‹ La physionomie comparée; traité de l'expression dans l'homme, dans la nature, et dans l'artChapitre 17 sur 45 · LES INFLUENCES DE MILIEU · texte numérisé non relu

LES INFLUENCES DE MILIEU

Nous avons achevé l'étude de la figure humaine. Nous l'avons d'abord prise au repos, et dans l'analyse de chacun des traits du visage et du corps, nous avons cherché à établir les règles générales et fixes de leur expression.

Nous avons ensuite étudié avec le même détail les effets

L'HOMMR 215

expressifs qui se produisent clans les mouvements divers dont chacun des traits s'anime isolément sous l'action du sentiment, de l'intelligence ou de la volonté. •

Prenant alors la figure dans les mouvements d'ensemble que nous avons appelés actions expressives, nous avons décrit et analysé les plus caractéristiques en les rapportant aux règles d'expression que nous avions formulées.

Ainsi s'achève l'histoire de tout ce que l'homme, pris isolément^ peut faire pour l'expression de sa propre figure. C'est en quelque sorte la physionomie volontaire ou libre, car elle dépend à peu près de ce qu'est l'homme et de ce qu'il fait par lui-même.

Mais ce que nous connaissons là, c'est l'homme absolu. Or il y a tout un monde de causes intérieures ou extérieures dont il éprouve les etîets à chacune des minutes de son existence, et qui toutes, selon leur puissance et selon qu'il y résiste plus ou moins, le modifient dans ses formes, dans ses actes, dans ses sentiments et dans ses pensées.

L'ensemble de ces effets est ce qu^on appelle les influences de milieu, qui vont faire le sujet du présent chapitre.

Pour ce qui est des influences qui agissent sur le corps et sur les traits fixes de l'homme, il faut admettre qu'il y a dans le miheu ambiant une force d'assimilation tendant continuellement à modifier dans un sens donné les formes et la constitution de l'homme et des autres êtres vivants ; mais quant aux modifica fions qui portent sur les parties indépendantes et sur les actes libres de l'homme, sur ses sentiments et sur ses idées, il semble impossible de les attribuer à une autre force qu'à celle de l'imitation. Cette force, poussant incessamment tous les êtres libres à se rendre le plus possible semblables ou analogues entre eux, est le principal régulateur que la nature emploie pour maintenir l'ordre et l'unité de mouvement dans le cours de la vie universelle.

Milieu naturel. — L'homme n'est pas isolé dans la nature : il n'est, comme tous les autres êtres, qu'un point de l'univers, et cet univers est pour lui un milieu sans lequel il ne pourrait vivre, sans lequel on ne pourrait même pas le concevoir ; qui

l'enveloppe et le pénètre de toutes parts, et de toutes parts exerce sur lui une influence irrésistible et continue. C'est le milieu naturel ou biologique^ qui se compose de la végétation, des espèces animales, de la chaleur, de la lumière, de la configuration et de l'altitude du sol^ de la distribution et de la nature des eaux, enfin des conditions de latitude ou de météorologie, d'où résulte le climat.

A ces circonstances locales il faut ajouter l'époque, qui fixe le point du temps oii se développera la vie de chaque individu et 011 il prendra un cachet particulier. Ainsi se constitue une première enveloppe oii l'homme, englobé pêle-mêle avec tous les autres êtres de la nature, subit comme eux les conditions d'existence communes à tous.

Milieu social. — L'homme est un animal sociable. La nature ne lui permet de vivre et de se développer qu'à la condition qu'il s'associe avec ses semblables, par familles, par tribus, par confédérations, et enfin par peuples ou par nations.

Influencées par toutes les circonstances des miheux naturels divers oii elles s'étabhssent, modifiées en même temps par le travail intérieur qu'elles font sur leur propre constitution, ces sociétés exercent sur chacun des individus dont elles se composent une influence spécifique qui tend continuellement à leur imprimer à tous un caractère analogue, un ensemble d'aptitudes et de penchants uniformes : car le but des sociétés est de s'unifier pour concentrer les forces dans la même direction et obtenir ainsi le plus d'effet utile possible.

Ainsi se détermine un second milieu, une seconde enveloppe concentrique à la première, et qui constitue le milieu social.

Ce milieu social a pour éléments : d'abord les liens généalogiques: race, hérédité, famille, éducation, nationalité, rehgion, gouvernement et politique, antécédents historiques ; en second lieu, les groupements sociaux de toute nature et de toute étendue : rassemblements, foules, réunions, guerres, migrations, navigation, calamités, phénomènes psychologiques collectifs ; enfin le rôle particulier que chaque membre de la communauté a choisi ou obtenu dans le travail ou dans l'administration des biens sociaux, et c'est la position sociale ou la profession.

■ Milieu individuel. — En antagonisme avec les influences extérieures que nous venons d'indiquer, et formant pour l'individu une sorte de cuirasse qui maintie^nt son caractère propre et le défend contre l'invasion de ces influences, il y a dans chaque homme, et, pourrait-on dire, dans chaque être de la nature, un certain assortiment de qualités ou d'aptitudes, de penchants ou de défauts, dont la somme forme l'individuahté de chacun. Par une loi de variété et d'inégahté dont l'évidence nous éblouit, mais dont le secret nous échappe, chaque homme, en effet, naît et se développe avec des proportions de quahtés, de défauts, de sentiment, d'intelhgence, aussi marquées, aussi diverses, que les proportions des parties de son corps. Ces proportions des âmes servent à les distinguer les unes des autres, comme les proportions des corps servent à distinguer un corps d'un autre.

Moyeiine idéale pro'portionnelle des facultés. — Ceci nous amène à supposer forcément une moyenne idéale de proportion entre les divers composants de l'âme, et à nous y rapporter comme à un terme fixe de comparaison, sans quoi nous n'aurions aucune mesure pour évaluer les excès, en plus ou en moins, de telle ou telle faculté, de tel ou tel penchant. Sans cette moyenne idéale nous ne saurions ni dire ni concevoir ce que c'est qu'une bonne nature, une grande intelligence, un caractère ferme ^ un cœur pur. On ne peut donc pas se passer d'avoir un canon des proportions pour l'âme, par la même raison qu'on ne peut s'en passer pour les proportions du corps.

Le dosage de T individu. — Cette dose individuelle de facultés et de penchants, il ne dépend pas plus de nous delà changer que nous ne pouvons changer de visage ou de corps. Elle constitue donc pour nous un mdieu, milieu individuel plongé lui-même dans le miheu naturel, entouré ensuite par le milieu social, mais formant pour chaque individu, ainsi que nous l'avons dit, une sorte d'armure défensive à travers laquelle il peut communiquer avec le monde extérieur sans s'y dissoudre.

La santé, le caractère, la sensibilité,, l'intelligence, la moralité, les penchants, les passions, les vices, exerçant continuellement leur influence sur chacune des idées et sur chacun des

actes de l'homme, doivent donc être considérés comme de véritables influences de milieu, et les modifications qu'ils déterminent dans l'homme intérieur ne pourront manquer de se faire voir, par une sorte de transparence, sur l'homme extérieur^ c'est-à-dire sur la physionomie.

On peut le voir, l'homme que nous avons étudié jusqu'ici, c'était l'homme absolu, pris en lui-même et dans le mécanisme isolé de son activité propre. Mais quelque étendu que soit le champ de cette activité, il faut qu'elle se coordonne avec les lois et les mouvements de la vie universelle dont elle n'est qu'une part infiniment petite. Pour que l'étude de la physionomie humaine puisse avoir quelque chance d'être complète, il nous faut donc, après avoir vu la figure dans son activité théorique, l'étudier dans son activité relative et pratique, et fonctionnant sous l'influence des mille et mille causes extérieures ou intérieures qui peuvent l'influencer.

Nous traiterons d'abord du milieu individuel, puis du milieu social, enfin, du miheu naturel.

Influences du milieu indmduel. — Nous n'avons ni l'intention ni l'espérance de relever et d'étudier ici dans leurs effets expressifs toutes les influences de milieu individuel qui se pourraient imaginer, car de proche en proche nous arriverions à étudier tous les individus les uns après les autres. Ce serait impraticable ; ce serait d'ailleurs sans utilité et sans intérêt. Ce qui est possible et suffira amplement, c'est de prendre quelques exemples, les plus usuels et les plus caractéristiques possible, laissant aux observations de chacun à s'étendre dans les directions ainsi indiquées, ou bien au contraire, à se concentrer de préférence sur tel ordre de faits.

La santé. — L'état actuel de la santé, personne ne songe à le nier, exerce sur le cours des idées et, par suite, sur les actions de l'homme, une influence considérable. L'homme bien portant se sent plus heureux, plus libre ; sa volonté devient plus active ; ses sentiments se modèrent et s'équilibrent : son intelligence est claire ; ses fonctions s'exécutent avec régularité. Que si cette bonne santé est habituelle, plus longtemps efle se sera maintenue, plus s'établiront en lui des dispositions constantes à

la sérénité, à la bienveillance, à la bonne humeur; il aura confiance en sa propre vie, et voyant en général les choses du côté du beau, du bon et du vrai, il portera dans l'expression générale de sa figure et de ses actions une aisance, une élégance, oseraije dire, qui est le signe assuré de la santé florissante.

