CHAPITRE II
LA PHOTOGLYPTIE
M. Woodbiiry. — Empreinte d'une plaque gélatinée dans un bloc de métal. - — Exploitation des méthodes pliotoglyp tiques à Paris. — Description de l'établissement de M. Goupil et C'". — M. Lemercier.
Grâce aux travaux d'un savant anglais, M. Woodbury, les étonnantes opérations que nous venons de passer en revue se sont perfectionnées notablement. L'importance de la pliotoglyp tie, cet art né d'hier, à peine connu du public, nous a paru telle, que nous avons cru devoir lui réserver une description spéciale.
Dans ce nouveau procédé, ce qui doit surtout exciter l'admiration, c'est que l'épreuve obtenue est rigoureusement semblable à celle que la photographie produit avec ses procédés ordinaires ; elle a la même couleur, le même aspect, les mêmes qualités de finesse, comme on peut le constater en jetant les yeux sur le spécimen placé en frontispice dans ce volume; elle a, en outre, cet avantage inqualifiable de pouvoir se reproduire à un nombre indéfini dans un espace de temps très restreint.
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Comment s'obtient ce prodige? C'est ce que je vais essayer d'apprendre au lecteur, le prévenant à l'avance qu'il a déjà vu partout, chez les papetiers, chez les libraires, des épreuves photoglyptiques, qu'il en a peutêtre acheté, persuadé qu'il se procurait des photographies ordinaires. Nous avons nous-même commis pendant longtemps semblable erreur. Aujourd'hui que nous sommes détrompé, nous croyons utile et intéressant de détromper les autres, signalant ainsi une invention certainement appelée au plus étonnant avenir.
L'éditeur, M. Goupil, bien connu du public parisien, a fait l'acquisition de procédés Woodbury; il les met à exécution aujourd'hui, dans un bel établissement qu'il a organisé à Asnières, sous l'intelligente direction de M. Rousselon, qui a bien voulu nous initier aux merveilles des opérations nouvelles.
Nous allons décrire fidèlement ce que nous avons vu et admiré. La première partie de la méthode est basée sur les propriétés de la gélatine bichromatée.
On prend un cliché photographique négatif sur verre, représentant un tableau, unpersonnage,unpaysage, etc., on y applique une feuille de gélatine, convenablement préparée et imbibée de bichromate de potasse. On place le tout dans un châssis-presse ordinaire, que l'on expose à la lumière, comme s'il s'agissait d'obtenir une épreuve sur papier. Les rayons lumineux filtrent à travers les parties claires du cliché, sont arrêtés au contraire par les ombres ; partout où ils atteignent la gélatine bichromatée, ils lui font subir une modification particulière, ils rendent insoluble dans l'eau ce produit qui avait auparavant la propriété de s'y dissoudre. Les
rayons solaires agissent d'autant plus sur la gélatine qu'ils ont traversé une partie plus transparente du cliché ; leur action est proportionnelle k l'opacité plus ou moins grande du cliché, opacité due aux ombres ou aux demi-clairs. Après l'impression lumineuse, on transporte le châssis-presse dans une chambre noire, on détache délicatement la feuille de gélatine du cliché de verre contre lequel elle était adhérente ; on l'applique sur une plaque de verre enduite d'un vernis de caoutchouc, et on plonge le tout dans un récipient rempli d'eau tiède qui se renouvelle méthodiquement et qui dissout les portions de la feuille que la lumière n'a pas atteintes. Cette opération est assez longue et dure environ vingt-quatre heures. Passé ce temps, on retire du bain la feuille de gélatine singulièrement amincie ; on la détache de son support de verre enduit de caoutchouc. Si on la regarde par transparence, on retrouve l'image fidèle du cliché; les ombres sont en creux, les parties claires forment saillie. En un mot, le cliché photographique est reproduit en relief.
On voit que jusqu'ici la méthode offre une grande analogie avec celle de Poitevin, dont nous avons parlé dans le chapitre précédent. Mais le miracle va commencer. On sèche la feuille de gélatine sur du chlorure de calcium et on la transporte près d'une presse hydraulique puissante. On la pose d'abord sur une plaque d'acier cerclée de fer, puis on place au-dessus une lame de plomb allié d'antimoine. La feuille de gélatine, où le cliché est gravé en creux et en relief, se trouve entre deux surfaces métalliques ; l'une en acier, qui sert de support, l'autre en plomb, beaucoup
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plus mou. Dans ces conditions, elle est soumise à une pression formidable qui équivaut à un poids de plus de 300,000 kilogrammes. Cette feuille de gélatine, direzvous, va être brisée sous la pression.
