‹ La phrénologieChapitre 17 sur 62 · CHAPITRE TROISIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE TROISIEME

L'organologîe phrénologique n'est pas vraie, c'est-à-dire que les faits sur lesquels Gall prétendait l'avoir établie sont ou faux ou controuvés.

C'est pourtant cette science impossible de l'organologie cranioscopique qui a valu à Gall sa grande renommée, et qui, aux yeux de beaucoup de gens, n'a pas encore cessé de passer pour réelle. Quelles preuves Gall a-t-il donc données de l'existence d'une impossibilité ? C'est une question dont l'examen n'est pas moins curieux que celui de cette impossibilité elle-même. On s'y convaincra de tout ce que peuvent sur des esprits même de quelque valeur, des affirmations tranchantes, des histoires non moins hardies, répétées dans de nombreux volumes, un atlas destiné à les rappeler au yeux, des considérations générales s'interposant à dessein au milieu des faits particuliers, pour les faire perdre de vue ou en voiler la faiblesse, et n'ayant, la plupart du temps, avec eux aucun rapport. Mais qu'on laisse de côté tout cet attirail d'inutilité et d'une habileté maladroite, qu'on aille aux faits eux-mêmes, rien

qu'à eux, qu'on les compte et qu'on les pèse, et l'on sera surpris de voir combien est considérable encore le nombre des hommes qui regardent sans voir, et se prononcent sans examiner.

Quand donc on s'adresse aux faits sur lesquels Gall a appuyé sort système organologique, et dont il a fait tant de bruit, on éprouve d'abord une sorte d'incertitude, de malaise, dont on ne se rend pas bien compte. Leur nombre, leur diversité de nature, leur mélange plongent l'esprit dans une sorte de confusion qui n'est pas en faveur du système, mais qui pourtant fait hésiter sur le jugement à en porter. Mais bientôt cette confusion se dissipe, la lumière se fait, on ne tarde pas à pénétrer l'artifice de la démonstration, et l'on voit les faits qui y concourent se diviser d'eux-mêmes en deux catégories, dont l'une est de beaucoup la plus nombreuse. Celle-ci se compose de faits n'ayant aucun caractère scientifique, ou pour lesquels tout contrôle est impossible ; de faits qui, nulle part et par personne, ne seraient acceptés comme preuves, et qui surtout n'auraient pas dû se présenter avec ce caractère, quand il s'agissait d'établir un système aussi merveilleux que l'était la cranioscopie (1). Ces faits sont d'abord ceux

(i) « Nous devons le déclarer à l'avance, les prétendus hisforiques donnés par Gall ne contiendront pas de faits pour la plupart ; le plus souvent, il n'aura pardcvers lui que des historiettes, des anecdotes, à ce point que nous serons parfois honteux de les citer. » (M. Dubois d'Amiens, Examen de In doctrine de GnU. Paris, 1842, p. 222.)

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que Gall a pris de la statuaire et de la peinture antiques et modernes, appliquées à la représentation, je ne dirai pas de la tête, mais du crâne des hommes célèbres dans le bien ou dans le mal, dans les arts, les sciences, les lettres, la politique, la charité, la guerre ; ce sont ensuite ceux qu'il a demandés à ce qu'il a appelé la mimique et la pathognomonique des facultés, ceux qu'il dit avoir recueillis, durant le cours de ses voyages, dans les prisons, les hospices, les écoles, les salons de l'Allemagne et de la Hollande ; ce sont enfin les histoires qu'il a datées de Vienne, de Berlin, de Francfort, de Munich, de Leipsick, d'Amsterdam, puis celles que Paris lui a fournies plus tard, et dont il ne s'est pas non plus fait faute. Il me faut éliminer d'abord toute cette catégorie de faits inadmissibles, et je commencerai par ceux qu'ont fournis à Gall la statuaire et la peinture, appliquées à la reproduction des traits des hommes célèbres de tous les temps et de tous les pays.

« Nous ne possédons jusqu'ici que très-peu de « bustes fidèles. Lorsque l'artiste compose, il lui est « permis d'obéir exclusivement aux règles de l'art ; (( mais, lorsqu'il est chargé de transmettre à la pos- <( térité le portrait d'hommes qui ont vécu, il a l'o- <( bligation de copier servilement la nature ; dans ce <( cas, vouloir idéaliser son modèle, c'est défigurer (I la nature. Mais, malheureusement, les artistes, au (I lieu de rendre hommage à la vérité, se laissent

(! subjuguer encore par les règles imaginaires de (( l'art et par les prétendues lois du beau, lis sont <( trop fiers pour mouler les létes et pour exécuter « simplement ce masque; et cependant, il est certain a que tant qu'ils ne voudront pas se résoudre à ce « parti, nous n'aurons que des imitations imparfaites « ou fausses ; et deux bustes du môme homme, sortis « des mains de deux artistes différents, différeront (( toujours. Je vois même que les plus grands ar- '( listes, peintres, dessinateurs et sculpteurs, lors- '< qu'ils rencontrent des formes peu ordinaires, et '( qui leur paraissent choquantes, les regardent Il comme des défauts, comme des erreurs de la na- II ture, et croient devoir alors modifier les propor- K lions. Et cependant, d'ordinaire, ces formes inso- « lites, et qui offensent l'œil, sont précisément <( l'expression du caractère moral et intellectuel (1). » Le passage qu'on vient de lirfi est extrait du livre de Gall, et le même écrivain qui avoue que deux bustes du même homme, sortis des mains de deux artistes différents, différeront toujours ; qui accuse les plus grands artistes, peintres, dessinateurs et sculpteurs, lorsqu'ils sont chargés de transmettre à la postérité le portrait d'hommes qui ont vécu, d'idéaliser leur modèle, de défigurer la nature ; qui leur reproche, lorsqu'ils rencontrent des formes peu ordinaires, qui leur paraissent choquantes, de les regarder comme des défauts, comme des erreurs de la nature, et d'en modifier les pro-

(I) .S'(/;- les fonctions du cerveau, (. III, p. 188, 189.

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portions ; c'est ce même écrivain qui a employé cent pages peut-être de son livre à transcrire les noms de tous les personnages célèbres, dans l'antiquité et dans les temps modernes, chez les païens et chez les chrétiens, depuis Homère jusqu'à Delille, depuis Confacius jusqu'à Lamennais, dont les bustes ou les portraits sont, suivant lui, une preuve démonstrative de la vérité de l'organologie ! Y eut-il jamais contradiction plus manifeste, et à quelle espèce de lecteurs Gall adressait-il son ouvrage ? Comment at-il pu, se donnant à lui-même un démenti aussi formel, chercher une confirmation de ses idées dans des faits qu'il avait condamnés à l'avance, et donl l'inanité saute aux yeux ?