Les maladies. — La maladie et les infirmités infligent à Fhomme un masque et une hvrée qui le revêtent, quand elles ne le défigurent pas, d'un aspect sinistre. Ce n'est pas une des moindres tristesses de la vie que de voir passer et repasser autour de nous, les uns silencieux, les autres poussant des cris, ces condamnés traînant la douleur qui les enchaîne à un éternel supphce ou les mène à la mort.

Le poitrinaire. — Le poitrinaire est maigre, pâle, tantôt languissant, tantôt animé d'une ardeur fébrile. Ses traits sont allongés, presque toujours aquilins ; une chaleur fixe comme celle d'un charbon ardent brûle au fond de ses yeux ; des plaques d'un rose uniforme et nettement circonscrites colorent ses pommettes ; ses lèvres sont aussi rouges que de la chair à vif.

Le goutteux. — Le- goutteux a la face charnue, le teint violemment coloré, le corps ramassé, les pieds courts, gros et cambrés, les mains rouges, épaisses, souvent déformées par des nodosités qui se crevassent et laissent échapper des efflorescences calcaires .

Le dartreux. — Le dartreux a généralement la peau fine et rose, l'œil clair, bleu ou gris ; ses paupières sont presque toujours un peu rouges, éraillées et dépourvues de cils. C'est une chose singuhère mais positive, que la plupart des dartreux ont -dans la physionomie quelque chose du bon, du félin. La maladie, sans doute par l'irritation physique et morale qu'elle cause, leur aigrit beaucoup le caractère, et lorsque cette circonstance vient se joindre aux signes physiques que nous indiquons, le diagnostic est très probable.

L'apoplectique. — L'apoplectique est gros ; son teint est rouge violacé; on dirait que le sang va lui sortir par tous les pores; il a le cou gros et court, la tête enfoncée entre les épaules ; sa démarche est lourde, sa langue, épaisse et embarrassée; ses lèvres articulent confusément et semblent baver lorsqu'il parle ; ses

gestes sont rares et comme ralentis par le poids d'une lassitude invincible ; ses regards sont incertains ; la stupeur et le vertige, avant-coureurs du coup de foudre qui va le frapper, régnent déjà sur son visage et y répandent une espèce d'hébétement et de consternation. On devine qu'avant de le tuer le sang l'étourdit et l'enivre, et quand on le voit, suant, enflammé, éclatant dans sa peau, chanceler, tournoyer sur lui-même, balbutier des mots sans signification et sans suite, on est épouvanté de sa ressemblance avec l'ivrogne.

L'homme malade de la moelle épinière. — Chez les malades atteints d'une affection de la moelle épinière, ce n'est pas seulement la manière de marcher qui décèle cette maladie: le visage, d'une pâleur cireuse toute particulière, porte une expression vraiment poignante d'anxiété et de chagrin ; lorsqu'ils marchent, le corps inchné sur leurs béquilles, la tête tendue en avant, promenant devant eux leurs yeux inquiets, c'est une tragédie.

L'hypocondriaque. — Des traits contractés, un teint pâle, un regard méfiant, un sourire amer, une voix stridente ou sourde, la tête de travers, des gestes crispés, une démarche saccadée, un air d'irritation sourde ou de crainte continuelle, la négligence et le manque de soin dans toute la personne, souvent des bizarreries odieuses ou ridicules dans l'ajustement ou le costume, caractérisent l'hypocondrie.

Cette maladie est une des plus redoutables qui puissent affliger l'espèce humaine, car elle ne fait pas seulement souffrir le malade, elle est le tourment de ceux qui l'entourent. Par ses plaintes continuelles, par ses exigences folles, par son implacable égoïsme, par ses récriminations de tous les instants, l'hypocondriaque est le fléau de ses amis et de ses proches, et il parvient à exaspérer jusqu'à son médecin.

Hypocondriaques inoffejisifs. — Il est cependant quelques hypocondriaques aimables dont la demi-fohe est tempérée par une dose bienfaisante d'esprit et de cœur.

J'en ai connu un qui laissait croître ses cheveux et en faisait deux nattes qu'il réunissait sous son menton, afin, disait-il, de défendre ses oreilles contre les bruits trop violents qui auraient pu les assourdir. Le même portait des lunettes d'écaillé, mais sans

verres^ afin de « cojicenti'er le rayon visuel » sans fatiguer la vue. Dans une visite officielle que je faisais un jour, je fus reçu par un haut fonctionnaire qui avait le bas de son pantalon entouré de ces ficelles roses dont on se sert pour paqueter les plumes d'oie: c'était afin d'éviter les coups d'air aux mollets. Il portait aux pieds des savates vieilles de dix ans ; il était d'une saleté sans nom ; sur son visage jaune et ridé pointait un nez plus rouge qu'un radis. Ses cheveux très longs, frisés en tubes tout autour de la tête, reluisaient de pommade. Par-dessus tout cela il avait emmanché un habit bleu-barbeau à boutons dorés flambant neuf.

Cécité et surdité. ■■ - Sans parler ici de ces infirmités qui tordent ou mutilent le visage ou le corps et sont proprement les cas pathologiques de la physionomie, la cécité et la surdité, dont le siège est dans la tête, fournissent matière à des observations d'un vif intérêt.

Nous avmis, à propos de la fixité des yeux, rapporté un fait qui montre jusqu'à quel point le visage du sourd traduit en immobihté le silence qui s'est fait autour de lui.

Cette observation fait voir clairement qu'une grande partie de l'animation du visage est provoquée par les notes sonores de la vie ; que, faute de pouvoir entendre ces vibrations, le visage du sourd semble impassible, n'ayant à exprimer que le lan^ao^e silencieux de l'homme intérieur.

L'aveugle-né. — Dans l'aveugle de naissance le tableau s'assombrit encore. La face, informe et bouffie, n'a ni expression ni caractère : ce n'est plus un visage, c'est une masse de chair. Il est donc évident que le sens de la vue est encore un des ressorts les plus importants du mécanisme de l'expression, puisque sans lui cette expression n'existe plus.

La vue élément constitutif de la plujsionomie . — Pour ma part j'irais même plus loin.. Quand on voit que, malgré l'intégrité de l'ouïe, la cécité suffit à elle seule pour effacer complètement la physionomie, tandis que la surdité n'en efface ([u'une partie, j'oserais dire que la vue est l'élément constitutif de la physionomie. J'en puis donner une raison démonstrative, c'est que la physionomie est un miroir où la nature se réfléchit, y formant une

image visible. Cette image, nous pouvons la reproduire sur notre propre visage lorsque nous l'avons vue sur celui des autres hommes : mais comment l'aveugle-né, qui ne connaît ni l'image ni la nature, pourrait-il avoir une physionomie?

S'il est vrai, comme j'espère l'avoir démontré, que la physionomie n'est au fond que la langue universelle de l'expression, le visage d'un aveugle est muet parce que ses yeux ne peuvent pas lire un seul mot de cette langue.

Influence des divers caractères. — Nous n'aurons pas à insister beaucoup pour faire voir quelles différences sont produites sur la physionomie par la diversité des caractères. La voix, le geste, la démarche, le regard, varient suivant le caractère de chaque individu, et on reconnaît au premier coup d'œil un homme ferme ou indécis, hardi ou timide, franc ou fin, doux ou rude, simple ou raffiné, à la façon dont il se présente, dont il parle, dont il gesticule, dont il regarde.

Il serait oiseux de donner ici des exemples : les romans et le théâtre ne vivent que des observations qu'on fait là-dessus, et ce qu'on appelle un caractère n'est autre chose qu'une formule vivante de ces observations, qui forment également le fond de tous les livres des moralistes. Nous avons d'ailleurs, sur les actions expressives, étudié en détail ces effets.

La sensibilité. — La sensibilité est la quantité plus ou moins grande de plaisir ou de peine que nous font éprouver les sensations physiques ou les impressions morales. Cette quantité varie avec des écarts pour ainsi dire indéfinis.

Les Patagons se tailladent tout le corps, et même la plante des pieds, avec des tessons de bouteilles ; ils rient de l'épouvante des spectateurs : eux ne souffrent pas.

Ces mêmes hommes ne sont pas moins insensibles aux affections les plus sacrées de la nature. John Byron, dans son naufrage à la Terre de Feu, a vu un père saisir son fils, lui casser la tête contre un rocher, parce que l'enfant n'avait pas la force de porter un panier de moules, et aussitôt n'y pas plus penser que s'il avait écrasé une puce.

Voilà, je crois, les deux derniers termes qu'on puisse citer de l'insensibilité physique et morale.

Mettons en regard de cela une femme qui s'évanouit pour une piqûre d'épingle, et ce cuisinier japonais qui s'ouvre le ventre en croix parce que son maître ne lui avait pas fait compliment d'un plat préparé avec des soins particuliers ; songeons maintenant à cette gamme de sentiments sympathiques qui commence à la satisfaction pour finir au délire de la joie ; qui va de la simple bienveillance jusqu'aux transports de l'amour frénétique ; parcourons la progression qui par degrés conduit l'homme et l'emporte de l'irritation légère aux derniers excès de la rage, du regret au désespoir, de l'égarement enfin, jusqu'à la folie, jusqu'à la mort, et nous aurons devant les yeux l'étendue immense de ce domaine delà sensibilité oii s'agite le cœur humain.

