‹ La photographie instantaneeChapitre 27 sur 53 · I. — PORTRAITS INSTANTANÉS · texte numérisé non relu

I. — PORTRAITS INSTANTANÉS

L'apparition des plaques rapides, qui diminuent beaucoup le temps de pose, a rendu de grands services au photographe portraitiste. Une pose qui exige de 20 à 30 secondes devient pénible. L'expression du visage change, le regard devient fixe, toute la physionomie se raidit et se tiraille. Il est même arrivé que des personnes nerveuses soumises à des poses quelque peu longues s'évanouissaient. Ces poses provoquent la fatigue ; la bouche s'ouvre et les muscles du visage ainsi surmenés lui communiquent une expression involontaire de profonde inquiétude. Ce phénomène trouve son explication dans la fixation d'un point immobile qui ne tarde pas à exercer une influence hypnotique plus ou moins forte. Chez beaucoup de personnes, les yeux s'humectent, la prunelle avance et le regard devient très hagard. Un temps de pose de 4 à G secondes, celui généralement exigé aujourd'hui par les plaques du commerce, ne fatigue pas le modèle. Une pose rapide donne donc plus de vie au portrait et l'expression n'est pas forcée.

On ne fait pas en général des instantanées proprement dites dans l'atelier vitré. Par l'emploi des rideaux, destinés à amener un éclairage artistique, on diminue trop la somme de lumière admise et les poses très courtes deviennent impossibles.

Lorsque les sujets, des enfants très jeunes ou fort difficiles, exigent une pose peu longue, le photographe doit ouvrir ces rideaux tout au large pour admettre dans l'atelier une grande somme de

lumière; en employant alors des objectifs lumineux, il pourra réduire le temps de pose à 1/2, 1/4, 1/8 de secondes. Il peut obturer à la main ou se servir de l'obturateur à clapet {page 18).

C'est en opérant ainsi que l'on obtient les photographies de danseuses, d'acrobates, gyninasiarques, lutteurs, etc., Ce ne sont pas des instantanées proprement dites, car les personnages se trouvent immobiles au moment de la pose. La phototypie qui se trouve en tète de ce volume nous donne un spécimen d'une pose semblable. Le cliché a été mis obligeamment à notre disposition par M. Leone Ricci, photographe à Milan.

Nous avons eu l'occasion d'admirer de très belles instantanées faites par M. Uiilenhutii, de Coburg, qui non seulement fait une étude spéciale des mouvements des animaux, mais qui encore se plait à faire de charmantes études d'enfants et de têtes de femmes.

« Mes clichés à' enfants ou mes études de têtes », écrit M. Uhlenhuth, " s'obtiennent en dehors de la besogne courante. Je suis toujours à l'affût de semblables travaux et je rencontre quelquefois bien des difficultés. Les plus récalcitrantes parmi les femmes sont les vieilles paysannes, il leur reste toujours une arrière pensée de sortilège. J'ai, dans ce cas, recours à la ruse. Des commissions à donner, un renseignement à demander, surtout une petite (?) conversation à entamer sent généralement le prétexte qui suffit pour les attirer dans mon antre. Je prends alors rapidement le sujet (1 seconde) à pleine ouverture d'objectif, sans les faire poser, »

« Pour les entants j'obtiens plus facilement l'autorisation des parents. Les mères sont toujours tières de leur progéniture et presque toujours prêtes à confier les jolies petites tètes au photographe. » Nous ne croyons pas nécessaire de citer d'autres exemples pour démontrer que la photographie peut rendre de grands services aux peintres. Elle permet, en effet, de saisir les poses les plus difficiles que le modèle le [dus docile ne saurait garder assez longtemps pour que le peintre puisse l'esquisser même rapidement.

Toute attitude contre nature est une altitude mesquine et fausse, toute action réelle est craie et belle. C'est au nom de cette vérité que Diderot, dans ses Essais sur la peinture, combat les

abus de son époque. Remplaçons, dit-il, les poses contorsées de nos modèles d'académie par l'étude de la nature, l'art y gagnera. Cette courageuse intervention du célèbre encyclopédiste français, soutenue par Goethe et Schiller, a certes contribué beaucoup à sauver la peinture d'une décadence certaine.

Beaucoup de ces poses académiques sont forcées et leur exécution se ressent inévitablement de l'apprêté de leur raideur. « Qu'ont de commun », écrit Diderot (1), « l'homme qui tire de l'eau dans le puits de votre cour, et celui qui n'ayant pas le même fardeau à tirer simule gauchement cette action, avec ses deux bras en haut, sur l'estrade de l'école? Qu'a de commun celui qui fait semblant de mourir là, avec celui qui expire dans son lit ou qu'on assomme dans la rue? Qu'a de commun ce lutteur d'école avec celui de mon carrefour? Cet homme qui implore, qui prie, qui dort, qui réfléchit, qui s'évanouit à discrétion, qu'a-t-il de commun avec le paysan étendu de fatigue sur la terre, avec le philosophe qui médite au coin du feu, avec l'homme étouffe qui s'évanouit dans la foule? Rien! » Le photographe donne aujourd'hui la main au peintre pour chasser de l'art ces poses fausses. D'excellentes études d'après nature sont mises maintenant à la disposition de ceux qui dessinent.

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