Eh quoi î deux bustes, ce ne sont pas seulement deux portraits peints, deux bustes du même homme, exécutés par deux artistes différents, différeront touiours, c'est-à-dire qu'uii des deux au moins s'éloignera de la ressemblance ; et vous allez conclure des formes de cette image infidèle à celles mêmes du modèle, et les prendre pour base de vos inductions organologiques sur le caractère de ce dernier ! Vous dites que les artistes, peintres, dessinateurs et sculpteurs, lorsqu'ils sont chargés de transmettre à la postérité le portrait d'hommes qui ont vécu, idéalisent leur modèle et défigurent la nature ; et c'est sur ce modèle idéalisé, c'est sur cette nature défigurée que vous ne craignez pas d'appuyer vos déterminalions phrénologiques ! Vous ajoutez que lorsque, dans cette re-

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présentation des traits des grands hommes, ces mêmes artistes rencontrent des formes peu ordinaires, qui leur paraissent choquantes, ils les regardent comme des défauts, comme des erreurs de lanature, et en modifient les proportions ; et c'est dans ces portraits et ces bustes, d'où l'artiste, vous le confessez, a fait disparaître les formes peu ordinaires, occasionnées, d'après vos idées, par le développement considérable de certains organes dans des hommes également peu ordinaires, c'est, dis-je, dans ces portraits et ces bustes que vous cherchez et que vous trouvez invariablement et ces formes et ces organes, qui pourtant, de votre propre aveu, ne sauraient plus y exister ! Et à quels bustes, à quels portraits allezvous demander ces formes et ces organes dont vousmême vous les avez dépouillés ? Est-ce à des bustes et à des portraits authentiques, exécutés récemment, ou datant au plus de deux on trois siècles, et signés de mains dont la célébrité soit au moins une garantie de quelque exactitude ? Non, un champ aussi restreint ne suffît point au charlatanisme de vos démonstrations. Votre cranioscopie rétrospective s'étend à tous les temps, à tous les lieux, comme à toutes les gloires, et cet exemple a porté ses fruits. Votre plus célèbre disciple, Broussais, a trouvé l'organe du merveilleux sur des portraits de Mo'ise et de saint Antoine (I) ! Le 'portrait de Moïse ! On croit rêver !

(i ) Cours de phiénologie, professé à la FacuUéflc médecine de Paris, 1 vol. in-8. Paris, lS-3(i, p. :589, 3no.

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Mais revenons à Gall, qui a presque remonté aussi haut.

« C'est surtout, dil-il, la forme de la tête d'Homère « qui doit frapper tout le monde ; la partie supé- <( rieure latérale forme deux bourrelets extrêmement « saillants. Je n'ignore pas que quelques savants (( élèvent des doutes sur l'authenticité de ce buste, <( et le regardent comme idéal. Mais que ce soit une (( composition idéale, ou un portrait, l'existence de (( ces bourrelets n'en est pas moins un phénomène (( très-remarquable. Pourquoi aurait-on donné pré- « cisément cette forme à la tête du père de la poésie, (( si cette tête nétait pas réellement le portrait de « l'auteur de l'Iliade ? Si le buste d'Homère est idéal, <( comment l'artiste a-t-il pu deviner la forme qui (( de tant d'innombrables conformations qu'offre la (( nature est la seule vraie ? A-t-il choisi le poëte le (( plus distingué de son temps pour modèle de son « buste de l'auteur de l'Iliade ? Dans ce cas, les ob- (( servations de l'artiste serviraient de confirmation « à mes découvertes (1). »

Le lecteur ne pressent-il pas tout ce qu'il y aurait ù dire sur ce passage ? Je ne veux pas objecter à Gall que le buste que nous avons d'Homère pourrait bien n'être que celui d'un mythe. Je ne crois pas que la théorie qui tendrait à le faire croire soit dans ce cas particulier plus vraie que d'une maflière générale ne

(Il Sur (es /onctions du cerveau, t. V, p. 251.

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l'est la cranioscopie. Puisqu'il y a unelliade et une Odyssée, il y a eu un Homère, et à mon avis il n'y en a eu qu'un. Mais il ne suit assurément pas de là qu'on ait le buste du grand poëte, j'entends son buste exécuté d'après nature, et je ne ferai à personne l'injure de le croire assez étranger à l'histoire de l'art pour lui rappeler que cela n'est pas possible (1). Gall lui-même n'eût pas dû mettre la chose en question. Le buste qui porte le nom d'Homère est donc un de ces bustes de fantaisie, une de ces imitations imparfaites ou fausses, oîi l'artiste a pu tout à son aise idéaliser son modèle, en faire disparaître les formes peu ordinaires, choquantes, comme des défauts, des erreurs de la nature. Quant à ces bourrelets dont parle Gall, je n'ai pas besoin de dire au lecteur qu'il les chercherait en vain sur le buste du divin aveugle (2) ; et si quelque poëte contemporain de l'artiste,

(I) « On a fait entrer dans l'histoire de l'art des tètes qui ont toujours élé connues pour être de convention , telles que celles d'Homère, de Lycurgue, de Romulus, de Numa et de tant d'autres, qui appartiennent à des époques où, en Grèce et à Uome, les arts, à peine dans l'enfance, eussent élé hors d'état de tracer un portrait avec quelque exactitude, et où depuis ils n'ont pu être reproduits d'après des traditions que de la manière la plus incertaine. Nous n'avons de ces anciens temps de la Grèce et de Rome aucun ouvrage qui pût autoriser, d'après la manière dont ils sont exécutés, à regarder ces têtes comme de vcrilables portraits. » (M. de Clarac, Musée de sculpture antique et moderne, etc. Paris, 1841, t. 1, Introd., p. ;56 )

(v) Dans le buste le plus connu que nous ayons d'Homère, on remarque à la partie antérieure et inférieure de la tempe une sorte de saillie qui pourrait être attribuée ou à un plissement

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et son modèle pour ce buste, eût offert, môme de loin, une conformation aussi hétéroclite, l'artiste assurément l'eût fait disparaître, d'après les principes mêmes posés par Gall. Ce dernier, en se demandant comment, si le buste d'Homère est idéal, le sculpteur h qui on le doit a pu, en modelant le front du prince des poètes, y deviner l'organe de la poésie, ne fait donc qu'ajouter à une contradiction une de ces naïvetés incroyables, si l'on n'aime mieux les regarder comme calculées, dont est remplie la partie organologique de son ouvrage.

Insisterai-je davantage sur ce sujet? Ferai-je remarquer que, pour ce qui est des bustes antiques, ce n'est pas seulement sur l'authenticité de celui d'Homère qu'on peut élever les doutes les plus légitimes, mais qu'on ne sait pas, la plupart du temps, à quels artistes on les doit, à quelle époque ils ont été exécutés, s'ils l'ont été ou s'ils ontpu l'être d'après nature ? Dirai-je qu'il y en a un grand nombre qu'on a regardés comme représentant tantôt un personnage, tantôt un autre, aujourd'hui un philosophe, demain un homme d'État ou un guerrier, une autre

général évident de la moitié inférieure >lu front, ou à quelque négligence de l'artiste à déi^uger la tempe des masses de ilieveux qui retombent sur elle. Si l'on voulait donnt'r à lette saillie une valeur phronologique, il faudrait l'attribuer, non pas à l'ori;ane de la poésie, mois à ceux du vol et de la mécanique, dont elle recouvre maintenant le siège. Homère, de ce point de vue, aurait dû étie, non le plus grand poêle de l'antiquité, mais son voleur le plus iiaiiilc.

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fois môme un demi-Dieu ou ua Dieu ? Donnerai-je enfin le nom qu'elle mérite à l'assurance avec laquelle Gall trouve tout ce qu'il lui convient de trouver, sur les bustes de Socrate, de Platon, de Diogène, d'Aristophane, d'Euclide, d'Archimède, d'Antisthène, d'Euripide, de Sophocle, d'Héraclide, et de cent autres personnages de l'antiquité, tous bustes qu'il cite, et qu'il cite ainsi confusément, sans autrement les désigner, et sans indiquer au moins pour chacun d'eux, la collection où il l'a examiné, le numéro qu'il y porte, l'artiste auquel on l'attribue,toute son histoire enfin, s'il en a une, et tout ce qui eût pu, jusqu'à un certain point, en garantir l'authenticité ?

Il n'a pas mis plus de sévérité dans tout ce qu'il lui a plu de prendre des images de personnages plus modernes, et pour lesquelles au moins le contrôle eût été possible. Il les mentionne toutes dans le même pèlc-méle, avec la même, absence de toute indication ; et l'on ne sait souvent si l'on a affiiire à un buste, à une peinture, h une gravure, ou à quelque image comme celle de saint Antoine et de son commensal.

