‹ La photographie en ballonChapitre 6 sur 13 · D'AMÉRIQUE EN · texte numérisé non relu

D'AMÉRIQUE EN

Les Américains, lors de la terrible guerre qui divisa si longtemps leur nation, mirent à profit tous les procédés de la science moderne pour s'assurer des avantages dans leurs combats. Ils ne manquèrent pas de recourir aux aérostats captifs, comme moyens de renseigner leurs généraux sur les mouvements de l'ennemi. Dès Tannée 1861, le général Mac-Clellan, eut successivement sous ses ordres les aéronautes La Montain et Allan. Le premier aéronaute gonfla son ballon au camp de l'Union, il le transporta à l'état captif; à travers la ville de Washington, puis, coupant les cordes qui le retenaient à la surface du sol, il s'éleva en liberté. Il réussit à embrasser d'un seul coup d'œil le panorama des positions ennemies ; il prit des notes minutieuses, qu'il communiqua au général Mac-Clellan, après avoir exécuté une descente heureuse à quelques kilomètres seulement de son point de départ.

Ce premier succès encouragea de nouvelles tentatives, et vers le milieu de l'année suivante, le matériel des ballons militaires américains fut complété par un appareil de photographie.

Dans les derniers jours de mai 1862, Tarniée unionniste, campée devant RIchmond, lança au-dessus de la place un ballon captif. L'appareil photographique fut dirig(î vers la terre et permit de prendre en perspective, sur une carte, tout le terrain de Richraond à Manchester à Touest, et à Chikahominy à l'est. La rivière qui arrose la capitale, les cours d'eau, les chemins de fer, les chemins de traverse, les marais, bois de pins, etc., furent tracés; on y porta aussi la disposition des troupes, batteries d'artillerie, infanterie et cavalerie. On en tira deux exemplaires. On les divisa en 64 parties, comme un champ de bataille, avec les signes conventionnels A, A^ , . . . Le général Mac Clellan eut un de ces exemplaires, le conducteur du ballon eut l'autre.

« L'armée fut d'abord retenue dans le camp par le mauvais temps, une journée tout entière; le i'^ juin, l'aérostat s'éleva, vers midi à une hauteur de plus de mille pieds (333") au-dessus du champ de bataille, et se mit en relations avec le quartier général par un fil télégraphique. Pendant une heure, les mouvements de l'ennemi furent signalés avec exactitude. Une demi-heure plus tard, la dépêche porta : Sortie de la maison Cadeys : Mac Clellan put en un instant donner ordre d'avancer au général Heinsselmann et prescrivit au général Summer, qui était déjà au delà de Chikahominy, de marcher tout de suite sur la petite rivière. Les deux divisions purent en deux heures de temps être réunies en face de l'ennemi et défendre le champ de bataille à la baïonnette. Partout où les assiégés hasardèrent une attaque, ils furent re-

poussés avec une perle considérabie et furent attaqués par des forces supérieures sur les points les plus faibles. Ils dirigèrent contre le ballon un canon rayé, d'une énorme portée. Les projectiles firent explosion près du ballon, et si près que les aéronautes jugèrent convenable de s'éloigner. Le ballon fut descendu à terre, lancé dans une autre direction et assez haut pour être hors de la portée des pièces ennemies. Il fut mis de nouveau en communication avec la terre ferme, et Farmée assiégeante eut avis que de fortes mjsses de troupes accouraient sur le champ de bataille dans une autre direction. Dès qu'elles furent arrivées à portée du canon des fédéraux, elles se virent prévenues avec une rapidité qui dut leur paraître inconcevable. Il semblait que le Dieu des batailles les eût complètement abandonnées en ce jour. Elles se voyaient conduites en avant pour servir de but aux Yankees. Elles ne pouvaient suivre aucune direction, sans rencontrer un mur de baïonnettes impénétrable. Toutes les tentatives de l'armée du Sud pour enfoncer les lignes ennemies ayant échoué, Mac Clellan commanda une attaque générale à la baïonnette et repoussa ses adversaires avec une perte énorme. Ce général n'eût pu obtenir un succès aussi complet sans le secours du ballon et de l'appareil dont il était muni (*). »

(•) D'après un arliclc du Journal militaire de Darmstadt, intitulé : Application à l'art de la guerre, des aérostats et de la Télégraphicy traduit de l'Allemand, par M. d'Herbelot, colonel d'artillerie ea retraite. In-8 de 36 pages, cité dans Les Merveilles de la Science, par M. Louis Figuier.

On voii; d'après ce récit, que les opéralions photographiques, exécutées dans la nacelle des ballons captifs, de l'armée américaine du Nord paraissent avoir donné des résultats satisfaisants.

Il nous a paru toujours extraordinaire qu'après ces premières tentatives, on ne se soit pas décidé plus tAt à recourir, pour le service des armées, aus aérostats captifs et au\ appareils photographiques ; mais il existe malheureusement de nombreux préjugés qui viennent presque toujours â rencontre des innovations et les ajournent.

