‹ La phrénologieChapitre 15 sur 62 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Idée, origine, développement et établissement de la phrénologie, ou organologie phrénologique.

« A chaque découverte, ditGall au commencement '( de son ouvrage, et surtout à l'apparition de toute « nouvelle doctrine, on a coutume de se demander : (( Comment l'auteur en a-t-il eu l'idée (1)? » Gall en-

(l) Sur les fonctions du cerveau et sur celles de chacune de ses parties, G vol. in-8, Pari?, 1825, t. 1, Introduction, p. I.

Cette édition du livre de Gall est la reproduction du même ouvrage, publié, de 1810 à 1819, dans les formats in-folio et in-4, en 4 vol., avec un atlas in-fdlio, sous le titre de : Anatomie et physiolofjie du système nerveux en général, et du cerveau en particulier, avec des observations sur la possibilité de reconnaître plusieurs dispositions intellectuelles et morales de l'liom7/ie et des animaux, par la configuration de leurs tètes.

Toutefois, dans l'édition in-8, la partie anatomique de l'édition in-folio et in-4 est supprimée tout entière. On y remarque quelques autres suppressions de moindre importance, et des additions,

tend ici par idée l'occasion de son système, et je la rappellerai tout à l'heure. Quant à l'idée même qui le constitue, l'idée de regarder les facultés de l'esprit comme aussi déterminéesqueles fonctions du corps, et d'attribuer en conséquence à chacune d'elles un organe nerveux aussi distinct que le 8ont les uns des autres les différents organes de l'économie, et en particulier les organes des sens, cette idée, malgré sa fausseté, est, à proprement parler, aussi vieille que la phj^siologie et même que la philosophie. N'en rencontre-t-on pas, en effet, quelque chose dans les relations établies par Platon, d'après des vues pythagoriciennes, entre les âmes concupiscible, irascible et raisonnable qu'il admet, et les deux parties principales du système nerveux central, ses parties inférieure et supérieure, rachidienne et céphalique (1) ? Mais je m'empresse de le dire, cette assignation, qui contenait en germe et l'organologie nervoso-viscérale de Cabanis, et l'organologie exclusivement cérébrale de Gall, ne pouvait s'étendre plus loin ; et ce n'est assurément pas au grand poëte des idées divines qu'il faudrait demander une théorie qui enfer-

dont quelques-unes sont relatives aux dissidences de Gall avec son coUaboraleur Spurzheim. Enfin , un volume entièrement nouveau y est consacré à combattre plusieurs travaux anatomicophysiologiques dont les idées sont en opposition avec celles du fondateur de la science des organes.

y ai occasion , dans le cours de ce livre , de citer ces deux éditions.

(I) Timée, Bip. ix, p. 385, 386, 393, 394, 395.

DE LA PHRENOLOGIE. 2 5

mât fatalement ces idées dans quelques compartiments du cerveau. Ce serait tout aussi vainement qu'on irait chercher une manière de voir analogue dans les écrits de son illustre antagoniste, Aristote. Le père du sensualisme antique, le philosophe qui. plaçant le sensorium commune dans le cœur, faisait à peine à l'encéphale une part toute physique, j'allais dire tout hydraulique, dans les actes les plus grossiers de la sensation, ne pouvait songer assurément à le subdiviser en organes d'une pAisée dont il ne le croyait pas le siège. Cela n'a pourtant pas empêché que, sur la foi des Arabes, et sans qu'aucun texte s'y prêtât, on n'ait fait remonter jusqu'au chef du Lycée l'idée de cette subdivision. Une autre grande autorité, celle de Galien, a été aussi invoquée à l'appui de cette opinion ; et c'était, il faut le dire, sinon avec plus de vérité, au moins avec quelque fondement. Suivant le médecin de Pergame, en effet, lame raisonnable réside dans le cerveau, ou plutôt n'est que le cerveau lui-même, et c'est au voisinage des cavités de cet organe qu'a lieu, par l'intermédiaire de l'esprit animal, la mécanique de ses facultés. Or, comme parmi ces dernières la perception se confond avec les sensations particulières, dire, avec flalien, qu'un des sens, celui de l'olfaction, a son siège à la corne antérieure des ventricules latéraux, c'est presque placer en cet endroit celui de cette première puissance de lame et donner un point de départ à la localisation de toutes les autres. Tl ne

faut donc pas s'étonner si l'on trouve l'idée de cette localisation énoncée dans un passage d'un des écrits de Galien reconnus maintenant pour apocryphes (1) ; passage qui porte en substance qu'il y a dans le cerveau trois ou quatre parties intérieures affectées, par le moyen des esprits animaux, la partie antérieure ou frontale à la perception et à l'imagination, la partie moyenne à l'intellect et à la raison, la partie postérieure à la mémoire.

