‹ La Phtisiothérapie dans l'Antiquité: Orientaux - Grecs - ArabesChapitre 15 sur 30 · A HR · texte numérisé non relu

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Étee incroyable des recettes les plus incroyables du monde, bizarres, absurdes, monstrueuses, dégoûtantes. Nous avons là, et certainement bien incomplet, un catalogue des tentatives qui furent faites en tous sens pour déterminer les propriétés des substances et les utilités à en retirer’. » Et voici la preuve de ces affirmations qu'au premier abord on pourrait trouver exagérées.

Commençons, toutefois, par les prescriptions les

plus sensées :

Le soleil :

Sol est remediorum maximum.

L'air des forêts :

Les forêts, composées uniquement d'arbres qu'on exploite pour la poix et la résine, sont très avantageuses pour les phtisiques.. ; cela est d'observation courante, et respirer cet air est, dans ce cas, plus utile que de se rendre par mer en Egypte, ou d'alleren été sur les montagnes, boire le lait imprégné du parfum des plantes?.

La mer :

On tire encore bien d’autres secours de la mer. Le principal est la navigation pour les phtisiques... ou pour les hémoptoïques, ce dont Annæus Gallion a tout récemment usé après son consulat. En effet on s’embarque en Egypte, non en raison du pays même, mais en raison de la longueur du voyage.

Voyons maintenant les remèdes bizarres :

Pour la phtisie, on a le foie de loup dans du vin, le

! Littré, Médecine et médecins, article Cecsr, Paris, 1875. ? Pline, Histoire naturelle, trad. Littré, 2 vol., Paris, 1850,

lard d’une truie maigre nourrie d'herbe, la chair d'âne avec le bouillon qui en provient ; c'est de cette façon qu'on guérit généralement dans l’Achaïe cette maladie. On dit que la fumée de bouse de vache sèche, quand l’animal est au vert, avalée à l’aide d’un roseau, est bonne pour les phtisiques. On donne en boisson la pointe de la corne de bœuf brûlée, avec du miel, à la dose de deux cuillerées. Le suif de chèvre dans un potage d'alica, ou frais, fondu avec du vin miellé à la dose d'une once par cyathe, et remué avec une branche de rue, est, au dire de bon nombre de personnes, un remède pour la phtisie et la toux. Un auteur, digne de foi, affirme qu’un phtisique désespéré fut rétabli par un cyathe de suif de bouquetin et pareille mesure de lait. Il en est qui ont écrit s'être bien trouvés de la cendre de fiente de porc dans du vin de raisin sec et du poumon de cerf, surtout de cerf daguet, séché à fumée et broyé dans du vin.

Pline fait également grand cas des écrevisses de rivière; du lait de vache, de truie; de la graisse de porc rancie, mélangée à du vin vieux ou du miel, prise à l’intérieur, ou appliquée sur les flancs, la poitrine et les épaules de ceux qui montrent les atteintes de la maladie. Il vante les effets de la poix liquide, du beurre associé à du miel ou à de la résine de mélèze ; la décoction de feuilles et de racines de consiligo; le soufre, la sandaraque à couleur d’or. Les mille-pieds pris en breuvage, le lézard vert cuit dans trois seliers de vin qu'on fait réduire à un cyathe et dont on prend une cuillerée par jour jusqu’à parfaite guérison, la cendre d’escargots, sont vivement recommandés.

Croyez-vous que Pline ignorait le transfert des maladies? Pas du tout :

Quand les viscères sont douloureux en quelque partie,

en mc un jeune chien qui tète, pressé sur la partie douloureuse, gagne, à ce qu'on prétend, le mal. C’est ce qu on reconnaît en éventrant le chien, et en arrosant ses entrailles avec du vin: on trouve alors gâté dans l'animal le viscère où l'homme sentait du mal.

Ou encore :

Prenez une petite grenouille qui monte sur les arbres, et qui, de là coasse; crachez-lui dans la bouche, làchez-là ensuite et votre toux sera guérie.

Très efficaces pour la toux étaient le fiel d'ours additionné de miel, la cendre de crottes de lièvre prise dans du vin, les fumigations de jusquiame, de tussilage.

Citons aussi, pour arrêter le crachement de sang : la présure de lièvre à la dose d’untiers de denier, la terre de Samos, le vin de myrte, le sang de bœuf pris en petite quantité avec du vinaigre, la colle de taureau à la dose de trois oboles, la chair d’escargots, la pierre hématite avec le suc de grenade ; le poumon de vautour, brûlé avec des sarments, mêlé avec moitié de fleurs de grenadier, ou bien uni à des portions égales de coing et de lis, et pris soir et matin dans du vin, etc.

