Le Dantec, op. cit., p. 6o
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le sont beaucoup plus tard et seulement à rapproche de la vieillesse (p. 414). Mais comme toute chaîne de neurones, parcourue par l'influx, est consolidée par l'assimilation fonctionnelle, si ce chemin est souvent suivi par l'influx, les rapports des neurones tendent à devenir immuables et l'acte perd ses caractères intelligents. C'est ainsi que naissent les hciHludes et les instincts secondaires^ acquis ou individuels, qui résultent de la répétition d'actes inteUigents, tandis que les instincts primaires, innés ou spécifiques proviennent d'une disposition héréditaire de structure. On conçoit dès lors que Véducation consiste essentiellement à constituer pour l'influx des chemins déterminés dans des conditions déterminées et que Vinstruction vise plus particulièrement à multiplier ces chemins et à en créer constamment de nouveaux. Toutefois les chemins, de la sorte établis et consolidés (habitudes, instincts acquis), ne se maintiennent que par le fonctionnement {condition n° 1). Dans les intervalles du passage de l'influx, les neurones de la chaîne sont au repos (condition n° 2) et leurs rapports disparaissent à la longue. Si donc l'influx reste trop longtemps sans passer, le chemin se détruit, le réflexe correspondant n'a plus lieu; en d'autres termes on perd une habitude, et quelquefois mémo un instinct secondaire acquis.
Nous venons de voir quelle différence il y a entre un réflexe et un acte volontaire d'une part, entre un acte instinctif et un acte intelligent d'autre part. Mais les actes volontaires et intelligents, plus rarement les actes instinctifs, sont en outre accompagnés d'épiphénomènes de conscience, qui font défaut aux actes réflexes purs, nommés à cause de cela inconscients, et tels que, en ce qui concerne ces actes (intelHgents, volontaires, etc.), l'homme, par exemple, sait ce qu'il fait, sans faire ce qu'il veut. Il nous faut donc maintenant définir ces épipliénomènes et, par là, nous efforcer de comprendre la signification de la personnalité psychique.
Huxley appelle épiphénomènes les phénomèmes qui accompagnent d'autres phénomènes, mais sans aucunement agir sur ces derniers, de sorte que ces derniers resteraient absolument
ce qu'ils sont si les épiphénomèiies n'existaient pas. On tend aujourd'hui à interpréter les phénomènes de conscience en les considérant comme des épiphénomènes.
En effet, rien ne distingue objectivement les phénomènes conscients de ceux qui ne le sont pas, et nous n'admettons chez d'autres que chez nous-mêmes l'existence de ces phénomènes que parce qu'ils aboutissent à certains actes, lesquels, en nous, sont conscients. Ce n'est donc que par analogie que nous accordons la conscience à d'autres êtres et tout se passerait exactement de la même manière si nous étions seuls en possession de cette propriété subjective. Les phénomènes de conscience peuvent donc être considérés comme des épiphénomènes, témoins inactifs de certains actes et sans aucune intluence sur eux. C'est en s'appuyant sur ce raisonnement, et en s'inspirant, à certains égards du moins, de la théorie des ■plastiduh'S de Hœckel \ que Le Dantec a récemment^ émis une hypothèse qui, sans satisfaire encore complètement l'esprit ni répondre entièrement à toutes les objections, tranche au moins par sa simplicité, sa clarté et sa cohérence scientifique au milieu de tous les systèmes que les philosophes ignorants ont jusqu'ici proposé à notre admiration.
Puisque nous sommes conscients et que notre corps est uni- (j[uement composé d'un agrégat d'atomes, semblables à ceux de la matière brute. Le Dantec, à l'exemple de Haeckel, accorde hypothétiquement aux atomes la conscience atomique, conscience identique pour tous les atomes de la môme espèce et immuable dans toutes les circonstances. Dans la molécule, il y a sommation des consciences atomiques des atomes qui la constituent, et, dans toute réaction chimique, la somme des consciences atomiques ne change pas, mais, les groupements atomiques variant, la conscience moléculaire varie également dans les mêmes rapports et cette variation constitue la sensation moléculaire.