Quel est le physiologiste ou le philosophe à qui revient la priorité de la doctrine anatomico-psychologique résumée dans ce passage ? C'est ce qu'il me semble difficile de décider. Peut-être en est-il de cette opinion comme de beaucoup d'autres, qui apparaissent à une certaine époque dans la science, en dehors de tout patronage exclusif, et comme une conséquence spontanée des erreurs ou des vérités du moment. Peut-être aussi pourrait-on remonter plus haut que je n'ai cherché à le faire. Mais le premier auteur dans lequel je trouve exprimée d'une manière incontestable, bien qu'elle ne semble pas lui être personnelle, l'affectation de certaines parties du cerveau aux principales facultés intellectuelles, c'est Némésius, cet évoque d'Émèse, qui vivait au quatrième siècle, et dans l'ouvrage duquel on croit reconnaître quelque prévision de la découverte de Harwey. Némésius admet en somme, comme l'au-

(I) De Oculis, part. II, ciip. ir.

LE LA l'IlUENOLOGIE. 2 7

teur, quel qu'il soit, du passage que je viens de citer, que les cavités antérieures du cerveau sont le siège du sensorium commune et de l'imagination, que sa cavité moyenne est celui de la raison ou de la pensée, enfin que sa cavité postérieure, située dans le cervelet , est le siège de la mémoire ; et il donne en preuve de ces déterminations des raisons tirées de ce que nous appellerions maintenant l'anatomie pathologique, mais qui malheureusement ne sont pas fondées (I).

DepuisNémésius, ou, si l'on veut, depuis le temps oîi il vivait, ce devint une doctrine vulgaire, dans la philosophie et dans la physiologie, que cette affectation des trois ou quatre cavités ou parties principales du cerveau aux trois ou quatre facultés principales de l'intelligence. Elle put varier un peu dans ses détails et dans son expression, mais elle se retrouve en définitive, et de la manière la plus explicite, dans presque tous les philosophes et les physiologistes qui ont eu k se prononcer sur ces matières : dans les Arabes, Avicenne (2) et Averrhoës [3] ; dans les phylosophes scholastiques, Hugues de Saint-Victor (4),

(1) De Nafurâ hominis, AntverpiiP, 1565, cap. xiii.

(2) Fenic. i; doctr. G, cap. v. — Operu, in-folio, Venise, 1608, p. 75.

(3) Episf. de eol/at. intellect, al/stracti cuni homine, cap. v. — Opéra, in-folio, Venise, 1050, t. IX.

(4) De Spiritu et Aninu'i, dans* Arif^ustini apera, Lugd., 1562,

Albert le Grand (1), saint Thomas (2), Diins-Scolt(3); dans les physiologistes, Mundini [i), Bérenger de Carpi (5), Dryander (6), Bernard Gordon (7), Vieussens (8), Colombo i9), Willis (10), et cent autres, de plus en plus modernes.

Que cette affectation psychologique des parties principales du cerveau se liât, dès les temps les plus ancians, à la théorie des esprits animaux, c'est ce que nous avons vu dans le passage apocryphe de Galien, dans celui de Némésius, et ce sur quoi je n'ai pas à insister ici. Mais ce que je veux faire remarquer, c'est quil n'y était question que de rattacher au cerveau, dans des parties plus ou moins séparées les unes des autres, les focultés de l'entendement proprement dit, depuis la perception jusqu'à la raison. C'est dans Willis que je rencontre pour la première fois une vue nouvelle sur le principe même de celte affectation. Cet anatomiste, qui ad-

(1) De Honiine, iract. i, dans Opéra omnia, 20 vol. in-folio, Lugd., 1551, t. XXIX, p. 171 à l9u.

(2) Swnma Theologica, part. I, quœst. LXXYIII, art. 4.

(3) Quœst. X super lib/'os Aristofelis de Anima, dans Opéra omnia, 12 vol. in-folio, Lugd., 1039, t. II, p. ol4.

(4) Analomia, 1 vol. in-i, Marpurgi, 1540, p. 52 et seqq.

(5) Isagogœ brèves et exactissimœ in anatomiam humani corporis. De medullâ cerebri.

(6) Note sur le passage ci-dessus indiqué de ranatomic de .Mundini.

(7) Lilium tnedicinœ, in- 12, Lugduni, 1559.

(8) Nevrographim universalis, lib. I, cap. xxn, \\m.