Pour favoriser l’expectoration, Pline conseillait la famée de poils de lièvre, le pouliot, le scordotis mêlé à du cresson et avec de la résine, la grande centaurée, la bétoine, la rue, etc.

Mais arrètons-nous là. Nous n'en finirions pas, si nous voulions faire l'énumération complète des remèdes la plupart étranges et repoussants, recommandés par Pline dans le traitement de la phtisie, et répétons avec

mire Littré : « Ce semble le livret des recettes d’un vieux berger et parfois des formules de quelque sorciert. »

Un des médecins les plus en renom de l'antiquité et très estimé de ses contemporains fut Soranus (125 ap. J.-C), dont les œuvres furent traduites en latin par Cœælius Aurelianus {rr°-1v° siècle ap. J.-C.), l'historien du méthodisme. Comme le dit Guardia? : « c'est à Soranus qu'Aurelianus doit tout son savoir; c’est de Soranus qu'il relève uniquement ; c’est par lui qu'il voit, discerne et juge; il n’est rien, il ne peut rien sans cet auteur. » Etudier donc Aurelhianus, c'est étudier Soranus.

Il considérait la phtisie* comme une maladie très difficile à soigner, demandant un médecin fort habile. La cause de l'affection était toujours la même qu’au - temps d'Hippocrate, à savoir, l’ulcération du poumon, produite par un catarrhe léger, mais continuel, venant de la tête, par un crachement de sang, une simple toux... Il fallait s’opposer à l'extension de l'ulcère, et celui-ci une fois constitué, le déterger et le cicatriser.

Voyons d’abord le premier point : s'opposer à l’extension de l'ulcère aux tissus voisins : il faut mettre le malade dans une chambre chauffée, lui prescrire la diète pendañt un jour, lui faire des fomentations émollientes, des cataplasmes, des ventouses scarifiées, des fumigations de racine de menthe, des frictions sur

1 Littré, Hist. nal., préface.

? Guardia, Histoire de la Médecine d'Hippocrate à Broussaus, Paris, 1884. | :

5 Cœlius Aureliänus, De Morbis aculis et chronicis, lib. VIII, par Conradus Amman, cap. xIv, 1722.

Pr tout le corps, puis lui donner des aliments nourrissants, surtout du pain.

Deuxième point : comme médicaments détersifs, Soranus conseillait l'hydromel, le suc de fenugrec, le vin miellé additionné de farine de lin, l’orobe, liris d'Illyrie, le raifort, l’aristoloche, le suc de marrube, les cônes de pin, la réglisse, le vin de scille, la décoction de mélilot, le beurre. — Tout en suivant le traitement précédent, le malade restera au repos, étendu sur un lit suspendu, une chaise longue. Il se fera faire des frictions, assis et debout, se baignera. Il prendra une nourriture desséchante, comme les dattes de Thèbes, le miel additionné d’amidon, les bouillies, les poissons comme le thon. |

Troisième point : quand l'ulcère sera bien nettoyé, le malade s’adressera aux remédes cicatrisants : la thériaque d’Andromaque, l’antidote de Mithridate, le mélinon d’Aétius ou emplâtre au coing... Pendant toute la maladie, 1l usera de la navigation, dela lecture, de la déclamation et de tout ce qui peut donner de la vigueur au COrps.

Avant d'en arriver à Arétée de Cappadoce {138 ap. J.-C.), signalons deux auteurs dont les œuvres ne nous sont pas parvenues : Rufus d'Ephèse (100 ap. J.-C.), qui louait le lait dans les maladies chroniques de la poitrine, et Archigène d'Apamée (117 ap. J.-C.), qui, autre Euryphon, faisait grand usage des cautères dans l'affection que nous étudions.

Bien que la description qu'Arétéet a faite de la

1 ; DE ses Medicorum græcorum opera quæ exstant, Kubn, Lipsiæ, 1828,

bg phtisie soit à peu près connue de tout le monde, nous ne saurions la passer sous silence. Quel portrait plus frappant pourrions-nous avoir du phtsique ! On croit avoir le malade devant les yeux.