Quelle que soit la diversité des hasards ou des combinaisons du sort, celle des âmes est encore plus infinie, de sorte que chaque homme, on peut le dire, pareil à ces instruments de musique dont aucun ne peut être exactement pareil aux autres, rend un son différent quoique les notes soient les mêmes pour tous. Nous crions ou nous chantons, aux vibrations de la sensibilité, comme le violon sous l'archet, mais chaque violon a son timbre.

Il ne nous semble pas nécessaire de décrire ici les effets de la sensibilité sur la physionomie; nous n'avons, pour ainsi dire, pas fait autre chose dans tout le cours de ce travail, c'est notre sujet même. Chacune de nos études présente l'homme dans son expression, et l'homme, c'est la sensibilité, comme c'est rintehigence, comme c'est la volonté ; nous n'avons donc qu'à nous en référer à nos observations.

Nous avons seulement, comme indication générale, à faire remarquer que, selon que la sensibilité est plus ou moins grande, la figure, soit au repos soit dans ses actions, sera aussi plus ou moins expressive. Le visage des gens sensibles, en effets leurs gestes, leur langage, sont très mobiles, très animés, tandis que chez les gens à sentiments froids tout cela est beaucoup plus calme. C'est là une observation que chacun de nous fait continuellement autour de soi.

Vintellïgencc. — On peut dire que l'intelligence est la lumière de la physionomie ; cela est vrai non seulement de l'homme mais de tous les animaux. Nous le voyons clairement dans l'homme, oii les expressions et les actions semljlent pour ainsi dire mathématiquement

graduées sur le degré d'intelligence de chaque individu. Nous le verrons dans les animaux, quand nous aurons su les étudier comme nous étudions les hommes.

Une partie de l'histoire, celle des grands hommes ou des personnages célèbres, s'appuie sur cette vérité de sens commun, et l'étude de la physionomie de ces figures monumentales de l'humanité forme toute une esthétique d'ordre supérieur, complétée par les notions usuelles que nous possédons tous, et qui nous font distinguer à première vue un homme intelhgent d'un sot.

Nous ne pouvons pas revenir sur ce que nous avons remarqué, au cours de notre étude, sur les signes fixes qui, dans la figure au repos, marquent l'intelligence, et sur les mouvements qui, dans les actions expressives, donnent un indice analogue : il suffit de nous en référer à nos diverses observations sur chaque trait et chaque mouvement- L'étude des influences de milieu ne saurait nous engager à reprendre un à un tous ces faits, ce qui serait interminable et inutile : il faut la prendre comme une contre-épreuve et nous contenter de rapprocher les fails observés de l'influence en question.

La moralité. — On en peut dire autant au sujet de la moralité. Tout le monde est d'accord pour comprendre ce qu'on entend par un air honnête ou une mine de coquin. On ne se rend pas compte des raisons pour lesquelles des jugements si péremptoires sont prononcés à première vue et à l'unanimité, mais en attendant ils sont rendus et rarement on les réforme.

C'est que la plupart sont infailhbles.

D'abord, si on les contrôlait par l'analyse détaillée du personnage, on y retrouverait certainement les indices des penchants bons ou mauvais que chacun de ses traits marque par lui-même, mais on y verrait de plus un ensemble de rapports dont la tendance dominante produit une sympathie ou une antipathie irrésistible.

Air honnête. — L'aspect d'un honnête homme, si l'on y fait bien attention, nous donne un sentiment de calme, d'ordre, d'harmonie, de fermeté, de douceur, de franchise ; tout cela est expliqué clairement dans les lignes, dans les contours de son visage, dans la régularité de ses mouvements, dans la netteté de son regard et de sa voix. En lui tout s'ouvre, s'épanouit, il n'a rien à cacher.

Mine de coquin. — Devant le malhonnête homme, l'antipathie et la défiance s'éveillent au premier coup d'œil, parce qu'il y a dans toute sa personne un je ne sais quoi. d'agité, d'irrégulier, de discordant, de louche, qui se trahit: le visage n'a pas d'expression bien définie. Le drôle se ramasse sur lui-même, il voudrait se dissimuler aux yeux qui le dévisagent ; les gestes sont faux, le regard est équivoque, la voix n'est pas franche Personne ne s'y trompe :

mine de coquin !

Les penchanU. — Les penchants sont des dispositions, des inclinations instinctives, qui portent constamment nos préférences ou nos habitudes vers certaines façons de sentir, de penser, d'agir. Cette prédominance de l'instinct est ce qui distingue les penchants des passions et du caractère.

Les passions, selon qu'on les contient ou qu'on les satisfait, dépendent pour une grande part du libre arbitre de chacun ; le caractère aussi, bien qu'à un moindre degré, peut être modifié par la volonté ou même changé par quelque secousse morale telle, par exemple, qu'un grand chagrin, mais les penchants sont à peu près indépendants de notre volonté : que nous nous y laissions aller ou que nous sachions y résister, ils demeurent toujours, quoi que nous puissions faire, en possession d'un grand pouvoir sur nos sentiments et sur nos actions.

Ce pouvoir est d'ailleurs d'autant plus influent qu'il est continu, et que, la plupart du temps, nous n'en avons pas conscience, croyant faire par un libre choix de raison ce qui n'est qu'une condescendance à l'un de nos penchants.

De cet ensemble d'inchnations, particuher à chacun des hommes, résulte une tendance générale dans les sentiments, les idées elles actions, et qui, du fond de l'homme intérieur, se traduit sur sa figure par les signes du langage physionomique. Ces penchants, étant des tendances et non des effets, se marquent par une nuance persistante, par un tour particulier, dans l'expression et dans l'activité : c'est ainsi qu'on voit, par exemple, le penchant à la tristesse, à la gaîté, et ainsi de tous les autres. Pour que l'observation physionomique soit complète, il faut donc avoir soin d'y faire la correction relative à Finfluence des penchants.

Les passions. — Les passions, dans le sens où il faut les prendre

ici, n'existent pas pour tous les hommes; tous ont le désir des biens de la vie et la crainte de ses maux, mais la plupart vivent et meurent sans avoir connu jamais les orages d'une conscience bouleversée par l'amour, l'ambition ou la cupidité.

Mais l'homme, en proie à l'une de ces passions, prend tout de suite un masque, une attitude, une démarche, une manière d'agir et de parler, qui le transfigurent véritablement et le font ressortir avec jne grande intensité sur le fond insignifiant des figures du vulgaire.

Plastique des passmis. — Dans cet état, soit que l'homme se consume lentement d'un feu intérieur, soit qu'il éclate dans les transports de sa passion, son visage et ses actions marquent tous les degrés de la jouissance et de la douleur, depuis les pâmoisons de l'extase jusqu'aux convulsions du désespoir ; son intehigence et sa volonté n'ont plus ni règle ni frein ; il est hors de lui, il se débat en vain contre la puissance qui l'entraîne, et rien qu'à le voir on peut nommer la passion dont il est possédé, tant chacune a ses signes précis et infaillibles.

Ici encore ce serait une tentative sans intérêt que de vouloir décrire, même en abrégé, les signes physionomiques de l'amour, de l'ambition^ de la cupidité, sans parler des autres passions qui toutes rentrent plus ou moins dans celles-là : ce serait vouloir résumer en quelques mots les poèmes, les drames et les romans, qu'il suffit d'ouvrir à la première page venue pour y trouver tout fait le tableau dont je viens d'indiquer l'esquisse.

Les vices. — Enfin les vices impriment presque toujours, sur la face et sur toute la personne, des traces qui vont se creusant plus profondément à mesure que le mal devient plus ancien.

L'orgueilleux. — L'orgueilleux se renverse en arrière, étale sa poitrine, marche à pas solennels, fait de grands gestes, élève la voix, ouvre les yeux, gonfle ses joues, écarte ses cheveux pour montrer son front; il porte des vêtements amples, longs, ouverts : sa préoccupation constante est de paraître plus grand, plus large, d'occuper plus d'espace^ de faire plus de bruit.

V hypocrite. — L'hypocrite courbe le dos, avance insidieusement le menton, ferme à demi ses paupières ; sa démarche est cauteleuse ; s'il aborde quelqu'un, c'est obliquement; sa voix est hum-

Me et insinuante ; il roule ses mains l'une dans l'autre; il porte ses cheveux collés et comme serrés; il affectionne, dans ses habits, une coupe étroite et des couleurs discrètes : il cherche toujours à s'effacer, à se dérober aux yeux qui le dévisagent.

Le débauché. — Chez les débauchés on trouve deux types opposés : l'un oii la débauche éclate et flamboie dans la rougeur de la face, dans la bestialité des traits, dans l'indécence provocante du regard et du rire ; l'autre, oii elle semble avoir concentré ses ravages dans les profondeurs de l'organisation : alors l'homme est amaigri, son teint est pâle, ses yeux sont morts ; les lèvres pendent, la démarche est chancelante, et l'hébétement de l'âme annonce la destruction prochaine du corps.

