A. KF
LAON célébré par Cassiodore, qui parle de la guérison d'un
certain Davus, consumé par la phtisie :
Contre cette exécrable maladie, les dieux donnèrent le bienfait de cette montagne: la salubrité de l’air, jointe à la fécondité d'un sol fertile, y produit des herbes douées des propriétés les plus douces, et à cette pâture le troupeau des vaches grasses gagne un lait bienfaisant ; aussi, ceux pour qui les conseils des médecins ne valent plus rien, n’ont-ils d'espoir que dans cette boisson, qui redonne la force détruite par les maladies. Le lait remplit les membres vidés, restaure les forces éteintes, et comme par un feu réparateur, soutient les malades : il est à la maladie ce que le sommeil est à la fatigue.
Galien envoyait ses malades à Tabie, aujourd’hui Castellamare, non loin du Vésuve : le traitement se faisait dans les montagnes, derrière la ville, à trente stades à peu près de la mer. Le phüisique y respirait un air pur, y buvait un lait exquis, imprégné du parfum des plantes. — Après Galien, Tabie conserva sa réputation et fut conseillée aux poitrinaires par Symmaque *?, au 1v° siècle, par Procope*, au vr* siècle, par Bacaius! :
Neapolitani medici pro ultimo refugio ægros phtisicos, et qui sanguinem exspuunt, vel cusmedi thoracis Hip et alia vitia patiuntur, ad Tabeas mittunt..
Aétius, Paul d’Egine, Antyllus parlent aussi de l'efficacité de l’air des montagnes :
Cassiodore, lib. Il, Variar., cap. x.
? Symmaque, Epistolarum, VI, 17.
* Procope, De hello goth., IX, 4.
# Baccius, De (hermis, bib, IV.
et
L'air des montagnes et des pays élevés, où ne pénètre aucune brise, est meilleur pour la santé ; 1l convient contre l’orthopnée, la phtisie et toutes les maladies de la poitrine et de la tête !.
Sur les hautes montagnes et dans les contrées montagneuses, lorsque l’air n’est point agité par les vents, il est plus sain. Ceux qui sont attaqués de la consomption et de l’asthme s’en trouvent bien ?.
Les localités élevées sont les plus saines, car l’airn'y séjourne pas, mais 1l afflue de tous côtés, et il est constamment chassé par les vents : elles sont done bien aérées et conviennent contre toutes les maladies de la poitrine.
Enfin à l'époque des Arabes, Avicenne recommandait à ses phtisiques l'air montagneux de la Crète. L'air marin, l'air salé fut également très vanté par
Celse * :
Opus est, si vires patiuntur, longa navigalione ; par Pline l'Ancien”:
Præterea est alius usus (maris) multiplex, principalis vero navigandi phthisi affectis.
De même Cœlius Aurelianus°, Arétée? prescrivirent au phtisique les longs voyages par mer :
Quemadmodum in naviac maris tranquillitate ; nam si res ægroto prospere cedant, in æquore gestari poterit,
Aétius, lib. IT, cap, crxu, tiré d'Oribase, ? Paul d'Egine, lib. II, cap. xxxv.
Antyllus, t. Il, p. 3or, tiré d’Oribase.
Celse, III, 22.
Pline l'Ancien, XXXI, 53.
Cœlius Aurelianus, Chron. 11, 14, p. 426.
7 Arétée, Cur. diul. morb., I, 8.
OT
Ni
atque illie vitam agere : etiam aqua salsa siceitatem quamdam ulceribus communicat.
Ce n'est pas seulement de nos jours que les poitrinaires vont se soigner en Egypte. À l'époque de Celse, Pline l'Ancien, Pline le Jeune, ils allaient à Alexandrie.
Voici une lettre de Pline le Jeune! à son ann Paulinus, dans laquelle il lui fait part de la maladie de son affranchi Zozime :
Il y a quelques années déjà, un Jour qu’il déclamait avec force et véhémence, il eut un crachement de sang : je l’envoyai pour ce motif en Egypte, d'où il est revenu rétabli depuis peu, après une longue absence ; mais, pour avoir depuis forcé sa voix plusieurs jours de suite, il a été pris d'un accès de toux qui lui rappelle sa maladie d'autrefois, et il acraché le sang de nouveau. Aussi, ai-je l'intention de l'envoyer dans les terres que tu possèdes à Forum Jul, car je t'ai souvent entendu répéter que l'air y est sain et souverain pour ces sortes de cures.