La phtisie, dit-il, a pour cause l'ulcération du poumon, succédant à une toux prolongée ou à l'hémoptysie ; elle est accompagnée d'une fièvre continue qui, plus marquée en général pendant la nuit, peut être comme masquée, se concentrer pendant le jour et paraître intermittente ; cependant elle se révèle par le malaise, la faiblesse et l’engourdissement. Le pouls est petit, dépressible : le sommeil est troublé; la peau se décolore. L'aspect des crachats est infiniment variable ; ils peuvent être livides, noirâtres, blancs, jaunes, verdâtres, jaspés de blanc et de vert, arrondis, consistants, glutineux ou diffluents, fétides ou inodores... Aux symptômes précédents s'ajoutent l'oppression, la faiblesse des poumons, l'anxiété, l'impatience, l'inappétence ; les pieds sont froids le soir et brülants le matin ; surviennent alors des sueurs plus pénibles que la chaleur et qui s'étendent à la poitrine. La voix devient rauque ; le cou s’incurve, il est grêle, peu mobile, comme rigide ; les doigts sont amaigris, renflés au niveau des articulations, montrant la forme des os ; la pulpe de leurs extrémités est élargie, les ongles sont recourbés ; le nez est aminci, pointu, les pommettes saillantes et empourprées, les yeux caves, transparents, brillants, la face pâle, décharnée, quelquefois comme bouffie et livide.

Les lèvres sont tendues sur les dents comme dans le rire. L'aspect de ces malades rappelle en tous points celui des cadavres. Les autres parties du corps ont subi la même altération; les chairs ont disparu ; on ne voit plus les muscles des bras ; les mamelles, atrophiées, ne sont plus représentées que par le mamelon; on peut compter les côtes, voir le lieu où elles finissent, leurs articulations avec les vertèbres et le sternum : les espaces intercostaux dépri-

M ae

més forment des excavations rhomboïdales qui font saillir le contour des os; l’épine vertébrale, au lieu de présenter une gouttière, fait relief en arrière, par l'atrophie des muscles situés de chaque côté ; les omoplates soulèvent la peau et ressemblent aux ailes d'oiseaux. Si le ventre se dérange, il n’y a plus d'espoir.

Ne s’imaginerait-on pas entendre la parole d'un des grands maîtres de notre époque? Mais non, c'est un ancien, un Grec, il est vrai, qui parle. | . Les prescriptions d’Arétée, au point de vue traitement, visent surtout le régime, l'hygiène du malade. Il conseille les promenades en mer : l’eau salée dessèche les ulcères ; les promenades en litière, suivies de repos et de frictions à l’huile. Il recommande de boire de l'huile, mélangée d’un peu de vinaigre, pour faciliter sans doute la digestion. Mais l'aliment par excellence du phüisique, c’est le lait, doux aux ulcères, et les mets dans la préparation desquels il entre : les purées, les bouillies de blé, la ptisane, faciles à digérer, dont l’ingestion peut être rendue agréable par l’adjonction de condiments, tels que tête de livêche, pouliot, menthe, sel, vinaigre, miel... S1 l'estomac est lent à digérer, le malade choisira la bouillie de blé. Les fèves, les pois sont très vantés. Par contre, très peu dé médicaments : quelques vomitifs et la saignée à la veine du coude en cas de crachement de sang. En cela, Arétée diffère notablement du grand homme qui va maintenant nous occuper, de celui qui « pèsera sur la médecine, et presque exclusivement, pendant plus de

! N. Guéneau de Mussy, Cliniques, 4 vol., Paris, 1874.

quatorze siècles ; l'écho de toute la médecine grecque! », Galien, de Pergame en Asie Mineure (131- 201 ap. J.-C.).

C'est la plus haute personnalité de l'antiquité. Comparable à Pline l'Ancien, quant à la puissance de traval, 1l ne négligea aucun moyen pour arriver à posséder la vérité : voyageant sans cesse pour augmenter ses connaissances; visitant la Palestine, Chypre, Lemnos ; côtoyant les bords de la Lycie sur une misérable nacelle pour aller à la recherche de plantes médicinales rares. Son œuvre est une véritable encyclopédie où se trouvent résumées, sans ordre, les notions médicales de ses prédécesseurs. D'où la difficulté qu'on éprouve à le lire, à faire l'étude d’une maladie et, au cas présent, de la phtisie.

Voici la définition qu'il donne du mal :

Phthisis est ulceratio pulmonis, vel (horacis, vel faucium, ut et tussiculæ et debiles comitentur febres, et corpus contabescat”?.

Sa description manque beaucoup de clarté et, réellement, 1l faut de la bonne volonté pour reconnaître l'affection qu'il décrit. Nous allons citer üun passage qui se rapporte soit à la phtisie, soit à la bronchorrée * :

.… Un individu commença tout à coup à cracher en toussant une humeur. très semblable à de la bile liquide,

1 Laboulbène, Galien et son œuvre [Rev. Sc., 18 nov., 1882).

? Medicorum græcorum..., 20 vol., Kuhn, Lipsiæ, 1833.

