç reste illicite à l’intérieur du même morphème, et elle ne doit pas être admise dans la liste des combinaisons phonologiques de la langue; on la classera parmi les signes démarcatifs (Grenzsignale) de morphème (cf. ci-dessous $ 6-39 et suiv.). De même, on ne doit pas tenir la combinaison -ksp pour licite en anglais, parce qu’on la trouve dans un mot comme séæth, car tout Anglais, lorsqu'il dit s:x#4, reste conscient de prononcer deux éléments signiliants différents : six et -(.
6-6. Malheureusement, tous les cas ne se présentent pas aussi nettement que dans les deux exemples qui précèdent. Il est souvent bien difficile de dire où finit un morphème et de déterminer si un mot est monomorphématique ou non. Distinguer ici entre
les suffixes vivants et les suffixes improductifs ne mène à rien : bien que le suffixe -#A de dérivation des substantifs soit improducüf en anglais depuis des siècles, il est certainement perçu comme un suffixe dans les mots length ou iwèdth. M. Jespersen prend bien garde de distinguer, parmi les combinaisons consonantiques finales, celles qui résultent de l’adjonction à un morphème donné des désinences -s et -{, ainsi que du suffixe adjectival -sk. De même, il écarte les combinaisons internes qui sont dues à l’adjonction au thème, des suffixes -Led ou -ning. Mais doit-on conclure du fait que M. Jespersen reconnait l'existence de la combinaison -sdn- que le sentiment de l’existence d’un suffixe verbal -ne a complètement disparu en danois ? Si dans Fæstning on peut isoler un suffixe -#2ng, il paraît difficile de ne pas diviser morphologiquement /æstne en fæst-ne. Mais alors, il va falloir reconnaître un suffixe -me dans rodme « rougir » de red « rouge », un suffixe -re dans gnistre « étincelle » de Gnist « étincelle », et comme il va bien falloir s'arrêter un jour, on pourra difficilement éviter VParbitraire.
Il y a évidemment un intérêt pressant à mettre à part les sulffixes productifs, puisqu'ils sont théoriquement susceptibles d'entrer en combinaison avec n'importe quelle finale de morphème de la langue, mais il est clair que les combinaisons -sdn- ou -dm- ne se rencontrent en danois que dans certains types bien caractérisés, el on pourrait estimer qu’il est injustifié de les mettre sur le même plan que, par ex., -gs- ou -vn- des mots Ahsel « essieu » et Javn « port ».
6-7. Soit maintenant le verbe Aamre « marteler », dérivé de Hammer « marteau ». Il comprend deux syllabes, Lam- et -re. En théorie tout au moins, ce verbe a un impératif qui, comme tous les impératifs danois, se forme en retranchant la désinence -e de l'infinitif ; on obtient la forme Lamr, avec un [r] consonantique, qu’un Danois peut à la rigueur prononcer, mais qui est si évidemment étrangère au système phonologique de la langue qu’on la remplacera naturellement par une périphrase. Doit-on signaler le groupe final -mr avec [r| consonantique parmi les groupes finals du danois? Évidemment non. Mais alors, on ne peut pas, comme le fait M. Jespersen, ranger parmi ces groupes, -dm et -dn qui n'existent également qu’à la finale d’impératifs ? La solution semble être de n’admettre comme normales que les combinaisons finales
de morphèmes qui sont ordinairement aussi finales de mots. C’est évidemment, une fois encore, ouvrir la porte à l'arbitraire : le mot Hest « cheval », plur. Æeste, suffira à prouver l'existence de -sd à la finale, mais Aamre, impéralif Aamr ne prouvera rien quant à -mr. On aboutit ainsi à une hiérarchie de formes : Æest élant supérieure à Aamr el pour ainsi dire « plus normale » qu’elle. Bien que cette vue puisse au premier abord avoir quelque chose d’un peu choquant, il n’est pas niable qu’elle corresponde à quelque chose de très réel. Il y a, dans la conscience linguistique, des formes qui sont non-marquées, et d’autres qui sont marquées, comme c'est le cas pour les phonèmes. Il arrive parfois que cette marque soit en quelque sorte négative, comme dans l'impératif, la forme non-marquée du verbe étant évidemment, en danois, linfinitif. On peut donc poser comme règle que seules sont valables ici les observations faites sur des formes non-marquées, nominatif singulier des noms, forme commune du singulier des adjectifs, infiniuf des verbes.
La seule façon d'éviter autant que possible larbitraire à peu près inséparable de toute classification de ce type, est évidemment de n’exclure aucune combinaison existante, mais de bien spécifier les conditions d'apparition de chacune, et de distinguer soigneusement entre celles qui sont normales (morphologiquement nonmarquées) et celles qui résultent des hasards de la flexion (morphologiquement marquées).