L'insolent. — L'insolent se reconnaît à la raideur de son attitude, à ses mouvements saccadés, à la sécheresse de sa voix; il a la menace dans les yeux, on voit l'injure sur ses lèvres avant même qu'il l'ait proférée; il a souvent le front aussi rouge que les joues, et ses mains, impatientes de frapper, s'agitent et se crispent continuellement. Il est serré, sanglé, boulonné, dans ses vêtements, comme s'il voulait se montrer toujours les reins ceints pour le combat.

Le paresseux. — Dans le paresseux, tout est à l'opposé. Ses mouvements sont lents et rares, son attitude est abandonnée, sa démarche, molle. Il trame la voix en parlant, il soulève lentement ses paupières pour regarder. Un air de négligence et d'abandon règne dans tout son costume, et le peu d'efforts auxquels il se résigne semblent n'avoir d'autre but que de le rétablir dans l'inertie qui fait son bonheur.

Vavare. — L'avare vit dans une crainte continuelle de perdre et dans un désir insatiable de gagner. Sa passion, qui est une des plus violentes de l'espèce humaine, donne généralement au visage et aux actions de l'avare un caractère d'âpre anxiété, qui efface d'autant plus toute autre expression, que l'avarice étouffe tous autres sentiments.

L'avare est souvent maigre, pâle, contracté sur lui-même ; il a le regard perçant et inquiet, les lèvres serrées : étrangère à toute affection humaine, sa figure de marbre ressemble, par son impassibihté, à celle du sourd, mais le regard et les lèvres ne permettent pas de s'y

tromper. Sous bien des rapports c'est un hypocondriaque, et comme l'hypocondriaque, mais à cause des motifs inspirés par son avarice, il porte des vêtements sordides ou ridicules qui suffiraient seuls à le dénoncer.

V ivrogne. — Enfin, pour citer un dernier exemple des ravages que le vice exerce sur la physionomie, l'ivrognerie peut nous montrer l'homme descendant tous les degrés de l'abaissement, depuis l'oubli momentané de sa dignité jusqu'au delirium tremens du fou alcoolique.

Dans les premiers troubles de l'ivresse, l'homme s'égaye ou s'attriste ; il rit ou pleure sans motif, babille, déraisonne, chancelle, vomit, tombe et s'endort. C'est la comédie.

Mais s'il a bu davantage, si son corps, depuis longtemps aguerri à l'intempérance, lui a permis d'absorber une plus grande quantité de boisson sans la rejeter, l'ivrogne se raidit, lève la tête, parle d'une voix métallique pareille à celle des fous. A la gaîté des premiers verres succède la colère des dernières bouteilles ; les instincts de violence s'éveillent, le cerveau se congestionne, et la moindre occasion peut faire éclater une scène de fureur.

C'est le drame.

Mais enfin, dans les intervalles de tempérance, l'ivrogne peut encore rester lui-même.

Dans l'alcoolique confirmé, tous les liquides, tous les tissus, sont imprégnés d'alcool : il n'y a plus un ivrogne, il y a un homme empoisonné pour jamais d'un poison qui l'hébète, qui lui ôte sa liberté morale, trouble sa raison, et le livre sans défense à l'éternelle et invincible attraction de l'alcool. En cet état, l'ivrogne a l'air d'un fou, d'un idiot, et dès qu'il a bu c'est une bête féroce.

Voilà la tragédie.

Symbolisme des vices. — Nous ne pousserons pas plus loin ces observations ; chacun pourra, en regardant autour de soi, faire des études analogues sur les autres vices dont l'espèce humaine est si abondamment pourvue, mais les portraits que nous avons esquissés suffisent pour faire voir comment chaque vice, de même que les maladies, que les passions, que la diversité d'intelligence, donne un accent particulier à la physionomie, et s'y traduit par des caractères

visibles dont le symbolisme est en rapport avec la tendance élevée ou basse, expansive ou concentrée, violente ou inerte, du vice dominant.

Milieu social. — Voilà pour les influences de ces particularités que nous avons appelées milieu individuel, et qui forment, nous le répétons, une sorte de première enveloppe oii l'individu est enfermé.

Nous arrivons maintenant à un second milieu, à une seconde enveloppe composée d'influences extérieures à l'individu, mais qui toutes sont exclusivement humaines.

Ces influences sont, comme nous l'avons indiqué plus haut : la race, l'hérédité, la famille, l'éducation, la position sociale, la profession ; la nationahté, la religion, les antécédents historiques ; les divers groupements sociaux : foule, réunion, guerres, migrations, calamités, phénomènes psychologiques collectifs.

La race. — La race, qui n'est que la famille développée, imprime aussi à ses enfants ce qu'on appelle « le cachet de la race ». Elle se caractérise, au physique, par des traits spécifiques et des proportions particuhères du visage et du corps ; au moral, par des degrés divers de morahté, d'inteUigence, d'activité, que les précédents historiques, l'hérédité et les alliances, tendent à accentuer de plus en plus.

Suivant que la race est plus ou moins ancienne, plus ou moins civiHsée, suivant qu'elle est heureuse ou malheureuse dans le pays qu'elle habite, son naturel est primitif ou comphqué, bon ou méchant, et chacun des hommes dont elle est formée participe à ses quahtés ou à ses défauts.

La race est le groupe naturel des individus issus d'une origine commune, c'est-à-dire dont la généalogie remonte directement à des ancêtres communs à toute la descendance, sans que l'hérédité ait jamais été troublée par aucun mélange de sang étranger : telle est du moins la conception idéale de la race.

Chez les peuples à civilisation ancienne, à part quelques cantons que leur isolement et des barrières naturelles ont préservés de tout contact avec les étrangers, il est difficile de trouver des races pures. Il faut débarquer, pour la première fois, dans une île inconnue pour avoir quelque chance d'en découvrir, et encore l'origine ne peut-

elle commencer qu'à partir du premier peuplement de l'île, sans compter que des voyages, des naufrages, des émigrations, ont pu, depuis cette époque, y introduire des éléments nouveaux.

11 est donc fort difficile pour nous autres Européens d'observer sûrement les caractères propres à la race, et cependant, en dépit de ce mélange presque infini dont les peuples actuels semblent se composer, l'idée de la race est une des plus profondes, des plus tenaces, que nous ayons sur la nature de l'espèce humaine ; c'est sur cette jdée que la famille, la patrie, l'honneur, la religion même, s'appuient avec le plus de foi. D'un autre côté, dès qu'on se dégage de cet amas d'observations isolées, d'hypothèses gratuites, de conclusions prématurées, de générahsations incomplètes, de distinctions superficielles et d'assimilations inexactes, qui restent à éclaircir ou à écarter avant que l'anthropologie soit parvenue sur ce point à un degré suffisant d'autorité, on ne peut que se confirmer dans la croyance générale qui fait de la permanence des races une espèce de notion de sens commun.

Pour ma part je suis porté à penser que si on maintenait la direction des recherches dans le sens de l'idée des types, on serait peut-être amené à reconnaître que sous l'apparence d'un phénomène de mélanges et de croisements en nombre infini, l'hérédité transmet intégralement, et sans y rien changer de leurs caractères essentiels, un certain nombre de types de race que ni croisements ni influences quelconques ne peuvent jamais dissoudre.

C'est surtout quand on observe les peuples de l'Europe que cette existence des types se manifeste avec une évidence incontestable. Malgré les combinaisons sans nombre qui, depuis tant de siècles, s'y sont renouvelées d'une manière continue entre des centaines de peuples et des milliards d'individus, non seulement plusieurs races ont conservé un type général constant, mais dans chacune de ces races on peut encore observer un certain nombre de types particuliers. Nous aurons, en traitant ci-après de Thérédité, à rechercher plus à fond les causes de cette persistance, mais il nous suffira, pour notre présent sujet, de citer deux races qui»vivent parmi nous et qui, précisément parce qu'elles n'ont jamais eu de patrie, ont seules survécu à la ruine de tous les empires et de toutes les natiouahtés de l'Europe : je veux parler des Juifs et des Bohémiens.

L'HOMME 23i

Nous n'aurons pas besoin d'un autre exemple pour montrer sur le vif ce qu'on doit entendre par l'influence de la race, et nous n'en pourrions trouver de meilleur, puisque, par une suite de causes particulières à ces deux peuples, aucune des influences qui ont modifié si profondément le sang des autres n'a jamais existé pour eux, et que l'action de la race s'y voit isolée, mise à nu et fonctionnant seule depuis plusieurs siècles. Aussi n'est-il pas de peuple, si anciennement constitué qu'on le veuille prendre, qui offre au physique et au moral autant d'unité et de constance que les Juifs et les Bohémiens ; aucun oii les traits caractéristiques du visage et du corps, oii les aptitudes et les penchants, soient marqués avec autant d'énergie et de profondeur, et transmis de génération en génération avec autant de fidélité. Ainsi s'expliquent la résistance et la durée de ces deux races, et cette indépendance qui, les affranchissant de tout lien national, leur a permis de se maintenir et de multipher en dépit de ce qu'on a pu faire contre elles.