De longues années allaient s'écouler avant que la chambre noire du photographe ne fût élevée encore une fois dans la nacelle d'un ballon captif.

Lk PHOTOGRAPHIE EN BALLON.

EXPÉRIENCES DE M. DAGRON DANS L'AÉROSTAT CAPTIF DE M. HENRI GIFFARD, EN 1878.

Lorsque M. Henri Giffard eut construit, en 1878, son magnifique aérostat captif à vapeur qui, par les temps calmes, permettait d'enlever à la fois trente voyageurs à 500™ d'altitude, M. Dagron, l'habile photographe, le créateur des pellicules photographiques des pigeons voyageurs du siège de Paris, essaya de reprendre le problème que M. Nadar avait essayé de résoudre.

M. Giffard nous avait confié l'administration de son matériel, à mon frère et à moi, et nous fîmes tous nos efforts pour encourager les essais de l'opérateur.

Malheureusement, M. Dagron ne put réaliser un assez grand nombre d'expériences pour réussir convenablement; à plusieurs reprises, les mouvements de la nacelle à l'extrémité du câble ne lui permirent d'obtenir aucun résultat. Cependant, au mois d'août, par un temps calme et un ciel pur, il lui fut donné de prendre un cliché de la vue de Paris, assez satisfaisant pour donner une épreuve qui ne manquait pas de quelque netteté.

M. Dagron avait emporté dans la nacelle du ballon

captif une très grande chambre, avec des plaques de o™,28 sur o",22. Il opérait avec le coUodion. L'épreuve photographique obtenue et dont nous possédons un exemplaire, montre, au premier plan, le Pont-Neuf et le pont Saint-Michel à gauche, jusqu'à TOdéon à droite; au second plan, on aperçoit le Panthéon, et toutes les maisons du quartier latin. Le lointain est assez confus, mais permet de distinguer encore une grande partie de Paris. La photographie obtenue par M. Dagron est intéressante par sa grande dimension et par la vue qu'elle représente.

Toutes les expériences que nous avons résumées jusqu'ici ont été exécutées dans des aérostats captifs. Nous allons arriver à la première tentative de photographie en ballon libre.

L'ASCENSIOxN PHOTOGRAPHIQUE D'ARCUEIL-CACHAN,

(8 JCIN 1879).

L'année suivante, M. Triboulet, archilecte, membre de la Société d'aérostation météorologique, essaya dVxécuter des opérations photographiques en ballon libre. Pour la première fois, il eut recours à des glaces au gélatinobromure d'argent, et à un obturateur rapide construit par M. Lorieux. L'appareil photographique pivotait sur le bord de la nacelle, et devait être mis en fonction dans une position verticale. Cette expédition, fort bien préparée, ne donna malheureusement aucun résultat, par suite d'un accident assez curieux dont nous allons faire le récit.

Voici dans quelles circonstances eut lieu le voyage aérien auquel M. Triboulet prit part le dimanche 8 juin 1879.

L'inauguration d'un muséum scolaire, avait lieu ce jour-là à Arcueil-Cachan. La Société d'aérostation météorologique, qui avait prêté son concours à la fêle, avait lancé six cents pigeons voyageurs, et préparait une ascension en ballon qui se présentait d'abord dans les meilleures conditions. Malheureusement, le temps se

couvrit à la fin de la journée. Le départ n'en fut pas moins exécuté à 5**. M. Jovis, aéronaute, et M. Triboulet, avec son appareil photographique, avaient pris place dans la nacelle; l'aérostat s'éleva en présence d'un grand nombre de spectateurs, et se dirigea vers Paris. A 5oo*" d'altitude, il planait au-dessus de l'Observatoire de Paris, M. Triboulet, réussit à prendre une photographie du panorama qui se déroulait sous la nacelle ; il se disposait à recommencer son opération, quand tout à coup une pluie orageuse se mit à tomber. Le ballon, chargé d'eau, descendit avec une grande rapidité, tout le lest fut jeté sans pouvoir arrêter le mouvement de descente, et le ballon, après avoir rasé le sommet des tours de Notre-Dame, continua à descendre au-dessus de la Seine, où la nacelle toucha l'eau. Des mariniers remorquèrent jusque sur la berge le ballon et les aéronautes.

Les employés de l'octroi, voyant que cet aérostat était entré dans Paris sans passer par les portes du mur d'enceinte, se mirent en devoir de tout examiner dans la nacelle, afin de s'assurer que les voyageurs n'avaient point introduit frauduleusement des marchandises de contrebande. Ils examinèrent tout, avec tant de zèle qu'ils ouvrirent les châssis photographiques, pour voir ce quHl y avait dedans.

Us firent ainsi pénétrer la lumière sur la glace que M. Triboulet avait impressionnée à 5oo" au-dessus de Paris !

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