Il est vrai que Gall a fait graver dans ses planches un certain nombre de ces portraits, et plusieurs, en effet, y présentent les saillies organologiques pour lesquelles il les prend en témoignage, llubens, par exemple, y comparaît pour l'organe du coloris, et son arc sourcilier n'y fait pas mentir la phrénologie ;

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c'est seulement la phrénologie qui, au dire de M. Vimont, y fait mentir son arc sourciller. « Gall et '( Spurzlieim, (ne craint pas de déclarer ce phréno- <( logue,) ont évidemment exagéré, dans le portrait (( qu'ils ont donné. de Rubens, la saillie formée par « l'organe du coloris, et .il s'en faut de beaucoup (( qu'elle • soit aussi développée que la représentent « les deux fondateurs du système (1). » En revanche, il y a un certain nombre d'autres portraits qui n'offrent pas le relief cranioscopique, pour lequel Gall leur a donné place dans son allas, et qu'il leur attribue dans son texte. Dans ce cas-là, il ne s'est pas donné la peine de conduire la main du dessinateur, et comme dirait M. Vimont, d'exagérer la conformation. Il a compté tout simplement qu'on le croirait sur parole, qu'on n'irait pas du texte aux planches ; et malheureusement, il faut le reconnaître, il a eu raison de penser ainsi.

Mais laissons là un instant Gall, ses contradictions et ses mensonges ; foisons une supposition exorbitante ; admettons que l'organologie soit vraie ou seulement possible. Pourrail-on aller chercher des preuves de sa vérité non plus dans des images douteuses, infidèles ou fausses, mais dans des portraits et dans des bustes d'une authenticité incontestable, et exécutés d'après nature par les mains les plus habiles et les plus célèbres ? Quelques ré-

(I) Traité de phrénolofjie humaine et comparée, t. II, p. 349.

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flexions les plus vulgaires suffiront pour montrer sans réplique qu'il serait puéril de le penser. Quelle est dans un portrait ou dans un buste la partie à laquelle un peintre, un statuaire donne le plus de soins, et cela dans l'intérêt de la ressemblance comme dans celui de V idéalisation ou du style? C'est la face, ou plutôt la partie de la face qui s'étend du sourcil au menton. Or, malgré tous ces soins, dans deux portraits ou dans deux bustes du même personnage, exécutés par deux artistes différents et pouvant offrir un égal degré de ressemblance et d'idéalisation, vous allez trouver des différences trèssensibles dans la forme, la proportion, les rapports des diverses parties mêmes de la- face. Quanta cette partie du portrait ou du buste qui est la représentation du front ou de tout le crâne, il est évident que pour les artistes qui ne sont pas pbrénologues, car il y en a maintenant quelques-uns qui le sont (I), elle est la partie la moins importante, sinon pour le style, au moins pour la ressemblance. A part les cas assez rares où il n'est pas possible de ne pas reproduire, au moins dans de certaines limites, une forme générale de front qui sort de la règle commune, on peut dire qu'il y a, pour la représentation de cette partie par la peinture ou la statuaire, un type qui, sans trop nuire à la ressemblance,

(I) David (d'Anger?), par exemple, et Dieu sait ce que la phrénologie l'a conduit à faire de la télé de Cuvier, de Bichat, de Larrey, n tutti quonti.

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ajoute beaucoup à la beauté. Cette forme, j'ai à peine besoin de la rappeler, c'est celle qui, bien des siècles avant la naissance de la phrénologie, était regardée comme le signe d'une belle intelligence, et que l'artiste ne manque guère de donner aux images des modèles célèbres, et même de modèles qui ne le sont pas. Que dans la représentation de la partie frontale ou crânienne de la tête, il s'occupe de reproduire, s'il y a lieu, des particularités cranioscopiques, il est clair que ce sera là le cas le plus rare. En général. la phrénologie n'aura rien à noter plus tard dans ces portraits ou dans ces bustes de ce que le peintre ou le sculpteur n'a pas pu y mettre, parce qu'il ne l'a pas remarqué dans l'original ; tandis qu'elle pourrait bien au contraire y trouver ce que la nature n'offrait pas à l'artiste, et ce que pourtant il y a mis, pour le style, non pour la ressemblance ; cela résulte des propres aveux de Gall.

C'est particulièrement sur les portraits par la peinture qu'il serait de toute impossibilité de se livrera une appréciation organologique raisonnable. Comment ne pas voir, en effet, tout ce que peuvent changer à la conformation phrénologique du crâne les fautes les plus légères, les inadvertances même les moins volontaires de la main la plus exercée ? Dans la partie la plus inférieure du front, par exemple, là où, comme le dit très-bien Broussais, une ligne de plus ou de moins de substance pj'oduit des

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différences immenses (I), la moindre déviation du pinceau, une lumière un peu trop vive, ou une ombre un peu trop épaisse peut créer ou anéantir des organes, et donner lieu par là même aux inductions cranioscopiques les plus erronées. D'un aulio côté, comment un phrénologue un peu prudent se hasarderait-il à noter, dans la perspective d'une peinture, tous les organes dont sa science a surchargé un front humain, lorsque déjà il est si difficile de ne pas les confondre les uns avec les autres sur une tête en chair et en os, qu'on peut examiner etpalper dans tous les sens ?

Mais qu'on ne s'imagine pas que ces impossibilités de la cranioscopie pittoresque disparaîtraient dans l'appréciation des organes sur un buste exécuté de visu. Ici on n'aurait pas, il est vrai, les difficultés du clair-obscur et de la perspective ; on pourrait tout à la fois voir, toucher, et, pour cela, tourner dans tous les sens. Mais autour de quoi tournerait-on ? Autour d'une représentation nécessairement inexacte au point de vue phrénologique, et tout aussi inexacte qu'une peinture. Il y a, à cet égard, une épreuve bien facile à faire, et dont notre genre de vanité actuel nous donne amplement les moyens. Les célébrités de toute espèce sont nombreuses, célébrités poétiques, savantes, chantantes et le reste, coulées en plâtre ou en bronze, taillées

(I) Cours de phrcno/offir, j). SCS.

dans la pierre ou le marbre, et souvent tout cela k la fois. Comparer quelques-unes de ces gloires à leurs images n'est chose difficile pour personne. (Jue l'on fasse la comparaison ; on sera frappé de tout ce qu'elle montrera de différence du modèle au buste, je ne dis pas dans les traits du visage, mais dans les formes partielles du crâne, et souvent même dans sa forme générale. C'est là une épreuve que j'ai plus d'une fois tentée, et les résultats que j'en ai obtenus dépassent tout ce que je pourrais dire. Or, s'il en est ainsi dans le cas d'une représentation authentique et aussi exacte qu'elle peut l'être ; si, par conséquent, il est impossible de faire d'une semblable représentation la base dune apprécialion phrénologique, que dire d'une telle appréciation appliquée aux bustes et aux portraits que nous a transrais l'antiquité, et jusqu'au buste d'Homère et au portrait de Moïse ?