6-8. Enfin, il faut signaler que parmi les combinaisons de phonèmes qui n'existent pas dans une langue, il y en a qui sont rendues impossibles par la structure phonologique même de la langue, et d'autres qui, par hasard, ne se rencontrent pas dans cette langue, mais quin’y auraient rien de choquant. Diachroniquement, certaines de ces dernières pourraient être injustifiables, mais, synchroniquement, elles seraient parfaitement licites, et un mot d'emprunt qui les présente n’aura rien de choquant dans la forme : ainsi en danois -jG n’existait pas, jusqu’au jour où a été admis le mot Strejh(e) « grève », ang. sérike ; etdemain, un mot d'emprunt peut faire de l’inexistant -js une finale danoise. Par contre, des finales -8l ou -8r ne pourront jamais être normales en danois, en dépit des formes théoriques saut et klapr, impératifs de snuble « broncher » et de Ælapre « cliqueter ». Une étude des combinaisons de phonèmes d’une langue qui ne permet pas d’aper-
cevoir les limites de ce qui est licite et de ce qui ne l’est pas, manque de précision, et peut être, de ce fait, inutilisable, Qu'il soit souvent difficile de se prononcer sur ce qui est véritablement réalisable, n'empêche pas qu’il y ait des cas où la distinction entre le potentiel et l’irréalisable soit facile et indispensable.
6-9. Bien que les groupes consonantiques soient ceux auxquels on pense toujours lorsque l’on envisage la question des combinaisons de phonèmes, il ne faut pas oublier les voyelles, soit dans leurs rapports mutuels, soit dans ceux qu’elles entretiennent avec les consonnes.
Dans ce qui suit, on retrouvera, exprimées de façon différente, beaucoup de choses déjà dites ou suggérées plus haut. Dans les diverses positions seront envisagées non seulement l'existence des différents groupes de phonèmes, mais aussi celle des phonèmes simples, encore que l’on puisse trouver dans les chapitres qui précèdent des indications nombreuses sur les conditions de leur apparition et de leur emploi dans la langue.
INTTIALE !.
6-10. Tous les phonèmes vocaliques, longs ou brefs (à l’exception de la voyelle neutre 9) se rencontrent à l’initiale des mots danois. Sur ce point, les réalisations de la langue se confondent avec ses potentialités : Suivent des exemples pour chacun des phonèmes vocaliques, le premier de chaque paire avec une voyelle brève, le second avec une voyelle longue :
Id « feu », Is « glace » ; inde « à l’intérieur », £g « chêne »; Æske « boîte », Æg « œuf » ; Ar « cicatrice », ane « avoir une idée de » ; yppig « exubérant », yderst « extrème » ; onshke « souhaiter », re « oreille »; om « tendre » ; Uld « laine », Ugle « chouette » ; ung « jeune », Olie « huile » ; Oise « bœuf », Aal « anguille ».
6-11. L’A danois représentant un autre type d’initiale vocalique, on a intérêt à ne pas séparer ici ces deux types. Toutes les voyelles
4. I ne s’agit ici de l’initiale des morphèmes qu’autant qu’elle se confond avec celle du mot; ceci vaut aussi pour la finale.
se retrouvent à l’initiale précédée de l'aspiration : Æelde «entrave », hige «tendre (vers) » ; Hingst € étalon », Hede « chaleur » ; heller « plutôt », Hær « armée »; Hagl « grêle », Hare « lièvre » ; Hyld « sureau », Ayle « hurler » ; Host « récolte », Hore «entendre » ; Aor «lin » ; huske « se souvenir », Aus € maison » ; hos «chez ». Æoved « tête » ; Loppe Cbondir », haabe «espérer ».
6-12. Parmi les consonnes on trouve à linitiale : b, d, g, p, t, k, f,s, v, j, r, l, m, n. On peut se dispenser de donner ici des exemples puisque, pour en trouver en foule, il suffit d'ouvrir n’importe quel dictionnaire danois aux lettres mêmes dont nous nous servons ici pour désigner les phonèmes étudiés. Ne se trouvent jamais à l’initiale : d, q et 1. Il ne s’agit pas ici de la non-réalisation d’une potentialité, mais d’un fait de structure phonologique.
Tous les phonèmes consonantiques indiqués ci-dessus comme se trouvant à l'initiale, et tous les groupes consonantiques spécifiés ci-dessous, peuvent être suivis de n'importe quel phonème vocalique sauf o. Toutes les combinaisons supposées par cette phrase ne se réalisent pas, mais aucune d’entre elles n’est impossible en puissance.
GROUPES CONSONANTIQUES INITIAUX.
6-13. On trouvera rangés dans le tableau ci-dessous, les groupes consonantiques initiaux qui se rencontrent en danois. Comme au paragraphe qui précède, il n’est pas donné d'exemples, car il suffit d'ouvrir un dictionnaire danois pour en trouver en foule. Il faut noter que les groupes sr-, spb- et sG- se retrouvent dans l’orthographe respectivement sous les formes sp-, st et sk-. Les combinaisons marquées entre parenthèses ne se rencontrent que dans des mots étrangers; beaucoup de Danois ont de la peine à reproduire correctement sf- et ps- ; quant à sGl-, il ne se rencontre guère que dans le terme médical Sklerose.
Ce tableau des groupes consonantiques initiaux du danois vaut pour tous les cas, que la syllabe initiale soit accentuée ou non. Ceci ne veut pas dire évidemment que toutes les combinaisons qu'il présente, existent à linitiale des mots accentués sur une syllabe autre que la première. Mais, dans ces conditions, toutes ces combinaisons existent en puissance. Ceci vaut également pour les
consonnes simples et les voyelles brèves initiales. Au contraire, les voyelles longues n'existent pas à l’initiale de mots accentués sur la deuxième syllabe et, dans les mots de ce type, les consonnes et les groupes initiaux ne peuvent précéder que des réalisations voca-