EXPÉRIENCES DE MM. GASTON TISSANDIER ET JACQUES
DUCOM, LE 19 JUIN 1885.
Les expériences d'aérostation photographique que nous avons exécutées, avec la collaboration d^un jeune et habile amateur, M. Jacques Ducom, nous ont permis de faire mieux que ce qui avait été obtenu jusqu^ici; elles ont donné des résultats très complets quant à Tun des clichés obtenus dont nous allons entretenir nos lecteurs. Le cliché dont nous parlons a été fait au-dessus de Paris, à ôoS"* d'altitude ; il est d'une netteté qui ne laisse absolument rien à désirer; nous le reproduisons en tête de cette brochure par la photoglyptie. Nous en donnons d'autre part une reproduction par l'héliogravure (y?^. 8). Quelques autres photographies, qui n'ont pas donné des résultats aussi parfaits, sont cependant assez satisfaisantes pour être signalées. Deux ou trois d'entre elles dépassent encore comme netteté, tout ce qui avait été obtenu par nos prédécesseurs.
L'ascension a eu lieu à l'atelier aéronautique d'Auteuil, le vendredi, 19 juin i885, dans l'aérostat Le Com-
mandant Uii^ière, cubant looo"*. M. Jacques Ducooi s'occupait spécialement de la partie photographique de l'expérience, tandis que je prenais soin de la conduite de l'aérostat; M. Georges Prus, ingénieur des arts et manufactures, nous accompagnait.
L'appareil photographique, disposé sur le bord de la nacelle, de manière à pivoter sur un axe, et à être fixé verticalement, est une chambre, dite de touriste i3 x i8, à soufflet tournant, construite par M. Mackenstein. L'objectif est un rectiligne rapide n** 4? de M. Français, de o™, 56 de foyer : cet objectif a été employé avec un diaphragme de o™,026; son ouverture étant de o",o36. Les photographies ont été successivement faites avec un obturateur de M. Français, et avec une guillotine à déclenchement pneumatique et à ressort de caoutchouc, tout spécialement construite pour notre expédition, par un savant praticien, M. Moussette. Le temps de pose avec ce dernier système était de j^ de seconde. On pourrait facilement obtenir un temps de pose de durée encore moindre, mais cela ne paraît pas nécessaire pour les opérations aérostatiques.
L'émulsion des plaques au gélatinobromure d'argent employée, a été aussi spécialement préparée par M. Bacard, et les plaques nous ont été gracieusement oflertes par M. Véra.
Le départ a eu lieu à i**4o"* de l'après-midi, par un vent sud-ouest, nous dirigeant dans la direction du nord-est.
Dix minutes après Tascension, une première photo-
graphie a été exécutée à 670"* au-dessus de la rue de Babylone et des magasins du Bon-Marché (*).
Une autre opération a été faite au-dessus du pont Saint-Michel, à une hauteur presque semblable. On distingue nettement sur Tépreuve obtenue, le pont et le quai Saint-Michel, le quai du Marché-Neuf, Tétat-major des pompiers près la Préfecture de police. On compte quinze voitures de place stationnant sur le quai du Marché- Neuf; on distingue très nettement aussi les tramways, les passants, et la trace d'une voiture d'arrosage, qui a marqué sur l'épreuve une traînée grisâtre.
Au-dessus de l'île Saint-Louis, à 600™ d'altitude, l'appareil a donné le remarquable cliché que nous présentons à nos lecteurs. Quand on examine à la loupe l'épreuve photographique, on découvre des détails inattendus, tels que des rouleaux de corde dans un bateau amarré près de l'établissement de bains froids, des passants arrêtés sur le quai, etc. On peut, sur le cliché, compter les cheminées des maisons, formant en projection de petits points noirs sur les toits.
Une nouvelle photographie d'une très grande netteté, mais d'un ton un peu grisâtre, a été obtenue quelques mi-
(') On pourra se rendre compte des résultats de la photographie aéronautique jusqu'à ce jour, en visitant une des galeries du Conservatoire des Arts et Métiers, où M. le colonel Laussedat a exposé les épreuves qui sont dues à M. Desmarets, à M. Shadbolt et à d'autres opérateurs. Nous nous sommes empressés d'offrir à notre grand établissement national les nouvelles épreuves obtenues pendant notre récente expérience. Le public peut actuellement apprécier aussi nos épreuves.