Galien préférait le climat sec de la Haute Egypte,
de la Lybie :
Loca sicciora conveniunt : Superior Egyptus et Lybia maxime huic malo medentur ?.
En résumé, les Anciens firent beaucoup attention à la qualité de air respiré par le phtisique, et, quand ils ne le trouvèrent pas à leur gré, ils en modifièrent la consltution, témoin Galien, Alexandre de Tralles et les Arabes, qui assuraient sa fraîcheur en été, en arro-
! Pline le Jeune, Lettres, Paris, 1886.
? Galen, t, XIV, cap. xui.
=" @g —sant le plancher de la chambre du malade d'eau fraiche, en le jonchant de roses, joubarbe, ronce, branches de lentisque. Vilruve, architecte du temps d’Auguste, nous a laissé des recommandations très importantes, au point
de vue de l'emplacement des maisons :
Si l'on s'établit à l'abri des vents, l'on aura pour habitation un lieu non seulement propre à conserver la santé à ceux qui se portent bien, mais mème à guérir promptement les maladies, qui, dans d'autres endroits, ont besoin du secours dé la médecine ; et cela, à cause de la bonne température qui résulte de cet abri. Les maladies, qui sont de difficile guérison dans les lieux dont il est question, sont les rhumes, la goutte, la toux, la pleurésie, la phtisie, le flux de sang !.
D'autre part Antyllus conseille au malade « d’habiter les chambres des étages supérieurs, qui sont bonnes pour ceux qui ont une accumulation de pituite dans la poitrine » (tiré d'Oribase).
S 2 — Hydrothérapie.
Le bain d'eau tiède, que les Iindous conseillaient vivement dans la phtisie, fut réservé dans la suite au malade atteint de fièvre heclique, et dans un état d’affaiblissement considérable. Beaucoup de médecins, Celse notamment, le proscrivaient comme nuisible à la cicatrisation de l'ulcère, qui exigeait des remèdes desséchants. Selon Hippocrate et Galien, il tempérait
! Vitruve, l'raité de l'Architecture, trad. Nisard, cap. vi.
= 10 les humeurs âcres, calmait la chaleur engendrée par l'ulcère, facilitait le crachat, procurait le sommeil. Seulement, il fallait l’interdire aux hémoptoïques, car il avait la propriété de relâcher les vaisseaux et ainsi de favoriser Le crachement de sang.
La facon de donner le bain fut minutieusement décrite par les Anciens : l’air de la salle devait être tempéré, non chargé de mauvaises odeurs ; l’eau tiède. Le malade faisait plusieurs séjours dans le bain, suivis de frictions, d’aspersions aux décoctions de tête de chevreau, d'orge, de blanc d'œuf... et finalement d’onctions à l'huile de rose, de myrte, de mastic. Puis il reposait dans un endroit calme, parfumé de plantes astringentes.
Sérapion', Avicenne*, faisaient précéder le bain d’aspersions au lait, fait intéressant, car plus tard des bains de lait serontordonnés au phtisique et donneront lieu à des guérisons inespérées.
$S 8. Cure de travail.
En général, les Anciens furent partisans des exercices modérés, consistant en promenades courtes, faites avant le repas, ou dans la ges{alion, qui, d’après Celse, est très avantageuse dans les maladies chroniques :
I y a, dit-il, plusieurs espèces de gestations; on en règle l'emploi d'après les forces et les ressources pécuniaires du pa-
re
Sérapion, Tract. VIII, cap. xu.
? Avicenne, I, 4, Tract. 5, cap. vi.
% Zacutus Lusitanus, Opera, Tract. de phtisi,
(N — tient, de manière qu'elles n’affaiblissent pas troples malades débiles et ne fassent pas défaut à ceux de la basse classe, La plus douce est celle en bateau, soit dans l’intérieur d'un port, soit sur une rivière ; plus forte est la gestation dans la haute mer ou en litière ; la plus violente est celle en chariot... Si l’on ne dispose d'aucun de ces moyens, on suspend un lit que l'on fait mouvoir ; à défaut de cette ressource, on y supplée en mettant un support au-dessous d'un pied du lit et en balançant ce lit avec la main.
