UNE DESCENTE EN SCAPHANDRE AUPRÈS DE LA GRANDE JETÉE DE PORT-VENDRES
Le travail au bord de la mer est trop souvent soumis aux caprices du temps; cela est surtout vrai lorsque l'on cherche à prendre des instantanés à la lumière solaire.
Que de fois il nous est arrivé de partir par un beau soleil, d’aller nous ancrer dans l’emplacement favorable, de tout préparer pour les expériences, puis, lorsqu’il ne restait plus qu’à opérer, les nuages arrivaient de tous côtés, le soleil se voilait, et la journée se trouvait perdue.
Je veux, pour bien caractériser ces déboires, raconter une descente que j’ai faite en scaphandre, vers la fin de septembre de cette année, alors que les appareils électriques, que nous avons utilisés ensuite, n’étaient pas encore complètement à point.
Nous étions partis dès le matin pour aller nous ancrer, avec la balancelle, le long de la grande jetée de Port-Vendres.
La journée s’annonçait sous les meilleurs auspices, et j’espérais, dans ce coin abrité, déjà maintes fois exploré en scaphandre, faire une fructueuse série de clichés.
La grande jetée de Port-Vendres est. en effet, un endroit éminemment propice pour faire de la photo-
UNE DESCENTE EN SCAPHANDRE
graphie sous-marine : l’eau y est d’ordinaire d’une transparence parfaite, et la jetée formée d’énormes blocs de béton, qui descendent jusqu’à 15 mètres de profondeur, en s’entassant les uns sur les autres comme des roches cyclopéennes, s’est peuplée d’une faune extrêmement riche.
Vers on/e heures du matin, tout est prêt à bord ; j’ai revêtu l’habit de scaphandre, et je me hâte de descendre pour aller choisir un bon emplacement.
Je ne reviendrai pas sur les diverses péripéties de la manœuvre que j’ai décrite précédemment ; après m’être laissé glisser le long de la corde, par 5 ou 6 mètres de fond, je me laisse dévaler de bloc en bloc jusqu’à une profondeur de 8 à 9 mètres.
Persuadé que jamais journée n’avait été plus favorable, je ne me presse nullement, et j’admire au passage les jolies touffes de Gorgones qui se sont fixées dans tous les coins et coûtent les blocs éboulés d’une riche chevelure, allant du rose tendre au jaune safran.
Enlin j’arrive sur une sorte de plate-forme, d’où je domine une bande de sable, au milieu de laquelle pointe une roche du plus joli effet.
L’endroit me paraît à souhait, et je ne pouvais rêver plus gentil atelier photographique.
Je fais le signal convenu, et l’on me descend l’appareil photographique. Les hommes ont convenablement pris leurs mesures et ont su placer le bateau juste audessus de moi; l’appareil arrive à ma portée, et je n’ai aucune peine à le mettre en bonne place.
Tout en achevant mes préparatifs, j’escompte déjà le résultat, et je suppute la somme de jouissance que j’aurai en développant le superbe cliché que je vais prendre.
C’était le rêve de Perrette de la fable de La Fontaine :
Perrette sur sa tête avait un pot au lait...
à cette différence près que j’avais sur la tête un casque un peu plus lourd que le pot au lait de Perrette.
Au moment de faire fonctionner l’obturateur, je m’aperçois tout à coup que le paysage s’assombrit ; les Gorgones qui dominaient la pointe rocheuse que je voulais photographier et qui, tout à l’heure, se projetaient si nettement sur le sable, s’estompent dans le noir.
C’est , quelque nuage qui passe là-haut... Fâcheux contre-temps ; mais le beau soleil de tout à l’heure va briller de nouveau.
Pour prendre patience, je m’accroupis sur la roche, et je regarde dans les fentes. Voici un petit crabe qui va me tenir compagnie, c’est un Pilumnus, et je me remémore les curieuses observations que M. Racovitza1 a publiées sur cet animal qu’il a étudié au laboratoire avant son départ pour le pôle sud.
« Ce joli crabe rouge, couvert de poils raides, dit-il, est assez commun dans les cailloux calcaires du cap l’Abeille, près de Banyuls. Contrairement aux Grapsus, qui vivent sur les bords et qui, même, n’hésitent pas de quitter l’élément liquide pour chercher leur nourriture, le Pilumnus est un animal de fond. Il se tient toujours à une certaine profondeur et élit domicile dans les petits trous des roches sous-marines. A l’intérieur de ces cailloux se trouvent des cavités nombreuses, des couloirs ramifiés, des trous profonds qui permettent aux petits crabes de se cacher aux yeux
1 Sia ■ les mœurs du Pilumnus Hirtellus Leach , par Êiuile-G. Racovitza. Notes de biologie. Archives de Zool. exp. et gén., 1894,
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de leurs ennemis et de surprendre à lïmproviste leurs proies.
