HISTOIRE DE LA PHTISIOTHÉRAPIE CHEZ LES ARABES
« Pendant que la vieille gloire médicale de la Grèce s'éteignait à son foyer même, et que, d’un autre côté, l'Occident, plus jaloux d'un héritage aussi précieux, travaillait de son mieux à le défendre contre toutés les causes de destruction, un autre foyer s’allumait dans l'antique Orient, soit par l'influence du christianisme ou des sectes hétérodoxes, soit par la propagation des doctrines de l’école d'Alexandrie : les écrits des Grecs sont lus, traduits, commentés par les Syriens ou les Juifs, et arrivent, sous cette nouvelle forme, entre les mains des Arabes, quidevaient plus tard, aidés par les Juifs, ramener le gros de la médecine grecque en Occident!. » Ainsi donc, nous allons retrouver la science des Hellènes, à peu près intacte, à peine modifiée par quelques apports à la matière médicale. Et pourtant, ce ne sera pas peine perdue que d'étudier la phtisie chez les Arabes, car s'ils n'ont pas eu le mérite de l'originalité, du moins ils ont eu celui d’avoir très bien analysé les ouvrages grecs, parfois ennuyeux
! Daremberg, Hisloire des sciences médicales, 2 vol., Paris,
= 94 à lire et difficiles à comprendre. Ils ont su en extraire les perles, mettre en relief les passages importants, laisser de côté le superflu. Lisez la phtsie dans Galien ; lisez-la ensuite dans Mésuë. Quelle différence ! C’est l'obscurité chez l’un, la clarté chez l’autre ; et cependant les matériaux sont les mêmes; il n’y a que la méthode d'exposition qui diffère et qu’on chercheraiten vain dans les écrits de (Galien, rédigés sans aucun ordre... D'ailleurs, pour fixer les idées, nous allons donner un aperçu rapide de la maladie pulmonaire, telle que la comprenaient les Arabes. Puis nous aborderons le traitement en suivant l’ordre chronologique.
Nous laissons de côté les causes de l’ulcère, qui sont toujours les mêmes : le flux de pituite, qui, tombant goutte à goutte sur le poumon, finit par le creuser, de même que la pierre est trouée lentement par la goutte d’eau qui tombe fréquemment sur elle, la péripneumonie, le crachement de sang : pos{sanguinis sputum, casus in saniet spulum, et post saniei spulum, Casus in phtisim.
La phtisie est rare chez les enfants et chez les vieillards ; elle attaque surtout les adultes, hommes et femmes, de dix-huit à trente ans, et au maximum pendant l’automne. Y sont prédisposés ceux qui ont le cerveau débile, la poitrine étroite, les omoplates en ailes...
Il est impossible de guérir la phtisie chronique, grave, qui amène une déchéance du corps rapide, et qui s'accompagne de diarrhée, dégoût des aliments, mauvaise haleine, ongles recourbés, chute des cheveux. Mais on peut remédier à une phtisie légère, n'amenant
pas l'état général précédemment décrit. Toutefois, on éprouve des difficultés qu'on ne rencontre pas dans les autres maladies, car, dans le traitement de l’affechion en cause, il faut considérer deux facteurs : la fiévre et l'ulcère, qui demandent pour leur guérison des médications tout à fait opposées : la fièvre a besoin de rafraîchissants, d'humidifiants; l’ulcère demande des rémèdes desséchants; t{{ud quod convenit ulceri est augens febrem.
D'autre part, même sans température, le. phtisique est difficile à guérir pour les raisons suivantes :
° Le pus provenant de l'uleère ne peut être évacué que par la toux ; celle-ci ébranle la poitrine péniblement, augmente la douleur et accroît la lésion ;
2° Le poumon est en mouvement continuel : le repos est nécessaire aux membres ulcérés ; 3° Le viscère est dans un état d'humidité constante : or, la cicatrisation de l'ulcère réclame des médicaments desséchants ; 4° Enfin, l’ulcère étant situé profondément, les remèdes perdent en route leur efficacité et arrivent au poumon dénués de toute vertu.
Aussi, voici les règles qu’il faudra observer, de façon à mener à bien la guérison du poitrinaire : ° Distinguer, au point de vue thérapeutique, la sine sans fièvre de la phtisie avec fièvre.
2° Envisager dans chaque cas :
a) Le traitement général « universalis », Etablir la thérapeutique causale de l’ulcère et fixer le genre de vie du malade.
b) Le traitement local « particularis ».
nf Traiter l’ulcère par les remèdes détersifs et cicatrisants.