De ces exercices, les doux conviennent aux personnes faibles; ceux qui sont un peu plus forts, aux malades débarrassés de la fièvre depuis plusieurs jours ou à ceux qui sentent les premières atteintes d'une maladie grave, sans avoir encore de la fièvre, comme cela a lieu dans la phtisie…
Asclépiade de Bithynie prescrivait à ses malades le jeu de l'escarpolette ; Antyllus, la déciamalion : ses effets sont de dilater la poitrine et les alvéoles pulmonaires, d'augmenter ou de diminuer notre température, de laisser s'échapper la vapeur d’eau du sang et favoriser l'expulsion des crachats et du mucus; nuisible dans les cas d’hémoptysie, car la grande quantité d'air inspiré active la circulation, irrite le poumon et la rend plus
abondante.
Rappelons enfin ces sages préceples hippocraliques, qui resleront toujours vrais! : le malade évilera de prendre froid, se défiera du vent et du soleil; durant l'hiver, il restera dans sa maison, auprès du feu; il n'usera d'exercices que modérément, marchera si la
! Voir Meunier et Plicque, le Traitement hygiénique des tuberculeux dans l’ancienne médecine {Bulletin médical, 1900).
PT marche lui réussit, sinon {| gardera le repos autant que possible. Il dormira beaucoup, s'abstiendra des plaisirs de Vénus, s’efforcera d’être gal, renoncera aux affaires et à tout ce qui cause de l'inquiétude, se souvenant du vers d'Ovide!
Attenuant vigiles corpus miserabile cure ; Les soucis vigilants épuisent et consument le corps.
S 4. Le Régime.
Optimum medicamentum est cibus opportune dalus (Celse).Il n’est point de médicament qui vaille la nourriture prise en temps convenable.
Une des grosses préoccupations du médecin antique fut d'assurer au phüisique un régime convenable. Il
s’efforça de lui prescrire une nourriture légère, rafraîchissante, facile à digérer, plutôt liquide que sohde, donnée en petite quantité, mais fréquemment, et composée d'aliments de « bon suc », dont Celse nous
donne la liste :
Les aliments de bon suc sont : le froment, le silgo, l'alica, le riz, l’amidon, le tragum, la ptisane, le lait, le fromage mou, le gibier, les oiseaux de la classe moyenne, les poissons, qui tiennent le milieu entre les tendres et les durs, comme le mulet et le loup de mer ; la laitue du printemps, l’ortie, la mauve, la citrouille, l'œuf sorbile, le pourpier, les escargots, les dattes ; parmi les fruits, ceux qui ne sont ni acerbes, ni acides ; le vin doux ou léger, le passum, le moût cuit ; les olives qui ont été conservées dans l'un ou
! Ovide, Mélamorphoses, Lib. IT, vers 396, fable d'Echo et de Narcisse,
l’autre de ces deux derniers liquides ; les matrices, les museaux et les pieds de cochon, les viandes grasses, gélatineuses ! et toutes sortes de foies.
Nous allons passer en revue quelques-uns dé ces aliments ou boissons, comme le lait, le sucre, les bouillies, les viandes, etc.
Le lait. — Voilà pour les Anciens la véritable nourriture du phtisique. Comme on a pu s'en convaincre en lisant les chapitres précédents, jamais aliment ne fut autant vanté que le lait, doux aux ulcères, à la fois nourrissant, déteraif et cicatrisant. Le meilleur
élait le lait de femme, pris aux mamelles® :
Mihi porro nihil ad hæc omnia lacte videtur esse præstantius, præcipue quidem si qui muliebrum mammam apprehendens id ipsum mulgere tolerit,
disait Galien. De là viendra la coutume au moyen âge dedonner unenourrice au phtisique. Trèssalutairesaussi étaient les laits d’ânesse, de « vache noire », sans doute parce que l'animal de ce poil passait pour plus vigoureux, de jument, de chèvre, etc... Non seulement la qualité du lait variait avec l'espèce animale qui l'avait fourni, mais encore chez le même animal, suivant qu'il s'était nourri des herbes de la plaine ou de la
! Pline a fait cette remarque que les plantes les plus vivaces sont celles dont le suc est le plus gélatineux (Baillon. Opera omnia, 1600).