(9) De re anatomicù, lib. Vlll.

(10) Cerebri ana tome, cap. x.

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mettait dans le cerveau, à peu près comme tout le monde le faisait alors, des parties ou des cavités distinctes pour les facultés du sens commun, de la raison et de la mémoire, établit en outre que ce viscère est, en môme temps et presque au même lieu, l'organe de Voppétit, faculté qu'il appelle active et motrice (I). Puis, lorsqu'il traite du cervelet et de ses usages, il place dans ce dernier' organe le siège de divers instincts secondaires, dont cet appétit serait ainsi, dans le cerveau, le représentant et le régulateur, les instincts de la respiration, de l'alimentation, de la succion du mamelon, de la construction des nids, celui enfin de la musique (2). Ces idées de Willis, dont je n'ai point à discuter ici la valeur, n'en constituent pas moins un point de vue nouveau dans l'affectation de l'encéphale aux facultés de notre intelligence, un point de vue qui tend, sinon à substituer, du moins à réunir dans cette alîectation ses facultés affectives et morales à ses focultés purement intellectuelles. Or, c'est précisément à ce point de vue que s'est placé Gall ; et ce physiologiste, il faut le dire, n'eût pas été fâché d'en retrouver l'indication dans l'ouvrage de Willis, ou dans tout autic

(l)Inter functiones quœ, praecipuè ac immediatiùs cerebri compagi debenlur, imaginatio, memoria et appetitus potissimum habentur. — Animae sensilivre potenfiœ activœ, se. locomotivœ, memoria, phantasia et appetitus, modo passionihus, è vestigio succedunt, modo seorsim ab illis propler alias occasiones inducunlur. {Cerebri anatomc, cap. x.)

(2) Loc. cit., cap. xv, xvi, xvii.

sa ORIGINE ET ETABLISSEMENT

ouvrage antérieur à celui de l'anatomiste anglais. Gall, en effet, une fois son système établi, a pris soin lui-même de montrer que la philosophie, comme la physiologie ancienne, en avait à l'avance admis le principe, en assignant aux facultés intellectuelles propres des sièges à peu près séparés dans le eerveau, et il a cité en preuve de ce!lte assertion une partie des opinions que je viens moi-même de rappeler (1). Mais, j'ai hâte de le dire, parce que je erois la chose de toute vérité, ce ne sont pas ces anciennes opinions qui mirent Gall sur la'^oie de sa prétendue découverte, et il ne les a connues qu'après coup. Il n'y arriva pas davantage, soit par la voie psychologique, soit par la voie anatomique. Il ne le dirait pas, qu'on s'en apercevrait bien à la lectiire de son ouvrage. L'idée, comme l'occasion de son système, fut pour lui le résultat de l'impirisme lé plus vulgaire ; et lorsqu'elle se présenta à son esprit, il était trop jeune pour avoir pu s'occuper beaucoup d'anatomie et surtout de philosophie. La circonstance qui, d'après Gall, appella son attention sur la possibilité de rattacher au cerveau les facultés de notre nature morale est si connue, que j'ai à peine besoin de la rappeler. Dans ses études, et dans des études encore peu avancées, il se vit souvent surpasser par des condisciples qui, sous le rapport de la portée de leur esprit, lui étaient de beaucoup inférieurs, mais chez lesquels une heureuse mémoire (1} Sur les fonctions du cerveau, t. II, p. 350 et suiv.

DE LA PHRENOLOGIE. 31

verbale se liait à une forte saillie des globes oculaires (I). Plus tard, dit-il, et après bien des hésitations (2), il conclut de celte saillie à une saillie du cerveau qui la déterminât ; et de là à rattacher à d'autres saillies cérébrales analogues les autres facultés de l'intelligence, la route était toute tracée. Mais on voit que dans l'établissement de ce rapport, Gall ne demanda rien à la philosophie alors régnante, quelle qu'elle fût. Les tiicultés qu'il cherchait à rallier successivement à des organes de l'extérieur du cerveau n'étaient pas autre chose que des penchants, des aptitudes, des sentiments, conclus de l'observation la plus commune, et n'a}-ant dans leur dénomination à peu près aucun caractère scientifique .Ce que Gall voulait faire d'abord, c'était de la physiologie du cerveau ou de l'organologie, et en aucune façon un système de psychologie. Plus tard il fallut bien penserausystème, ou plutôtlesytsèmesefitde lui-même, au fur et à mesure de la découverte de nouveaux organes, sans que, durant plusieurs années, Gall parût trop s'inquiéter de l'espèce de désordre où il le laissait. Ce ne fut qu'un an environ avant l'arrivée du docteur allemand en France qu'un de ses sectateurs, le professeur Bischoff, de Berlin (3), mit quelque harmonie dans cette liste, la commença par les fa-

(1) Sur les fonctions du crveau, t. I, p. 3.