3° Faire enfin le traitement symptomatique : fièvre, amaigrissement, toux, hémoptysie, diarrhée, constipation, anorexle.
Telles sont les grandes lignes qu'ont suivies les Arabes dans la cure de la phtisie. Nous allons maintenant passer en revue les médecins les plus renommés de cette nation, en suivant l'ordre chronologique.
En premier lieu vient Aaron ou Ahrun d'Alexandrie (622), auteur de Pandectes, dont quelques fragments nous ont été conservés par Rhazès!. Il faisait grand usage des fumigations à l'arsenic rouge, à l’arsenic jaune, au galbanum; il employait les antidotes desséchants « amorosia, metridatum, tyriaca » et donnait au malade, tous les matins, une cuillerée d”’ «alkitran ».
Hhonaïn ou Honeïn (809-873), cité également par Rhazès, « était très heureux dans la cure de la phtisie pulmonaire, et rétablit parfaitement un malade dont les poumons étaient déjà en pleine suppuration?. »
Son fils Izhak recommandait de soigner la phtisie à ses débuts, en traitant d'abord la fièvre per res miligalivas, et frigidas, et humectativas, puis l'ulcère per res dessicativas. Il prescrivait la saignée de la veine céphalique, des purgatifs faits de turbith blanc, aloës et réglisse, s’il n’y avait pas de température; sinon, ilordonnait la violette, les sebestes ou jujubes, la casse, la manne. Comme desséchants, il employait le bol
! Rhazès, Continentem rasis, 2 vol. in-f., Venetüs, 1542. ? Sprengel, Histoire de la médecine, trad. Jourdan, Paris, 1815-1832.
ms BE = d'Arménie, la plisane avec écrevisses, les emplâtres d'aloès et de myrrhe, d’acacia et de noix de cyprès, de feuilles de tamarin, de saule et de rose: les onctions à l'huile de myrte et de rose; comme expectorants, le miel et l’eau de soufre.
Sérapion le Vieux! (820) a surtout insisté sur les difficultés du traitement, dues principalement à la COEXIStence de la fièvre et de l’uleère. Les remèdes prescrits sont les mêmes que ceux d’'Izhak. Signalons, contre le crachement de sang, l'emploi de l’alun, du spodium, des roses rouges, de la laitue, du plantain ; le diacodion, contre la toux.
Quant à Rhazès? (929), il traitait le catarrhe par les fumigations desoufre, de myrrhe, par les jujubes ; dans l'hémoptysie, il conseillait la gomme arabique, le rob de citron, la pierre hématite. IL obtint des cures merveilleuses par le seul usage du lait de chèvre, pain et sucre :
Je connais, dit-il, un malade qui, pendant un an, se nourrit seulement de pain et de lait, prenant pour boisson du lait en guise de vin, et, par ce moyen, il guérit promptement de l’ulcère au poumon, dont il était affligé.
Nous arrivons maintenant au médecin arabe, qui, pour nous, ale mieux traité la phtisie, Mésuë le Jeune*, mort en 1015. Voici en résumé sa thérapeutique :
Le malade habitera les régions tempérées: il prendra
! Serapionis... Practica, Venetiis, 1550,
? Rhazès, ouvrage cité.
* Mesuë, Grabadix hoc est compendii seculorum medicamentorum libri duo, Venetns, 1623.
Fa os
une nourriture légère, facile à digérer, comme le foie de volaille, les testicules de coqs, qui n'ont pas sauté sur les poules, la viande de poulet, pigeon, perdrix.…. accommodée avec du miel, si son ulcère a besoin d’être détergé. Au contraire, s’il faut des cicatrisants, 1] mangera le museau de chevreau, de bélier châtré, le groin d'un Jeune porc. Il fera usage de pain bien cuit, aromatisé de résine de lentisque, de bouillies de froment, d'orge, de mullet, de lentille, de riz. Comme dessert, 1l se contentera de petits raisins séchés au soleil, de grenades douces, de coings. En fait de boissons, le malade boira du lait, du vin blanc doux, du vin blanc astringent, si toutefois 1l n’a pas de fièvre ; sinon 1l prendra de la ptisane, de la décoction d'écrevisse, de l’eau de pluie. Il importe que le phtisique fasse avant le repas une petite promenade, suivie de frictions légères, assouplissant le corps. Après le dîner il se reposera pendant deux heures, dans un endroit tranquille, parfumé de plantes odorantes et astringentes. Il fera attention à la constipation, à la diarrhée, et combattra ses insomnies par des médicaments à base d'opium.