G. Tiss/KDiEn. — Photogr. en ballon. 3
nutes après notre passage au-dessus de Tîle Saint-Louis, à 800™ mètres d'altitude (2** 8") au-dessus de la prison de la Roquette; on voit sur l'épreuve une partie de cette prison, et le groupe des maisons comprises dans le voisinage, entre la rue Saint-Maur, la rue Servan, la me Merlin, avec les entrecroisements formés par les rues Omer-Talon et Duranty. L'établissement du dépôt du Mont-de-Piété s'y distingue très clairement.
Au moment où nous allions quitter Paris, un bon cliché a été obtenu à 2*^12"* au-dessus du réservoir de Ménilmontant (altitude 820™). On voit le fossé des fortifications, le boulevard Mortier, la rue Saint-Fargeau, la porte de Ménilmontant et la caserne des remparts qui se trouve entre Bagnolet et le pré Sainl-Gervais.
Deux autres photographies ont été faites hors Paris, à des hauteurs plus considérables, 1000™ à 1100™; l'une d'elles représente la campagne de Germigny-l'Évêque (Seine-et-Marne), avec des chemins et des constructions, et l'autre le village de Lizy-sur-Ourcq, dans le même département. Ces deux nouvelles expériences ont été exécutées à 3** 20" et à 3^a5"*.
Pendant la traversée de Paris que nous avons faite, de notre atelier d'Auteuil à la porte de Ménilmontant, de 1^40" 31 2^*12™, nous avons donc pu faire cinq photographies : l'une au-dessus des magasins du Bon-Marché, la seconde au-dessus du pont Saint-Michel, la troisième au-dessus de la pointe nord de l'île Saint-Louis, la quatrième au-dessus de la Roquette, et la cinquième audessus des réservoirs de Ménilmontant et des fortifica-
lions. On pourrait facilement avoir dans la nacelle deux ou trois appareils photographiques avec un opérateur pour chacun d'eux; on obtiendrait ainsi une série continue de clichés; on aurait pour le lever d'un plan des documents topographiques d'une incomparable précision. Enfin il ne serait pas impossible d'opérer avec des appareils panoramiques spéciaux, dont les résultats offriraient encore un intérêt tout spécial.
Parmi les épreuves photographiques que nous avons rapportées, celle qui ne laisse absolument rien à désirer comme netteté, a été faite au moment où le soleil lançait ses rayons sur Paris. Les bonnes conditions d'éclairage sont indispensables, et au moment où les autres expériences ont été exécutées, des nuages assez nombreux formaient écran devant le soleil. Malgré l'instantanéité, il faut éviter de faire osciller la nacelle au moment où la guillotine photographique va être mise en mouvement ; il est facile aux opérateurs de rester alors absolument immobiles. La translation de l'aérostat ne nuit pas à la netteté des épreuves obtenues ; pendant nos expériences, le courant aérien était assez rapide, puisque nous avons traversé Paris dans sa plus grande largeur, c'est-à-dire sur une étendue de ii""" environ, en 82 minutes. La vitesse du vent a beaucoup augmenté postérieurement pendant la durée de notre ascension.
Après avoir exécuté les photographies du sol pris en plan avec l'appareil vertical, nous avons voulu obtenir des clichés des nuages qui s'étendaient dans l'atmosphère; mais les nuages blancs qui réfléchissent avec une grande
intensité les rayons solaires, ne nous ont pas donné de bons résultats. Il eût fallu disposer Tappareil spécialement pour ce mode d'opération. Si nous pouvons organiser une nouvelle expédition photographique en ballon, nous espérons avoir à ce sujet des résultats plus complets.
Au retour de notre ascension, M. Ducom et moi, nous avons trouvé les plus précieux encouragements de la part des Sociétés savantes auxquelles ont été présentées les épreuves obtenues pendant notre voyage. M. Mascart, de rinstitut, directeur du Bureau Central météorologique^ présenta nos photographies à l'Académie des Sciences, et il voulut bien y joindre quelques paroles d'éloge que plusieurs de ses collègues de l'Institut eurent l'obligeance de confirmer à notre égard. A la Société (ï Encouragement^ M. Davanne nous complimenta sur l'épreuve que nous reproduisons dans cet opuscule, et qui d'après son expression (( ne laisse rien à désirer comme netteté. »
Nous devons ajouter toutefois que l'épreuve photoglyptique, placée en tète de notre brochure, n'est pas à beaucoup près aussi nette que l'épreuve photographique (îlle-même. Elle en donne cependant un aperçu suffisamment exact.