3 Daremberg, Œuvres anatomiques, physiologiques, médicales de Galien, 5 vol., Paris, 1854 (Des lieux affectés, IV, XI, p. 622.)

exempte de toute âcreté, dont la couleur tenait du jaune et du pâle. À partir de ce moment, il en cracha davantage chaque jour. Plus tard, une petite fièvre survint, 1l dépérissait, crachant du pus en toussant (et cela jusqu à la mort). Après cet individu, j'en vis un autre qui fut malade six mois de la même façon, puis un autre qui le fut plus longtemps... Tous crachaient des parties viciées du poumon et, par là, je constatai clairement qu'ils avaient une affection semblable à celle qu’on voit sur les parties externes, rongées par une humeur qui les corrompt. Mais, pour ces parties, 1l est possible de les retrancher et même de les brüler; rien de ceci n'est praticable dans le poumon ; aussi tous les malades meurent-ils. En soignant le dernier que je vis, je m'appliquai à dessécher fortement le viscère avec des parfums et des boissons appropriés à ce but. Je lui enjoignis de respirer tout le jour et de porter constamment à son nez le médicament appelé hédychroon (#dXypow, de bonne couleur), et quand il se disposait à dormir, de se munir d’une de ces huiles précieuses (up, parfums. à la graisse), et qu’on appelle foliatés et spicatés (gouliaré te xo1 smixdra), et de s’en frotter les conduits du nez. Je lui donnai aussi des boissons médicamenteuses, l’antidote dit mithridate, l’ambroisie, l’athanasie et la thériaque... Mais après avoir bu pendant toute une année toutes ces drogues, il finit par mourir comme les phtisiques, ayant peut-être prolongé sa vie par le susdit régime.

Si nous nous en tenions à ce passage, nous aurions une bien fausse idée de la thérapeutique de Galien, ici, toute de médicaments et dépourvue des prescriptions hygiéniques, dont il faisait grand cas. Il envoyait ses poitrinaires en Egypte, en Lybie!, ou encore il leur conseillait d'aller respirer l'air de Tabie?, aujourd’hui

! Cralen, t. XIV, c. xu, éabes : definitio, cura. ? Galen, Meth. med., lib. V, cap. x.

APE Castellamare, renommé pour sa pureté et sa richesse en vapeurs de soufre. Il isolait ses phtisiques, car lui aussi, à l'instar d’Isocrate, d’Aristote, avait reconnu la contagion de la terrible maladie :

Periculosum praeterea est, consuescere cum his qui tabe tenentur atque in fotum cum omnibus qui putridum adeo exspirant, ut domicilia in quibus decumbunt, graviter oleant !.

Le régime était exactement celui d'Hippocrate : le lait de femme ou d’ânesse, la ptisane, la polenta, etc... Mais alors que le génie de Cos plaçait la diététique au premier rang, dédaignant la pharmacie, Galien les faisait marcher de pair. « Il usa, dit Laboulbène, et abusa de la polypharmacie avec des mélanges raffinés, » se conformant à cet égard aux mœurs de son époque, qui appréciait la valeur du médecin d’après la quantité de drogues qu'il ordonnait au malade. Le phtisique avait à sa disposition des préparations de toute sorte : les pastilles au « succin » ou ambre jaune; les pastilles au corail de Niceratus, le « mysterium » calmant à base d’opium, jusquiame, castoreum, etc. Le poumon de cerf séché et broyé, pris à la dose de trois cuillerées dans trois cyathes de miel, la cendre de poissons, absorbée avec du vin miellé et un morceau de pain, le vinaigre de scile, le sucre de rose, le soufre, l’arsenic étaient des adversaires sérieux de la

! Galen, De differentiis febrium, L. I : « Il est dangereux d'habiter avec les phtisiques et, en général, avec ceux qui ont une exhalaison putride, à tel point que les maisons, dans lesquelles ils tombent malades, sentent extrêmement mauvais. »

AT phtisie. Citons enfin, parmi les antidotes innombrables qu'il prescrivait, la thériaque, le mithridate, excellents pour cicatriser les ulcères.

En outre, Galien recommandait aux malades fébricitants ‘ d’habiter une chambre souterraine, bien aérée, à température fraîche, au plancher jonché de roses, de tendrons de vigne, de branches de ronce, de rameaux de lentisque. Il avait bien soin d'interdire l'accès de la chambre aux parents et amis du phtisique, dont la présence aurait contribué à réchauffer l'air de la pièce. IL leur prescrivait aussi les bains d’eau tiède, sauf à ceux qui étaient devenus phtisiques à la suite d’un crachement de sang, car, selon lui, ie bain « ouvrait » les vaisseaux et favorisait l'hémoptysie.

