Identification avec un souvenir
Les règles que nous avons données précédemment, ainsi que les notions acquises par l'expérience ou l'étude, perdent presque toute leur valeur quand l'épreuve photographique doit être maniée et examinée par des profanes, public, témoins, etc., (juiontà se prononcer surlaressemblance d'une photographie avec un individu qu'ils ont vu ou connu A. B. 4
antérieurement et dont ils ont gardé le souvenir.
Un crime vient d'être commis par un inconnu qui, aussitôt son forfait accompli, a réussi à prendre la fuite. Certains indices amènent la Police à soupçonner un individu déterminé dont elle arrive à se procurer la photographie. On comprend aisément les progrès qui en résulteraient pour Tinstruction si, cette photographie venant à être reconnue, la présomption se changeait en certitude; ou, inversement, si des dénégations formelles la faisaient définitivement écarter.
Autre hypothèse : un inculpé vient d'être arrêté; il s'agit de rechercher les personnes dont il est connu ainsi que les localités qu'il a habitées antérieurement, et où peut-être il a préparé son méfait; ou bien encore, il invoque un alibi dont il importe de contrôler rigoureusement la véracité.
On enverra sa photographie sur les lieux plutôt que d'y transporter l'individu même. C'est plus économique, les dangers de l'évasion sont écartés et Taccusé n'est tenu au courant des progrès de l'enquête qu'autant que l'instruction trouve à propos de l'en informer.
Comment se servir de l'épreuve judiciaire pour en tirer tous les avantages attendus? Comment assurer la reconnaissance des portraits présentés? De quelles précautions faut-il s'entourer pour ne pas susciter de réponses erronées?
UTILISATION d'un PORTRAIT JUDICIAIRE. 39
Un des moyens les plus usités et des plus connus est de mêler la photographie visée avec d'autres et de présenter le tout aux témoins. Si ces derniers en font le tri sans hésitation, s'ils séparent immédiatement, pour ainsi dire, le bon grain (!) de l'ivraie, la preuve sera péremptoire.
Mais il arrivera très souvent que, malgré la justesse des soupçons, aucune des photographies présentées ne sera reconnue d'emblée, ou même que des affirmations hésitantes se porteront à faux sur les épreuves que l'on y avait ajoutées au hasard.
Il faut alors rejeter ces dernières pour concentrer l'attention sur la seule intéressante, en énumérant les renseignements accessoires que l'on a pu réunir sur la couleur des yeux, du teint, de la barbe et des cheveux. Certaines nuances de cheveux roux ou blond ardent changent souvent complètement le caractère d'une figure en Photographie; car on sait qu'elles y sont rendues par des tons se rapprochant plus ou moins du brun, tandis que notre œil se les représenterait plus volontiers au moyen de tons clairs. Les questions relatives à la forme et aux dimensions des épaules, à l'ossature et à la corpulence (cette dernière appréciée au-dessus des hanches, vulgo tour de la taille), viendront ensuite, car souvent le portrait peut en donner une idée fausse.
L'importance de ces renseignements est telle que
4o CHAPITRE II.
les rubriques correspondantes ont été imprimées
Fis. ^.
Nom
Prénoms
ans, ne a.
Département
Profession Motif
g ( Debout, i"", j^ / Assis, 0"", ....
^ ( Auréole
SIGNALEMENT Barbe
Périi^hérie
Cheveux
I ( Pig^"
S j Sang''
Corpulence
Particularités, tatouages, etc.
(Réduction photographique y).
Verso d'une photographie judiciaire du îovïadil carte de visite, pour enquête judiciaire.
au verso des épreuves judiciaires de la Préfecture de Police {fig- 2). Les indications qui y sont trans-
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criles sont généralement copiées d'après le signalement anthropométrique; elles sont donc d'une précision rigoureuse. Encore est-il nécessaire de les énoncer aux témoins en termes usuels. Nous reviendrons sur ce sujet, page 81, à l'occasion de l'analyse descriptive de la figure humaine.
Malgré toutes ces précautions, il arrive souvent qu'un portrait même ressemblant n'est pas reconnu par les personnes interrogées qui pourtant ont réellement vu l'original. C'est qu'alors l'image conservée dans la mémoire du témoin ne correspond pas à la photographie présentée.
Pour savoir quelle peut être cette image, on analysera les conditions dans lesquelles il a du apercevoir la personne soupçonnée.
Si le témoin lui a parlé, soyez assuré qu'il a vu la figure : c'est donc la figure qu'il reconnaîtra. S'il ne lui a pas parlé, si l'individu n'a fait que passer, les traits auront été à peine entrevus et c'est la démarche, un détail du costume, la taille grande ou petite, la coiffure ou toute autre particularité qui resteront gravés dans la mémoire.
Aussi faudra-t-il, toutes les fois que faire se pourra, se munir, pour ce genre d'enquête, d'une épreuve en pied, en plus de celle de face et du profil. Quand l'individu est détenu, il sera toujours préférable d'en faire un nouveau cliché en pied avec le costume approprié à la circonstance conformément aux prescriptions de la page 80.
