A PHOTOGRAPHIE ET L'ART
habit qu'eP fe sait rendre Texpression de son visage ; Fœil du persoiinage n'est pas mieux rendu que le bouton de ses manchettes : la photographie, c'est de la mécanique, ce n'est pas de l'art !
Pour produire un bon cliché, disent au contraire les photographes, il faut étudie r l'image, choisir et combiner les effets de la lumièi , ce qui nécessite l'intervention du sentiment artistique. « Le premier cliché obtenu, dit un praticien émérite, l'œuvre était à peine ébauchée. La lumière est un instrument quinteux, qui n'obéit jamais d'une manière complète... Il faut que le photographe, appréciant ses défauts et ses qualités, pallie les uns et fasse ressortir les autres. C'est aloii,, ajoute notre apologiste, que le photographe se montre peintre dans toute l'acception du mot, qu'il fait passer son âme, son génie, si le génie l'anime, dans l'épreuve ; qu'il rend la couleur et arrive à cet admirable ensemble, à ces e ''^s qui impressionnent et saisissent aussi vivement [ une en présence de certains portraits, de certains paysages photographiques, qu'en présence de la Joconde ou d'une toile de Ruysdaël et du Titien. »
(( Dans une suite de vues photographiques, dit un éminent écrivain scientifique, on rencontre tour à tour un Van Dyk et un Delaroche, unMetzu et un Decamps, un Titien et un Scheffer, un Ruysdaël et un Corot, un Claude Lorrain et un Marilhat. »
Ces appréciations sont évidemment exagérées. Essayons de nous faire une opinion juste et raisonnable entre deux écueils du dénigrement systématique et de l'admiration trop enthousiaste.
Certes, la photographie offre de graves inconvénients;
l'instrument qui agit n'a pas l'habileté de * main artistique que guident l'amour du beau et la juste impression des effets de la nature. Il altère souvent la perspective linéaire, comme la perspective aérienne ; les procédés de développement de l'image reproduisent quelquefois les lointains avec autant de vigueur que les premiers plans ; il n'est pas . are que les ombres forment dans la photographie des taches noires, des teintes plates et massives, qui ôtent au dessin tout modelé et toute harmonie. Gela est surtout vrai si l'instrument est guidé par une main inexpérimentée.
Mais on ne peut nier que l'appareil photographique, manœuvré par un opérateur ayant tout à la fois l'adresse du physicien et le goût du peintre, donne naissance à des épreuves marquées au sceau de l'art. On voit tous les jours sortir de l'atelier des maîtres un grand nombre de photographies admirables ; elles ont la couleur, le modelé, la délicatesse et la vérité; quelques-ures d'entre elles peuvent même rivaliser avec les pmsi belles sépias ou les plus fines miniatures. S'il y a, d'autre part, de mauvaises photographies, il faut convenir qu'il ne manque pas de tableaux déplorables.
Nous ne nous engagerons pas plus loin dans cet ordre d'idées et de discussions. Il est dangereux, à notre avis, de vouloir établir un parallèle entre la peinture et la photographie, qui diffèrent essentiellement dans leurs procédés et dans leurs moyens. Il nous semble toutefois profondément injuste de nier que la photographie est un art. Elle constitue à n'en pas douter un art véritable et un grand art; mais nous quitterons ce terrain glissant pour aborder une question bien plus
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intéressante, vielle des services que la photographie est susceptihle de rendre à tous les artistes, au peintre, au sculpteur, à l'architecte .
L'illustre Paul Delaroche, à la naissance du daguerréotype, ne craignit pas de dire, en présence des membres de l'Académie des sciences : « Le daguerréotype porte si loin la perfection de certaines conditions essentielles de l'art, qu'il deviendra pour les peintres les plus habiles un objet d'observations et d'études. »
Paul Delaroche disait vrai. Une collection photographique est actuellement pour l'artiste une inépuisable source d'enseignements utiles ; il est certain que nul peintre aujourd'hui, quel que soit son talent, n'exécutera un portrait sans avoir de bonnes épreuves photographiques de son modèle. 11 est évident qu'un paysagiste ne saurait trop s'inspirer de quelques-unes de ces admirables études photographiques de la nature, que de vrais artistes savent fixer sur leurs glacoê collodionnées. — L'étudiant trouvera encore de précieux modèles dans ces belles photographies qui reproduisent les sublimes cartons du Louvre, estampes uniques dues au crayon magique de Raphaël, ou au pinceau puissant de Michel-Ange. Nul audacieux n'oserait reproduire les dessins de ces grands maîtres par le burin ou par la lithographie. La photographie réalise ce miracle de multiplier à l'infini une estampe du Gorrège ou du Titien.