A la vérité, Galien considérait la phtisie comme une maladie incurable, et il nous en donne les raisons dans un élégant discours (lib. V, Meth medendi, cap. vin 0e 1

Toute solution de continuité, toute partie ulcérée, dit-il, demande à être laissée au repos, pour se cicatriser. Or le poumon est toujours en mouvement. — L'ulcère, pour se guérir, doit être débarrassé de la sanie qui l’encombre : seule la toux peut arriver à ce résultat, mais elle a l'inconvénient d'agrandir la lésion. — La phüsie, de par les symptômes qu’elle présente, demande des médications contraires : à l’ulcère il faut des desséchants, à la fièvre des humidifiants. — Enfin les médicaments antiphtisiques perdent leur vertu par suite du long trajet qu'ils ont à pärcourir : ils doi-

‘ Galen, Meth, medendi, lib, X, cap. vin.

pores vent traverser successivement la bouche, le pharynx, l'œsophage, l'estomac, l'intestin grêle; passer de là dans les veines mésaraïques ; arriver au foie ; franchir la veine cave et être rejetés dans le cœur et de là au poumon.

Tels sont les écueils, auxquels on se heurte dans le traitement de la maladie, et qui feront dire à Galien : « Difficilis ejus salus est aut nulla. »

La phtisie n'aura de chance d’être guérie que prise à ses débuts : 1l faudra alors évacuer l'humeur en trop grande quantité, en pratiquant la saignée, en prescrivant des purgatifs à base d’aloès, scammonée, colocynthe, agaric: en appliquant sur la tête des cataplasmes de férule et de fiente de pigeon, qui tariront la source de la pituite….

Avec Galien, la médecine à Rome avait atteint son apogée. Après lui, plus de progrès. Quelques noms sans importance : Quintus Serenus Sammonicus (222), qui s’amusa à versifier la médecine, témoin cette prescription relative à la phtüsie :

Si vero phthisis annoso sedet improba malo, Intrilas vino cochleas hausisse juvabit.

Proderit atque adipis veteris pila sumpta suilli Carne asinæ sevoque capræ medicina salubris.

(Si l'on veut remédier à une phtisie invétérée, on fera bien de boire du vin où l’on aura broyé des limaçons, ou d’avaler une boule de vieille graisse de porc. La chair d’ânesse et la graisse des chèvres sont aussi très efficaces!.)

1 Q. Serenus Sammonicus, Préceptes médicaux, trad. L. Baudet, Paris, 1845 (2° série de la Bibliothèque latine française, publiée par Panckouke).

Este

Antyllus (330), plus célèbre, connu par Oribase, Paul d'Egine, a surtout insisté sur la diététique : la cure d'altitude, les promenades en litière, en bateau, les exercices modérés. Il est un des premiers à avoir prescrit l'exposition au soleil, contre-indiquée lorsque le malade est dyspnéique. Comme médicaments, il employait les sudorifiques, les frictions à l'huile de camomulle, préconisait le malagme astringent fait d'alun, d'œnanthe, de saule et de bitume. Il parle encoredes eaux minérales, mais ne nous dit pas si elles étaient ordonnées au phtisique. Il conseillait les eaux nitreuses et salées contre les fluxions du thorax et de la tête, les eaux alumineuses contre le crachement de sang.

$S 4. La phtisie pulmonaire à Byzance.

À parlr du vi° siècle, Rome commença à décliner et lorsque i’empire romain fut partagé en empire d'Occident et en empire d'Orient, la plupart des savants se réfugièrent à Byzance ; de ce nombre furent les médecins, qui brillèrent d’ailleurs d’un triste éclat. Ce furent de petits auteurs ou des compilateurs plus ou moins intelligents. Ils traduisirent Galien, sans rien y ajouter de nouveau, en le rendant toutefois plus clair, plus didactique. Cette période n’offrant aucun intérêt, puisqu'elle est l'écho de celle qui nous a occupé Jusqu'ici, nous la résumerons rapidement.

Commençons par Oribase! (326-403), de Pergame,

! Oribase, (Œuvres, trad. Bussemaker et Daremberg, Paris, 1851-1876.

médecin de l’empereur Julien, qui le chargea de recueillir tout ce que les ouvrages de médecine contenaient de remarquable. A la vérité, il s'OCCupa surtout de Galien, qu'il considérait comme le médecin le plus illustre de l’antiquité, ce qui lura valu le surnom peu mérité de « singe de Galien ».

Son traitement de la phtisie est naturellement tiré du « grand homme ». Des drogues, peu de régime. Il faut donner des médicaments qui facilitent le rejet des crachats à l'extérieur et empêchent la formation de nouvelles collections de pus.