.1. Cf. Delage, op. cit., p. ^■i9.
2. Le Déterminisme biologique, 1897, deuxième partie, les Epiphénomènes, p. 77 et suiv.
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Dans la molécule, il y a sommation des consciences atomiques — car les propriétés de la molécule sont différentes de celles des atomes qui la forment; mais, dans la matière inerte, i] n'y a pas sommation des consciences moléculaires — car les propriétés chimiques d'une grande masse d'eau, par exemple, sont les mêmes que celles d'une seule molécule. Il n'en est plus ainsi pour les matières plastiques, qui ne manifestent leur propriété caractéristique, la synthèse assimilatrice, que lorsqu'elles soat toutes présentes dans le cytoplasma et le noyau (p. 9, 1-i, 315, etc.). La cohésion chimique est donc de même ordre entre les molécules (si complexes qu'elles soient) d'un plastide qu'entre les atomes d'une molécule, et elle entraîne la sommation des consciences moléculaires et par conséquent une conscience plastidaire. N'oublions pas d'ailleurs que cette conscience est une propriété subjective et que la sensation résuite de toute variation de cette conscience par variation des groupements moléculaires dans la réaction.
Mais il y a, à cet égard, une grande différence entre les molécules inertes et les matières plastiques. Les molécules ne varient, ne manifestent leurs propriétés qu'e^i se détruisant;. les matières plastiques manifestent les leurs en se synthétisant. Il s'ensuit que les sensations moléculaires sont extemporanées et limitées au temps de la réaction qui détruit les molécules, tandis que les sensations plastidaires sont durables à la condition n° 1, car à la condition n° 2, l'assimilation n'existant plus, les sensations redeviennent extemporanées. Le Dantec propose d'appeler la sensation continue des matières plastiques à la condition n° 1, la sensation de la vie élémentaire manifestée, et c'est cette sensation qui donne l'idée de temps et constitue, dans sa continuité, la m,émoire élémentaire consciente. Toutefois, il convient de remarquer, en premier lieu, que la sensation plastidaire peut persister à la condition n° 2 jusqu'à ce qu'une des matières plastiques ait été entièrement détruite, et, en second lieu, que les sensations à la condition n° 1 sont toujours identiques pour une même espèce, alors qu'à la condition no 2 elles varient à l'infini, suivant la cause et le mode de la
destruction. Il résulte de là que tout agent chimique, physique ou mécanique, capable d'impressionner les matières plastiques, c'est-à-dire d'y produire une modification chimique^ donne lieu à une sensatiou particulière et correspondante.
Quand des plastides complets s'associent et s'agrègent par des substances R, il n'y a pas sommation des consciences plastidaires, parce que chaque plastide vit pour son propre compte et indépendamment de ses voisins, comme le prouvent les expériences de mérotomie. C'est pourquoi les végétaux n'ont pas de conscience totale, une vie psychique d'ensemble. Dans les plastides incomplets et synergé tiques, il y a sommation, au contraire, des consciences plastidaires, puisque l'activité de lun de ces plastides entrahie l'activité de ses voisins; il y a, par suite, conscience totale, vie psychique d'ensemble. Or, ce sont les neurones qui représentent l'instrument de cette synergie. '( Notre conscience somme, notre moi sera déterminé par le nombre, la nature, la disposition, les connexions réciproques de tous les éléments de notre système nerveux... Cette somme ne sera pas invariable; elle se modifiera d'une manière lente et continue avec les changements incessants que produira dans notre organisme l'assimilation fonctionnelle accompagnant toutes les opérations que nous exécutons : c'est ce qui constitue la variation de notre personnalité; mais par suite de la loi d'assimilation et de la cohésion particulière des substances plastiques, il y aura continuité dans le temps entre ces diverses personnahtés ; c'est pour cela que le moi -psychologique accompagne (sauf dans certains cas, sommeil, etc.) Vinclividu physiologique^ depuis sa naissance jusqu'à sa mort, à travers ses modifications incessantes K »
Les consciences moléculaires et plastidaires sont insignifiantes, dans un rapport que Ton peut comparer aux dimensions des molécules et des plastides. Pour que leur sommation et la sensation conséquente deviennent appréciables, il faut que la variation porte sur un très grand nombre de plastides. C'est
l. Le Dantec, op. cit., p. l-2'i-]2.).
