CHAPITRE II
CAUSES DEBILITANTES.
§ 1. — Insuffisance d'air atmosphérique, Absence d'insolation. Alimentation insuffisante
C'est là, en effet, une des causes les plus puissantes du développement de la tuberculisation. C'est elle qui explique pourquoi la phtisie est si commune dans les grands centres de population, et relativement si rare dans les campagnes. Sans doute d'autres causes délibitantes, la misère, les excès de toutes sorte, viennent souvent ajouter leur influence funeste à l'insuffisance de l'air, mais il n'en est pas moins certain que, toutes choses égales d'ailleurs, la phtisie frappe surtout l'ouvrier des villes, condamné par sa profession à la vie sédentaire dans les chambres étroites, où l'air ne se renouvelle qu'incomplètement, où la lumière solaire ne pénètre jamais.
U alimentation insuffisante ou de mauvaise qualité est, comme la privation d'air, cet autre pabulum vitse, une cause fréquente de la tuberculose, d'autant plus puissante qu'elle vient frapper l'ouvrier soumis à de rudes labeurs dans lesquels il y a dépense exagérée des forces et réparation incomplète du corps. Ce triste résultat de l'alimentation insuffisante s'observe souvent chez des individus tombés brusquement à l'âge moyen de la vie dans des revers de fortune et contraints à des privations de toute sorte qui, en affaiblissant la force plastique, favorisent surtout à cet âge les aberrations de la nutrition et le développeme-nt des produits morbides.
Parmi les autres causes débilitantes, citons encore Yexercice insuffisant, qui s'oppose à l'activité des combustions organiques, les excès de toute sorte, excès de travail, excès vénériens, onanisme, etc., l'ordre si étendu des causes morales déprimantes. Laënnec en particulier attribuait une influence considérable, peut-être exagérée, à l'action de ces dernières. « Parmi les causes de la phtisie pulmonaire, dit-il, je n'en connais pas de plus certaines que les passions tristes, surtout quand elles sont profondes et de longue durée. » C'est problablement pour ce motif que la phtisie est si fréquente chez les aliénés et principalement chez les lypémaniaques.
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C'est surtout quand plusieurs des causes précédentes se trouvent réunies que l'on observe le développement de la phtisie. Or, il faut bien le reconnaître, telle est la triste condition, dans les centres industriels et manufacturiers, d'un grand nombre d'ouvriers qu'épuisent avant l'âge la misère, les excès de toute sorte, la mauvaise alimentation, l'insalubrité du logement, les fatigues et souvent les dangers de la profession. C'est là l'explication de la fréquence exceptionnelle de la maladie dans nos hôpitaux; non pas que les classes aisées soient à l'abri de la tuberculisation. Si les causes débilitantes ne sont plus tout à fait les mêmes, il en est quelques-unes telles que veilles prolongées, peines morales, excès vénériens, etc., qui chez les gens riches aboutissent à un résultat identique, et cela d'autant plus sûrement qu'elles rencontrent un organisme héréditairement prédisposé à la phtisie.
On sait que le professeur Bouchardat a englobé sous l'heureuse dénomination de misère physiologique toulesles conditions défavorables dont nous venons de parler.
§ 2. — Refroidissement.
Les faits qui prouvent l'influence du refroidissement sont d'une telle évidence, que l'on a peine à comprendre qu'ils aient pu être contestés. Sur cent phtisiques, nous trouvons le refroidissement signalé quarante-cinq fois. Sans doute, dans toutes nos observations, la cause n'a pas une netteté et une intensité égales ; dans quelquesunes, d'ailleurs, d'autres influences ont pu agir "simultanément; mais néanmoins il en est un assez grand nombre dans lesquelles le refroidissement, survenu brusquement au milieu d'une santé jusque-là parfaite, a été suivi si immédiatement de la toux et des autres symptômes de la phtisie, qu'il est impossible de nier le rapport qui existe entre ces deux phénomènes. Les faits suivants nous paraissent de nature à ne laisser aucun doute dans l'esprit.