Des causes et des circonstances d'isolement plus ou moins localisées, plus ou moins prolongées, ont pu faire, pour la conservation de certaines races, ce que la vie moderne a fait pour les Juifs et les Bohémiens. Ainsi, comme chez ces deux peuples, se sont constituées les races locales ou régionales que nous pouvons distinguer encore aujourd'hui parmi les nations pourtant si homogènes de l'Angleterre, de l'Espagne, de la Russie.

Sans sortir de notre propre pays, il suffirait de mettre en présence un Gascon et un Picard, un Provençal et un Breton, un Flamand et un Bourguignon, pour voir se marquer dans les traits de leur visage, dans l'aspect de leur corps, dans leur parole, dans leurs mouvements, et même dans la substance la plus intime de leurs idées et de leurs sentiments, des différences qui font reconnaître aussitôt l'origine de ces hommes. Nous n'avons pas à insister davantage pour montrer comment la race influe sur la physionomie de l'homme.

Mais ce qu'il faut retenir^ parce que rien n'est plus propre à bien dégager la portée de l'influence de la race, c'est que c'est la généalogie qui fait la race, c'est la généalogie qui en est l'élément essentiel, et on s'exposerait à tomber dans de grandes erreurs si on y faisait une trop large part aux influences locales ou accidentelles. L'effet de ces diverses influences, selon ce qui nous semble hors

â32 LA PHYSIONOMIE COMPARÉE

de doute, ne porte pas sur la race, mais sur des qualités moins typiques.

Ce que nous allons exposer au sujet de l'hérédité nous paraît de

nature à expliquer et à confirmer le bien fondé de cette observation.

.Lhérédité. — L'hérédité est la transmission, d'un ascendant à

un ou plusieurs descendants, de certains caractères physiques ou

moraux clairement reconnaissables quoique plus ou moins modifiés.

Ce qu'on appelle « l'air de famille » est ce qui fait le mieux voir comment les modifications individuelles peuvent aller jusqu'à changer tous les traits du descendant, et malgré cela laisser une ressemblance qui saute aux yeux. On dirait que sous la variété des traits particuliers à chaque génération il y a un plan, un style, qui prédomine sur les différences de détail : on voit, on sent, une analogie, et on ne saurait dire à quoi elle tient. Et si l'on observe les hommes avec attention, on pourra reconnaître que ce qui se passe ainsi au physique se passe de même au moral ; qu'à côté des quahtés et des défauts franchement héréditaires, il y a des transmissions incomplètes ou modifiées qui donnent vraiment un air de famille aux âmes et aux cœurs.

Du calcul des générations dans l'hérédité. — S'il est facile de constater isolément les faits d'hérédité à mesure que chacun se présente, il ne l'est pas autant de comprendre comment il se peut faire que l'hérédité aille plus loin que la première génération. Car si on s'en tient à ce qui semble d'abord impossible à nier, savoir, que chaque individu est engendré pour moitié par son père et pour moitié par sa mère, il faut admettre que tous les êtres organisés actuellement vivants ne représentent que des fractions infinitésimales de la première paire d'oii elles descendent.

Et alors, si vraiment l'hérédité implique une subdivision continuelle de deux germes originaires entre des descendants de plus en plus nombreux, que resterait-il, les actions de miheu aidant, de l'hérédité elle-même ?

On peut faire là-dessus un calcul pour se rendre compte de la fraction à laquelle se trouverait réduite l'hérédité d'une paire au bout de vingt et une générations. Pour cela on suit les générations en remontant, et on part de ce fait qu'un homme a un père et

une mère, soit deux générateurs; ces deux-là en ont chacun deux, ce qui fait quatre, et ainsi de suite en doublant toujours à chaque fois. Or si on arrive aux vingt et une générations, on trouve les chiffres suivants :

Cette série ne donne que la moitié de l'opération à faire, puisque, dans le nombre carré ainsi obtenu à chaque génération, chaque unité représente un ascendant mâle ou femelle. Il faut donc additionner tous ces nombres carrés comme suit:

1" génération ■ . 2

lo« — 32,768

Total des générateurs : 2,097,150

L'individu de la vingt et unième génération a donc pour sa part ^;^^ de l'hérédité des deux individus ayant formé la pairee originaire: en d'autres termes, il est le descendant direct de 2,097,150 ancêtres.

Ce n'est pas tout : à chacune des générations, le père et la mère ont un nombre d'ancêtres correspondant au nombre des généra-

tions antérieures. Si on remonte, pour chaque père et chaque mère, à le vingt générations, comme chacun a également 2,097,150 ancêtres, chiffre total des générateurs de l'individu d'une vingt et unième génération est doncde2, 097,150x2, 097, 150, soit 4,398,038,122,500, en supposant qu'il y ait eu 20 fois 20, soit 400 générations, depuis l'origine du monde.

Je n'ai pas la science nécessaire pour me faire une idée des conclusions qu'on pourrait, au point de vue de l'anthropologie, tirer de ce calcul, mais, au point de vue de l'hérédité physionomique, il ne me paraît pas que la subdivision indéfinie des qualités physiques et morales puisse être poussée jusqu'à la fin des temps, en proportion toujours multiple.

Car des faits sans nombre nous montrent certains traits, certaines qualités, transmis intégralement en ligne directe ou collatérale et, ce qui est encore plus décisif, des personnages humains tout entiers, âme et corps, reparaissant une ou plusieurs fois dans le cours des générations successives, au point qu'on dirait une véritable résurrection.

De la perpétuité du type. — Les faits de ce genre ne sont pas contestables. A moins de vouloir les nier, il faut donc admettre qu'à côté ou plutôt au-dessus de la loi de subdivision héréditaire, il y a une loi supérieure de synthèse qui maintient dans leur essence et dans leurs proportions les éléments du corps et de l'âme, les y ramène lorsqu'ils s'en écartent, et qui aussi, sans qu'il soit plus possible de l'expliquer que de le nier, rassemble de temps à autre en uu faisceau les formes et les qualités d'un ancêtre disparu, pour le restituer de toutes pièces.

On pourrait là comparer la nature à un artiste qui frappe des médailles et qui, voyant l'empreinte près de s'effacer, renouvelle le coin.

L'idée du type, type de certains traits et de certaines quahtés, type de certains individus dans leur ensemble physique et moral, semble donc s'imposer comme le correctif nécessaire de la divisibilité des germes, et l'observation nous atteste que la nature, dans la succession des individus de la même espèce, opère comme si elle entendait ne pas en laisser sortir de ses mains un seul sans l'avoir vérifié dans ses formes et dans ses qualités spécifiques.

L'hérédité des quahtés physiques ou morales ne fait de doute

pour personne. La taille, la tournure, les traits du visage, le teint, la couleur des yeux et des cheveux, la voix, les mouvements, se transmettent du père au fils, de l'aïeul au petit-fils, tantôt par descendance continue, tantôt avec des interruptions, comme . la goutte, qui en général saute une génération.

Les maladies les plus terribles telles que la folie, la phtisie, les vices du sang, dartres, scrofides, sont héréditaires neuf fois sur dix. 11 en est de même pour certains défauts de conformation : c'est ainsi que* dans certaines familles tous les enfants naissent avec six doigts aux mains ou aux pieds.

Ces signes héréditaires se réduisent parfois à un rien, mais un rien qui ne manque jamais : dans ma famille tous les membres sans exception ont un épi à l'un des sourcils, quelque éloignée que soit entre eux la parenté.

Les qiiahtés physiques et morales se transmettent de même, tantôt modifiées, tantôt isolées, tantôt dans la plus grande partie de leur ensemble, jusqu'à montrer, parmi certaines familles, le grand'père renaissant dans son petit-fils.

Parfois, et ce n'est pas là l'effet le moins curieux de cette loi inconnue, l'hérédité est momentanée : sur un fils qui ne ressemblait jusqu'alors qu'à sa mère, elle produit tout à coup une ressemblance frappante avec le père, et au bout d'un certain tempS;, à mesure que l'enfant grandit, la ressemblance disparaît.

Il arrive aussi que, pris à un certain âge, le père et le fils ont eu la même figure. J'ai un portrait de moi lorsque j'avais douze ans : quand mon fils avait cet âge, ce portrait était le sien, et frappant.

Parmi les qualités morales^, il semble que ce qui se transmet le plus fidèlement est le caractère, c'est-à-dire cette façon de concevoir et d'agir qui donne un accent et une énergie très différents à la même pensée ou à la même action. Et comme les signes les plus immédiats et les plus expressifs du caractère sont le geste et le parler, c'est surtout dans ces deux actes expressifs que l'hérédité se retrouve, souvent d'une manière frappante. C'est ainsi qu'on peut surprendre dans le petit-fils un geste, une inflexion de voix, famihers à son grand'père, qu'il n'a jamais connu.

La famille. — H y a, entre les membres d'une même famille, une solidarité d'affections, de devoirs, d'intérêts, de sentiments, d'habitudes, qu'on ne saurait contester. Les antécédents, l'honneur ou le déshonneur, la richesse ou la pauvreté, la santé ou la maladie, le tempérament, le caractère, les alliances fréquentes entre parents, sont autant de liens dont le plus souvent l'attache est visible dans chacun des membres de la famille.

