‹ La photographie en ballonChapitre 5 sur 13 · PREMIÈRES EXPÉRIENCES DE M. NADAR, 1858 A · texte numérisé non relu

PREMIÈRES EXPÉRIENCES DE M. NADAR, 1858 A

En i855, paraissair, à la librairie Guillaumin, un livre humoristique écrit par M. Andraud, sous le titre : Une dernière annexe au Palais de P Industrie^ et dans lequel il est fait mention pour la première fois de la possibilité de lever un cadastre à Taide de la photographie et d'un aérostat captif.

On a souvent attribué à M. Andraud Tidée première d'entreprendre des opérations de photographie en ballon, mais il ne faut pas perdre de vue que son ouvrage était une œuvre de pure fantaisie, qu'il n'exécuta aucune expérience, qu'il ne donna la description d*aucun projet, et qu'en écrivant un chapitre sur V arpentage au daguer^

G. T185ANDIER. — Photogr. en ballon. i

réotypCy il n'a obéi qu'aux caprices de son imagination.

C'est vers l'année i858 que M. Nadar, sans avoir eu connaissance du livre d'Andraud, résolut de recourir aux aérostats, pour prendre des vues photographiques de la terre, à une certaine hauteur dans l'atmosphère. L'habîlc opérateur ne songeait à rien moins qu'à exécuter en ballon l'œuvre gigantesque du cadastre, et c'est incontestablement à lui que revient le mérite des premières opérations de photographie en ballon.

« Un bon aérostat captif et un bon appareil photogra- |)hique à objectif renversé, disait-il, voilà mes seules armes. Plus de triangulation préalable, péniblement échafaudée sur un amas de formules trigonométriques ; plus d'instruments douteux, planchettes, boussoles, alidades et graphomètres ; plus de chaînes de galériens à traînera travers les vallées, les terres labourées, les vignes, les marais!...

» Et quelle simplicité de moyens ! Mon ballon, maintenu captif à une hauteur toujours égale de looo", je suppose, sur les points strictement déterminés à l'avance, relève, d'un coup, une surface d'un million de mètres carrés, c'est-à-dire de cent hectares, et comme dans une journée on peut en moyenne parcourir dix stations, je lève le cadastre de mille hectares en un jour, à peu près la surface d'une commune.

» Voilà l'arpentage au daguerréotype, le véritable état de lieux qui fait foi pour la délimitation des héritages ( * ). »

(') Mémoires du Géant, par Nadar. i vol. in-iS, p. 5i. Paris, i86^»

M. Nadar, espérant que son projet de photographie en ballon pouvait îmmédialement devenir pratique, s'assura la propriété de son idée par plusieurs brevets, pris en France et à l'étranger, et il se mit à essayer d'entreprendre quelques essais préliminaires. A cette époque, où les procédés au gélatinobromure n'existaient pas, le problème à résoudre offrait de très grandes difficultés.

M. Nadar, après avoir pris ses brevets, exécuta plusieurs ascensions aérostatiques, pendant lesquelles il transforma la nacelle du ballon en un cabinet photographique, suspendant au cercle une tente d'étoffe orange, doublée de noir. Un grand nombre d'essais successifs furent absolument infructueux.

« Ces essais coûtaient trop cher, dît l'opérateur, et présentaient trop de difficultés autres, pour être renouvelés et suivis, comme ils jiuraient dû l'être. — Et puis, j'avais besoin de gagner mon pain de chaque jour; une ascension de cette nature ne s'improvise pas, et quand j'étais en l'air, ma maison de photographie en souffrait.

» Le très grand, le seul obstacle réel peut-être à ma réussite, consistait dans le matériel aérostatique même que j'étais bien forcé d'employer.

» Les ballons forains qui me servaient, ajoute M. Nadar, faute de tout autre spécial, dont l'établissement coûteux m'était interdit, ces ballons trop courts de base, vomissaient, par leur appendice ouvert immédiatement sur mes cuvettes, des flots d'hydrogène sulfuré, — et le dernier élève photographe sautera en l'air en pensant au joli ménage que mes iodures devaient faire avec ce diable de

gaz. — Autant eût valu essayer d'allumer de la braise au fond d^un seau d^cau. »

Mais la persévérance de l'opérateur trouva bientôt sa récompense, comme on va le voir par le récit suivant :

« J'étais désespéré — et je ne lâchais prise, pourtant.

