‹ La photographie, est-elle un art?Chapitre 12 sur 18 · R . D E M A C H V . ÉVENTAIL · texte numérisé non relu

R . D E M A C H V . ÉVENTAIL

D'après une épreuve à la gomme. — Gravure de Berlin et C'".

VEventail tirées du même cliché et Ton .s'apercevra que, plus encore qu'une gravure à Teau-forte, une photographie de M. Demachy est un exemplaire original.

Enfin, c'est également une erreur de croire que, devant la même réalité, les artistes dont il est question ici seront contraints par leurs machines à produire les mêmes images. L'empreinte personnelle qu'ils mettent à leurs oeuvres est telle que, la plupart du temps, elle dispense de lire la signature; et, après quelques visites à leurs expositions, on ne confond pas plus une photographie de M. Demachy avec une autre de M. Puyo, ou une troisième de M. Craig Annan, avec une quatrième de M. Le Bègue, ou de M. Paul Bergon, qu'on n'est tenté d'attribuer un paysage de M. Montenard à M. Harpignies, ou une nymphe de M. Bouguereau à Sir Edward Burne-Jones.

Cette empreinte personnelle est même le grief le plus vif des professionnels de la photographie contre les amateurs. Ce n'est plus là, disent-ils avec mépris, de la photographie pure : il y a des retouches! Mais, quand ce reproche serait mérité, il ne saurait influer sur le jugement qu'au point de vue artistique on doit porter. L'impression est-elle esthétique? qu'importe comment elle est obtenue? Nous aussi, nous avons horreur de la gouache en aquarelle. Mais la raison est que la gouache alourdit ce qu'elle touche, et qu'à tout prendre, elle est moins artistique que l'aquarelle « franche ». Si, par hasard, on nous montre une gouache aussi légère qu'une aquarelle, nous n'hésiterons pas à l'admirer, sans reprocher à l'artiste le blanc dont il s'est servi. Pareillement, d'où vient l'horreur fort justifiée de certains amateurs pour les retouches en photographie? De cette observation très exacte, que les retouches alourdissent ^épreu^■e,

empâtent les contours, tranchent violemment sur tout le reste des tons francs, et ainsi rompent Thomogénéité de la. facture photographique. Mais, s'il arrive que les retouches n'empâtent point, ne tranchent point, et s'harmonisent si parfaitement avec le reste qu'il soit impossible de dire où, au juste, la retouche a porté, la raison de l'horreur qu'on en avait disparaît, et la retouche est légitime.

En fait, dans les œuvres nouvelles, il n'y a pas de retouches, si Ton entend par ce mot la peinture sur le verre du cliché, ou le coup de crayon sur la gélatine: procédés très usités par les professionnels de la photographie, et auxquels nous devons ces blancs mats et pesants, ces beaux parcheminés que la foule admire à tant de vitrines de nos boulevards. Ce qu'il y a dans les œuvres nouvelles, c'est le travail de l'épreuve. Or ce travail ne produit aucun des heurts de la retouche; il est aussi harmonieux et homogène, dans sa facture, que le travail du lavis, de l'encre de Chine, de la sépia; et, comme on ne saurait reprocher à ces œuvres-là des retouches, attendu que tout y est retouches en effet, on ne peut les reprocher, non plus, à la néo-photographie.

Mais si elle ressemble tant à d'autres procédés d'art, pensera-t-on encore, à quoi bon un procédé nouveau? Pourquoi ces pseudo-sanguines, ces simili-fusains et ces fausses encres de Chine, quand les vrais ont tant de charme et sont, par les artistes, faits si aisément? Et l'on ferait bien de penser de la sorte, si la photographie n'avait point certaines qualités qui lui sont propres. Mais elle en a.

D'abord, lorsqu'elle est dirigée par un goût prudent et une fine entente des attitudes, elle dessine admirablement. La fidélité de l'objectif, qui était un défaut avec des modèles vus de trop près, ou trop également éclairés, ou noyés dans les accessoires, devient une qualité quand le champ de la vision est bien délimité, l'effet large, les lignes longues, souples, simples, à peine profilées sur le fond et bien suivies. Regardez la photographie de M. Puyo, représentant une Pénélope penchée sur sa Tapisserie ; la courbe des cheveux, de la nuque, des épaules et de la ligne dorsale est telle, qu'Ingres n'eût pu l'infléchir d'un crayon plus sobre et plus sûr.

Ensuite, la photographie est capable d'un modelé infiniment nuancé, souple et caressant. L'estompe seule, parmi les procédés de noir et de blanc, peut approximativement l'indiquer. Il ne s'agit point ici de nier, quant à l'accent, la supériorité d'une nerveuse eau-forte ou d'une fine gra\ ure; mais n'y a-t-il pas certaines transitions insensibles de lumière à ombre, évoluant sur les plans inclinés des figures, sur des polyèdres de chair, certaines ombres dolcc e sfiiiuose., comme dirait Léonard, « exhalées sur le papier » selon le mot de Ruskin. où la photographie est sans rivale ? Qu'on regarde, pour en juger, les planches d'après les photographies de M. Demachv, la Tête en noir, la Tête eu sanguine

Kiihii. — Tète de Vieillard

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et la Feimne couchée, éventail en sanguine. Là où le burin et le crayon procèdent par petits traits différents, et par conséquent désunis et heurtés, elle agit par teintes liées, continues, uniformes de texture, mais graduées à Linfini ; elle unit les méplats de la chair par sa facture, en même temps qu'elle les distingue par ses tonalités, — comme la nature le fait elle-même.

Enfin, la photographie, mieux que le plus agile crayon au monde, surprend

KARL GREGER. — UNE PLAGE DANS LE PAYS DE GALLES. Gravure de Mauge.

certains effets précieux, mais insaisissables, soit par leur multitude, soit par leur brièveté : un nuage qui passe dans le ciel, un troupeau qui passe sur la terre, une armée ondulante au gré des reliefs et des creux des vallons, le fouillis mouvant d'une bataille de fleurs, la complexe furie d\me meute coiffant un sanglier, le déferlement des vagues sur un récif ou encore le cumulus des vagues qui roulent lourdement vers le rivage, le stratus des courants qui se forment dans la mer et le lin cirrus des traces que chaque flot, sculpteur soigneux et patient, laisse au sable de grèves qu'il a habitées... Combien de fois le dessinateur n'at-il pas regretté de ne pouvoir saisir Lenvolée subtile d'un geste, l'agencement inédit d'un groupe, le miroitement rare d'un coup de lumière! « Il est impossible, dit Léonard de Vinci, qu'aucune mémoire puisse conserver toutes les vues et tous les changements de certains membres de quelque animal que ce soit. Je vais le démontrer par l'exemple d'une main, qui est en mouvement, et parce

que toute quantité continue est divisible à Tinlini, le mouvement que fait l'œil qui regarde la main et se meut de A en B, peut être aussi divisé en une infinité de parties. — Or la main qui fait ce mouvement change à tous les moments de situation et d'aspect, — et Ton peut distinguer autant d'aspects différents dans le mouvement. » Il y a donc des raisons pour qu'un artiste, devant certains effets, prenne parfois l'objectif, au lieu de prendre le crayon ou le pinceau à lavis. On ne saurait pas plus taxer la photographie d'inutile que d impropre à rendre une pensée. Elle ne peut remplacer les autres procédés, mais les autres ne la remplacent pas.

R . D E M A C H Y . — SUR LA GRÈVE. Gravuie de Berlin et C".

C H i; I S T AU TOMBEAU.

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