là ce qui explique pourquoi certains phénomènes sont conscients, les autres pas. En effet, dans les réflexes inconscients, la chaîne de neurones intéressée est peu étendue, et par conséquent la sommation et la sensation correspondante restent imperceptibles pour nous; mais quand l'acte est volontaire, c'est-à-dire quand l'influx atteint la partie du réseau nerveux (cellules corticales) où les connexions sont le plus compliquées, un nombre immense de neurones entrent en activité, et la sommation et la sensation conséquente deviennent considérables. Il n'y a, d'ailleurs, aucun rapport entre l'intensité de la sensation et l'intensité de la réaction extérieure. Quand cette réaction est nulle, on dit qu'il y a opération mentale. Enfin, nous savons que l'influx consoUde le chemin où il passe et tend à suivre la voie des moindres résistances ; il arrive donc qu'une excitation, qui détermine d'abord l'activité d'un grand nombre de neurones et une sommation notable, finit, en se répétant, par ne plus intéresser qu'une chaîne peu étendue de neurones, dont la sommation reste inappréciable. C'est ainsi qu'un acte, accompagné d'abord de phénomènes de conscience, peut se transformer en un acte inconscient et instinctif.
Évidemment, tout ceci est purement hypothétique; mais cette hypothèse concorde avec ce que nous observons en nousmêmes et n'introduit aucun élément contraire au déterminisme chimique, puisque les épiphénomènes sont des témoins inactifs (Le Dantec) ; enfin, elle permet d'interpréter la personnalité psychologique, l'unité du moi, comme nous l'avons vu, et ses diverses modalités.
Qu'est-ce, en effet, que V Intelligence, la raison? Nous en avons déjà donné la définition d'après Romanes, mais cette définition sous-entend l'existence de la volonté, et la volonté n'existe pas, entant que principe intérieur d'action. Comment donc interpréter les actes que nous qualifions de raisonnables? Il faut se rappeler d'abord que, en vertu de l'énergie spécifique, certains centres nerveux nous donnent des sensations (lumineuses, sonores, odorantes, etc.) définies, parce qu'ils se trouvent en relation normale avec des éléments périphéri-
qiics qui sont impressionnables parles agents correspondants (lumière, son, odeurs, etc.). Mais ce sont les centres seuls qui nous donnent ces sensations et non l'élément périphérique, do sorte que si une cause quelconque vient à agir sur ces centres, nous avons la sensation correspondante sans que l'agent extérieur qui la procure normalement soit intervenu (par exemple, pression des globes oculaires déterminant la sensation lumineuse, etc.}. Or, les dispositions normales qui font que seules les impressions produites à la périphérie par la lumière nous donnent les sensations lumineuses, sont de beaucoup les plus fréquentes, parce que les hommes d'une môme race, ayant évolué dans un même milieu, sont très semblablement construits. Mais supposons que cette disposition soit altérée et que les centres qui donnent les sensations lumineuses soient mis en activité, non plus par des impressions venues de la rétine, mais par celles venues des bourgeons gustatifs. Le sujet attribuera à la lumière les sensations qui proviennent en réalité d'une excitation gustative et verra des choses qui n'existent pas. Nous dirons qu'il est fou, qu'il déraisonne, et cette folie peut avoir autant de formes que les neurones peuvent contracter de rapports anormaux. Ce qui précède s'applique également aux opérations mentales, c'est-à-dire aux épiphénoménes (association d'idées, raisonnements, jugements, etc.) qui accompagnent les actions nerveuses. En vertu de la similitude de structure de notre cerveau, l'influx suit, dans les centres, par une même impression, à peu près le même chemin ; il en résulte que les hommes raisonnables ont, dans les mêmes circonstances, la même association d'idée et accomplissent, en conséquence, les mêmes actes raisonnables. Quand il en est autrement, nous considérons l'individu, ainsi différent, comme privé de raison. C'est pourquoi Le Dantec* définit la raison « un résultat de l'habitude que nous avons acquise de constater que tel épiphénomène accompagne toujours tel phénomène correspondant ».
l. Op. cit., p. 142.