Le nommé S... (Joseph), couché au n" 28 de la salle Saint-Landry (hôpital Lariboisière), né de parents bien portants, lui-même d'une très bonne santé habituelle, ne toussant pas et n'étant pas sujet à s'enrhumer, traversait un matin le bois de Boulogne pour se rendre à Paris, où il venait chaque jour travailler de sa profession de serrurier. En route, cet homme est surpris par un violent orage et ne peut rentrer chez lui pour changer ses vêtements, qu'il conserve mouillés pendant toute la journée. Le soir même, il est pris d'enrouement et de toux. Depuis lors, la toux n'a jamais cessé ; elle a été, au bout de quelques mois, accompagnée de vomissements, d'amaigrissement, de
sueurs nocturnes. Ces symptômes ont été chaque jour en augmentant, et quand le malade est entré dans le service, le 4 décembre 1864, il présentait tous les signes physiques et rationnels de la phtisie. L'aphonie persista jusqu'à la mort, survenue le 3 mars 186.^. A l'autopsie, nous constatâmes les lésions ordinaires de la tuberculisation, granulations tuberculeuses et pneumonies catharrales, caséeuses. La corde vocale gauche était ulcérée.
Un autre malade, couché au n° 23 de la même salle, nous raconte qu'un jour d'été de 1863, au milieu d'une parfaite santé, il descend è, la cave, le corps étant tout en sueur. Il se sent à l'instant saisi par le froid, éprouve des frissons et commence à tousser. Depuis ce moment, la toux ne le quitte plus, et, quatre mois après le refroidissement, il entre dans notre service et y succombe aux progrès d'une phtisie pulmonaire vérifiée à l'autopsie.- Un troisième malade est devenu phtisique dans les circonstances suivantes: c'est un ancien soldat qui, pendant les premières années du service, se portait parfaitement bien. Un jour, dans une promenade militaire, il reçut la pluie et se sentit très refroidi. Par surcroît de malheur, la nuit qui suivit ce refroidissement, il dormit la fenêtre ouverte. C'était en hiver. Il se réveilla tout transi de froid. Le jour même, une bronchite se déclara, qui passa, sans transition marquée, à la tuberculose pulmonaire. Entré dans notre service le 30 novembre 1864, il succombait le 10 janvier 1865, présentant les lésions caractéristiques de la maladie (granulations et pneumonies caséeuses).
Nous croyons inutile de rapporter un plus grand nombre de faits : ils se ressemblent pour la plupart. Ils présentent d'ailleurs la plus grande analogie avec les observations publiées par beaucoup d'auteurs qui se sont occupés de l'étiologie de la phtisie. Ainsi Briquet assure que chez trente-cinq malades sur cent neuf, un refroidissement a été le point de départ de la maladie, et que dans ces cas, la toux s'est développée soit immédiatement, soit quelques jours seulement après l'action de la cause.
C'est à peu près la proportion indiquée par Scott Alison (1), qui a étudié la question sur un grand nombre de malades. 277 fois sur 603 phtisiques, le savant médecin de Brompton hospital a noté l'influence d'un refroidissement comme la cause occasionnelle de la tuberculisation. On sait que Beau (2) arrivait à des chiffres plus élevés encore. Dans une de ses leçons cliniques reproduite dans la Gazette des hôpitaux, il affirme que la succession des symptômes catarrhaux et tuberculeux se constate nette et positive environ sept fois sur dix
(1) Scott Alison, On pulmonary consomption {Med. Times and Gaz., 1860).
(2) Beau, Gaz. des hôp., 1865.
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phtisiques pris au hasard. Nous croyons cette proportion un peu trop forte, mais il n'en ressort pas moins de cet ensemble imposant de faits et de beaucoup d'autres analogues, que le froid joue un rôle considérable dans la production de la tuberculisation. Aussi nous avons peine à nous expliquer comment l'opinion contraire a pu prévaloir dans la science, ou plutôt nous nous en étonnons moins en réfléchissant qu'elle a été patronnée par Bayle, Laënnec, Louis, dont les travaux sur la tuberculisation jouissent d'une autorité si grande et si légitime. Ce n'est pas seulement dans la production de la maladie que le refroidissement joue un rôle considérable ; les rechutes si fréquentes et si redoutables ne reconnaissent souvent pas d'autre cause. Que de fois, après une amélioration quelquefois inespérée survenue pendant la belle saison, n'avons-nous pas vu reparaître des accidents graves k l'approche de l'hiver, sous l'influence des premiers froids ! C'est là une observation que tous les médecins ont été à même de faire, et qui prouve l'action puissante des congestions inflammatoires de la muqueuse respiratoire sur le développement et la marche de la tuberculose.
