‹ La photographie, est-elle un art?Chapitre 11 sur 18 · C. PUYO. DEDAIN · texte numérisé non relu

C. PUYO. DEDAIN

Gravure de Reymond.

une fiiîure ne ranime. Cela est si triste, que l'eau semble faite de toutes les larmes que les générations qui vécurent là ont répandues. Les fenêtres sont closes ou vides comme des yeux qui ne voient pas. Une barque flotte avec une apparence

de cercueil. Un escalier descend profondément dans le tranquille abîme, comme un chemin favorable au suicide. Les pointes aiguës des toits reflétés et renversés s'enfoncent dans les eaux, qui ne frémissent môme pas, comme des aiguilles sombres dans des chairs inertes. \oilà bien des Eaux mortes ! Eaux qu'aucune pente n'attire, qu'aucun penchant n'entraîne! Qui n'ont ni l'impétueuse folie des sources encore innomées au moment où elles descendent de la montagne pour courir le monde, ni le voluptueux abandon des rivières parvenues au fleuve où elles se jettent et perdent jusqu'à leur nom! Eaux qu'on imagine pleines

de choses novées ou dormantes. Eaux stériles, comme est stérile la terre des briques qu'elles baignent! Eaux Agées en une forme délîniti\"e. comme TeaLi d'un miroir, en leur cadre de pierres; eaux qui ne se changeront plus en perles pour ruisseler des N'asques, ni en lilets et ravons pour se dé\ ider de cascatelles en cascatelles! Eaux muettes qui ne chantent, ni ne pleurent, ni ne grondent, comme celles des fontaines, des bassins ou des torrents! Eaux

C R A I G ANNAN,

R. Demachy. — Primavera

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sans formes et sans images à elles, qui ne savent que répéter les contours et les couleurs des maisons qui se penchent sur elles, les redire avec le balbutiement des reflets, incapables d'entraîner notre rêve vers des rives meilleures, puisqu'elles nous renvoient impitoyablement notre propre image, l'image de nos rides, de nos ombres, de nos tristesses, et ainsi les doublent au lieu de les dissiper!

Et, au rebours, quelle évocation de vie trouverait-on plus vivante qu'une certaine petite épreuve du même M.Craig Annan, intitulée Frères blancs':

Deux moines marchent au soleil, d'un mouvement vif et précipité, vers le même but, sous l'empire des mêmes idées et l'ombre des mêmes chapeaux, leurs cagoules flottantes et ballottantes sous la même poussée d'air, leurs pieds levés, semelles dehors, selon le même rythme, hâtés vers l'église, vers l'école ou vers le réfectoire. Pas un détail ne distrait l'attention et, des pieds a la tête, on ne sent qu'une ligne de vitesse, qu'un eflfet de lumière chaude et brutale, et qu'une volonté têtue.

Un autre petit poème du calme des choses dormantes est la page intitulée Au Jardin de M. Craig Annan, où tout un réseau de lignes géométriques, annonçant la régularité, la symétrie et la stabilité de la vie sérieuse est traversé par une figure qui passe comme le rêve d'une vie fantaisiste et chimérique, libre comme ces feuillages qu'on devine derrière les carreaux, symbolique comme les roseaux de Jésus-Christ qui jaillissent d'un coin plein de silence et de nuit... Il existe un Effet de soir^ de M. Brémard, qui rappelle fort J.-F. Millet, et où les taches noires et blanches paraissent reproduire des taches de couleurs. Il y a Sombre clarté^ de M. Wilms, qui évoque Turner et le Soir ramène le silence^ de M. Colard, qui est un Corot. Ceux qui ont vu les femmes drapées du peintre anglais Albert Moore, en reconnaîtront un saisissant souvenir dans les photographies de M. René Le Bègue, et ceux, plus nombreux, qui admirent, au Louvre, l'etîet de lumière cc^ncentrée sur une épaule nue et le fuyant charme du Portrait de jeune Jîlk\ de Flandrin, seront heureux de les

PUYO. ÉTUDE DE COIFFURE l83o.

Gravure de Ducounioux et Huillard.

retrouver dans le Profil perdit^ de M. Maurice Brémard. Dans beaucoup de ces œuvres, on hésite à reconnaître la marque de la photographie. Le portrait de Jeune Hollandaise^ de M. Alfred Maskell, est un prodige d'interprétation, en même temps que. de vérité. Si Ton disait que c'est la reproduction d'un fusain, personne n'affirmerait le contraire. Une rue de la Loire à Saint- Denis-Hors, de M. Henry Ballif, a Tair d'une sanguine, et un Septembre en Normandie^ de M. da Cunha, d'une encre de Chine. Les qualités de finesse et d'accent qui caractérisent l'œuvre d'art en noir et blanc se voient encore dans un Brouillard^ de M. Sutcliffe, dans des Soldats passant un défilé, de M. Alexandre, dans un paysage Après le coucher de soleif de M. Bucquet, le président du Photo-Club, dans le Kiebiti de M. Watzek, reproduit ici, page 25, dans les effets de sable de Aïarée basse, de M. de 'Védrines, dans une Paix d'or sur la campagne, de M. Smedley Aston.