11 y a pourtant quelque chose de plus misérable encore et de moins scientifique que ces preuves prises par Gall de la peinture et de la statuaire, à l'appui de son système. Ce sont celles qu'il est allé demander à ce qu'il a appelé la pathognomonique, la pantomime, et plus brièvement la Mimique des facultés. Pour trouver rien qui approche de cette mimique il faut se reporter aux ouvrages où Polémon, Adamantins, Porta, Pernety, Lavater, traitant de la physiognomonie, mais d'une physiognomonie hurles-

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que des rapports des formes diverses des animaux h celle de notre espèce, ou de ceux des parties immobiles de notre organisation aux divers traits de notre caractère, comparentl'homme au lion, et la femme à la panthère, attribuent aux joueurs un coude trop court, à la bonté un nez trop long, et avancent que l'homme dont les yeux sont saillants et d'une nature un peu sèche, doit être tenu pour un parricide, un homicide, capable d'égorger ses enfants, de donnerle boucon et d'empoisonner autrui (1 ). Toutefois, j'aihâte de le dire, et je ne suis ici que l'écho de Gall, son traité de la mimique ne contient point de ces sortes d'inepties. Mais il en offre d'une autre espèce, qui sont pour le moins équivalentes, ainsi qu'on va en juger. Gall comprend sous le nom de mimique les attitudes nées de l'activité des passions, ou, pour parler son langage, de l'activité des organes, ainsi que tous ces mouvements particuliers qui ont , suivant lui . pour objet de rapprocher de ces derniers, aumoment et par l'effet de leur action, la main, soit seule, soit saisie d'un corps qu'elle en rapproche avec elle. Ces attitudes, ces mouvements, ces oppositions concourent, com.me on le pressent déjà, mais comme on le verra mieux tout à l'heure, à l'indication du siège des organes, et sont, par cela même, donnés par Gall comme une des espèces de preuves de la vérité de l'organologie.

(I) Porta, De p/i?/«V)^«o»uV( /iM///fl/i!^/,, (rail, franc, par Rault, 2e édit., Rouen, 16C0, p. 422.

Pour ce qui est des mouvements qui rapprochen la main des organes dans le moment de leur action, ou la fixent sur l'endroit du crâne qui recouvre chacun d'eux, Gall ne donne pas d'autre règle que l'expression de ce lait lui-même. Mais pour les attitudes générales de la mimique, il est beaucoup plus explicite, et les espèces de lois qu'il a posées à ce sujet sont trop curieuses pour que je ne les rapporte pas ici.

« 1° Les organes qui ont leur siège dans les ré- '( gions inférieures du cei'veau, lorsqu'ils agissent « avec énergie, portent de haut en bas la tête, dépri- (i ment et raccourcissent le corps.

« 2° Ceux des organes qui sont placés dans les ( régions supérieures du cerveau, lors de leur action 'c énergique, élèvent la tête et tout le corps.

(( 3" Les organes placés dans les régions supé- (( rieures-postérieures du cerveau dépriment la tête u et tout le corps en arrière, de haut en bas.

« A° Les organes placés dans les régions inférieu- (( res-antérieures du cerveau dirigent la tête et tout (( le corps en avant et vers le bas.

« 5° Les organes placés dans les régions supérieu- « res-antérieures du cerveau, élèvent la tête et tout le '( corps, et lés portent en avant.

(( 6° Les organes placés à la partie supérieure-pos- « térieure du cerveau, élèvent la tête et le corps, et <( les portent en arrière.

« 7° Les organes placés dans les régions inférieu-

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« res du cerveau, en ligne perpendiculaire avec le « grand trou occipital, abaissent perpendiculaireu ment la tête et tout le corps.

(( 8" Les organes placés dans la région supérieure

du cerveau, perpendiculairement au-dessus du '. grand trou occipital, élèvent perpendiculairement « la tête et tout le corps.

((9° Lorsque les organes jumeaux de chaque fonc- « tion agissent simultanément, la tête et tout le « corps se meuvent symétriquement d'avant en arec riére, de haut en bas, etc. ; suivant que 4'organe « qui agit est placé dans la région antérieure- '( postérieure, supérieure ou inférieure du cerveau.

u 10° Lorsqu'il n'y a que l'un des deux organes <( pairs qui agit, la tête et le corps se meuvent du <( côté où est placé cet organe, de haut en bas, de <( bas en haut, d'avant en arrière, d'arrière en avant, (( selon que l'organe agissant est placé dans la région (( inférieure, supérieure, antérieure ou postérieure '( du cerveau.

« M» Lorsque les deux organes pairs agissent « alternativement, la tête et le corps font alternati- « vement les mouvements conformes à leur action, « tantôt d'un côté, tantôt de l'autre.

« 12" Lorsque les organes pairs, ayant leur siège <( dans l'axe perpendiculaire du cerveau, agissent «alternativement, la tête se meut sur son pivot de (( droite à gauche, ou de gauche à droite, de haut en « bas, ou de bas en haut, selon que l'organe agissant

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« est situé dans la partie supérieure ou dans la partie (( inférieure du cerveau (I). »

On a fait à Gall et à son système le reproche de matérialisme, et Gall, pour son compte, s'en est défendu. Ses organes sont, à son dire, les organes de l'âme, et s'ils ne lui laissent pas tout son libre arbitre, ils ne lui enlèvent pas son immortalité. Que telle fût en effet l'opinion de Gall, c'est ce que j'examinerai plus tard, en même temps que je rechercherai si sur ce point il était d'accord avec son système. Mûis il est clair que, dans son expression au moins, ce système, avec ^es facultés qui sont des organes, est un système matérialiste, et c'est bien comme cela que l'ont entendu le plus grand nombre de ses sectateurs. Or, s'il y a un passage des ouvrages de Gall où ce matérialisme déborde de la manière à la fois la moins déguisée et la plus grossière, c'est assurément celui qui renferme les douze règles que je viens de transcrire. Des organes, des morceaux de matière cérébrale, qui, dans une action qui est la pensée, tirent, poussent, élèvent, abaissent la tête et le corps,'les font tourner dans tel ou tel sens ! Ne croirait-on pas assister à l'exégèse de quelque mécanique de Yaucanson ? La Mettric n'avait rien avancé de pareil, et les applications d'une telle doctrine à la pathognomonique de chaque faculté sont plus puériles encore que les princîi)es n'en sont contraires au sens commun.

(Il Sur les fonctions du cerveau, t. V, p. 444,

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Je ne dirai rien, et par décence, de la mimique de l'instinct de propagation. On trouvera dans l'ouvrage de Gall l'histoire que lui fit une dame de Vienne de ses sensations et de ses poses lors de l'entrée en action de cet organe. Les principes généraux de la mimique apprendront, du reste, au lecteur pourquoi, dans le groupe antique de l'Amour el Psyché, le jeune dieu entoure de son bras le cou de sa curieuse maîtresse. Ils le dispenseront aussi de recourir avec Gall au tableau de Carlo Gignani, pour se représenter l'attitude que dut prendre certaine grande dame de l'ancienne Egypte, lorsqu'elle tenta vainement de retenir par les plis de son manteau l'honnête intendant de son mari (I).

Je passe à la mimique de l'organe de l'attachement, et je vais transcrire textuellement ce qu'en dit Gall. On ne combat pas de pareilles idées, il suffit de les exposer dans toute leur expression originale.

« L'organe de l'attachement étant placé à côté de « l'organe de l'amour de la progéniture, la tête et (( le corps doivent, lors de son action énergique, « être légèrement inclinés de côté et en arrière. « Cette mimique encore a été très-fidèlement ren- « due par les anciens. Il existe un beau groupe do « Castor et Pollux; l'on voit les bras de chacun de.s (( amis passés sur l'épaule de l'autre, et chacun « d'eux serrer son organe de l'amitié contre le même

(I) Sur /es fonctions du ccrvau, t. V,p. 445.