Nullement, elle va agir à froid comme le coin de la monnaie qui frappe une pièce de cent sous ; quoique friable, elle est dure, résistante, plus dure que le plomb, elle va pénétrer dans ce métal : ses reliefs vont s'y incruster. En effet, au sortir de la presse, la lame de plomb est enlevée, et l'on voit, non sans une véritable stupéfaction, quand on n'est pas encore initié à ce système, que la lame de gélatine y a creusé ses saillies. Le cliché primitif se trouve gravé sur la plaque de plomb ; le métal reproduit exactement les creux et les saillies de la feuille de gélatine.
La plaque de plomb est placée dans une presse spéciale que l'on voit représentée ci-contre (fig. 59). On y verse une encre formée de gélatine et d'encre de Chine, colorée en sépia ; on y place une feuille de papier... l'ouvrier baisse son levier puis le relève quelques instants après... Il vous présente une épreuve qu'on croirait être une photographie ordinaire, si l'on n'avait pas assisté aux détails de cette opération vraiment étonnante. La presse est mise en train ; en huit jours de temps, vous pourrez obtenir un tirage de 10,000 exemplaires.
Les presses photoglyptiques sont placées sur une table tournante, de telle sorte que l'ouvrier peut verser sans relâche l'encre épaisse, en passant d'une presse à l'autre, et sans attendre les quelques moments que nécessite l'impression (fig. 40). L'encre peut être colorée de toute nuance, mais on a adopté généralement la
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nuance sépia qui donne à Tcpreuve l'aspect de la photographie.
Au lieu de tirer sur papier, il est possible de tirer sur verre et d'obtenir ces espèces de vitraux que vous avez certainement remarqués sur les boulevards. Les épreuves photoglyptiques sortant de la presse sont lavées dans un bain d'alun qui rend l'image insoluble et
Fig. 59. — Presse photoglyptique.
fixe; elles sont séchées, découpées, collées sur des cartons et livrées au public. Il va sans dire que nous avons dû nous borner à donner à nos lecteurs les principes des opérations photoglyptiques, sans entrer dans le détail de manipulations délicates qui exigent beaucoup d'habileté de la part des opérateurs. 11 n'est pas néces-
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saire d'ajouter que le cliché qui sert de point de départ à la pliotoglyptie doit être fait dans les meilleures conditions de netteté ; les ombres et les clairs doivent être rigoureusement accusés, afin que la plaque de gélatine reçoive bien franchement l'action de la lumière.
M. Goupil n'est pas le seul à se servir de ce procédé ; M. Lemercier a également organisé un bel atelier pho-
Fiç.40. — Table tournante destinée au tirage des épreuves photoglyptiques.
toglyptique et le spécimen placé en tête de ce volume a été tiré par cet habile opérateur à 5500 exemplaires.
La photoglyptie réussit complètement aujourd'hui le portrait d'après nature, comme l'attestent les spécimens mis partout en vente à Paris, mais elle donne surtout des épreuves admirables de finesse pour la reproduction
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des tableaux, des gravures, etc. La nouvelle méthode a déjà répandu sur le marché une innombrable quantité d'épreuves, parmi lesquelles nous pourrions citer un grand nombre de reproductions de tableaux. Plusieurs tableaux ou dessins de nos maîtres ont été reproduits à 30 000 exemplaires et plus par la photoglyptie ; la photographie eût été impuissante à fournir un si grand nombre d'épreuves. Les procédés photoglyptiques appartiennent désormais à l'industrie. Un journal théâtral a fait récemment usage de la photoglyptie pour reproduire chaque semaine les portraits d'un de nos principaux artistes dramatiques. Les épreuves sont tirées dans les presses de M. Lemercier, et collées sur le journal même à la place qui a été réservée à l'avance à ce genre d'illustration. Cet art si curieux peut certainement apporter un précieux concours à la librairie pour l'illustration des livres d'art, de voyages, etc., en fournissant des épreuves hors texte qui offrent tous les avantages de la photographie sans en avoir les inconvénients.
Il ne nous semble pas utile d'insister sur l'impor . tance de la nouvelle invention, tout le monde com prendra qu'elle doit être considérée comme la solution d'un grand problème destiné à faire époque dans l'histoire de l'invention. La seule objection que l'on ait pu soulever au sujet de la photoglyptie est celle-ci : les épreuves tirées à la gélatine sont-elles bien inaltérables? le temps les respectera-t-il comme les caractères typographiques? Cela est probable car on ne voit pas comment la gélatine et l'encre de Chine pourraient s'altérer ; mais cependant c'est ce que le temps seul pourra nous ap" prendre d'une façon certaine*
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Une autre observation, moins importante toutefois, que l'on peut encore adresser à la nouvelle découverte, c'est d'avoir un nom un peu rébarbatif; mais ce nom dérive de deux mots grecs photos, lumière, et gluptein graver, bien appropriés au procédé, et à l'union desquels on finira par s'accoutumer.