La Photographie comme instrument d'enregistrement
En dehors des affaires exclusivement d'identité, la Photographie judiciaire intervient également pour toutes les causes criminelles et civiles où il importe de conserver une vue exacte, complète et impartiale des locaux, des choses et des êtres. Tel détail, négligé par tout le monde, mais scrupuleusement enregistré par la Photographie, peut acquérir dans la suite une importance capitale.
Dès maintenant on prévoit l'époque où tous les officiers de police devront être munis de petits appareils de Photographie instantanée et seront astreints, toutes les fois que la chose pourra se laire, de joindre une vue des lieux à leurs procèsverbaux de constatation.
Dans l'état actuel de la technique photographicjLie, la généralisation de cette mesure serait d'application fort difficile. Quoique les plaques au gélatinobroniure d'argent soient soixante fois plus sensibles que les anciennes placjues collodionnées, elles le sont encore insuffisamment pour permettre de photographier en quelques minutes nombre d'intérieurs d'appartements. Les objectifs grands angulaires fortement diaphragmes sont les seuls qui puissent donner en tous lieux et sans recul une vue d'ensemble tant soit peu étendue : or ils nécessitent souvent, étant donné un éclairage d'intérieur ordinaire, plus d'une heure de pose ('),
(') Bien des pages ont été écrites pour expliquer les difficultés du calcul des temps de pose. La principale, qui est d'ordre physiologique, subjective, pour ainsi dire, n'a été, à notre connaissance, nettement signalée nulle part : elle tient au fonctionnement de notre œil, on ne peut plus mal doué pour apprécier l'intensité lumineuse. Grâce à l'iris qui se contracte à la lumière et qui s'élargit dans l'obscurité sans que nous en ayons conscience, la quantité de lumière pénétrante qui va impressionner notre rétine est en partie uniformisée; nous en retirons le bénéfice de voir, quelles que soient les variations de l'éclairage, avec le maximum de netteté (ou de diaphragme) possible, mais nous y perdons l'appréciation exacte de la quantité de lumière ambiante.
Les physiciens nous enseignent qu'à 4'" d'une fenêtre le journal que nous lisons est seize fois moins éclairé que si nous nous transportions à i™. Le fait est incontestablement vrai au point de vue photographique comme au point de vue physique, ce qui n'empèchc que notre rétine reçoit presque la môme quantité de lumière ici ou là : ce qui est mathématiquement exact pour la théorie physique ne l'est pas également pour nos sens.
La contractilité de l'iris nous produit une illusion du môme genre quand nous cherchons, sous le voile opaque, a appré-
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Il faudrait donc supposer aux plaques sèches une rapidité encore soixante fois plus grande pour permettre d'aborder le problème d'une façon réellement pratique.
Le commerce, dans ces dernières années, a mis en vente un nombre considérable de petits appareils portatifs qui ont été baptisés d'appellations plus alléchantes les unes que les autres : photo-revolver, détective appareil, V indiscret, etc. A entendre leurs inventeurs, la Police aurait dû immédiatement en munir chacun de ses agents. Or leur emploi ne s'est pas vulgarisé. Dans la pratique des choses, ces appareils, dont l'ouverture est très petite, ne peuvent donner une image instantanée réussie que par les beaux jours, en pleine rue, depuis neuf ou dix heures du matin jusqu'à deux ou trois heures de l'après-midi et à condition que la direction de l'éclairage soit propice, que Taxe de l'objectif soit horizontal, que l'objet à reproduire soit à bonne distance, que l'image soit bien en plaque au moment du déclenchement, etc.; ce qui revient à dire que leur usage exige d'abord quelque accointance avec la Photographie en général et
cier la luminosité de l'image de la chambre noire : cette membrane tend à s'ouvrir d'autant plus et à laisser péiictrer d'autant plus de lumière dans notre œil, que l'image est elle-même moins lumineuse et que nous la regardons plus longtemps. Consulter, pour le côté pratique du problème, le Calcul des temps de pose de L. Vidal ( l^aris, Gauthier-Villars).
avec les difficultés inhérentes à ces petits appareils (^). Les cas, du reste, où il pourrait être utile de s'en servir ne sont pas très nombreux : quand un agent surprend un voleur, il a mieux à faire que de le photographier. Aussi, jusqu'à présent, à quelques exceptions près, n'a-t-on eu recours à la Photographie judiciaire que pour des vues posées.
Nous reproduisons ci-contre [PL F), à titre de spécimen de photographie de ce genre, la vue des locaux où l'infortuné R..., gardien d'une villa des environs de Paris, fut assassiné la nuit par une bande de rôdeurs.
Le carreau brisé, la fenêtre entr'ouverte et les chaussons de lisière abandonnés que l'on aperçoit dans le fond à gauche, permettent de reconstituer en imagination la voie que les assassins ont suivie pour pénétrer subrepticement dans la pièce obscure. Les voyez-vous allumant la bougie qui a été trouvée sur la chaise ; devinez-vous la fureur qu'ils durent éprouver en découvrant la route barrée par le malheureux R..., couché comme un caniche fidèle, mais peu vigilant, en travers des portes dont il défendait l'accès.
On assiste par la pensée au drame terrible
(1) LoNDE (A.), Chef du service photographique à la Salpêtrière, La Photographie instantanée. "2° édition. In-iS jésiis, avec belles figures dans le texte; 1890 (Paris, Gautliier-Villars et fils).
qui suivit : la victime, surprise en plein sommeil, n'opposa aucune résistance (la position du cadavre sur le lit le prouve) ; les meurtriers ne purent même pas invoquer l'excuse d'une fraveur subite : ils auraient pu, en voyant l'obstacle, se retirer par le même chemin, sans avoir à craindre d'être surpris, reconnus et dénoncés!
Nous ne croyons pas exagérer en affirmant que cette image mise sous les yeux du Jury a dû rendre la tâche de la défense beaucoup plus difficile. Il n'y a pas d'homme qui, en face d'un pareil méfait, ne sente se réveiller en lui le sentiment de représailles que notre code appelle la vindicte publique, et que L'on retrouve en tous pays sous les noms de la loi du talion, de Lynch, etc.
Un déraillement vient de se produire; une ou plusieurs vues photographiques prises dans les délais les plus rapprochés, conserveront le stéréotype indiscutable des lieux : l'emplacement des rails et des wagons, l'état général de la voie, la position des signaux et des leviers d'aiguillage et mille autres détails qui, fixés sur la plaque sensible, serviront peut-être ultérieurement à démontrer une innocence ou une culpabilité.
On peut en dire autant pour les éboulemenls d'échafaudage, d'habitation ou de mines et en général pour tous les accidents attribuables à des malfaçons. On sera souvent forcé, pour les travaux
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