98 FAUSSETE

'< organe de son ami. Dans la Madone au lapin de « Raphaël, Marie applique cette région de sa tête « contre la région correspondante de la tête de l'enu faut, pi. xcviii, fig. I. Que l'on observe la panto- « mine des femmes très-susceptibles d'une tendre « amitié, lorsqu'elles expriment à leur amie le sen- « liment profond qui les anime : elles se placent « l'une à côté de l'autre, s'embrassent les épaules, et « appuient l'une contre l'autre la partie postérieure « latérale de la tète. On verra la même attitude tou- (( tes les fois que l'on priera deux amies de se donner « des marques de leur sincère amitié. Même, lors- « qu'en se rencontrant dans leur couvent, deux moi- « nés se saluent, chacun d'eux passe les bras sur les <i épaules de l'autre, et approche sa tête de la sienne <( dans la région où se trouve placé l'organe de l'at- <( lâchement. Le salut amical ordinaire, entre deux <( hommes qui se rencontrent, consiste à se toucher « la main en la secouant et la pressant légèrement ; « l'un tourne d'ordinaire le côté de l'occiput vers a celui de l'autre.

« Les chats, pour témoigner leur attachement, <( font le gros dos, détournent la tète latéralement « en arrière et de haut en bas, en fixant et frottant '< douccraenl l'organe de l'attachement contre la per- <t sonne qu'ils caressent (1). »

Je le demanderai au lecteur, comptiiit-il sur rien

(J) Sur fe^ finirfiom rhicerreai', I. V, |p. ilî.

DE LA PIlIiÉNOLOGIE. 9<J

(ie semblable à ce que je viens de lui mettre sous les veux? Comme elle est vraie et commode cette pathognomonique de l'amitié! Sans parler de Castor el r^ollux et de la Madone au lapin, comme elles soni touchantes et ordinaires ces démonstrations affectueuses de femmes, d'amis, de moines, de chats, qui se pressent, s'embrassent, se saluent, se frottent, par le derrière de la tète ! Aussi, lorsque chez une mère l'organe de l'amour des enfants vient à agir simultanément avec celui de rattachement, placé comme lui sous la partie postérieure du crâne, vous vous imaginez peut-être qu'elle va, comme on l'avait pensé jusquà présent, presser son enfant sur son cœur, sur son sein, sur ses lèvres? Point du tout, elle le portera vers sa nuque ; et c'est là certainement ce qui explique pourquoi les négresses, qui, au dire de la phrénologie, ont les organes de l'amour des enfants et de l'attachement très-développés, placent leurs négrillons sur leur dos, et leur jettent, dit-on, par-dessus leurs épaides, l'extrémité de leurs longues mamelles.

<i Jamais je n'aurais imaginé, dit Gall, qu'il fût « donné à l'homme de pénétrer jusqu'à des secrets « de ce genre, et j'avoue que la joie d'avoir fait celte « découverte, qui fournissait en même temps de si u belles confirmations de tout ce que j'avais décou- « vert antérieurement au sujet des organes, manqua « de me faire perdre l'esprit (I). »

(1) Si>r If's fonctions (1 II cerveau^ \. V, p. 450.

l 0 0 FAUSSETÉ

Que le lecteur se rassure, la chose n'alla pas jusque-là. Un tel résultat eût été d'autant plus fâcheux, que cette idée qui avait tant remué Gall, Willis l'avait eue avant lui (1) ; et ce n'est pas assurément ce qu'il y a de mieux dans son livre. Mais il est probable que Gall ignorait avoir été ainsi devancé : aussi, électrisé par sa découverte, il continue à passer en revue la mimique de chacun des organes, et cette revue est originale.

(( Une dame très-vive, raconte-t-il, se plaignit à <i moi avec confusion d'avoir fait par orgueil une dé- (( marche inconsidérée. Maudite fierté ! s'écria-t-elle, (( en portant la main entr'ouverte sur l'organe de la ((hauteur (2). »

C'est peut-être la première fois que pour exprimer un pareil sentiment on a f;iit un pareil geste. Il n'y a que les phrénologues pour faire de ces rencontres-là.

L'organe de la bienveillance est situé au sommet du front, et c'est ce qui fait que, suivant Gall, tes enfonts de Vienne, dans leurs démonstrations de bien-

(1) « Toutes les fois que nous cherchons à nous rappeler une chose depuis longlemps oubliée, nous nous froUons les tempes et le sinciput, faisnnt ainsi entrer le cerveau en action et excitant les esprits qui siègent dans ces parties, comme pour forcer quelque source, cachée en cet endroit, à prendre alors son écoulement ; tandis qu'au contraire nous ne sentons dans ce cas-là se faire aucun effmt, se produire aucune tension dans la région occipitale. » (Willis, Cerehvi anatome, in-4, IGG4, p. 18G.)

(2) Sur les fonctions du cerveau, l. V, p. i6l.

DE LA PHRENOLOGIE. 101

veillance réciproque, se heurtent le front comme des boucs {\]. Voilà certes une singulière manière de se souhaiter la bienvenue ; mais il me semble qu'à raison de la situation tout opposée d'un autre organe d'une nature aussi très-bienveillante, celui de l'amitié, les enfants de Vienne devraient, dans leurs accès de tendresse mutuelle, se frotter le dos comme des chats (2), plutôt que de se heurter le front comme des boucs.

L'ne ouvrière en modes, dit Gall, fait un chapeau: pour juger s'il réussit bien, jamais elle ne le placera droit devant elle ; elle le tient obliquement, penche la tète en avant, et le considère ainsi alternativement tantôt d'xin côté, tantôt de l'autre. » On pourrait croire que dans ces mouvements l'ouvrière a pour but de regarder ce chapeau sous toutes ses fiices, pour en juger tous les détails. Ce n'est pas cela : elle ne fait qu'en rapprocher instinctivement tantôt l'organe des arts du côté droit, tantôt celui du côté gauche (3). <i C'est encore de la même façon et pour le même motif, qu'un sculpteur examine ses ouvrages d'un œil attentif, placé un peu obliquement , soutenant de la main gauche le coude du bras droit, et, avec l'expression de la réflexion, posant les deux doigts de la main précisément sur l'organe des arts (4). »

(1) Sur les fonctions du cerveau, t. V, p. 473.

(2) Vnd., t. V, p. W.

(3) ibid., t. V, p. 46C.

(4) Ibid., t. V, p. kCl.

Gall avait un ami, nommé Rummer, naufragé émérite de la Méduse, lequel lui envoya deux dessins représentant la coiffure de deux dames quelque peu sauvages. Cette coiffure paraissait être à M. Rummer une confirmation de la vérité de l'organologie. Gall n'eut garde de rejeter cette espèce de preuve, et il fit graver les dessins de son ami le naufragé, pour les placer dans son atlas. « L'un deux, dit-il,. J « fig. 23, pî. XCVn, représente la coiffure d'une dame • 1 (( de Racundy; la distribution des cheveux en touffes « particulières est conforme aux organes de la pro- « pagalion, de l'amour de la progéniture : l'organe (( de la fierté est même surmonté d'une espèce de *( panache. L'autre dessin, fig. 24, représente la. ■ « coiffure d'une dame maure de Rrarsas, qui mon- (( tre les organes de la propagation, de l'amour de « la progéniture, de l'attachement, de la propre dé- « fense, de la ruse, de la circonspection, du pen- « chant religieux, de la fermeté. Inexplicable hasard, « s'il nest pas permis de présumer que c'est encore Vac- « tion des organes du cerveau qui a déterminé cette singu- « Hère manière d'arranger les cheveux (1). »

Je n'augmenterai pas le nombre de ces citations, et ne pousserai pas plus loin la moquerie sur d'aussi étranges idées. Je ne me donnerai même pas la peine de conclure que Gall n'avait rien à prendre de pareils ftiits pour sa preuve de l'existence des or-

(1} Sur fi'<: fonctions du cerveau, t. V, p. 4" G.

DE LA PHRENOLOGIE. 103

ganes. Je ne suis pas fâché pourtant de les avoir signalés au lecteur. Bien mieux que tout ce que je pourrais dire, ils lui feront connaître à quelle espèce d'opinions nous avons afiaire, et la défiance avec laquelle il faut accueillir tout ce qui, dans les preuves d'une telle doctrine, porte un cachet moins ridicul<* et d'apparence un peu plus scientifique.