Souvent ce sont les individualités les plus caractéristiques quand on les voit en personne, qui sont les moins reconnaissables en Photographie. Ceci tient à ce qu'en pratique, la reconnaissance se fait autant par l'allure, le jeu de la physionomie, la gesticulation que par la forme. Un tic, un mouvement nerveux dans la figure peut quelquefois marquer un visage au point de le rendre méconnaissable lorsque l'immobilité de la Photographie vient à le dépouiller de son principal caractère. On pourrait en dire autant de l'accent, du son de la voix et en général de toutes les singularités extérieures, lorsqu'elles sont poussées à l'extrême et qu'elles échappent par leur nature à l'enregistrement photographique.
C'est surtout dans ces cas que la photographie en pied amène quelquefois des reconnaissances là où le buste a échoué. Elle a l'avantage de donner une notion plus précise de la position sociale de l'individu. Le buste, où la pose est toute de convention, n'apprend rien sur la façon de se tenir de l'original.
Ainsi, dernièrement, une voleuse de grand genre a été amenée au Dépôt. Ce qui distingue cette fcnime, ce n'est pas sa figure, c'est son costume : elle faisait les bijoux chez les orfèvres.
Qu'ont remarqué surtout ses victimes? — Son costume, son chapeau, sa mantille, etc. Il importe donc de leur présenter le sujet dans toute sa
splendeur : on prend donc un portrait en pied. En résumé, si, nous rappelant les qualités de la photographie en buste, nous les comparons à celles offertes par le portrait en pied, dans le but spécial de l'identification avec un souvenir, nous concluons que toutes les personnes connaissant bien quelqu'un, ses parents en première ligne, ses camarades d'atelier, ses interlocuteurs, etc., retrouveront mieux le dessin des traits qui leur sont familiers sur une épreuve en buste, tandis qu'un changement de costume ou une modification dans les allures apportée par l'âge, par une déchéance sociale, etc., pourraient les dérouter sur une photographie en pied. Il arrivera, au contraire, que cette dernière, par exemple en costume du jour, le pardessus sur le bras, sera reconnue facilement par des gens qui n'auront vu notre particulier que de loin, en passant, sans j attacher d'importance sur le moment.
Distance maximum de la vue distincte. — Il faut encore tenir compte de la distance à laquelle le sujet à reconnaître a été vu. Cette question joue un rôle très important dans la préférence à accorder à l'une des deux formes de portraits. Il est évident que nous reconnaîtrons mieux la photographie en buste de quelqu'un qui aura voyagé en face de nous plusieurs heures durant, en coupé de chemin de fer. Par contre, un personnage
vu à i5™ de distance ne laisse dans notre mémoire qu'une image minuscule où il nous serait impossible de séparer la figure du corps.
Ces considérations nous amènent à parler de la distance maximum à laquelle un témoin ayant une vue normale peut reconnaître une personne. Nous trouvons dans le Traité de Médecine légale de Legrand du Saule le résumé d'une étude intéressante du D"^ Vincent sur ce snjet :
La réponse à cette question dépend d'un certain nombre de circonstances, comme du degré de connaissance que l'on a des individus, de la manière d'être plus ou moins accentuée de leurs caractères, soit de totalité, soit partiels, de l'éclairage, des couleurs, des contrastes, etc.
Les caractères qui font reconnaître une personne à distance appartiennent soit à la totalité du corps, comme la stature, l'habillement, les allures, soit à la tête, comme la coiffure, le système pileux, la barbe, le volume et la forme du crâne, les particularités de la face, la saillie des yeux, du nez et du menton, etc.
Le D^' Vincent divise les personnes à reconnaître en trois catégories :
Premièi^e catégorie. — Les personnes que nous connaissons parfaitement, que nous voyons très souvent et avec qui nous avons de fréquentes relations et dont les caractères de totalité nous sont très familiers.
Si les caractères de totalité sont très accentués (stature élevée, singularité d'allures, excentricité de l'iiabillcmcnt), ces personnes peuvent être reconnues, à la lumière du jour, à une distance plutôt inférieure que supé-
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rieure à loo'". Au delà de iSc", il est très difficile de reconnaître la personne la mieux connue. Si les caractères de totalité sont peu accentués, la distance à laquelle on peut reconnaître un individu varie de 4o^" à 80", en moyenne 6o"\
Deuxième catégorie. — Les personnes que nous connaissons moins, que nous voyons peu souvent, dont les caractères de totalité ne nous sont pas familiers, ne peuvent être distinguées au delà de -iS'" à 3o'".
Troisième catégorie. — Les personnes vues une fois seulement sont très difficiles à reconnaître. Il faut, dans ce cas, distinguer les traits de la face, ce qui ne peut se faire qu'à une distance de i5'» et au-dessous. Dans ce cas, les caractères de totalité sont insuffisants, à moins d'une excentricité hors ligne.
Le mode d'éclairage de la personne ou de la chose observée présente aussi un certain intérêt.
Ainsi l'éclairage direct par le soleil donne une vue distincte plus nette et à une plus grande distance des objets ou des personnes, lorsque l'observateur est plongé dans la lumière diffuse uniforme du jour : le contraire a lieu lorsque l'observateur est dans un milieu fortement éclairé, et ce qu'il voit dans la lumière diffuse.
A la clarté de la lune, l'homme ne peut être reconnu qu'à une distance très faible et variable suivant l'époque de l'évolution lunaire : 2'^ à &"^ au premier quartier, suivant la catégorie de la personne à reconnaître; de 7'" à 10"^ à la pleine lune. Il est difficile de reconnaître par le plus beau clair de lune la personne la mieux connue au delà de ij'" à iG"'.
Î6 CriAPITRE Uf.