Les variations des rapports normaux des neurones entraînent donc les altérations de la raison. M^is l'une de ces variations est périodique et produit le sommeil. Nous avons vu cidessus (p. 517) que, d'après Duval, le sommeil est amené par la rétraction des arborisations des neurones sous l'influencede l'accumulation des substances R. Cette rétraction fait que l'activité des centres psychiques n'est plus provoquée par les excitations extérieures (qui ne donnent lieu dès lors, pendant le sommeil, qu'à des actes instinctifs et inconscients), mais seulement par des excitations chimiques internes (milieu intérieur), activité qui peut être accompagnée d'épiphénomènes de conscience, d'où les rêves, lesquels ne sont ainsi qu'une foHe passagère. Les sensations provoquées de cette manière peuvent d'ailleurs résulter de rapports normaux ou anormaux des neurones; dans ce dernier cas, nous avons l'illusion de choses inconnues et monstrueuses : ce sont les cauchemar^. Au surplus, en dehors du sommeil, qui cesse naturellement quand les substances R sont éliminées, les neurones peuvent, sous des influences du même genre, constituer pendant un certain temps des rapports différents de ceux qui existent normalement. En cette occurrence, les épiphénomènes de conscience sont également différents; il y a dédoublement de la personnalité, qX^ naturellement, le sujet ne se rappelle, dans sa condition seconde, que de sa condition seconde, comme il ne se rappelle que de sa condition première, dans sa condition première, sans jamais emmêler les souvenirs de l'une et de l'autre ^ La mémoire, en effet, n'est pas autre chose que la sensation qui accompagne le passage de l'influx dans un chemin consoUdé par la répétition ; si ce chemin se détruit par le repos (condition n° 2), il y a ouhli. Nous nous souvenons donc de tous les trajets qu'a parcouru rinflux, pourvu que les modiflcations (assimilation fonctionnelle) déterminées par ce passage n'aient pas eu le temps de disparaître, ç^i^QwvXdi même personnalité, puisque cette per-
1. Cf. Binet, les Altérations de la personnalité [Bibliothèque scientifique internationale).
LE SYSTÈME NERVEUX. oVl
sonnalité résulte d'une certaine distribution des connexions d'ensemble et change quand cette distribution se modifie. La mort enfin détruit la personnalité. Nous avons vu, en effet (p. 457), que la mort des organismes complexes provient d'une discontinuité nerveuse définitive. Cette discontinuité empêche la sommation des consciences plastidaires et entraîne par suite l'abolition de la conscience générale. La disparition du moi, la mort psychologique, est donc la conséquence nécessaire de la mort, comme la mort physiologique est la conséquence de la vie ^
Ainsi, dans les phénomènes vitaux, des plus simples aux plus complexes, rien n'échappe au déterminisme — que l'on se plaît à reconnaître dans l'ordre physico-chimique, mais auquel on prétend soustraire les êtres organisés — puisque ces phénomènes résultent d'une propriété de certains groupements chimiques, sans qu'intervienne jamais la nécessité d'une influence immatérielle et incompréhensible. Il est donc naturel qu'ils soient déterminés, comme sont déterminées toutes les réactions chimiques. Cette interprétation, comblant l'abîme jadis si profondément creusé entre la matière inerte et la matière vivante, nous donne la certitude que les nombreuses lacunes existant encore dans l'histoire physiologique des organismes disparaîtront successivement et que l'avenir établira une Théorie de la Vie complète et précise. Et le présent livre n'a eu d'autre but que d'indiquer les points de cette théorie future qui semblent désormais acquis et d'en montrer, en une sommaire ébauche, les rapports et la coordination.