Les faits qui forment, en définitive, cette seule espèce admissible des preuves de la vérité ou de la fausseté de lorganologie, sont des faits dans lesquels, soit chez l'homme, soit chez les animaux, le développement d'une circonvolution cérébrale ou d'une partie de l'extérieur du cerveau, se trouve, au dire de Gall, constamment en rapport avec le développement de la faculté correspondante. Parmi ces faits, que je discuterai tout à l'heure, Gall, avec cette habileté qui a froissé l'honnêteté de quelques-uns de ses disciples, en a entremêlé une multitude d'autres qui, au premier aspect, semblent en augmenter le nombre, et présenter les mêmes conditions. Ce sont des histoires particulières qu'il a prises des anciens et des modernes, dans les livres lie médecine, d'histoire, de littérature, de morale el de philosophie, histoires toujours un peu arrangées (le sa main, et où les caractères, le développement, la détermination enfin d'une faculté, sont exposés d'une façon presque entièrement phrénologique. Il n'y manque quuuc seule petite clause, une simple ligne,

1 0 4 FAUSSETE

qui eût fait connaître que, dans toutes ces histoires, cette faculté si bien racontée se liait au grand développement de son organe, et Gall sans doute eût bien voulu la donner pour complément à chacune d'elles; mais, il est juste de le reconnaître, la chose n'était guère possible, attendu l'invention toute récente de la phrénologie. Comment, en effet, terminer ainsi des histoires prises d'Apollonius de Thyane, ou d'Apollonius de Rhodes ? car je crois que Gall en a pris de l'un et de l'autre. Évidemment il n'y aurait eu là aucune adresse. Ce qui m'étonne cependant, c'est que dans d'autres histoires, tout entières de la composition de Gall, cette condition manque aussi quelquefois ; mais c'est en vérité comme si elle n'y manquait pas ; car la petite phrase dont je parle est si peu de chose, que je me suis imaginé bien souvent l'avoir lue ; et sans doute, Gall y comptait peut-être , cela a dû produire le même effet sur beaucoup d'autres lecteurs bien moins intéressés que rdoi à l'y chercher. On sent pourtant bien que cette phrase est ici quelque peu nécessaire. Sans elle, le fait devient une histoire, qui pourrait prouver la faculté, maisquiàcoup sûr ne prouve pas l'organe, et dans les preuves de fait de l'organologie il y a pour plus de moitié de ces histoires-là. Laissons-les donc de côté, et tenons-nous-en à celles dans lesquelles la faculté et l'oi'gane sont au moins racontés de pair, et donnés comme se prouvant mutuellement.

Si Gall, par le petit tour de main que je viens de

DE LA PHRENOLOGIE. 10 5

signaler, par ses faits prisdela mimique, de la peinture et de la statuaire, et sa hardiesse à les exagérer, n'avait pas encouru, de la part même d'un de ses élèves les plus dévoués et les plus considérables, le reproche d'une infidélité peu scientifique, et qui appelle un contrôle sévère, on pourrait, ainsi que cela est d'usage dans les sciences, recevoir comme faits de bonne foi tous ceux qu'à l'article de chaque organe et en preuve de son existence, il signale comme réunissant la condition obligée d'un grand développement corrélatif de l'organe et de la faculté. Sans doute encore on devrait se dire que la plupart peuvent avoir été recueillis dans cette disposition complaisante où est tout investigateur à interpréter la nature dans le sens d'une idée qu'il croit vraie et nouvelle ; mais, cette réserve une fois fîiite, il ne s'agirait plus que de rechercher, dans la continuation du genre d'observation qui les a fait connaître, si la corrélation qu'ils établissent suppose par sa constance une loi d'où découle la vérité de l'organologie. Malheureusement l'opinion que nous avons dû nous faire de Gall et de sa véracité ne nous permet plus d'en agir ainsi avec lui. Il est en prévention du plus grave délit scientifique, celui de supposition de faits et cette prévention va prendre un tout autre caractère et recevoir un tout autre nom, par suite du plus simple examen de ceux qui constituent, en définitive, la seule base de son système organologique, Parmi ces faits, il y en a d'une première espèce.

lOa FAUSSETE

réellemenl indignes de ce nom, et que j'ai rapportés par avance à la catégorie qui précède. Ce sont des observations, ou plutôt des histoires particulières,. où le ridicule de la forme s'ajoute au mensonge évident du fond. D'une brièveté quelquefois tout aphoristique, elles n'offrent, la plupart du temps, aucune indication de lieu, de temps, de personnes, rien, eu un mot, de ce qui eût pu servir à un contrôle ici pourtant bien nécessaire. Mais ce qui en revanche n'y manque jamais, c'est une corrélation merveilleuse entre l'organe et la faculté. Je veux citer quelques-uns de ces contes. Les lecteurs qui ne connaissent de Gall que sa renommée se demanderont peut-être, en les lisant, comment elle lui est venue.

Voici un premier récit, relatif à l'instinct de propagation. Je commence, com.me on voit, oh ovo.

(( Dans un abbé français qui vivait à Vienne, nous « admirions d'autant plus une continence exemplaire (t et une conduite singulièrement réservée vis-à-vis « des dames , qu'il aimait la parure comme une « femme, et passait la journée à aller d'une société « dans une autre. Il mourut, et son crâne est du nom- « bre de ceux que je conserve comme exemple d'un '( très-faible développement du cervelet. Les bosses « occipitales sont tellement plates, que l'on dirait « que l'on a coupé la partie inférieure de l'occipital. « PI. XLVm, I. I (I).))

(l) Sur le^ fonctions du rprrrmi, t. III. p.2fi4.

DE LA PHREXOLOGIE. 107

11 faut convenir que cet abbé était organisé tout à point pour son ministère. « Ce sont là, dit Gall, les « hommes que la nature appelle au célibat. Après '( cela, est-il étonnant, ajoute-t-il, que saint Thomas <( Akempis, dans le portrait duquel je reconnais les • mêmes caractères, se soit armé d'un tison pour repousser loin de lui une jeune fille remplie d'at- ■ traits (1)? » Cela n'a rien d'étonnant du tout ; mais •<e qui a lieu de surprendre, c'est que la phrénologie n'ait pas encore eu l'idée, car elle en a eu de cette force, de proposer l'établissement d'un contrôle à l'entrée de ces pieuses maisons, exposées à recevoir assez souvent des néophytes d'une organisation toute différente de celle du chaste abbé de Vienne et de saint Thomas Akempis.

Le livre de Gall contient encore, au sujet de l'amour physique, plusieurs histoires qui sont loin de le céder à celle que je viens d'en extraire. Il y en a dans ce cas surtout une dont le héros est un médecin qui, pour -charmer les ennuis d'un troisième veuvage, s'était fait une sorte de ménage à la turque, tout plein de l'espritdu Coran (2). Mais la forme en est un peu vive, ■et je n'ose vraiment pas la transcrire. Je continuerai donc, à propos de quelques autres organes, à rapporter certaines histoires qui ne sont pas non j^lus >ans mérite, et qui peuvent au moins êlre citées tex-

II) Sur /'v l'uncUunsdii rprrf'iiii, |. 1|I, p. 2(.j. n Ihifl., t. III, r. 2G6.

10 8 FAUSSETE

tuellement. Dans les deux suivantes, il est question de l'organe du courage.

