CHAPITRE III
LA PHOTOSCULPTURE
Une découverte inattendue. — La photographie appliquée à la sculpture. — Procédé de M. Willème en 1861. — Description de la photosculpture.
Nous venons de voir que la photographie peut fournir à la gravure des applications aussi imprévues que précieuses ; mais Fart créé par Daguerre peut faire plus encore.
Non seulement il grave la planche de cuivre comme le ferait la main d'un artiste, mais il se fait sculpteur, et donne le relief à ses œuvres.
Dans le courant de Tannée 1861, la presse parisienne annonça qu'un inventeur émérite avait trouvé le moyen de reproduire des statues par la photographie, non pas de les représenter en dessin, ce qui n'aurait rien offert de surprenant, mais d'en faire un facsimilé en diminutif. Qu'un modèle, inanimé, ou vivant, disait-on, statue de marbre, homme ou femme, pose au milieu du salon de M. Willème (c'est le nom de cet heureux chercheur), quelques jours après, une petite
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statue de terre glaise sera modelée. C'est la photographie qui l'aura faite. Et l'image statuaire sera la reproduction exacte du modèle vivant.
Un tel résultat semblait invraisemblable, et le public, accoutumé aux canards de la presse, n'y fixa son attention qu'avec de grandes réserves. Mais il fallut cependant se rendre à l'évidence: d'ailleurs, le mystère fut expliqué, et après avoir appris la description du mode d'opérer, on reconnut qu'il n'y avait rien de fantastique dans le procédé de M, Willème ; il était démontré encore une fois, en toute évidence, que le travail, la persévérance et l'ingéniosité avaient seul fait le miracle.
La nouvelle découverte fut désignée à sa naissance sous le nom de photosculpture. Cet art singulier avait pour but, non pas de transformer en un relief sculptural une photographie sur papier, mais de calquer, en quelque sorte, une statue ou un personnage vivanl, à l'aide de photographies.
Nous reproduirons, pour expUquer la série d'opérations de la photosculpture, un passage d'un travail donne en 1861, par un des collaborateurs de V Annuaire scientifique de M. Dehérain; le procédé de M. Willème s'y trouve très nettement décrit.
(( Imaginons un modèle placé au centre d'une plateforme circulaire, dont la circonférence peut être décrite par une même chambre noire, qui servira à prendre plusieurs images photographiques du sujet, sous différents aspects. Admettons, pour fixer les idées, que ces photographies sont seulement au nombre de quatre, prises l'une par rapport à l'autre à 90 degrés, et don-
nant, la première A, sur la face ; la seconde B, sur le dos ; la troisième C, sur le profil de droite ; la quatrième D, sur le profil de gauche : les photographies obtenues, il faut les employer à reproduire en relief le modèle; pour cela, on installe la matière à sculpter sur un plateau dont la circonférence est divisée en autant de parties égales que Ton a pris de photographies, en quatre par conséquent. Deux tablettes équidistantes, dressées verticalement, mais dans des plans rectangulaires et perpendiculaires entre eux, pouvant s'éloigner ou s'approcher du plateau portent : l'une la vue de face A; l'autre la vue du profil droit C. Pour que ces deux photographies soient identiquement ou symétriquement placées, les tablettes comme les photographies sont divisées par un double système de Ugnes horizontales et verticales qui rendent l'orientation et le centrage faciles.
a Les deux pointes d'un pantographe, instrument de dessinateur servant à calquer un modèle, sont appliquées, l'une sur la photographie A, dont elle suit tous les contours, l'autre sur la masse molle ou dure, qu'elle dépouille peu à peu de manière à tracer une silhouette qui est la copie fidèle de la silhouette de face donnée par la photographie A : un autre pantographe à angle droit avec le premier, dont une pointe suit la photographie C et dont l'autre agit sur le bloc, fait apparaître à son tour la silhouette du profil de droite. En même temps, les secondes pointes des deux autres pantographes rectangulaires dont les premières pointes sont guidées de la même manière par les photographies B et D, dessineront sur le bloc les silhouettes du dos et du profil
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gauche. La masse à sculpter resterait encore informe après ces quatre opérations ; mais rien n'empêche qu'au lieu de quatre photographies, on en prenne huit, douze, vingt-quatre... en un mot, le nombre nécessaire à l'apparition des contours extérieurs d'une manière assez continue, pour qu'il ne reste plus que quelques petites arêtes à corriger à la main. Dans tous les cas, le nombre des images devra être divisible par quatre; vingt-quatre est un nombre très convenable et suffisant.
« Chacune des photographies portera un numéro d'ordrC; depuis un jusqu'à vingt-quatre ; le plateau tournant portant le bloc sur lui-même, divisé en vingtquatre parties égales, les photographies sur lesquelles agiront simultanément les deux pantographes seront celles qui auront prise à angle droit à 90 degrés l'une de l'autre ; un et sept, deux et huit, trois et neuf, jusqu'à ving-quatre et six, et chaque fois que les tablettes recevront de nouvelles épreuves, le plateau tournera d'une division.
« Mais cette série de vingt-quatre opérations ne donne que les contours extérieurs, et la statue ne sera complète qu'autant qu'on aura fait apparaître les contours intérieurs des oreilles, des narines. M. Willème les obtient en suivant, avec les pointes du pantographe non pas seulement les profils, mais les lignes d'ombre et de lumière qui dessinent ces rehefs et ces creux. »
M. Willème, en 1861, a construit un atelier de photosculpture dans le haut des Champs-Elysées ; il a pu reproduire quelques statues, et voulant aller plus loin, il n'a pas reculé devant des tentatives plus audacieuses. M. Willème s'est efforcé de faire entrer son système dans
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le domaine de laprali(|ue ; il a voulu raroniier la statue d'un personnage vivant, couiuie on l'ait son portrait dans nos ateliers photographiques.
La maison Giroux a exposé pendant longtemps quelques-unes de ces productions curieuses. On voyait en diminutif le duc de la Rochefoucauld et madame de Galiffet; mais si exacts que fussent les calques de ces personnages, ils n'offraient au point de vue de l'art qu'une statue bien vulgaire et bien médiocre. Jamais un monsieur en redingote croisée: ou une dame fortifiée de crinolines, ne rivaliseront avec l'Apollon du Belvédère, ou la Diane de Poitiers ; la nudité est impérieusement exigée par l'art de Praxitèle. Malgré ses efforts, M. Willème échoua, mais il n'en a pas moins créé une nouvelle application de la photographie digne à tous égards d'être signalée et d'être reprise par quelque hardi novateur.
S'il faut considérer comme impossible, au point de vue de l'art; la sculpture faite d'après nature par la photographie, il y a lieu d'espérer que les premiers essais de M. Willème seront un jour perfectionnés, et qu'ils pourront être employés à reproduire, avec exactitude et précision, les œuvres des maîtres anciens et modernes.
Il y a là, pour la photographie appliquée, un sillon déjà tracé, qui ne doit pas être abandonné.