« Un de ces gros cailloux, très caverneux, fut placé dans un bac de l'aquarium du laboratoire Arago. Sa face supérieure était plane et, d’nn côté, elle tombait à pic dans un trou, espèce de grotte minuscule, habitée par un Pilumnus de taille moyenne. J’observais, dit M. Racovitza., les gestes si comiques que fait ce crabe en brossant sa seconde paire d’antennes. C’est absolument le geste du chat qui se passe la patte sur le museau, geste qui donne une apparence si drôle au Pilumnus, comme à ses congénères les autres crabes.
« Tout à coup le Pilumnus reste immobile; il semble vouloir se rendre compte d'un bruit, d'une vibration quelconque, d’écouter enfin. Après quelques instants d’immobilité, il sort lentement du trou, mettant avec précaution une patte devant l'autre, et arrive ainsi au bord de l’entrée de sa demeure. Il en tàte les environs avec les pattes; il semble vouloir chercher par le tact un objet qui l’intéresse. Et en effet je vois avec étonnement qu’avec l’aide d’une patte ambulatoire il retire d’un trou un petit bivalve.
« L'ongle qui termine la patte lui rend un très bon service, caria coquille est profondément enfoncée dans le trou. Il s’empresse aussitôt de la saisir avec une de ses pattes ravisseuses. Rentré dans son domicile, il casse, d'un petit coup sec de ses pinces, la petite coquille et se délecte avec volupté du contenu.
« J’attribuai d’abord l’action du crabe à un simple hasard; mais je vis la même chose se répéter. Je le vis interrompre de nouveau l’opération du brossage des antennes, remonter sur les bords de l’excavation, tâter avec ses pattes, ramener une seconde petite coquille et la manger avec tout autant de plaisir que la première.
« Il n’y avait plus ici place pour le hasard.
« Le crabe devait être sûrement prévenu de la présence et de la situation d’un petit mollusque à la surface du caillou, puisqu’il le trouvait sans hésitation, ou du moins seulement après quelques tâtonnements qui s’exerçaient sur une aire tout à fait restreinte. Même si sa vue était parfaite, ce qui n’est pas démontré, il n’aurait pas pu voir sa proie, puisqu’il se trouvait dans une excavation creusée sous l’endroit où se trouvait cette dernière.
« Je me mis donc à examiner plus attentivement la face supérieure de la pierre, et je ne tardai pas à remarquer la présence d’une dizaine de mollusques que je crois être de toutes jeunes Tellines. Elles se tenaient immobiles avec leurs valves complètement fermées.
« Bientôt l’une d’elles entre-bâilla sa coquille. Par la fente, elle fit sortir un long pied vermiforme. C’est à l’aide de cet organe que l’animal se meut ; il en iixe l’extrémité sur une aspérité de la pierre et se rapproche du point de lixation en le contractant.
« La petite Telline avait à peine fait quelques mouvements que le Pilumnus était déjà sur les lieux. Elle referma ses valves ; mais le crabe la trouva immédiatement et retourna dans sa demeure.
« On comprend maintenant ce qui donnait au crab^ la notion de la présence et la position de la proie. La Telline, en progressant sur la surface de la pierre, la frotte avec sa coquille. Le son, ou l’ébranlement produit, se transmettait à travers la pierre jusqu'au crabe, qui prenait ainsi connaissance d’un mouvement exécuté à l’extérieur.
« Une petite expérience, ajoute l’auteur, vérifia complètement cette manière de voir. Avec un fil métallique je grattai légèrement la pierre. Immédiatement le crabe sortit et tà ta avec une patte juste à l’endroit
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gratté; quand je laissais le fil sur la pierre, le crabe le saisissait avec la patte et le tirait à lui.
« La vue ne dirige pas les actions du crabe; il ne paraît, du reste, avoir aucun souci d’employer ses yeux. Ce n'est qu’avec le tact qu’il se rend compte, une fois l’endroit déterminé par la transmission de l’ébranlement, s'il y a quelque chose ou non. »
M. Racovitza a étudié l’oreille de ce crabe, et, en lui voyant la meme simplicité que chez la plupart des invertébrés, il ajoute :
« Il faut remarquer que la notion de direction est une impression durable chez le crabe; en d’autres termes, on doit lui attribuer la mémoire du sens de la direction. Je fis, pour le démontrer, l’expérience suivante: Je plaçai une Telline assez loin de l'cnlrée du logement du Pilumnus. Au bout d’un certain temps, le mollusque se mit en marche et donna ainsi l’éveil à son ennemi. Avec une baguette de verre, je touchai la Telline, qui referma ses valves. Comme le crabe n’était pas encore sorti de son trou, il ne possédait que l'impression initiale de bruit causé par la Telline. Malgré cela, il se dirigea vers l’endroit où était sa victime, sans la moindre hésitation, et s'en empara du premier coup.