(2) Ibid., 1. 1, p. 10, 11 et suiv.

(.3) C.-H.-E. bisthoir, Exposition de la doctrine de Gall, Berlin, 1805; Irad. en français par Barbeguière, Paris, 1806.

32 ORIGINE ET ÉTABLISSEAIENT

cultes les plus animales, la continua par celles qui présentent de moins en moins ce caractère, enfin la termina par celles qui sont, jusqu'à un certain point, à raison de leur intellectualité, l'apanage exclusif de notre espèce. Il fautle reconnaître pourtant, Bischoff fut aidé dans cette tâche par le soin qu'avait eu Gall ou, ce qui est infiniment plus douteux, la nature, de rapprocher les uns des autres des organes d'un caractère analogue, et de placer dans les parties déplus en plus antérieures ou de plus en plus supérieures du cerveau les organes des facultés aussi de plus en plus intellectuelles. Les choses en restèrent là pendant longtemps, et ce fut Spurzheim qui, soit par le fait d'une nature d 'esprit plus systématique, soit par celui de son séjouren Angleterre, par sa connaissance des travaux des Écossais, et ses discussions mêmes avec quelques-uns des derniers philosophes de cette école, donna à la psychologie phrénologique la forme scientifique que nous lui voyons. Mais revenons à Gall et à l'organologie.

Cette dernière, dans son ensemble et ses détails, était ou à peu de chose près complète. Il avait bien fallu de temps en temps y faire des changements assez notables, soit dans le siège des organes, soit dans la dénomination elles attributions desfacultés. Quelquefois on avait dû revenir sur des déterminations qu'on avait d'abord crues fondées, plus souvent on en avait établi de nouvelles (1) ; mais en

(I) Cliaiies Villers, Lettre h Georges Cuvier sur une nouvelle

somme l'œuvre touchait à sa fin. On s"était occupé de lui donner quelque couleur anatomique. Pour cela Gall s'était adjoint un jeune anatomiste, nommé Niklas (1), fort habile et fort ardent à ce qu'il parait,

théorie du cerveau, far le docteur Gall, in-8 de 82 pages, avec 2 planches, Metz, 1802.

Dans cette lettre, écrite au commencement du siècle, Ch. Vil- 1ers fait connaître à Cuvier l'elatde la doctrine de Gall à cette époque. 11 dit avoir eu à sa disposition, entre autres documents, un très beau crâne pré^jaré et numéroté sous la direction de Gall lui-même, et ce sont les dessins de ce crâne que reproduisent les planches jointes à son exposition. Ch. Viliers, dans sa letlre, ne parle que de vingt-quatre organes, et dans ce nombre il y en a quatre, celui de la force vitale, celui de la susceptibilité, celui de la. pénétrât ion (indépendant de celui de l'esprit métaphysique), celui de la générosité (indépendant de celui de la bontel, qu'on ne retrouve plus dans la liste plus tard définitivement arrêtée par Gall. Restent donc vingt organes représentant, d'une manière plus ou moins exacte, les plus anciens de cette liste. Une chose à remarquer encore, c'est que, de ces vingt organes, il n'en est presque pas un qui, à l'époque où écrivait Ch. Viliers, eût sur le crâne la place que Gall a fini par lui assigner. 11 y en a même quelques-uns qui, pour venir la prendre, ont eu à faire un assez long voyage. Ainsi, d'après les planches jointes à la lettre du correspondant de Cuvier, l'organe de l'esprit métaphysique est placé sur la ligne médiane du crâne, dans l'entre-deux des sourcils; celui de l'imagination ou de la poésie est situé aussi sur cette ligne, à peu près à l'endroit où, de nos jours, se trouve celui de la bonté; l'organe de l'orgueil occupe la place actuelle de celui de la fermeté, et réciproquement. Si Charles Viliers a fidèlement représenté le crâne qu'il avait sous les yeux, il y a longtemps, comme on le voit, que les organes se promènent à la surface du cerveau, et ces promenades, qui ne sont pas encore terminées, constituent, comme je le montrerai plus loin, un des plus notables perfectionnements de la phrénologie.