Tout en suivant ce régime, il faudra traiter l’ulcère. On le détergera avec le miel, la ptisane d'orge, l’eau sucrée, la décoction de pois chiche, d’hysope, d'iris; avec le remède de Galien, comprenant : poumon de renard desséché, suc de réglisse, capillaire, semences de fenouil, anis, parties égales; on prescrira aussi la thériaque, le mithridate, l'arsenic, le soufre. — Pour le cicatriser, on aura recours au lait de femme, d'ânesse, additionné de sucre de roses, ou aux ingré:
2 Er dients suivants : sang-dragon, terre sigillaire, bol d'Arménie, olibanum, mastiche, fleurs de grenadier sauvage, rose, corail, cendres d'écrevisses, amidon, grainés de mauve, gomme arabique, plantain, fruits de myrle, coing...
Mais le vrai spécifique des ulcères, pour Mésuë,
sera le sucre de roses :
Parmi les remèdes d'un admirable secours pour la consolidafion et la guérison des ulcères du poumon, il faut citer le sucre rosat frais : en lui se trouvent réunies la vertu détersive du suc des roses et la vertu consolidante des parties solides de la rose,
ignalons enfin la préparation de testicules de renard, les trochisques de camphre, le diamargariton à base de perles perforées et non perforées, le diacameron à base d'argent, or,ivoire...,le diatragacanthum à base de gomme adragante, le diarrhodon à base de roses. Les bains d'eau tiède, suivis de frictions, d’aspersions à l'huile de rose, seront réservés au phtisique désespéré, fébricitant, dans un état d’affaiblissement considérable. La toux sera calmée par les sirops de pavot, de jujubes, de violettes ; la constipation sera vaincue par le lait, coupé d’eau et sucré avec un peu de polypodium.
À part de très légères modifications, la thérapeutique du Persan Avicenne (980-1037), le prince des médecins, est identique à celle de Mésuë. Mentionnons les fumigations faites avec : feuilles d’olivier, bouse de vache sèche, graisse de bouc, arsenic, excrément de lièvre,
! Avicenne, Avicennæ... ex Gerardi Cremonensis versione, Venetiis, 1608,
Né Le parties égales. Très employées aussi étaient les confections exsicativæ comme le diacyminum, à base de cumin el l’athanasia. Le lait était toujours ordonné, surtout celui de femme, suctum ex mamilla. Mais le remède favori était le sucre de roses :
Et sije ne craignais d’être appelé menteur, je raconterais à cette intention des faits surprenants : Je dirais la quantité (de sucre) qu’absorba une femme phtisique. Sa maladie durait depuis longtemps; elle était arrivée à l'approche de la mort, et déjà on avait appelé auprès d'elle ceux qui devaient préparer ses funérailles ; mais son frère, accouru à son chevet, la guérit par l'usage prolongé du sucre : elle revint à la santé et reprit son embonpoint. On ne saurait dire la quantité de sucre rosat qu’elle absorba.
Avicenne, partisan de la cure d'altitude, conseillait à ses phüsiques l’air montagneux et marin de la Crête.
Avenzoar!, de Séville (1123-1162) rapporte une cure remarquable de phtisie, opérée par son grand-père, à l’aide du sucre de roses, du pain bien fermenté et de l'huile d'olives :
Ayant à traiter un Espagnol qui était atteint de cette affection et était exténué, au point que toutes ses chairs étaient consumées, mon grand-père le guérit en le nourrissant de pain bien fermenté, d'huile d'olives et de sucre rosat; il se rétablit et récupéra son humidité; il ne lui survint, par la suite, aucune affection, et il vécut si longtemps que le médecin qui le traitait mourut avant lui.
Enfin Averrhoës?, de Cordoue (1126-1198)envoyait ses poilrinaires en Egypte, en Ethiopie, leur preserivait
{ Avenzoar Theizir, in Colliget Averrois, Venetis, 1549. ? Averrois, Colliget, lib. VIT, Venetus, 1574.
ER D loxizaccare, ou sirop composé de suc de grenades et de vinaigre. Lui aussi, imitant ses prédécesseurs, traita avec succès une femme de Kéravezmia d'une phüsie pulmonaire, dont elle était atteinte, en lui faisant prendre une énorme quantité de sucre rosat.
Averrhoës clôt la liste des médecins illustres. Après lui la science médicale déclina rapidement ; la période de célébrité avait été courte, et, avec Littré, on. peut dire des Arabes « qu'ils ne firent que toucher l'arbre de la science et bientôt en laissèrent tomber le fruit de leurs mains fatiguées ».