Si ces néo-photographies font au public l'impression de sanguines ou de fusains, si elles n'ont pu être obtenues que grâce à l'intervention trois fois répétée d'un homme doué de goût et de doigté, quelles sont donc les raisons qui s'opposent à ce que nous les appelions des œuvres d'art? Nous avouons, pour notre part, ne point les apercevoir très clairernent... Il est vrai que cette intervention n'est point aussi longue ni aussi décisive que celle de l'artiste, obhgé de dessiner et d'ombrer de sa main, sa toile ou son papier, d'un bout à l'autre. Dans la photographie, toute une partie de son travail est faite par la machine et simplifiée par le procédé. Mais depuis quand juge-t-on de la valeur artistique d'une œuvre par la difficulté du procédé? Parce que le pinceau trempé dans l'encre de Chine nous fournit plus vite le ton du ciel ou du terrain que le fusain, faut-il dire que, nécessairement, le premier procédé est moins artistique que le second? Et parce que le fusain, aidé de l'estompe, simplifie cent fois, pour tonaliser un ciel ou ombrer et masser des arbres, le travail sec et dur de la mine de plomb, faut-il dire qu'un beau fusain est moins une œuvre d'art qu'un papier noirci de hachures pour le ciel et de « beau feuillé » à la mine de plomb? A quelle étrange conclusion ainsi l'on arrive! Et mieux encore, parce que le dessinateur, comme était M. Bertin, obtient plus vite son effet sur un papier bleuté ou bistre qui lui fournit un ton général tout préparé, faut-il dire qu'il est moins un artiste que celui qui passe des heures à couvrir tout un papier blanc du lin réseau de ses pattes de mouche? FAi bien, ce que le papier teinté, le fusain et l'estompe font pour simplifier le travail de l'artiste, l'objectif le fait dans une beaucoup plus large mesure. Voilà tout.

L'intervention du photographe, à la vérité, n'est point souveraine. Mais elle lui permet, dans le prcKXxié à la gomme bichromatée. d'ellacer. de confondre avec l'ombre pure ou la pure hmiicre tout trait et toute \alciir qui ne lui

paraissent que des pléonasmes et ainsi, par élimination, de ne produire aux yeux que « ce qui manifeste quelque caractère essentiel et saillant de Tobjct »,

— et c'est, selon Taine, la définition mênie de l'art. Et, quant à dire qu'il n'y a point là création, parce que les choses qu'on garde et qu'on choisit étaient, en somme, contenues dans la Nature, c'est proprement répéter le mot fameux : « Tout ce qu'il y a de beau dans les livres est dans les dictionnaires ; il n'y a que l'ordre des mots qui soit changé... » C'est vrai, mais c'est l'Art.

Le photographe ne peut pas imaginer une ligne qui résume et synthétise un geste, un mouvement, une expression. Son instrument, qui luiépargne le ridicule et inartistique labeur des hacluires^

— en quoi nous osons dire qu'il vaut cent fois mieux que la mine de plomb — ne lui permet point de formuler à son gré une silhouette, en quoi il est manifestement inférieur à la mine de plomb. Toutefois, si l'on jette les yeux sur le beau Portrait de vieillard de M. Kuhn, on trouvera qu'il y aurait quelque exagération à dire que, ça et là, le trait simple, synthétique, est absolument et irrémédiablement interdit au photographe.

Il est vrai encore qu'il lui faut compter avec un agent chimique, qui joue un rôle prépondérant dans le développement du cliché et la ^'enue de l'image. Mais l'acicie n'en joue-t-il pas un très grand aussi dans l'élaboration d'une eau-forte? Est-ce que, là aussi, il n'y a pas collaboration d'un agent chimique et inconscient? Le graveur, aquafortiste ou autre, sait-il exactement l'image que donnera son œuvre quand ce collaborateur y aura passé ? Ecoutons plutôt M. Bracquemond : « Lorsqu'un graveur creuse des tailles sur une planche métallique, avec un burin ou à l'aide d'un acide..., il ne connaîtra la profondeur^ et par suite la

M . B R E M A R D . — PROFIL PERDU. Gravure de Ducourtioux et Huillard.

R . D E M A C H Y . — ÉVENTAIL. D'après une cprcuvc sur albumine. — Gravure de Ijertin et C".

valeur de sa taille, que par Y état que lui fournira Timpression de sa planche ». — Regardez le Portrait d'un graveur par M. Mathey, qui est au Luxembourg, considérant la large feuille humide encore. Quel regard inquiet, attentif, scrutateur, il attache à son papier courbé, tenu au bout de ses bras nus, tandis que sur un coin de la machine gît sa cigarette oubliée, éteinte... Il semble satisfait, mais il a eu peur! C'est qu'il y a des hasards, des imprévus, comme il y en a d'ailleurs en aquarelle bien plus que les aquarellistes ne veulent le dire, et jamais cependant la collaboration de ces acides, ou cet imprévu de la tache aqueuse — si utile parfois et si savoureuse! — n'ont empêché d'appeler ces hommes des artistes! On n'a même jamais refusé ce nom aux peintres si nombreux hélas! qui chargent le bitume de produire pour eux, sans eux et par ses seules propriétés naturelles, des effets de transparence qu'il faudrait obtenir par un travail beaucoup plus compliqué, plus long et plus difficile, de l'œil et de la main!... Il ne faut donc pas dire que tout ce qui épargne du travail à l'artiste le prive de son titre d'artiste.

On dira encore : Une œuvre d'art est un exemplaire unique de la pensée ou du sentiment d'un artiste. Du moment qu'on en peut tirer des reproductions à l'infini, comme on fait les épreuves d'un même cliché, elle perd cette qualité précieuse et devient un objet de confection. — Mais croire qu'on peut tirer un nombre indéfini d'épreuves artistiques d'un même cliché, c'est une erreur de fait. En réalité, chaque épreuve que l'artiste obtient par dépouillement sur un papier teinté à la gomme bichromatée est une épreuve unique. I' échoue plusieurs fois. Quand il en a obtenu une bonne, il est rare qu'il recommence. S'il recommence, il obtient autre chose que l'exemplaire déjà produit. C'est une réplique, si l'on veut : ce n'est pas un duplicata. Que l'on compare les deux épreuves de

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