(1) Il résulterait du témoignage même de Gall, qu'entraîné par

t4 ORIGINE ET ÉTABLISSEMENT

mais qui mourut avant d'avoir pu attacher son nom à la gloire de la doctrine. Pendant que Niklas travaillait au système des fibres divergentes et convergentes et à celui des commissures. Gall vulgarisait 'organologie dans ses conversations et dans ses cours. II songea à publier un prodrome de ses idées Sur les fonctions ducerveau chez l'homme et chez les animaux. Ce prodrome, qui ne vit jamais le jour, donna lieu, en 1708, à une lettre de Gall (I) adressée à son ami. J. -F. de Retzer, homme de lettres de Vienne et chef de la censure impériale. Dans cette lettre, insérée au youveau Mercure allemand de Wieland, Gall fait connaître son but, qui est, dit-il, de déterminer les fonctions du cerveau en général, et celles de ses parties diverses en particulier ; de prouver que l'on peut reconnaître différentes dispositions et inclinations par les protubérances ou les dépressions qui se trouvent sur la tète on sur le crâne, et de présenter d'une manière pin ^

ses occupations médicales, il laissait Niklas se livrer presque seul aux recherches anatomiques qui plus tard devaient constituer la partie réellement scientifique de ses travaux (t. I, p. 15 de la préface de l'édition in-4. — Dans l'édition in-8 il n'est plus question de Niklas).

(1) Lettre du docteur J. -F. Gall, en 1798, à M. Joseph-Fr. de Retzer, relativement à son prodrome (déjà terminé) sur les fonctions du cerveau chez l'homme et chez les animaux, traduite et extraite du Nouveau Mercure allemanil, rédigé parC.-M. Wieland, llle vol , I2<'livr., décembre 17î)8.et publiée dans le Jo?n-?îa/ rfe la Société phrénologique de Paris, tome III, 1835, p. 116 et suiv. Gall parle de cette lettre pace 31 i du tome I de l'édition in-8 de son ouvrage.

DE LA PHRENOLOGIE. 3 5

claire les plus importantes vérités et conséquences qui en découlent pour l'art médical, pour la morale, pour l'éducation, pour la législation, etc.. et généralement pour la connaissance plus approfondie de l'homme (l). Il s'attache ensuite à démontrer que les penchants, comme les facultés, sont innés dans l'homme etdans les animaux, qu'ainsi qu'elles ils ont dans le cerveau (les organes distincts et déterminés; etil prend, ditil, occasion de prouver qu'un organe est d'autant plus actif qu'il est plus développé (2), ce qui est en elfet la condition sine quâ non de la possibilité des observations sur lesquelles il a fondé son système. II y avait dans cette espèce de manifeste organolojiique de Gall, des traits assez plaisants, bien que d'un goût un peu équivoque, où il menaçait de sa convoitise les crânes les plus célèbres ou les plus arislocratiques de la monarchie autrichienne (3). On prétend que cela occasionna dans Vienne une sorte

(1) Journal de la Société plirénologique de Paris, t. IIJ, p. 118.

(2) Loc.cit., p. 127.

(3) « Puissiez-vous mettre enlin à la mode que chaque espèce lie génie m'institue l'héritier de .sa tète! Oh! alors je vous répon- <lrais sur la mienne que dans dix ans nous verrions un superbe édilice, pour lequel maintenant je ne faisquefournir des matériaux.

« Il serait assurément fort dangereux pour un Kteslner, un Kant, un Wicland.et semblables personnages célèbres, que l'ange exterminateur de David fût à mes ordres. Mais, en bon chrétien, je veux patiemment attendre la lente miséricorde divine. Toutefois, mon cher lîetzer, portez un [leu vos regards dans l'avenir avec moi, et voyez réunis les élus de riuimaiiité après des siècles : comme ils se félicitent mutuellement pour chaque petit grain d'utilité et de plaisir que chacun d'eux a semé pour le bonheur

de panique, et que le vieux M. Denys, bibliothécaire de l'empereur, ajouta à son testament un codicille, oîi il recommandait que sa tête ne fût pas abandonnée, après sa mort, aux profanations du moderne Démocrite (1).

La renommée de Gall ainsi établie, et établie par la crànioscopie, dont le nom fut désormais, et un peu malgré lui (2), imposé à sa doctrine, ne tarda pas, en grandissant, à se répandre à l'étranger. En 1802, un écrivain qui un an auparavant avait, par son exposition de la philosophie de Rant, fait connaître à la France un fruit bien différent du sol germanique, se chargea dans une lettre à Cuvier (3) d'annoncer encore à notre pays cette crànioscopie,

(les hommes! Pourquoi personne ne nous a-t-il conservé le crâne tl'Homère , d'Ovide, de Virgile, de Cicéron , d'Hippocrale, de lîoërhaave, d'Alexandre, de Frédéric, de Joseph II, de Catherine, de Voltaire, de Rousseau, de Locke, de Bacon, et de tant d'autres? Quel ornement pour les plus beaux temples des muses ! {Loc.cit.,\>. 130). »

(1) Charles Villers, lettre citée, p. 35.