Ainsi agissent les oignons de poireau qu'on laisse désagréger dans de la ptisane, les cataplasmes de graines de lin et de farine de froment, qu'on prépare avec une décoction de fenugrec ou de mauve, de l’huile et du miel. À une époque plus avancée, on passe aux cérats préparés avec du beurre, de l'huile aux baies de laurier, de l’huile à l’alcanna, ou de l'iris; après cela, on se sert. du malagme aux quatre ingrédients, composé de parties égales de cire, de résine du térébinthinier, d'iris et de suint de laine, et plus tard de l’emplâtre de Mnaseas; quand les parties affectées sont le siège d’une fluxion, on applique le médicament aux feuilles de saule. Le plus simple des médicaments qu'on puisse employer dans ce cas est l’eau miellée prise soit seule, soit avec de l’amidon, mais il est convenable aussi de prendre deux ou trois tubercules d’iris bouillis dans de l’eau miellée avec de la réglisse. Si une toux pénible oppresse la poitrine, on incorpore dans du miel cuit du thym ou de l’hysope triturés, et on en fait des morceaux gros comme de petites briques qu'on tient sous la langue. Il convient de prendre de temps en temps le médicament de Mithridate ou celui aux vipères. Il est très utile aussi dans la phtisie de prendre du lait comme

boisson.

=, (Re

Contre l’hémoptysie, Oribase propose le pourpier, les fleurs de grenadier sauvage, la ronce, la partie membraneuse que l’on trouve sous l'écorce du chêne et celle qui est placée sous la pelure du gland..., la terre étoilée de Samos et la terre sigillée de Lemnos.

Après lui, et avant d'arriver à Aétius, nous trouvons quelques médecins de peu de valeur : |

Vindicianus (364) de Bordeaux, vanté par saint Augustin, prescrivait contre la toux, au dire de Marcellus Empiricus, un mélange de soufre et d’axonge de porc.

Theodorus Priscianus! (359), son disciple, employait beaucoup le diaprassium ou confection à base de marrube blanc.

Marcellus?, surnommé l'Empiricus (380), maître des offices de Théodose If, écrivit un ouvrage sur les médicaments, où se rencontrent pêle-mêle des prescriplions sensées, absurdes, puériles : la centaurée broyée et infusée dans du vin doux; en éclegme, le poumon de cerf séché à la fumée et mangé avec du miel ; le vin où aura macéré un lézard vert... Plus loin, nous lisons : les phtisiques doivent fuir les bords de la mer, demeurer là où l’on fabrique la poix, se nourrir de la chair de limace cuite avec du vin, prendre de la poix rouge de Scythie, appelée pissasphalte, de l’eau de coing, des feuilles de bétoine et en dernier lieu de l'écume de cheval. Et que les malades n’oublient

! Priscianus, Rerum medicarum lib. quatuor Argentorati,

? Marcellus, De medicamentis empiricis physicis ac rationalubus, Paris, 1567.

— (ge pas de se tourner vers l'Orient pour absorber leur potion ! | |

Aétius! (543), d'Amide en Mésopotamie, n'est pas plus original qu'Oribase. Il copie le même auteur, Galien ; par conséquent, là encore, il faut nous attendre à un arsenal de drogues très riche; ‘et qui nous sont pour la plupart connues. Ce sont les cataplasmes de farine de lin et de mauve, les cérats au beurre: ét à l'huile de laurier, les topiques à la térébenthine, à l'huile de cyprès, à la moelle de cerf, à la graisse de taureau, à l'iris et à l’hysope, parties égales ; les malagmes cicatrisants faits de cire, de poix (àà r livre), de gui de chêne {1 once), ammoniaque (4 onces), noix de galle, hypocistis, alun, acacia, écorce de grenadier, semence de persil, sumac, âà (1 once), essence de myrte ou de rose (4 onces)... En somme, toujours la même thérapeutique : il fallait nettoyer l’ulcère, empêcher sa suppuration et le cicatriser.

Le régime, dont Aétius ne tient aucun compte, revient en faveur avec Alexandre de Tralles® (560), homme très estimable, non compilateur, et qui «ne craignit pas de rejeter sans ménagement les théories et les conseils des anciens, lorsqu'il ne les croyait pas fondés? ».'Il se fit l’apôtre du lait, vantant ses mérites à la fois comme aliment et comme remède :

J'ai connu, dit-il, un homme qui, ayant usé du lait et

1 Aetii medici græci Tetrabiblos, p. lanum Cornarium Basileæ, 1542. |

? Artis medicæ principes, Alb. de Haller, Lausanne, 1772.

3 Sprengel, {Histoire de la médecine, trad. Jourdan, 1815-

ct

| me Ac s'étant abstenu de vin péndant une année entière, fut entierement guéri d'un crachement de sang et de pus, et, par ce moyen, de la phtisie, dans laquelle il n'eut pas manqué de tomber.