§ 3. — Climats.
Nous aurons plus tard l'occasion de nous occuper de la question des climats au point de vue thérapeutique ; nous nous bornerons ici à quelques notions à peu près établies et qui offrent un intérêt réel pour le médecin.
Un premier fait est absolument démontré, à savoir, que la phtisie est de tous les climats, qu'elle est plus fréquente et plus grave dans les pays chauds que dans les pays froids, et que dans ces régions comme dans les régions tempérées, elles croît en raison directe des agglomérations et en raison indirecte des altitudes.
Les saisons n'ont qu'une influence minime; la mortalité n'est pas sensiblement plus grande l'hiver que l'été ; elle est un peu plus forte au printemps. A' Paris, la moyenne est sensiblement dépassée en avril, mars et mai; elle n'est pas atteinte dans les mois de septembre, d'août et de juillet. Le refroidissement et peut-être aussi une activité plus grande du bacille tuberculeux rendraient compte, jusqu'à un certain point, de ces diff'érences. Il est bien évident, lorsqu'on analyse avec soin les résultats fournis par les difl^érentes statistiques, dont bon nombre d'ailleurs sont sujettes à caution, que le rôle du climat, de la température, de la saison, est subordonné à un élément étiologique plus puissant dont il active ou diminue l'évolution, favorisant ou enrayant par cette voie détournée l'éclosion et la marche de la maladie. Nous avons vu que ce qu'on sait du bacille tuberculux permet de lui conférer cette prééminence.
Déjà Villemin (1) trouvait dans la distribution géographique de la phtisie des preuves en faveur de sa doctrine : « La phtisie est répandue sur toute la surface du globe, et atteint toutes les races humaines. Elle est fréquente sous les tropiques, et semble diminuer plutôt vers les pôles que vers l'équateur. Elle est rare ou nulle sur les plateaux élevés. Elle croît avec l'agglomération et la concentration de la population. La tuberculose épargne des individus isolés, dispersés ou réunis au grand air ou à l'état nomade ; elle était inconnue chez certaines peuplades avant leur contact avec les Européens. »
§ 4. — Professions.
On sait, depuis les travaux importants des hygiénistes sur ce sujet, que les ouvriers qui travaillent dans des atmosphères chargées de poussières contractent de véritables pneumonies chroniques, désignées sous le nom de pneumoconioses. Ce qu'on admet généralement aussi, c'est que, de tous les ouvriers, ceux qui travaillent dans de telles atmosphères sont particulièrement frappés par la phtisie. Sans doute les chiffres sur lesquels s'appuie cette conclusion ne doivent être acceptés qu'avec réserve, car l'encombrement, la mauvaise alimentation, la misère, ont bien leur part ici dans la production de la maladie. Mais ces conditions s'appliquent à tous les ouvriers, et s'il est démontré que ceux qui travaillent dans les poussières payent un plus large tribut, c'est là un argument dont on ne peut méconnaître la puissance. Déjà Lombard, de Genève (2), a établi les chiffres suivants :
Phtisiques.
Mouleurs 145 p. 1000
Ouvriers sédentaires dans une chambre trop étroite 140 —
— dans un air sec et chaud 128 —
— en plein air 80 —
Professions où l'on parle beaucoup 79 —
— qui s'exercent à l'air humide 39 —
On trouve dans l'ouvrage de Hirt (3) une statistique encore plus complète, s'il est possible, et plus convaincante.
(1) Yillemin, loc. cit.
(2) Lombard (de Genève) Influence des professions sur la phtisie pulm. {Arch. d'hyg., Paris, 1834).
(3) Hirl, Die Krank. des Arbeit. Breslau, 1867.
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