Un homme qui appartient à une famille honorable, aisée, ancienne, bien constituée, porte en lui, à part ses qualités personnelles, une dignité d'ensemble que tout honnête homme reconnaît à première vue. En sens contraire, qui de nous ne voit d'ici une de ces familles déshonorées, ruinées dans leur patrimoine et dans leur tempérament par les désordres de leurs chefs, et oii la dégradation physique et morale se transmet comme un stigmate qui va s'aggravant de génération en génération.^

Comment en pourrait-il être autrement? La famille est plus qu'une association naturelle, c'est la loi même de l'espèce humaine, au point qu'on peut ajouter ce caractère à tous ceux qui la distinguent des animaux. On voit des animaux qui vivent par couples, mais dès que les petits sont en état de pourvoir à leur nourriture, ils ne connaissent plus leurs parents et ceux-ci ne les connaissent pas davantage. Il y a des espèces qui vivent en troupes, d'autres qui forment des sociétés d'une organisation admirable, mais l'espèce humaine est la seule oîi les relations et les affections de famille durent toute la vie.

Au physique, la famille humaine est faite de race et d'hérédité; au moral, elle résulte et se compose de la vie commune, des affections réciproques, des intérêts inséparables, des sentiments pareils, enfin de l'éducation, tout cela groupé, serré, formant un seul corps, qui ne saurait vivre s'il se désagrège. A ces causes déjà si puissantes d'unité viennent se joindre la nationalité, la religion, le gouvernement, les précédents historiques, enfin toutes les influences du milieu social, qui, communes à toutes les personnes d'une même famille, agissent sur chacune d'elles avec une force augmentée de toute l'autorité de l'esprit de famille.

Mais ce qui achève et porte au comble la puissance de ce hen, c'est qu'il maintient l'homme toute sa vie sous l'action d'une des

plus grandes forces de la nature, l'imitation. Dans ce contact perpétuel avec ceux de ses semblables qui lui sont le plus chers, imiter leurs actes et leurs idées lui paraît en toute occurrence le parti le plus agréable et le plus avantageux à choisir ; et comme il voit que l'union porte des fruits assurés, tandis que la division n'amène que des mécomptes, l'homme de famille tend continuellement à se subordonner, à conformer ses sentiments et ses actes, aux intérêts de la communauté.

La famille étant, comme on voit, la loi naturelle de l'homme, on ne doit pas s'étonner que tout ce qui l'y rattache le rende meilleur et que tout ce qui l'en éloigne le rende pire : c'est là un fait que l'exemple des casernes, des hospices, des ateliers, des internats, met assez en évidence pour nous dispenser d'y insister. Par suite du même principe, l'individu doit être réputé valoir plus ou moins selon qu'il est porté à se rapprocher de la famille ou à s'en éloigner.

De cet ensemble de causes résulte, dans l'aspect physionomique, un ensemble aussi, plutôt que des détails bien distincts, d'effets parfaitement appréciables. Sans doute, il serait impossible, à regarder les passants dans la rue ou même des gens assemblés dans un même lieu, de distinguer ceux qui vivent ou non en famille, mais si l'on a occasion de les voir de près, de pénétrer, par leur conversation ou par leurs manières, dans leur for intérieur, on apercevra peut-être quelques signes distinctifs, car s'il est vrai que, vivant différemment, ils pensent aussi différemment, on peut dire, sans se tromper, qu'ils n'agissent pas de même.

Ceci peut sembler, au premier abord, un peu paradoxal, mais qu'on songe, par exemple, à ce qui se présente à l'imagination aux seuls mots de vieille fille ou de vieux garçon : ne voit-on pas aussitôt apparaître des personnages dont l'air, les façons, les vêtements, la manière de sentir et de penser, forment une image bien définie et connue de tout le monde? Cette sécheresse, cette aigreur^ ce ridicule spécial, qu'on attribue aux vieilles filles ; ces manies, cet égoïsme, qu'on impute aux vieux garçons, comment un peintre, comment un acteur, les rendront-ils visibles? Par certaines affectations de raideur ou de disgrâce dans la parole ou dans les actions, par le goût étroit et équivoque des vêtements,

par ce mélange enfin de prétentions jeunes et d'exigences aigres qui met les vieux célibataires dans une position fausse, et produit, dans toute leur personne, des expressions contradictoires. Sans doute il y a des exceptions, mais on ne les trouve guère que parmi les célibataires qui vivent dans leur famille et sont restés ainsi à l'abri de l'égoïsme où l'on tombe inéviiablement lorsqu'on vit seul et détaché de toute affection.

Éducation. — L'éducation peut être comparée très exactement, pour ce qui est du développement de l'homme moral, à ce qu'est l'allaitement pour la constitution future de l'enfant à la mamelle. Dans l'un comme dans l'autre cas la nature a fini son œuvre ; elle remet l'enfant entre les bras de sa famille, c'est à sa famille à le nourrir et à l'élever.

La tâche devrait être facile, puisque l'homme, tant que dure sa longue enfance, ne peut rien pour lui-même : c'est un mendiant infirme, il faut que du matin au soir on pourvoie à des besoins physiques qui le sollicitent continuellement et dont il réclame à grands cris la satisfaction. Mais il a encore^ en plus grand nombre peut-être, des besoins non moins pressants, ceux de l'âme; ceux-là, il n'en a pas conscience, ils ne se font pas sentir par la douleur ni même par aucun désir; les parents ont tout à faire pour les connaître et pour y pourvoir, et c'est là le grand devoir de l'éducation.

Si ce devoir a été rempli par les parents avec conscience et intellisfence, à moins d'avoir eu affaire à un enfant d'un caractère exceptionnel, ils devront, à la fin d'une éducation bien faite, voir fleurir dans l'homme ce qu'ils auront semé dans l'enfant. Et c'est ce qui ne manque pas d'arriver toutes les fois que l'éducation a été faite dans les conditions réguhères et conformes aux lois naturelles de la famille et de la société. Un enfant qui grandit entre un père et une mère intelligents et honnêtes, qui voit l'affection et la concorde, la grâce et la douceur, la modération dans les désirs, la patience dans les peines, le dévouement aux intérêts communs, et enfin, par-dessus tout et résumant tout, l'honneur de la famille ; qui voit tout cela autour de lui, qui le voit sans cesse et qui ne connaît rien autre chose, comment un tel enfant pourrait-il faire pour ne pas être un honnête homme ?

Prenez au contraire une de ces familles où tout est mal^ oii, tout le monde ayant toujours tort, on passe la vie à se jeter des injures toujours méritées : si un malheureux enfant grandit ainsi au milieu du mal, que voulez-vous qu'il devienne ? Ce qu'on l'a fait. Donc, à part certains cas d'exception, on peut dire que l'homme moral est presque entièrement l'œuvre de l'éducation. Mais il faut avoir grand soin de ne dire cela que de l'éducation de famille, car quant à l'éducation publique, tout ce qu'elle produit, . c'est de faire perdre l'esprit de famille, et quelques illusions que les politiques se fassent là-dessus, elle n'a pas d'autre influence sur les sentiments et sur les idées, témoin Voltaire, élevé par les jésuites, et les terroristes de 93, presque tous sortis aussi d'écoles religieuses.

Quoi qu'il en soit l'éducation, naturelle ou contre nature, produit en tout cas des résultats bons ou mauvais qui, se réalisant en idées et en actions, se traduisent sur la physionomie en signes très reconnaissables. La nature ou le degré de l'éducation sont même si particulièrement marqués qu'on les discerne malgré l'apparence uniforme que la condition sociale donne aux personnes d'une même classe : c'est ainsi qu'un paysan, fils de braves gens, peut très bien se montrer mieux élevé que tel gentilhomme "qui n'aura pas reçu une bonne éducation.

La précision, la fermeté, le calme, l'ordre, la mesure, le tact, dans les sentiments, dans les paroles et dans les actions ; la courtoisie et la dignité dans les relations, avec les nuances convenables selon le degré de respect qu'il faut marquer ou qu'on a droit d'exiger pour soi-même ; l'attention à tous les devoirs de pohtesse ou d'obligeance ; la grâce et la bonne humeur dans les choses courantes de la vie ; un élan sans effort quand un incident imprévu amène le cœur à se découvrir; ce je ne sais quoi enfin qui fait paraître un homme correct, souple et] bien équilibré dans tout ce qu'il fait et dans tout ce qu'il dit, voilà ce que c'est que la bonne éducation, et on n'a qu'à retrousser tous ces traits et à les prendre à rebours pour avoir aussitôt devant les yeux l'image d'un homme mal élevé.

Les effets de l'éducation se faisant toujours sentir au moindre mpport que les hommes peuvent avoir entre eux, il n'est pas

étonnant que l'attention s'éveille de ce côté aussitôt qu'on est abordé par quelqu'un, et c'est une des premières choses qu'on observe. Aussi est-ce un des points les plus connus de la physionomie, et chacun de nous a autour de lui assez de sujets d'observation pour que nous ne jugions pas nécessaire de démontrer, par des exemples, l'influence de l'éducation sur la physionomie.

Position sociale. — La position sociale résulte de la famille, de la fortune, du miheu intellectuel, des traditions. C'est tout un monde ayant sa morale, ses idées, sa manière de vivre et d'agir.