« Le sens de la direction s’était donc conservé intact dans sa « mémoire » pendant le trajet. »
11 était intéressant d'étudier la psychologie du crabe. M. Racovitza n’y manque pas, car il ajoute :
« Les faits et gestes décrits chez ce crabe permettentils de lui attribuer un certain degré d’intelligence?
« Je crois que, pour ce cas, du moins, on peut répondre négativement. Le fait de vouloir attraper le fil de fer et surtout le fait de se laisser tromper plusieurs fois de suite, montrent que le Pilumnus obéit à
une simple poussée instinctive. Il s’empare de tout ce qui gratte la surface du caillou et se laisse prendre chaque fois aux mêmes embûches. »
Pendant que je me rappelle ces curieuses observations du savant auteur, et que je les vois se répéter devant mes yeux, le temps passe lentement.
Certes le Pilumnus est un amusant petit crabe; mais sa présence n’a pas fait revenir le soleil.
Après une heure d'attente, je me décide à laisser là l’appareil et à aller déjeuner.
En remontant, je trouve la figure de mes hommes assombrie comme le paysage ; le ciel est maintenant plombé d’une épaisse couche de nuages.
On m’enlève le casque et les bracelets, et nous commençons un frugal repas.
Au dessert , le temps est redevenu beau, la couche de nuages est déchirée, et le soleil brille de nouveau du plus vif éclat ; sans en demander davantage, je me fais équiper de nouveau et me voici en bas.
Hélas ! l’éclaircie n’a été que de faible durée, et lorsque je me trouve en tête-à-tête avec l’appareil qui m’attend sagement dans le fond, de nouveau le paysage est plongé dans une demi-obscurité.
Après une longue attente, découragé, je me décide a remonter et à quitter le vêtement où je commence à me refroidir dans une inaction forcée.
Pour profiter d’une improbable éclaircie, le mécanicien David endosse à son tour le vêtement; mais il est obligé de remonter sans avoir pu prendre de clichés.
Une dernière fois j’endosse le vêtement, et, pour ne pas perdre tout à fait notre journée, je me décide à ne plus m’occuper de photographies et à recueillir des animaux pour l’aquarium.
L'A E DESCENTE EN SCAPHANDRE
Me voici par 12 mètres de fond; j’attache de gros cailloux surchargés de Gorgones à une corde que l’on me fait tomber du bord, et je recueille un certain nombre de Caryophyllies, qui sont abondants dans la région. Mais il était dit que la journée ne se passerait pas sans incident. Tout entier absorbé par cette occupation, je ne songe plus qu’à employer mon temps le plus utilement possible, lorsque tout à coup je reçois une commotion violente, un bruit affreux, puis plus rien , le
silence absolu, interrompu par le bruissement de la pompe.
Que s’est- il passé? je reste saisi de stupeur, immobilisé par l’attente d’une catastrophe. Les hypothèses les plus folles se succèdent dans mon esprit : la pompe a dû sauter, là-haut; le manche à vent doit être brisé;
c’est l’asphyxie prochaine mais non, je constate
que l’air continue à s’échapper par la soupape et que tout est calme autour de moi. J’éprouve d’abord une envie folle de remonter, et, pour y résister, je dois faire appel à tout mon sang-froid; puisqu’on ne fait pas de signaux du bord, c’est qu’il n’y a pas de danger; je dois donc continuer la récolte commencée.
Cependant il me tarde de remonter à la surface pour apprendre la cause de ce phénomène inusité. Quand je me retrouve à bord et que j’interroge les hommes, ils paraissent d’abord très étonnés, puis, à la réllexion, ils comprennent et me font voir, de l’autre côté de la passe, le radeau des Ponts et Chaussées et un groupe de scaphandriers qui travaillent.
Pendant que j’étais au fond, on a fait sauter sous l’eau une cartouche de dynamite, pour se débarrasser d’une roche encombrante dont on veut déblayer la rade.
Ce jour-là, si je n’ai pas pris de photographie sousmarine, j’ai constaté tout au moins avec quelle intensité le son se propage dans l’eau...