2 Les Anciens comparaient le lait à la liqueur spermatique, qui perd son activité quand elle reste quelque temps au dehors (Petit-Radel).
montagne. Le lait de Tabie, aux bons pâturages, était très renommé : là poussaient le chiendent, la sangulnaire, la mélisse, la ronce, le lierre terrestre, le chèvrefeuille, le lentisque, le fenouil, l’hysope, l’absinthe, le pouliot, toutes plantes spécifiques de la phtisie. Les Arcadiens' n'usaient jamais de simples, mais ils buvaient le lait vers le printemps, époque à laquelle les herbes sont le plus gonflées de suc et rendent cette boisson médicinale.
Les Anciens varièrent sa composition à l'infini : ils le donnèrent cru ou cuit, en y plongeant des pierres brülantes ; coupé d’eau ou mélangé à de l’hydromel, à du sucre de roses, afin d’humecter les poumons, apaiser la toux, procurer l’expectoration et faire cesser la constipation; additionné de cendres d’écrevisses pour cicatriser les ulcères.
Is firent aussi grand usage du lait aigre (lac acetosum), du petit lait convenant au malade fébricitant, du fromage aromatisé aux plantes, du beurre et des aliments préparés avec le lait.
Le sucre. — Il jouait un très grand rôle dans la thérapeutique antiphtisique des Grecs et des Arabes. C'était un aliment et un médicament, donné sous la forme de miel, la nourriture des dieux, ou de boissons préparées avec lui, telles que :
L'hydromel ou aqua mulsa : on faisait un mélange d’eau et de miel, qu'on exposait pendant quarante jours au so-
leil.
! Rapporté par Pline l'Ancien.
Le mulsum : après avoir fait bouillir le miel, on le mélangeait avec du vin des meilleurs crus, tels que du Massique ou du Falerne et de préférence avec du vin vieux.
L'oxrymel, composé de miel, vinaigre vieux, sel marin, eau de mer ou de pluie. On faisait bouillir le tout et on le laissait vieillir.
Le lait au miel",
Les Arabes seuls connurent le «jus sucré du roseau », l’associèrent à de l'essence de roses, en firent le sucre rosat, avec lequel ils obtinrent des guérisons merveilleuses.
Les bouillies. — Citons en premier lieu, prescrite à chaque instant au phtisique fébricitant, la péisane, décoction d’orge passée ou non passée.
Pour faire cette préparation, il y en a qui écrasent préalablement l'orge dans un mortier, la font ensuite bouillir rapidement et jettent dans la décoction, soit de l’amidon, soit du cumin, soit du miel; mais c’est le plus mauvais procédé. Le meilleur, le voici, suivant Galien : on fait d'abord macérer l'orge dans l'eau froide, ensuite on la tourne dans les mains jusqu’à ce que la petite pellicule soit détachée ; après quoi on broie l'orge plus fortement dans les mains jusqu'à ce que tout ce qui est païlle soit enlevé, à moins qu’on ne veuille faire la ptisane plus détersive. On doit d'abord faire bouillir l'orge à grand feu et ensuite conduire la décoction à feu doux jusqu’à consistance de suc?.
Arétée y ajoutait de l’aneth, du sel, du poivre, un peu de pouliot, d’oignon ou de poireau. Etaient aussi
{ Daremberg et Saglio, Diclionnaire des Antiquités expliquées. ? Daremberg, Œuvres d’Hippocrate, Paris, 1843.
= 196 — très en faveur, les bouilliés de froment, de lentilles, de riz, d’orobe, de mullet, de pois.
Les viandes. — Les préférées étaient ceiles de volailles : foie de chapon, testicules de coq, ailes de poulets, perdrix, pigeons, petits oiseaux tendres, cuits dans leur jus ou dans de la décoclion d'orge. Les viandes gélatineuses, museau de porc, de bélier, pieds de mouton élaient ordonnées, comme agglutinant les parois de l'ulcère. Enfin, mentionnons les poissons, surtout les cartilagineux, les écrevisses préparées avec du lait, les escargots, les coquillages.
Les boissons. — Outre le lait et l’hydromel, signalons l’eau de pluie, douée de vertu astringente, le vin blanc doux, au début de Ja maladie, puis, lorsque les ulcères sont nettoyés, le vin noir, ausière, très vieux, riche en tannin et en glycérophosphates et éminemment propre à cicatriser les ulcérations.