Aussi, pour peu qu'on ait d'habitude de la vie, on ne se trompe guère à la position sociale, car elle se marque non seulement dans les manières, dans le langage, dans les mouvements, dans le costume, mais dans des caractères physiques comme la voix, le teint, l'état des mains et des pieds, et enfin dans les divers degrés qui vont de la dernière vulgarité à la suprême distinction.

A ces caractères généraux se joignent des titres spéciaux qui permettent de distinguer à première vue, par exemple, un ouvrier d'un paysan, un bourgeois d'un grand seigneur, et même de reconnaître parmi eux des catégories plus particulières. Un contremaître de fabrique difi'ère du simple ouvrier ; un marchand de bestiaux ne ressemble pas à un vigneron ; le gentilhomme campagnard a d'autres façons et une autre physionomie qu'un seigneur de la cour.

Ces observations, que chacun de nous a pu faire à tout instant de sa vie, forment un ensemble de notions tellement générales, qu'il serait oiseux et banal d'y insister.

Profession. — Comment des hommes qui font, toute leur vie, dans le même ordre, des actes pareils ou analogues, qui sont continuellement dans le même cours d'idées, ne seraient-ils pas marqués d'un cachet commun? Aussi reconnaît-on en général, au premier coup d'œil, la profession d'un inconnu, et ce qui la décèle, c'est l'expression, marquée sur toute sa personne, de la préoccupation dominante de son état.

Il y a plus, c'est que quand on ne le devine pas, il se charge de vous le dire. Je m'amuse souvent à faire une expérience bien curieuse, et qui montre à quel point les hommes sont tenus sans relâche par ridée de leur profession.

En passant le long d'une place de fiacres, j'écoute ce que disent les cochers : tous les mots que je saisis ont trait à leur métier :

— Mon cheval.... unecourse... le bourgeois.... manger l'avoine.... Plus loin, je croise deux soldats ; j'entends :

— Caserne. . . . le sergent. . . .

Et ainsi de tous les gens du peuple, qui n'ont pas, il est vrai, une conversation très variée. Mais on peut poursuivre l'observation dans tous les rangs de la société, on verra que là comme partout, le plus clair de la conversation se passe à parler chacun de son affaire.

En dehors de cette observation, qui s'applique à tous les hommes, i\ nous semble utile de présenter ici quelques exemples de l'influence de la profession, pour montrer comment les signes métaphysiques de l'expression sont analogues aux caractères particuHers du milieu qui les imprime sur la physionomie.

Le militaire. — Le militaire a, dans toute sa personne, un air de correction rigoureuse ; il marche avec précision ; son regard est assuré, sa parole, brève, son geste, énergique. Quand un mihtaire est ce qu'il doit être, l'autorité, le courage, le sang-froid, l'ordre, la discipline, doivent se symboliser dans ses actes, et nous montrer vraiment le tableau de toutes les vertus guerrières.

Le mari?!. — Chez le marin le tableau change. Le marin est toujours en présence de la mort, jamais certain de l'heure qui va suivre, voué à la plus morne et à la plus tragique des existences. Il faut que son inquiétude éternelle et son courage sans trêve soient jour et nuit debout à l'avant du navire qui le porte sur l'abîme. Fouettée par tous les vents, brûlée par tous les soleils, sa peau est rude et hâlée ; l'énergie et la lassitude se marquent de plus en plus sur toute sa personne, et même quand l'âge ou la maladie l'aura obligé d'abandonner ce métier terrible, il conservera toujours ce regard mélancolique, qui suffirait seul à faire reconnaître l'homme qui a commandé à la mer.

Le matelot, moins philosophe et plus rude que son chef, se reconnaît à la hardiesse de sa démarche, à cette désinvolture v[ui fait voir que le matelot est propre à tout et ne craint rien.

€'est qu'en effet il est à son capitaiiTe ce qu'est l'acte à la pensée, et il faut qu'il obéisse sans même songer à ce qu'il fait.

Mais même parmi ces braves gens il y a du choix, et les gabiers, par exemple, sont, dans la marine de FÉlat, les plus incomparables des matelots.

Un officier de marine de mes amis me racontait qu'ayant siégé dans des conseils oii on avait à examiner les marins au point de vue de leur aptitude physique, il reconnaissait ai'i premier coup d'œil les gabiers, et cela rien qu'à la cadence particulière de leurs mouvements, car, dans la tenue où on les faisait comparaître, ils n'avaient pas les insignes de leur grade.

Le magistrat. — Le magistrat, qui ne voit pas la vie en rose, qui exerce une autorité redoutable aux autres et lourde à lui-même, et qui est obligé par devoir à contenir l'expression de ses sentiments intérieurs, a l'air triste, sévère, quelque peu solennel. Il vit au milieu des discordes, des crimes, des douleurs : de tout cela il lui reste un air de lassitude et de mélancolie qui fait souvent ressembler son visage à celui dii marin.

Le comédie?!, l'avocat. — A côté de ces types invariables, le comédien, l'avocat, qui doivent, au pied levé, exprimer les situations elles sentiments divers dont ils sont tour à tour les interprètes, ont une physionomie mobile, animée, mais sans caractère dominant.

I^es métiers. — De même pour les métiers.

L'ouvrier qui travaille avec le fer et le feu a, dans son aspect, dans ses mouvements, quelque chose d'ardent et d'énergique.

Le tisserand, qui travaille dans des caves obscures et humides, a la peau fine et pâle, le corps grêle.

Chez le typographe, l'attention et l'intelligence, qui sont les deux facultés toujours actives dans le travail de la composition, se lisent dans la précision et la mesure des mouvements habituels.

Ainsi pourrait-on étendre à toutes les professions des observations analogues.

Effet du rassemblement de professiojis analogues. — Les institua leurs. — Ces caractères professionnels prennent un rehef extraordinaire lorsqu'on voit rassemblé un grand nombre de personnes de la même profession.

J'ai eu occasion d'observer mi jour une réunion des six cents insti-

tuteurs d'un même département. On ne saurait imaginer à quel point de précision et d'intensité leurs visages exprimaient la fatigue, la patience, l'effort continuel, de. gens qui ont passé leur vie à lutter contre l'inintelligence et la mauvaise volonté de ce petit être paresseux et entêté qu'on appelle l'écolier !

Il n'y a pas de moyen plus puissant d'observation que de réunir le plus grand nombre possible d'objets semblables : on en voit alors, dans ces répétitions multipliées, le caractère dominant ressortir avec une vivacité singulière.

La nationalité. — Malgré la diversité originelle des races qui les ont formées, les nationalités donnent à chaque peuple un caractère particulier, caractère d'autant plus énergique et d'autant plus complexe qu'il est le résultat de la race, de l'histoire et du chmat tout ensemble. Sans doute il est plus ou moins précis selon que les races composantes ont été plus ou moins mélangées, mais c'est admirable de voir avec quelle rapidité et quelle énergie une nationalité peut se former lorsqu'elle se fonde sur la nature et sur le droit, témoin les Etats-Unis d'Amérique.

Tout cela est si vrai, que le nom seul d'Anglais, d'Espagnol, d'Italien, fait apparaître à notre imagination un type parfaitement déterminé ; cela est si vrai, que, de généralités en généralités, le jugement que nous portons sur chaque peuple finit par se concentrer et se réduire en un seul défaut et une seule qualité, où se résume notre opinion.

C'est ainsi, pour parler seulement des quaP^^s, que chaque nation a, dans sa vertu dominante, un attribut qui la peint d'un trait. L'Anglais, c'est l'énergie ; l'Espagnol, l'honneur ; l'Arabe, l'hospitahté ; le Peau-Rouge, la résignation. Et si, des nationalités, nous passons aux provinces, aux villes, aux cantons, nous trouvons, attachée à chacun des degrés des agglomérations humaines, une qualification que souvent quelque dicton populaire aura formulée en termes malicieux ou touchants.

A ces signes caractéristiques du moral de chaque nation cor-

espondent des signes caractéristiques de son physique, et qui sont eux-mêmes des modifications produites par des influences de miheu, chmat, régime et mœurs, sans parler de la rehgion,

du gouvernement, des antécédents historiques, qui portent plus directement leur influence sur les qualités morales.

Le climat résulte des divers degrés de chaleur, de lumière, d'humidité, de salubrité, d'altitude, départis au lieu de la terre oiî vit une nation. Cet ensemble de conditions influe d'ailleurs d'une façon indéfinie sur le régime, les mœurs, la rehgion et le gouvernement, du peuple qui y est soumis.

Dans un pays chaud, éclairé par le soleil, l'existence est facile; les sentiments sont vifs, les idées nettes; la vie physique et morale s'y épanouit au dehors, et toutes les manifestations actives de l'homme s'y développent dans une sorte d'aisance et d'allégresse. Là le sourire est sur toutes les lèvres, et il semble, à voir passer les hommes, que la joie est dans tous les cœurs.

Considérons, au contraire, une contrée froide, oii des nuées grises cachent constamment le soleil^ où le jour est sombre. La scène change de fond en comble : l'homme marche lentement, concentré sur lui-même, triste, morne, muet : pour lui, la vie est un combat perpétuel, une véritable misère qui le prive de chaleur, de soleil, de liberté même, car ses actes et ses mouvements sont comprimés, ses idées elles-mêmes, confuses et comme engourdies.