« Dans le courant de mes recherches, je fus frappé « d'une très-belle demoiselle, qui, dès son enfance, « avait la passion de s'habiller en garçon ; ainsi tra- (( vestie, elle s'esquivaitde la maison, et se mêlait aux (( polissons de la rue pour se battre avec eux. Étant (( mariée , elle cherchait constamment l'occasion (( de se battre avec des hommes. Lorsqu'elle avait <( du monde à dîner, après le repas elle défiait à la (i lutte les plus forts d'entre les convives. J'ai connu « encore une dame dp petite taille et d'une consti- « tution délicate , qui fut souvent assignée parce <( qu'elle avait l'habitude de frapper ses domes- « tiques de l'un et de l'autre sexe. Pendant un voyage «qu'elle fit, deux charretiers ivres s'étant égarés la « nuit dans l'auberge, probablement en cherchant « la servante, entrèrent dans la chambre oîi elle était « couchée toute seule ; elle les reçut si vigoureu- « sèment avec les chandeliers qu'elle leur jeta à « la tête, et avec les chaises dont elle les frappa, <( qu'ils furent obligés de prendre la fuite. Chez toutes « ces personnes je trouvai la région dont j'ai parlé, « conformée comme je l'ai dit plus haut, quoique la (( tête de chacune eût du reste une forme toute diffé- <( rente (I). »

C'étaient là, il faut l'avouer, de maîtresses femmes,

(1) Sitr les fonctions du cerveau, t. IV, [i. G.

DE LA PllREXOLOWE. [00

et l'on peut bien dire qu'elles étaient de l'espèce de celles qui ne portent pas de jupon.

L'histoire qui suit se lit à l'article de l'organe de la ruse.

« Personne ne nous a paru aussi empressé de nous «recevoir; personne, avec un air plus doucereux, (( plus souple et plus câlin, ne nous a jamais accablé (( d'autant de politesses et de flatteries que certain « professeur ; mais son organisation nous a averti de « suite d'être sur nos gardes : c'est ce même profes- « seur, si poli, qui a entrepris plusieurs l'ois de décrier « nos travaux par des déclamations métaphysiques (( et philosophiques, jusqu'au moment où, près d'en- « treren matière, il en a été empêché chaque fois par « la faiblesse de ses moyens et l'évidence de ma doc- « trine (1). »

Gall ne nous apprend pas le nom de ce méprisable professeur qui n'avait pas cru devoir se rendre à l'évidence de sa doctrine. Il n'a pas toujours eu la même retenue à l'égard de ses adversaires, et, en général, il ne fait nulle difficulté de les nommer. Mais c'est qu'alors il n'est pas question de leurs organes, et ■ c'est surtout sous ce rapport qu'il redoute les démentis.

Sous la rubrique de l'orgueil, Gall raconte fort au long l'histoire curieuse d'un mendiant, qui avait au plus haut degré et ce défaut et son organe, et que

(1^ Sur les fonctions du cerveau, t. IV, p. 193.

1 I 0 FAUSSETE

lui rappela ces personnes qui ne se coupent po^ les ongles, afin de réveiller l'idée quelles nont aucun besoin de travailler (1). Il ajoute ensuite à propos de cette histoire :

« Je me rappelai vivement le geste grave el hau- « tain, avec lequel l'un de mes cousins tirait son « mouchoir, le pliait, et le remettait dans sa po- « che; il avait l'âge de sept ans et quoique j'en eusse « tout au plus six, j'étais choqué par ses airs de fa- « tuité et d'orgueil. Ce garçon dédaignait aussi toutes (( les occupations auxquelles on avait coutume de se « livrer dans ma famille, et ne voulait rien apprendre « de ce qui s'y rapportait : il voulait être militaire. (( A Vienne, un prince se faisait remarquer par son « orgueil ridicule, par sa démarche guindée, par son (( habitude de citer à tout propos ses aïeux avec em- « phase. Heureusement, il était chauve dans la même c( région de la tête où j'avais remarqué la proémi- (( nence dans celle du mendiant, et je pus m'assurer « qu'il avait la même conformation. Ces faits suffirent « pour me faire naître l'idée que l'orgueil doit être « considéré aussi comme une qualité fondamen- « taie , fondée sur un organe particulier du cer- (i veau (2). )>

Puisque ces faits suffirent à Gall pour la création d'un organe aussi important que celui de l'orgueil, je ne veux pas, pour le moment, me montrer plus

(i) Sur les fonctions du cerveau, t. IV, p. 2^9. (ï) lbid„ t. IV, p. 250.

DE LA PHRENOLOGIE. 1 l l

exigeant que lui. Je passe donc à d'autres histoires, de plus en plus intéressantes, et dont la première est relative à l'organe des localités ou des voyages.

« Une demoiselle avait eu de tout temps une ({ grande envie de voyager. Elle se laissa enlever de « la maison paternelle par un officier. Le chagrin et « les remords la firent tomber malade. Je lui donnai « des soins ; elle me fit remarquer deux grandes « proéminences, que les peines qu'elle souffrait lui « avaient , disait-elle , fait pousser au front. Ces <( excroissances lui paraissaient un effet de la colère « céleste; mais, dans le fait, c'était l'organe des lo- « calités, auquel elle n'avait auparavant jamais fait « attention 'I . »

Voilà, il faut en convenir, une demoiselle parfaitement justifiée. Il est probable néanmoins que, si Gall en avait eu l'idée, il n'eût pas manqué de lui trouver, à la partie postérieure de la tête, dans dçs régions que je n'ai pas besoin d'indiquer à ses disciples, quelques autres proéminences, qui, mieux que celle de l'organe des localités, l'eussent mis à même d'expliquer l'enlèvement de son héroïne, et, s'il y avait quelque vérité dans cette histoire, d'empêcher la pauvre fille de prendre la saillie du sinus frontal pour l'effet de la colère du ciel. Voici maintenant une observation qui se rapporte

(1) Sur les fonctions du cerveau, t. IV, p. 457.

1 1 2 FAUSSETE

au sens des couleurs, et j'engage le lecteur k la lire avec quelque attention.

« Nous fûmes frappés surtout d'un libraire « d'Augsbourg, aveugle de naissance, qui soutenait « que ce n'est pas l'œil, mais l'intellect, qui recon- « naît, qui juge, et qui crée la proportion des cou- (( leurs. Cet homme assure même qu'au moyen d'un « sens interne, il a des notions précises des couleurs, « et il est de fait qu'il en détermine l'harmonie avec (( exactitude. Il a un assez grand nombre de perles « de verre de couleur ; il en forme différentes figures, « et l'ordonnance des couleurs est toujours harmo- (( nique. Il nous dit, entre autres, que toutes les fois « qu'il met beaucoup d'application à ordonner, à {( arranger les couleurs d"un tapis, il sent une douce leur immédiatement au-dessus des yeux, surtout <( au-dessus de l'œil droit. La région que je viens « d'indiquer ci-dessus est avantageusement dévête loppée chez cet homme (i). »

Les histoires qui précèdent sont toutes très-intelligibles ; mais en voici une que je ne comprends pas aussi bien, et c'est pour cela que j'ai voulu la soumettre à la perspicacité du lecteur. Accordons à GalU'existence de son organe du coloris, qui perçoit et juge les couleurs, et dont la trop grande activité peut occasionner une douleur sus-orbitaire. Accordons-lui que l'action spontanée de cet organe puisse,

(1) Sur les fonctions du cerveau, t. V, ;>. f 5

même chez un aveugle de naissance, donner lieu à quelque vague notion des couleurs. Une telle notion, dans tous les cas, ne pourrait être rapportée à l'action des corps extérieurs et acquérir ainsi une détermination véritable, qu'au moyen du sens de la vue. Mais un aveugle-né ne voit pas, et n'a jamais vu. Si donc celui dont parle Gall pouvait avec ses mains arranger des perles, des laines de couleurs variées, c'est que le toucher lui faisait apprécier dans ces objets les diverses qualités tactiles qu'y déterminent des couleurs également diverses ; mais l'organe du coloris, à en admettre l'existence, n'eût été pour rien dans la distinction de ces qualités. L'habileté de l'aveugle-né n'était donc ici qu'une affaire de tact, et M. Fossati, cet intime élève de Gall, l'eût trèscertainement rapportée au nouveau sens qu'il a découvert, celui de la tactilité.