(2) Lettre à Retzer, 2« partie.

(3) Charles Villers, lettre citée. « Vous êtes, mon cher Cuvier, du très-petit nombre de ceux qui, sur la rive gauche du Hhin, rendent au moins une demi-justice aux gens de la rive droite. Vous avez lu et saisi sans effort ma Philosophie de Knnt, laquelle m'a attiré tant d'injures et de pitoyables réfutations de la tourbe des critiques parisiens.

« Aujourd'hui, je n'ai à vous entretenir d'aucun sujet aussi prave. Je n'exciterai la bile de personne, car je ne serai que simple historien, et donnerai tout simplement pour une ingénieuse conjecture ce qui me semble tel en effet. Je veux dire la nouvelle théorie du -cerveau que le docteur Gall professe à Vienne, et

qui devait, quelques années plus tard, venir en personne y faire tant de bruit. En d805, Gall, qui avait tout récemment donné à Spurzheim, pour la partie anatomique de ses travaux, la survivance de Nikias. commença, de concert avec lui, ces voyages dans toute l'Allemagne, dont les feuilles du temps racontèrent les glorieuses phases et enregistrèrent les merveilles. Après avoir ainsi couru le monde en compagnie de ses deux fondateurs, après avoir eu, comme la nouvelle philosophie de Socrate, l'honneur d'être traduite sur la scène (1), après s'être victorieusement signalée, par ses divinations et ses horoscopes, dans les salons, les prisons, les hospices, et avoir occupé d'elle, on peut le dire, toutes les bouches de la renommée, l'organologie ou la cranioscopie, qui n'était pas encore la phrénologie, vint

qui a fait quelque bruit dans notre Allemagne (p. .3 et 4). » Celte ingénieuse conjecture, Ch. Yiliers la traite pourtant d'une faron presque constamment ironique dans tout le cours de sa lellre. Seulement, vers la fin, il la défend très-sérieusement du reproche de matérialisme, et c'est alors des matérialistes qu'il se moque. On se rappellera, à propos de cette défense, que Ch. Villers était un Kantiste grave et éclairé.

(I) «Gall avait vécu pendant quelque temps à Berlin, avec le célèbr- Kotzebue. Le poêle profita de l'occasion pour apprendre de Gall les mots techniques de la doctrine, et pour connaître les idées et les principes qui prêtaient le plus au ridicule. Il composa la pièce la Cranonmnie, qui fut immédiatement jouée sur le théâtre de Berlin. Gall assista à la première roprésenlalion, et se mil à rire comme les autres. » {Notice hi\lorif/ue sur le docteur Gall. itar M. Fossat i -, /oMvna/ rlp la Saciété phrénoloyique df Paris, t. I, 1832, p. 100).

l'aire élection de domicile en France, dans ce Paris (1) qui ne refuse pas plus ses trompettes aux charlatans qu'aux grands hommes. Après un premier enfantement (2), elle ne tarda, pas à y donner le jour aux inj'olio de Gall, aux in-octavo de Spurzheim, à se populariser par leurs leçons, par leurs séances à domicile. Après les maîtres vinrent les disciples, après 'la gravure la lithographie. Les organes furent étudiés, «'ommentés, représentés dans les cinq parties du globe, depuis les hôtels de Londres et de Paris, jusqu'aux tentes des convicts de la Nouvelle-Galles du Sud. Des musées phrénologiqucs, des journaux, des instituts, des écoles, des consultations phrénologiqucs, témoignèrent de la vérité, de la moralité et de l'utilité de la nouvelle doctrine. Elle compta dans la science, dans l'administration, dans toutes les carrières, d'ardents et de puissants protecteurs. A l'heure qu'il est, elle vient de faire le tour du monde, et sans une catastrophe récente (3) peut-être n'eût-

0) Qfill, «lit le plus ancien de ses disciples, entra dans Paris le ^0 octobre 180G, à midi précis, pour donner un démenti plus «éclatant aux méchants prophètes qui, ce jour-là même, avaient Annoncé dans leurs feuilles qu'il n'oserait jamais s'y présenter. (l)emangeon, Physioloyie intellectuelle de l'esprit de l'homme, •Se édition, Paris, 1843, p. 4.)