» Une fois, après un dernier échec, je donnai comme les fois précédentes l'ordre de lâcher tout. Comme le pâtissier qui mange son fonds, faute de pratiques, je m'offrais, après chaque essai photographique manqué, le plaisir d'une ascension libre.

» Nous allâmes tomber, une heure après, dans une vallée charmante et déserte qu'on appelle la vallée de la Bièvre, au Petit- Bicêtre, à deux ou trois lieues de Paris. Il n y avait pas de vent, — et une voiture que j'avais frétée exprès amenait presque en même temps que nous sur le lieu de la descente mon préparateur^ et mon domestique.

» Je pris une résolution :

» — Nous allons laisser le ballon sur place, en fermant l'appendice. Il n'y a pas de danger, puisque le gaz n'a pas à se dilater cette nuit, bien au contraire. Je remonterai demain matin à la première heure, avec des bains neufs apportés tout exprès, — et nous verrons bien!

» Le ballon est en effet amarré à des pommiers, la nacelle chargée de pierres meulières, et le tout est laissé à la garde de mon brave et noir Siméon, — avec mon manteau et les provisions d'un bon feu pour toute la nuit, bien entendu.

» Retour sur tes lieux le lendemain matin : le temps est couvert, il tombe une brume grise et glaciale. N'importe!

» La nacelle est vidée : j'y remonte. Le ballon s'élève de i" et retombe. Le gaz a perdu sa force pendant la nuit, et en outre le filet et les manœuvres sont alourdis par la rosée et cette petite pluie fine si inopportune.

» Je ne veux pas désespérer. Je débarrasse la nacelle de tout ce que j'en puis retirer... et je m'enlève à 80" environ.

» J'avais emporté ma plaque toute préparée. — J'ouvre et je referme mon objectif, et je crie, impatient.

» — Descendez !

» On me tire à terre, je saule d'un bond dans Tauberge où tout palpitant je développe mon image.

» Bonheur ! — H y a quelque chose !

» J'insiste et force : l'image se révèle, bien effacée, bien pâle, mais nette et certaine. — Ce ne sera qu'un simple positif sur verre, très faible, tout taché, mais qu'importe ^ Je sors triomphalement de mon laboratoire improvisé.

» Il n'y a pas à nier! Voilà bien trois uniques maisons dont se compose le tout petit village appelé le Petit Bicêtre : une ferme, une auberge et la gendarmerie

» On distingue parfaitement les tuiles des toits, el sur la route une tapissière dont le charretier s'est arrêté court devant le ballon.

» J'avais eu raison ! la Photographie aérostatique était possible, — quoi qu'en eussent dit, pour m'en détourner d'abord, les plus sérieux de mes confrères ! »

Telle est l'origine de la photographie en ballon.

Ces premiers essais valurent à M. Nadar, en iSSg, une invitation à faire de la photographie en ballon captif à

hk PHOTOGRAPHIE EN BALLON.

Tarmée d'Italie ; mais il ne se crut pas encore assez sûr de ses procédés pour accepter l'offre qui lui était faite d'entreprendre des opérations en campagne.

En 1868, il recommença plusieurs essais de photographie aérienne, en ayant recours au ballon captif de M. Henri Giffard, installé alors à l'Hippodrome de Paris sous la direction d'Arnaud, et dont la nacelle pouvait s'élever à 200™ d'altitude. M. Nadar réussit à obtenir une vue assez nette de l'Arc de Triomphe de Paris avec l'avenue d'Eylau et la rue de Villejust, au premier plan, l'avenue Friedland, l'avenue de la Reine-Hortense et l'avenue de l'Impératrice, un peu plus haut dans le clich é et au second plan.

Ce cliché encore imparfait donnait assurément tout ce qu'il était possible d'obtenir au moyen des anciens procédés photographiques au collodion humide et l'on doit rendre justice aux efforts de M. Nadar, ainsi qu'à l'initiative qu'il a prise pour arriver à la solution d'un problème éminemment intéressant.

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