Comme Galien, 1l est partisan des atmosphères artificielles dans le traitement de la fièvre hectique. Il variait la constitution de l'air suivant la saison, le laissarit tel quel en hiver, le rafraîchissant en élé de la façon suivante : il arrosait d’eau fraîche le plancher de la chambre du malade et le jonchait de feuilles de rose, de joubarbe, de ronce, de branches de lentisque, de surgeons d'aventin!. Aélius n’ajoule rien de nouveau en fait de médicaments. Il traitait ses hémopty-

iqües par les plantes déjà citées : la grande consoude. le pourpier, la seconde écorce du chêne ; par la thériaque ; par un régime reconslituant, composé de lait, perdrix, testicules de coq, poissons, jaunes d'œufs... Enfin 1l élait partisan de la cure d'altitude, ainsi que Paul d’'Egine (634), dont nous ne parlerons pas, priant le lecteur de se reporter à Oribase, qu'il a littéralement copié.

C'en est fini de la médecine grecque. À parür du x° siècle et cela jusqu'à la destruction de l'empire d'Orient, elle végètera tristement, jetant par instant de vagues lueurs : Theophanes Nonnos? (936) qui s’inspire d'Aétius, Alexandre de Tralles, Paul d'Egine, pour écrire son Épitome de Curatione morborum.

* Gité par Mac Auliffe, Thérapeutique physique d'autrefois, Paris, 1904.

* Th. Nonnos, Epilome de Curatione Morborum, Gothæ et Amstelodami, 1794-1795.

fie

Nicolas d'Alexandrie!, surnommé le Myrepse (préparateur d’onguents et de parfums) (1227) qui composa une Mafière médicale, célèbre jusqu’au xvn siècle, contenant un nombre infim de recettes pillées chez les auteurs grecs et arabes, dont voici un exemple, recommandé dans la phtüisie :

Confection, appelée Diacameron :

Prenez : mère de girofle, gingembre 44 5 drachmes, cannelle 1 drachme, galanga, safran, zedoaire, nard, pyrèthre, corail rouge, tragacanthe, rhapontic, anacarde, noyaux de dattes, carpobalsamum, anis, genièvre âà 1 drachme, perles perforées et non perforées 1/2 hexagium, muse 3 grains, blattes de Bvzance 2 scrupules, paillettes d'ivoire 1 scrupule, or, argent, os du cœur de cerf âà 2 scrupules 1/2, miel et sucre de rose. En donner 3 drachmes dans du vin.

Signalons enfin Jean, fils de Zacharie (1283) surnommé Actuarius?, chez qui se fait sentir l'influence des Arabes, dont la médecine brillait alors d’un vif éclat.

Avant de quitter la médecine grecque, nous voudrions nous résumer et montrer dans une vue d’ensemble comment les Anciens ont compris le traitement de la phtisie pulmonaire; ce qu'ils pensaient de la maladie, au point de vue pathogénique et la raison des variations qu'a subies leur thérapeutique.

Nous serons bref, quant au premier point : la

{ Nicolas Myrepsus, De compostlione medicamentorum opus, Bâle, 1549.

? Actuarii, Sive melhodi medendi, Lugduni, 1556

phüsie, aux yeux des Grecs, consistait en une ulcération du poumon, accompagnée d’une petite toux, d'une fièvre faible, et de l’amaigrissement du corps. Cet ulcère avait pour origime les causes les plus diverses: un crachement de sang, une toux prolongée, une autre affection, péripneumonie, pleurésie, mais surtout la chute sur le viscère d’un liquide, le phlegme ou la pituite, contenu dans le cerveau et formant avec le sang, la bile, et l’atrabile, les quatre humeurs de l'organisme. Il est certain qu'ils n’ont pas connu le tubercule, dont pourtant quelques auteurs ont attribué la découverte à Hippocrate, alors qu'il faut en faire remonter la paternité à Sylvius Deleboë!. N'oublions pas qu’à cette époque on n’ouvrait pas de cadavres, et les guuatæ, qu'Hippocrate décrit, n'étaient pour lui que des tumeurs, gonflées de pus, qui finissaient par crever et dégénérer en ulcères.

Et maintenant, arrivons au second point : pourquoi toutes ces fluctuations dans le traitement? Les doctrines médicales nous en donneront la raison.

