DE L’ÉPREUVE POSITIVE
124. — Jusqu’ici, ami lecteur, vous m’avez suivi de confiance, et vous n’avez encore travaillé que pour vous : toutes les opérations que nous venons de faire ensemble sont préliminaires et ne doivent pas franchir les limites de l’atelier* Il est temps de travailler pour le public, et de recueillir un fruit de vos travaux. Nous aborderons donc l’épreuve positive en vue de laquelle nous travaillons depuis si longtemps, et nous commencerons son étude par quelques considérations générales.
125. — L’épreuve positive sur papier est, comme je le disais tout à l’heure, la manifestation publique et marchande des efforts photographiques, il importe donc qu’elle réunisse plusieurs qualités au plus haut degré possible . Elle doit être fine de détails , sans sécheresse ni dureté, d’un ton agréable , violacée sans être noire, harmonieuse dans son ensemble et solide comme durée.
126. — Cette dernière qualité nous amène à dire un mot de la durée des photographies; on a beaucoup
fait de bruit de ce que quelques-unes avaient disparu d’elles-mêmes, et on a eu raison; cette clameur a donné l’éveil aux opérateurs consciencieux qui ont redoublé d’efforts pour prévenir ces accidents. Mais a-t-on bien réfléchi que toute œuvre humaine est périssable, et n’aurait-on pas dû également faire le procès des tableaux à l’huile eux-même qui, au bout de peu d’années, se détruisent par écailles ou s’assombrissent tellement qu’on n’y distingue plus rien ; et ce » pendant, personne ne s’avise de dire que la peinture à l’huile n’est pas solide, parce que tout le monde sait qu’en pratiquant certaines précautions on peut assurer à un tableau soigneusement peint une durée énorme.
127. — Si je voulais citer encore le pastel et l’aquarelle, combien trouverais-je d’exemples de dessins disparus, soit par la mauvaise qualité des couleurs ou du papier, soit par la place impropre qu’on a fait occuper à ces tableaux au soleil ou à l’humidité?
128. — La photographie ne résiste pas plus que ces autres représentations humaines : mais, quand elle est faite avec soin et bien traitée (comme nous allons vous mettre à même de le faire), elle résiste autant. Certes, elle ne durera pas ce que peuvent durer les gravures en taille-douce qui sont imprimées avec une encre grasse indélébile ; aussi puis-je vous dire, cher lecteur, que je suis convaincu qu’avec le concours de mon collaborateur, nous avons fait faire un immense pas à la science photographique enréalisant laconquête du portrait héliographique gravé par la lumière sur
l’acier. C’est maintenant seulement que l’on doit dire : les épreuves photographiques sont inaltérables, puisque celles de MM. Baudran et de la Blanchère sont formées par l’encre d’imprimerie et produites chez le premier imprimeur venu.
Plus tard, nous vous mettrons à même d’exécuter aussi ces merveilleuses images, mais il faut commencer par le commencement, et beaucoup de manipulations devront vous être familières avant d’arriver à traiter les planches d’acier.
129. — On a cherché à remplacer le papier sur lequel il est si simple de produire les épreuves positives, par beaucoup de substances : le talc, les tissus, l’ivoire vrai ou factice, le biscuit de porcelaine, etc. Nous n’entrerons pas dans tous ces détails. Lorsque vous posséderez bien le procédé simple, vous irez chercher les procédés compliqués dans notre Répertoire encyclopédique , tant pour votre instruction que pour votre amusement.
150. — Quand vous aurez fait du métier , et il faut commencer par là pour être habile, alors vous irez demander Y art dans les traités qui vous en livreront les détails. Nous avons fait, dans ce but, Y Art du photographe qui est à sa 2e édition, et la Monographie du stéréoscope.
151. — On a longtemps obtenu des épreuves positives sur le papier ordinaire, mais on s’est aperçu qu’il contenait beaucoup d’impuretés qui paraissaient lors des réactions chimiques. On a dû- faire, par conséquent, des papiers spéciaux , dont la pâte, affinée
avec grand soin, offrît toute l’homogénéité et la pureté désirables. On n’est pas encore parvenu à la perfection, beaucoup s’en faut, mais enfin, avec du discernement, on arrive à choisir du papier suffisant aux besoins photographiques.
152. — On est devenu d’ailleurs d’autant moins difficile que certains procédés ont prévalu (et c’est une des causes de cette préférence), dans lesquels la substance qui forme l’image est isolée du papier par une couche de matière particulière. Ainsi protégée, la surface du papier n’a pas autant besoin d’être homogène et unie, qualités faciles à obtenir; devenu support à peu près inerte, on ne se préoccupe pas autant des parties métalliques que sa pâte peut contenir. Elles ne sont jamais avantageuses, mais moins nuisibles; c’est un grand point gagné.