CHAPITRE XI
Le lever des plans. — L'art de la guerre. — Les travaux d'art. — Les criminels et la pliotograpliic judiciaire. — Les merveilles de la photographie instantanée.
Si nous voulons sonder l'avenir, tout en restant dans les limites du bon sens, il nous faut examiner le terrain sur lequel nous pourrons étayer nos prévisions. Nous examinerons d'abord ce qui a été fait jusqu'ici pour utiliser la photographie dans l'art de lever les plans, et nous serons conduit à envisager les ressources qu'on en peut tirer pendant la guerre.
Déjà un ancien chirurgien militaire, M. Auguste Chevalier, a cru pouvoir unir étroitement ensemble la photagraphie et l'art de lever les plans. 11 a placé une chambre noire sur la planchette de l'arpenteur, il l'a rendue mobile autour d'un axe de telle façon que l'objectif tournant puisse regarder, en faisant une rotation complète, tous les points de l'horizon. Un prisme à réflexion totale renvoie l'image des objets extérieurs sur la planchette. L'objectif et la chambre noire tournent
lentement autour de leur axe, et l'on obtient une série de tableaux partiels, véritable panorama, doué d'une exactitude absolue, à l'aide duquel on pourra tracer le plan, au moyen de certaines opérations dans le détail trop technique desquelles nous ne pouvons entrer.
En 1859, pendant la guerre d'Italie, quelques officiers du génie militaire, se souvenant sans doute du polémoscope, réfléchissant des images à l'aide de miroirs (fig. 78), sorte de précurseur de l'emploi de la chambre noire, se servirent de la planchette photographique; les expériences qu'ils purent faire, permirent d'apprécier, sinon d'approfondir, les avantages de cet art nouveau. Nul doute que la photographie ne puisse fournir directement un utile concours à l'art militaire.
L'application de la photographie au lever des plans militaires et des cartes panoramiques est, de l'avis des hommes compétents, bien près d'être réalisée d'une façon complète ^ Quand cette application nouvelle sera trouvée, la science se sera signalée encore une fois par un progrès considérable.
Se rend-on bien compte des services inouïs que la chambre noire doit rendre dans cet ordre de travaux? Plus d'inexactitude dans le lever du plan, plus de calculs minutieux, plus d'embarras, plus d'ennuis! le terrain sera calqué, la carte sera faite, sans que, pour ainsi dire, on y songe. En temps de gUiîrre, un général • aura les photographies de son terrain de bataille, des
* Application de la ])hotographie aux levés militaires, par A. Jouarl, Dumaine, éditeur. L'auteur de cet opuscule donne une exceUente description de la planchette photographique; il fait aussi un éloge bien mérité du bel appareil Dubroni, bien connu aujourd'hui par la facilité de son maniement»
forteresses qu'il devra assiéger, et si quelque point de riiorizon lui est cache, la chambre noire juchée dans la nacelle d'un ballon captif, dominant ainsi bois et collines, se saisba des images, dont elle prendra comme l'empreinte fidèle.
Les fabulistes et les conteurs les plus extravagants ont souvent mis entre les mains de leurs héros, des miroirs magiques, admirables talismans qui reflétaient subitement l'image d'objets lointains. La photographie réalise ces conceptions de l'imagination des poètes. Nous nous rappelons avoir assisté récemment à une scène singulière que nous allons essayer de reproduire. Un ingénieur de nos amis, chargé de surveiller les travaux d'un chemin de fer, faisait devant nous des reproches à Fentrepreneur chargé de la construction d'un pont.
11 se plaignait de certains défauts de construction, et surtout de la lenteur des travaux.
— Mais pardon, répondit l'entrepreneur, les renseignements qui vous ont été donnés sont-ils bien exacts, car vous n'avez par visité notre chantier?
— Je ne me suis pas dérange, il est vrai, répliqua l'ingénieur, mais voici un miroir qui m'est envoyé régulièrement, et qui me dit, chaque semaine, quel volume de pierre vous avez rassemblé, quel nombre de poutres de fer vous avez réunies. Et il sortit de son tiroir quelques photographies.
Toutes les semaines, continua-t-il, j'ai un photcgraphe, qui m'envoie le cliché, pris sur place, de votre travail. En voici la série complète. La grue mobile,
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qui était, il y a quinze jours, à 3 mètres de la seconde pile, et qui avait avancé de 5 mètres la semaine précédente, a été bien lente depuis huit jours ; il faudrait, comme je vous le disais, être plus actif. Tout ce que vous faites là-bas, je le vois ici ; les photographies que Ton m'envoie me donnent même l'allure de vos ouvriers, et si l'un d'eux a flâné pendant que le cliché a été pris, je pourrais, de mon bureau, lui envoyer des reproches.