(2) Le Mémoire sur le système nerveux eu général et sur le i-erveau en particulier, présenté en commun à l'Institut par Gall ot Spurzheim, le 14 mars 1808. Ce fut M. Dcmangeon qui le rédigea en français sur le manuscrit allemand des deux auteurs. (Demangeon, ouvrage cité, préface, p. 9.)

(3) La t^itastrophe arrivée le 8 mai 1842 sur le chemin de

DE LA l'HRENOLOGIE. 39

elle pas tardé à recouvrer, dans quelqu'une des académies de l'Institut de France, le fouteuil que la mort lui a naguère enlevé (i).

Ces voyages, cette propagation, cet enseignement, ont dû, comme on l'imagine bien, faire faire de grands progrès à la science cranioscopique, et la porter à un haut degré de perfection. Je parlerai beaucoup de cette perfection et de ces progrès ; mais avant d'en arriver là, il me faut faire connaître l'organologie telle qu'elle était au temps et par le fait de Gall, à l'époque de sa grande renommée, et telle qu'il la maintint jusqu'à sa mort contre la réforme de Spurzheim.

Je rappelle, une dernière fois, que l'organologie, c'est la science des organes cérébraux du sentiment et de la pensée, organes tout à fait déterminés dans leur nombre et leur circonscription, et affectés à des facultés primordiales, prises essentiellement dans le côté moral et agissant de notre intelligence. Je renvoie pour les détails de cette classification psychologique aux ouvrages de Gall et de Spurzheim, ou à celui que j'ai publié moi-môme sur ces matières. C'est du reste à peine si cela est nécessaire, l'exposition des facultés devant suivre de celle des organes, avec lesquels elles ne font qu'un.

fer de Paris à Versailles. C'est là que périt l'amiral Dumont d'L'rville.qui était, comme on sali, grand partisan île la phrénologie. (I) Celui de Hrous-ais.

L'extérieur du cerveau de l'homme el de celui de la plupart des grands animaux, offre, comme personne à peu près ne l'ignore, des replis plus ou moins saillants que les Grecs nommaient e'Xtxs;, leurs traducteurs latins gyri, convoi ufiones, et que nous appelons des circonvolutions. C'est dans ces circonvolutions, qui sont partout continues les unes aux autres, et sur lesquelles je ne tarderai pas à revenir, que Gall a placé, par excellence, les organes des facultés de son système; ou, si l'on veut et suivant lui, c'est parce que ces organes se trouvaient ainsi exclusivement constitués par les circonvolutions, qu'il lui fut possible de les découvrir à travers les parois du crâne et par l'effet des saillies qu'à son dire elles y déterminent. D'où il résulte que, de prime abord, la cranioscopie et l'organologie durent se confondre aux yeux du monde, ou être prises l'une pour l'autre : cl c'est en effet ce qui arriva.

J'ai déjà eu occasion de le dire, ce n'est pas indifféremment et dans une sorte de pêle-mêle que suivant Gall les organes des facultés morales et inlellecluciles ont élé répartis par la nature à la surface du cerveau. Ils y sont, au contraire, rapprochés par groupes, affectés à des facultés d'un même genre ou offrant les unes avec les autres des analogies incontestables. Ces groupes sont en outre placés d'autant plusprèsde la partie inférieure ou delà partie postérieure de l'encéphale, d'autant plus rapprochés du Irohc ou de la partie du système nerveux cen-

DE LA PlIRENOLOGIE. 41

tral qui lui est spécialement départie, la moelle épinière, que les facultés dont ils sont les instruments sont plus inférieures, plus brutales, en un mot, moins intellectuelles. Des numéros d'ordre, se succédant de la base du cerveau à son sommet, témoignent de la vérité de ces rapports et de la réalité de cette ascension, et c'est la première fois assurément que l'ari^ thmétique s'était ainsi vue appliquée aux déterminations de la psycbologie (I).

C'est ainsi que, plus voisin du tronc, des viscères, de la moelle épinière, le cervelet, sous le numéro 1 , se présente comme constituant dans sa totalité, et sous un volume digne de son importante destination, l'organe indispensable à la vie de l'bumanité, celui de l'instinct de propagation. Non loin de lui, et placés d'abord dans les circonvolutions postérieures du cerveau, ensuite dans ses circonvolutions latéralesinférieures, et bornés par conséquent aux deux lobes postérieurs de ce viscère, se trouvent les organes des autres instincts, ceux de l'amour des enfants, de l'attachement, de la défense de soi-même, de l'instinct carnassier, de la ruse, du sentiment de la propriété, de la prudence; en tout dix instincts, tous communs, ainsi que le dit Gall, à l'homme et aux autres animaux, et constituant les facultés appétitives ou la partie en quelque sorte inférieure de la pensée.