De quelles ressources sont entre les mains d'un architecte ou d'un archéologue les vues des monuments de pays lointains ! Les merveilles d'Athènes et de Rome
les inimitables richesses des monuments Ue l'Inde, les formidables temples égyptiens, peuvent tenir dans son carton, non pas modifiés et défigurés par un crayon peut-être infidèle, mais tels qu'ils sont, avec leurs beautés, leurs imperfections, et les marques de destruction que le temps y a gravées. Les épreuves photographiques sont les miroirs où se reflètent les rives du Nil et de rindus, les constructions et les sites naturels de tous les pays où la chambre noire a passé.
L'explorateur, armé de son bagage photographique, que l'on sait construire aujourd'hui de façon à l'utiliser partout avec facilité (fig. 76), rapporte de son voyage des documents incomparables, en ce sens qu'il est impossible d'en nier l'exactitude. Un photographe représente l'objet tel qu'il est, le paysage tel que la nature Ta formé, le monument tel qu'il l'a vu. Une colonne cassée, une tache dans une pierre, rien ne manque à l'épreuve. Un tableau, une aquarelle ne peuvent jamais être d'une précision aussi rigoureuse. L'artiste est souvent tenté de retrancher quelque objet qui semble nuire à l'effet de l'ensemble, ou d'ajouter quelque ornement à son œuvre. Enfin, dans certains cas, la photographie est capable de reproduire, à l'aide de la lumière artificielle, l'aspect de chefs-d'œuvre ou de beautés naturelles plongés dans les ténèbres. Dans un grand nombre de souterrains creusés au-dessous des anciens temples de l'Egypte, les murs sont couverts de peintures et d'hiéroglyphes, que le savant ne peut pas étudier avec fruit pendant une visite de courte durée. La photographie, au moyen de la lumière au magnésium, prend le calque de ces inscriptions ou de ces figures, elle met
entre les mains de l'archéologue une copie iidèle, sur laquelle il étudie à la loupe les moindres détails, ayant la certitude que cette copie qu'il examine, est le reflet mathématique du modèle. Le mode d'opérer que l'on devrait utiliser plus fréquemment en Egypte serait identique à celui qui a été employé pour prendre les vues
Fig. 77. — Photographie au magnésium dans les catacombes.
photographiques de certaines parties curieuses des catacombes de Paris (fig. 77).
Les applications de la photographie à l'art sont innombrables, et l'avenir nous réserve certainement bien des résultats dont nous sommes impuissant à faire comprendre l'étendue. La photoglyptie, née d'hier, ne tardera certainement pas, si elle ne l'a déjà fait d'une
façon absolue, à produire des épreuves inaltérables, aussi durables que les caractères typographiques ; elle perpétuera ainsi dans l'histoire la figure des grands hommes qui ont joué un rôle dans les évolutions de la société moderne. Quel prix incomparable n'attacherait-on pas aujourd'hui à la photographie des grands écrivains du siècle de Louis XIV, ou des philosophes du dix-huitième siècle ! quelles émotions profondes n'éprouverait-on pas à la vue de l'image fidèle des génies qui ont éclairé l'humanité! Nos descendants jouiront assurément de ces surprises, et de bien d'autres encore que l'esprit le plus perspicace ne saurait prévoir.
Tout ce que Ton peut affirmer, c'est que si les usages de la photographie sont déjà presque innombrables, ils sont appelés certainement à s'accroître encore dans des proportions inconnues; si merveilleux que puissent être les résultats déjà obtenus, ils se perfectionneront jusqu'à atteindre des sommets inouïs que notre œil ne peut entrevoir à travers l'épaisse brume qui nous voile l'image de l'avenir. Nous avons vu les efforts des Becquerel, des Niepce de Saint-Yictor, pour obtenir l'épreuve photographique avec les couleurs de la nature. Le problème de la photographie colorée n'est pas insoluble : il sera résolu. L'art marchera alors dans une voie nouvelle, étonnamment féconde en richesses.
Il est souvent imprudent, téméraire même, de chercher à envisager l'avenir, mais, dans certains cas, il est possible de le faire, sans trop s'écarter des limites de la raison ; il faut alors s'appuyer sur des faits et se mettre
en garde contre les écarts de l'imagination. Nous avons étudié le passé de la photographie, nous avons admiré les merveilles qui lui sont dues dans le présent; le lecteur nous pardonnera4-il de chercher à plonger nos regards un peu plus loin?