J'ai cité ce conte pour faire connaître dans certains cas le genre de logique de Gall, ou, si l'on veut, sa disposition malheureuse à rattacher à la détermination d'un organe des faits qui n'y ont aucun rapport. En voici un dernier que j'abrège, qui donnera une idée de la sûreté de son savoir, ou de celui des aides qu'il était forcé d'employer.

(( Les mathématiques eurent toujours un attrait « particulier pour Pascal... A peine avait-il dix-neuf « ans qu'il inventa la roulette, machine singulière « avec laquelle on fait toutes sortes de supputations

1 1 4 FAISSETE

« sans plume et sans jetons, et même sans savoir « l'arithmétique (l). »

Le problème mathématique de la roulette ou cycloïde, dont Pascal s'occupa à l'âge de trente-cinq ans, confondu avec sa machine arithmétique, instrument tout mécanique qu'il inventa, non point avant dix-neuf ans, mais à vingt et un ans ! Ceci est plus fort que le Pirée pris pour un homme, et l'on serait presque tenté de donner raison à Gall, lorsqu'il parle de lui, quelque part, comme d'un homme de peu d'instruction (ii).

Le lecteur aurait tort de croire que les histoires que je viens de transcrire sont les seules de cette espèce contenues dans le livre de Gall. Il en renferme, au contraire, un grand nombre, et je veux au moins en indiquer quelques autres, qui sont aussi fort édifiantes. C'est d'abord celle de ce jeune mulâtre de trois ans, qui se comportait avec les dames comme s'il en avait eu vingt-cinq, et qui, en conséquence de ce jeu piquant pour elles, mourut de consomption avant la fin de sa quatrième année (3). C'est celle du prélat de Vienne, homme superlativement circonspect, qui, dans ses tergiversations insupportables, ne se livrait jamais à la marche de ses idées, revenait cent fois sur ce qu'il avait dit, et poussa ainsi mille fois à

(1) Sur /es fonctions du cerveau, t. IV, p. 144.

(2) Ibid , t. V, p. 52:5.

(3) l/ji(l.,t- III, p. 26'.

DE LA PHRENOLOGIE. ] ! 5

bout lu patience du père delà cranioscopie (1). C'est celle du conseille^' de régence, Cacadubio, homme non moins irrésolu que le prélat, et qui, dans les examens /niblics,se trouvait, ainsi que lui, justement placé audevant du siège occupé par Gall , ce qui donna à ce dernier l'occasion d'examiner à loisir leurs tètes, et de ^'assurer qu elles trahissaient, à un haut degré, l'existence de l'organe de la circonspection (2). C'est celle du médecin qui volait jusqu'à ses malades, et qui poussa ses escroquei'ies et ses fourberies, au point que le gouvernement (Gall ne dit pas quel gouvernement) avertit le public, par la voie des jowmaux, de se tenir en garde contre lui (3). C'est celle enfii>de l'ecclésiastique chez lequel Gall découvrit d'un seul coup trois organes et qui, dans les transports de sa joie, faillit étouffer, en l'embrassant, l'auteur de la découverte (4).

Indépendamment de ces histoires particulières, Gall en compose de générales, qui ne sont pas moins authentiques et offrent le même cachet de vérité.

Veut-il prouver que chez les femmes une proportion insuffisante de l'organe de l'amour des enfants peut, dans le cas de part illicite, conduire à des extrémités coupables? Il vous dit, en trois ou quatre

(1) Sur les fonctions du cerveau, t. IV, p. ;il6.

(2) Ihid., t. IV, p. 317.

(3 Ihid., t. IV, p. 186.

{k\ Ihid., f. V, p. 115.

\ 1 6 FAUSSETE

lignes, qne. sur vingt-neuf femmes infanticides qu'il a eu occasion d'examiner, vingt-cinq avaient l'organe (le V amour de la progéniture très- faiblement développé (1).

Est-il question de l'organe du calcul? Il vous apprend tout aussi brièvement qu'il a parcouru les familles et les écoles, et qu'il a trouvé une forte saillie de cet organe chez tous les enfants qui se distinguaient de leurs condisciples par leur talent à calculer (2).

S'agit-il de l'organe qui fait les bons mimes, celui de l'imitation? Il vous dit que, dans leurs voyages, Spurzheim et lui l'ont constamment vu proéminent chez tous les ^ands comédiens qu'ils ont eu l'occasion d'examiner, et Talraa termine une longue liste qui s'étend de Berlin à Paris (3).

Quand vient le tour de l'organe de la ruse, Gall vous affirme l'avoir toujours rencontré à un grand état de développement ; dans les prisons, chez les voleurs qui avaient mis dans l'exercice de leur industrie une habileté consommée; dans les hospices, chez les aliénés remarquables par leurs tours de filouterie {A).

Incertain, dit-il, s'il trouverait dans la langue des expressions pour désigner toutes les qualités, celle, par exemple, qui, dans sa simplicité native, se lie à quel-

(1) Sur les: fonctions du cerveau, t. 111, p. 447.

(2) /6îc?.,t. V, p. 133.

(A lh)fl.,\. IV, p. 193, 194. I

DE LA PHRENOLOGIE. 117

que hardiesse du poing, il va chercher, dans les plus basses classes du peuple, un certain nombre d'enfants de la nature, cochei's de fiacre , commissionnaires, etc., les rassemble par l'appât du gain, les fait boire et les fait parler. Il ne tarde pas à reconnaître parmi eux les poltrons et les braves, et à trouver, chez ces derniers, au niveau de l'oreille et derrière elle, ce qu'il y cherchait, l'organe du courage (1).

Enchanté du résultat de son expérience, et voulant en tenter une nouvelle, il fait venir de nouveau chez lui les mêmes enfants de la nature , les commissionnaires et antres garçons du peuple , et, probablement après les mômes préliminaires, il les sépare encore en deux classes, les chippeurs et les honnêtes gens. Les premiers lui offrent tous, bien entendu, une proéminence allongée depuis l'organe de la ruse jusqu'au bord externe de l'arcade supérieure de l'orbite. C'était encore ce qu'il cherchait, l'organe du penchant au vol (2).

Lorsque, avec les faits pris de la mimique, de la peinture et de la statuaire, on aura ainsi éliminé toutes ces histoires, soit générales, soit particulières, si manifestement et souvent si burlesquement apocryphes, il ne restera plus guère de preuves à l'appui de l'organologie. On serait donc, ou peu s'en faut, en droit de combattre ces preuves restantes

(1) Sur les fonctions du cerieau, t. IV, p. 3.

(2) Ibid., t. IV, p. 2n?.

118 DES ORGAiVES

uniquement par leur petit nombre, sans autrement les discuter. MaisGall ayant pris soin de dire qu'en fait d'observations contrôlables il avait dû beaucoup se restreindre, et meltre seulement les naturalistes en état de se livrer à des observations ultérieures, il vaut mieux que j'aille tout de suite au fond des choses, et que je montre que les faits quelque peu valables, allégués par lui avec tant de parcimonie, sont faux, ou sont annihilés par un nombre beaucoup plus considérable de faits d'un caractère opposé. Pour cela, il me faudra au moins parcourir toute la série des organes, dans l'ordre où Gall les a établis. Mais, que le lecteur se rassure, je puis me dispenser d'être long; et il ne. dépendra pas de moi qu'il ne mette sur le compte du sujet la meilleure part de l'ennui qu'il éprouvera de cette revue.

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