J'écoutais cette conversation singulière, et je me disais que l'avenir exploiterait cet usage, déjà usité aujourd'hui, de la photographie. Un jour viendra peutêtre où le cliché sera pris à distance, par l'intermédiaire d'un fil électrique ! Et si quelque lecteur criait à l'impossible, je le renverrais à certains systèmes télégraphiques de création récente, qui nous permettent d'entrevoir ce nouveau miracle.
Non moins miraculeuse est l'arrestation de criminels à l'aide de leurs photographies* Voici quelques renseignements puisés en Angleterre, et qui sont de nature à nous montrer les ressources de la photographie judiciaire.
Il résulte d'un rapport sur les photogMphies des criminels à Londres, que^ du 20 novembre 1871 au 31 décembre 1872, 375 arrestations ont eu lieu en Angleterre^ parce que ^identité des criminels avait pu être établie grâce à leurs portraits photographiés. Pendant Cette période, en effet, on a reçu des prisons de comtés et de bourgs à l'Habituai Criminal's Office, 30,463 photographies de criminels. Ce qui précède prouve donc
que l'habitude de faire le portrait des malfaiteurs au moyen de la photographie est utile, et nous dirons de plus qu'il ne coûte pas très cher, puisque les portraits des détenus des 115 prisons de TAngloterre et du pays de Galles, depuis le jour où l'acte de 1870 eut force de loi, jusqu'au 31 décembre de l'année dernière, n'ont coûté que 2,648 1. st. 18 sh. 3 pence. Peut-être de- Yrait-on désirer, pour qu'elle pût rendre des services plus réels, que la galerie des portraits criminels fût ouverte au public. Il serait possible ainsi d'arrêter plus facilement les malfaiteurs que la police recherche et sur lesquels elle ne peut mettre la main. Il en serait de même des corps de personnes mortes et qui n'ont pas été réclamées. On trouverait par là, nous n'en doutons pas, le moyen d'arrêter des meurtriers, dont le nom, le plus souvent, reste aussi bien un secret que celui de leurs victimes.
C'est de l'étranger, et des États-Unis cette fois que nous puisons quelques renseignements plus singuliers peut-être, sur les usages de l'art de Daguerre. Un témoin oculaire, qui avait assisté de l'autre côté de l'Atlantique à quelques unes des scènes tumultueuses des dernières élections, nous a confirmé qu'un opérateur américain était arrivé à prendre la photographie instantanée d'une réunion pubhque en plein vent. Il avait subitement fixé au foyer de la chambre noire l'orateur qui gesticulait du haut de sa tribune improvisée, le groupe des auditeurs, qui levaient les bras et s'agitaient, les uns avec des marques d'approbation et d'enthousiasme, les autres avec des signes d'impatience ou
de colère. Ce photographe courut à son atelier pour transformer le cliché en planche typographique par les procédés de Théliogravure ; s'il avait réussi, le soir même, ont aurait répandu sur la place, 100,000 exemplaires de la photographie, tirés à la presse. Il échoua. Mais d'autres réaliseront plus tard ce prodige inouï qui consiste à reproduire sur le collodion les scènes animées, à retracer d'une manière impérissable l'homme en action, en mouvement, la foule qui s'agite, les armées qui combattent, l'orateur qui parle, la vague qui écume ou l'étoile filante qui trace dans l'azur du ciel son sillon lumineux!
Un habile opérateur de Californie, M. Muybridge, a déjà réussi à obtenir des photographies d'un cheval au galop, d'un gymnaste faisant un saut périlleux, etc. Nous reproduisons ci-contre un spécimen de ces épreuves qui offrent un si grand intérêt au double point de vue de l'art et de la science, (fig. 79.)
Nous pourrions énumérer les ressources que 1 art de l'arpenteur, la géographie, l'histoire, toutes les branches de la science, comme toutes les conceptions du savoir humain, trouveront un jour dans l'emploi de la photographie; mais le lecteur, après avoir appris à connaître la puissance actuelle de la sublime création moderne qui est l'objet de ce volume, saura lui-même envisager des applications futures qui dérivent logiquement de celles que l'on met actuellement en pratique. La photographie instantanée, l'héliogravure, la photographie naturellement colorée par la lumière, seront les rameaux les plus riches de l'arbre queNiepceetDa-
guerre ont planté. Leurs bourgeons sont à peine sortis de la tige mère, mais ils apparaissent déjà, et nul ne peut dire aujourd'hui jusqu'à quels sommets ils s'élèveront.
TABLE DES GnAVURES
FiG. 1. — La chambre noire 4