Dans un second groupe, sont compris, au nombre

II) Voir, à la tin du livre, les planches et leur expliralion.

de neuf, les organes de facultés qu'on peut déjà appeler intellectuelles, bien qu'elles soient presque toutes communes à l'espèce humaine et aux autres espèces animales. Ces organes sont ceux de la mémoire des choses, de la mémoire des lieux, de la mémoire des personnes, de la mémoire des mots, du sens du langage et de la parole, du sens des couleurs, du sens de la musique, du sens des nombres, du sens^ des mécaniques, enfin, ou sens des arts. Les organes de ces sens ou de ces mémoires, ce sont les circonvolutions qui forment toute la partie antérieure-inférieure et latérale des lobes antérieurs, ou leur extrémité sus-orbitaire. Ainsi les organes de la mémoire des mots, de la mémoire des personnes, du sens du langage et de la parole, sont constitués par les circonvolutions qui s'appuient sur le plancher même de l'orbite, forment la face inférieure de tout le lobe antérieur, et vont de la scissure de Sylviusà la pointe de ce lobe. Le sens de la musique, celui des nombres, celui enfin des mécaniques, occupent les circonvolutions de sa partie latérale inférieure ou de la partie antérieure de la tempe. Les organes de la mémoire des faits, de celle des lieux, du sens des couleurs, siègent dans les circonvolutions de l'extrémité antérieure ou frontale du cerveau, et ils sont placés directement derrière l'arcade surcilière.

Les facultés qui composent la troisième série, plus intellectuelles encore que les précédentes, sont au nombre de huit. Ce sont la sagacité comparative.

DE LA PHRENOLOGIt. 4»

l'esprit métaphysique, l'esprit caustique, le talent poétique, la bienveillance, la mimique ou l'instinct d'imitation, la théosophie, la fermeté ou opiniâtreté. Elles constituent, à ce que prétend Gall, le caractère essentiel et distinctif de l'humanité, quoique, de son aveu, la bienveillance se rencontre chez les animaux, et qu'on puisse assurément en dire autant de l'opiniâtreté, et surtout de l'instinct d'imitation.

Les organes de ces hautes facultés, placés dans les circonvolutions de toute la portion supérieure du cerveau, depuis la partie moyenne du front jusqu'à la partie supérieure de l'occiput, composent un vaste groupe, de forme ovalaire, environné de toutes parts par les organes des groupes précédents. Dans ce groupe, en avant et immédiatement au-dessus et en arrière des organes de la mémoire des faits, de celle des lieux, du sens des couleurs, et de celui des tons, senties organes de la sagacité comparative, de l'esprit métaphysique, de l'esprit caustique. En arriére de ceux-ci viennent, sur une ligne à peu près aussi transversale, ceux de la bonté, de l'esprit d'imitation et de l'esprit poétique. Enfin, postérieurement à l'organe de la bonté, et près delà ligne médiane du cerveau, se présentent, d'avant en arrière et tout à fait au sommet delà tète, l'organe de la théosophie ou de la croyance en Dieu, et celui de la fermeté ou de l'opiniâtreté.

Ainsi donc, vingt-sept organes pour autant de facultés primordiales, organes divisés d'abord en

4 4 ORIGINE ET ÉTABLISSEMENT DE LA PliRENOLOGIE.

deux ordres : ceux des qualités appétitives ou des instincts, placés sur les parties postérieures-inférieures et latérales-inférieures de l'encéphale ; ceux des facultés de plus en plus intellectuelles, répartis eux-mêmes en deux séries, les uns propres aux facul tés intellectuelles inférieures, et constitués parles circonvolutions de la partie antérieure et inférieure (lu cerveau, les autres affectés aux facultés intellectuelles supérieures, et constitués par les circonvolutions de la partie supérieure et moyenne de ce centre nerveux : voilà l'organologie cranioscopique telle que Gain 'avait primitivement établie, telle qu'il ne cessa de l'entendre, telle par conséquent qu'il me faut la discuter, avant de m'occuper des perfectionnements que lui ont fait subir ses plus illustres professeurs. Or, ce serait non-seulement discuter, mais abattre ce système, que de démontrer deux choses : la première, c'est qu'à l'envisager du point de vue purement organologique, il n'est pas possible ; la seconde, qu'en lui accordant, par hypothèse, cette sorte de possibilité, il ne repose sur aucune des espèces de preuves dont Gall prétendait l'appuyer. C'est là une double démonstration à laquelle je vais procéder.

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