Mais passons la période légendaire où la phtisie était traitée un peu au hasard, sans beaucoup de raisonnement, et arrêtons-nous d’abord à Hippocrate, fondateur de l’humorisme. Il attribuait les maladies à la rupture de l'équilibre des humeurs de l’organisme, et, au cas présent, la phlisie à la surabondance du phlegme. Mais c'était un principe chez lui d'intervenir le moins possible et de laisser la nature agir : « Natura sanal, medicus cural, la nature est le médecin des

1! V, thèse Sarrazin, Introd.

ne

maladies; la nature, même sans instruction et sans savoir, fait ce qu'il faut. » Les humeurs viciées passaient par une phase de coction, puis étaient éliminées dans la crise, et revenaient à leur juste proportion, la crase, Or, la phtisie ne comportait point de crise, d'où la nécessité d'intervenir dès le début, et suivant en cela l’axiome : Confraria contrariis curantur, d'opposer la déplétion à la réplétion. Cela nous explique la mise en jeu des médications suivantes : vomilifs, purgatifs, errhins, saignée, révulsion..… Hippocrate arrivait aussi au même but par le régime, en ordonnant des boissons phlegmagogues, le lait, la ptisane, l’'hydromel, des viandes laxatives et des aliments nourrissants, surtout de céréales. Beaucoup de diététique, très peu de médicaments, dont il était avare.

Avec Asclépiade de Bithynie et son élève Thémison de Laodicée, les maladies ne sont pas dues à un vice des humeurs, mais à une perturbation des solides; les atomes circulent difficilement à travers les pores, ou relâchés, ou resserrés de l'organisme ; c’est la théorie simpliste du laæum et du séfriclum, où 1l range toutes les affections, sauf quelques-unes, comme la phtisie, où 1l y a association des deux phénomènes précédents, constituant l'état mixte, le mixtum. D'où l’emploi des resserrants : lés fomentations aux plantes astringentes : plantain, pourpier, joubarbe, myrte; la ptüsane en nourriture, les aliments vinaigrés, l'eau froide ; et des relâchants : la saignée, des ventouses sèches et scarifiées, la révulsion, les clystères, les cataplasmes émollients, la gestation, l'exercice, le jeu de l’escarpolette

= she excitant la transpiration. Là encore, le régime est très en faveur. Tel est le méthodisme.

Toutefois 1l est facile de comprendre qu'avec une classification aussi simple des maladies, ils eurent de grosses difficultés à les guérir, et que, par conséquent, ils ne purent toujours concilier la théorie et la pratique. C'est pourquoi certains d'entre eux, « au lit du malade, comme dans leurs écrits, oublièrent ou modifièrent leur système par des détours ingénieux, afin de les accommoder aux résultats de l'observation: chez eux le méthodisme s’effaça pour faire place au clinicien! ».

C’est ainsi que chez le plus illustre d’entre eux, Soranus où Cœlius Aurélianus, nous trouvons pour la première fois le traitement méthodique de l'ulcère, que nous rencontrerons toujours dans la suite, et comprenant les temps suivants: s'opposer à l'extension de la lésion, la déterger et la cicatriser. Seuls différeront les moyens thérapeutiques employés pour arriver à ce résultat,

Mais toutes ces théories ne plaisaient guère à certains « médicastres » avides d'argent et non de science, qui exploitaient la crédulité du public, en lui conseillant les recettes les plus incroyables et réputées infaillibles. C'était un empirisme honteux. « Ils arrivaient au lit du phtisique, la mémoire bien garnie et les mains pleines de ces remèdes compliqués*», comme l’antidote de Mithridate, la thériaque d’Andromaque, etc., et tous ceux que nous ont laissés les « fatras» de Pline et de Diosco-

‘ Dictionn. encycl. des Sc. méd., article méprcne, Boyer. * Guardia, la Médecine d'Hippocrate à Broussais, Paris, 1884.

= #— ride. « Ce n'élaient pas des médecins, mais des droguistes. »

Galien vint, et avec lui surgit à nouveau l'humorisme ancien, « enrichi des découvertes du méthodisme, et, nous pourrions dire del’empirismet ».Iltraitait l’ulcère par la diététique, empruntée à Hippocrate et à Aselépiade, et par la pharmacie, mais une pharmacie « théorisée », employée d’une façon rationnelle, et non à l’aveugle comme les empiriques. Les aliments et les médicaments étaient ou chauds, ou froids, ou secs, ou humides, et administrés, suivant la règle, contraria contrariis. « Il y avait des altérants qui modifiaient la qualité des corps, des purgalifs qui éliminaient chacun une humeur spéciale?. »

Galien mort, sa thérapeutique fut continuée par ses successeurs : Oribase, Aétius, Alexandre de Tralles, Paul d'Egine. Plus de théorie nouvelle. C’est la décadence de l’art grec. Peu à peu le régime tomba en désuétude et la pharmacie resta seule maîtresse. .

1 Alix, Evolution des doctrines médicales, Perpignan, 1873. :? Gilbert et Boinet, Hisloire de la thérapeutique, in Trailé de Bouchard.

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