Ainsi , à chacune des modifications des éléments du climat, correspondent des changements physiques et moraux dans le peuple qui y est soumis.

Les mœurs, qui consistent dans le caractère des habitudes sociales ; le régime, qui est le résultat combiné des penchants de l'homme et des produits du sol, viennent apporter de nouvelles contributions à l'ensemble du caractère national.

Enfin la rehgion, le gouvernement, les antécédents historiques, qui à l'origine des nations ont commencé par être des résultats du climat, des mœurs et du régime, finissent par devenir eux-mêmes des causes, et tendent, avec une force de plus en plus irrésistible, à confirmer et à unifier la nationalité.

C'est de ce travail formidable d'assimilation que se forme une îiationalité, ensemble de corps et d'âmes rehé par un nombre de sentiments et d'idées d'autant plus grand que la nation est plus nombreuse et plus ancienne. En outre du temps, qui est

là le plus puissant des facteurs, la situation relative d'un pays y rend la nationalité plus ou moins caractérisée. C'est ainsi, par exemple, que l'Angleterre, entourée par la mer, l'Espagne, séparée de l'Europe par une chaîne de montagnes, gardent, de nos jours, un caractère beaucoup plus tranché que les autres nations dont les frontières ouvertes laissent passage à des communications continuelles.

Nous n'étendrons pas plus loin ces observations : il nous aura suffi d'indiquer la portée de l'influence que la nationalité peut avoir sur l'homme en général. Essayer d'apphquer ces données à chacun des peuples que nous pouvons connaître ne nous amènerait à rien moins qu'à faire un traité de physionomie sur tous les habitants du globe.

La religion. — Je ne crois pas aller trop loin en disant que la religion est une des facultés de l'âme.

Un des plus illustres anthropologistes de notre temps, M. de Quatrefages, n'a pas hésité à en faire un des caractères exclusifs de l'espèce humaine.

Quelque opinion qu'on puisse avoir sur la vérité dogmatique de telle ou telle religion en particulier, on ne peut toujours pas essayer de contester qu'en fait, et sauf quelques monstruosités comme il s'en trouve toujours dans la nature, il n'y a pas de peuple qui n'ait une religion. Or, comme il n'y a pas non plus de rehgion qui n'ait une morale étroitement hée au dogme, la loi la plus universelle, la plus absolue, celle qui précède toutes les autres et qui souvent les domine ou les absorbe, c'est la loi religieuse.

La religion ne régit pas seulement la conscience, elle gouverne les actes et jusqu'aux plus intimes pensées du croyant, et son pouvoir est si grand, qu'une seule idée, s'allumant au fond du cœur d'un prophète, peut se propager parmi tout un peuple et envahir une partie de la terre. C'est par millions que se comptent les adeptes d'un culte, et si, dans notre moderne Europe, l'influence religieuse semble se réduire de plus en plus au seul domaine du for intérieur, la religion reste souveraine sur l'immense majorité des habitants du globe, chez tous les peuples qui, comme les Orientaux, les Indiens, les Chinois, ont gardé leurs mœurs et leurs idées primitives.

Même chez nous autres Européens, il ne serait pas difficile de montrer, par des exemples nombreux, quelle énorme influence la religion exerce encore. Comparez, par exemple, un catholique espagnol avec un protestant calviniste ; un mahométan avec un juif; un catholique grec avec un mormon; vous aurez sous les yeux des âmes et des corps oii tout est discipliné, modifié, ramené à un caractère général de physionomie. Mystique, austère, fanatique, politique ou sensuelle, l'idée dominante du culte se manifestera métaphoriquement dans tous les traits, dans tous les actes expressifs du croyant, parce qu'elle est au fond de son âme.

Et d'ailleurs ce n'est pas là une action seulement individuelle, puisque toutes les nations ont une religion dominante, ce qui prouve qu'il y a des affinités particuhères entre le génie de chaque peuple et la religion qu'il a choisie. On peut, si l'on y tient beaucoup, soutenir qu'en Europe, au temps où nous sommes, la religion n'a plus d'empire sur les affaires générales d'une nation, mais en tout cas on ne saurait sérieusement contester l'influence qu'elle exerce sur les individus pris isolément.

Il faut d'ailleurs remarquer que, de toutes les influences de milieu social, la rehgion est la plus constante. C'est une institution immuable, indiscutable, qui étend son autorité sur tous les actes, sur toutes les pensées de l'homme, qui est toujours en action et contre laquelle nul pouvoir humain ne peut rien. Les modifications qu'elle imprime à la physionomie sont donc profondes et permanentes.

Chez les Orientaux, oii la masse de la nation est très peu éclairée, les personnages religieux, quoique rien dans leur costume ne les distingue du reste du peuple, se reconnaissent au premier coup d'œil, non pas seulement à l'expression de leur physionomie, mais à la conformation de leur crâne, oii le front et les parties supérieures sont plus développés et plus réguliers.

Chez nous, c'est une observation classique que les hommes qui ont seulement passé quelques années dans un séminaire p|our se préparer à la prêtrise, même lorsqu'ils l'ont quitté faute de voca- Hon, restent toute leur vie prêtres de manières, de langage et même d'intelligence, et leur personne garde une empreinte inef-

L'MOMMK 24T

façable. Ainsi la religion, on peut le dire, pétrit l'homme jusqu'à la moelle des os.

Le gouvernement et la politique. — Une forme de gouvernement implique un ensemble de principes sociaux, un ordre déterminé de pouvoirs fondés sur ces principes, un mode d'exercice de l'autorité conforme à la nature de ces pouvoirs. Et comme il n'est pas un citoyen de FÉtat qui n'ait affaire h toute minute avec la loi, c'est-à-dire avec le gouvernement, il résulte, de ce contact continuel entre l'autorité sociale et l'homme, des modifications dans la manière d'agir et de penser. Sans chercher nos exemples trop près, il nous suffira de nommer Sparte, Athènes, Rome, Byzance, Venise, Florence, pour évoquer autant de mondes politiques où tout diffère, depuis les dogmes les plus élevés de la religion et de la morale jusqu'aux détads les plus insignifiants de la vie pratique ; oii les hommes sont tellement enveloppés, tellement pénétrés, de l'atmosphère politique de leur pays, qu'ils semblent appartenir à autant d'espèces particuhères.

L'histoire déroule à nos yeux les tableaux où la société humaine semble ainsi se métamorphoser selon le temps et le lieu. A sa suite, la philosophie, la poésie, le roman, la peinture, la statuaire, et jusqu'à la musique, prennent à part le guerrier Spartiate, l'orateur athénien, le sénateur romain, le rhéteur byzantin, le seigneur de Venise, l'homme d'État ou l'artiste de Florence, et font revivre sous nos yeux autant de types humains où tout, actes, sentiments, idées, diffère de ce que nous sommes, et où la physionomie, image de l'homme intérieur, ne diffère pas moins de la physionomie des hommes d'à présent. Il suffît, pour s'en convaincre, de parcourir une galerie d'anciens portraits, et de comparer les figures insignifiantes du public à celles des imposants personnages qui, du haut de leur cadre, regardent dédaigneusement ces inconnus, ces étrangers, passer à leurs pieds.

La politique, en inl réduisant daiis le domaine intellectuel des luttes de pouvoirs qui ne se pratiquaient autrefois qu'à coups de force, a formé par degrés un monde intellectuel et moral nouveau, où l'activité humaine s'est développée, étendue d'abord, et

OÙ elle se rue actuellement, on peut le dire, avec une véritable fureur. Cet instinct de la lutte, qui au physique pousse Thomme à la euerre, et qui au moral l'excite à la discorde, semble de nos jours se retirer des questions religieuses pour se jeter sur les questions dites politiques ou sociales.

Quels que soient la candeur des uns, le sot orgueil ou la mauvaise foi des autres, tout s'y réduit à ce que la politique a été depuis le commencement du monde et à ce qu'elle sera jusqu'à la fin des temps, savoir, un combat pour le bonheur.

On aura beau inventer des théories en leur donnant des noms plus ou moins prétentieux ; au fond, il n'y a qu'une chose de vraie en politique : c'est qu'en ce bas monde il est deux classes d'hommes celle qui &st \ouée aux travaux pénibles, et celle à qui est réservé le droit de faire travailler les autres à son profit et à leur propre profit. Chacun cherche à être du bon côté : ceux qui y sont, en y restant, ceux qui n'y sont pas, en s'y mettant. Et il faut d'aiUeurs convenir que les uns et les autres sont également fondés dans leur prétention.

Mais comme la question ne peut être résolue en droit, puisque la société doit pourvoir, sous peine de mort, à ce que ces travaux pénibles soient exécutés par les uns ou par les autres, la question se résout parfois en fait, par la dépossession des uns au profit des autres, et c'est ce que les politiques appellent progrès ou révolution.

Quoi qu'il en soit nous en avons assez dit pour faire juger à quel point un mobile tel que le désir d'être heureux peut exciter les sentiments les plus profonds et les plus violents de l'homme, exalter ses passions, déchaîner toutes ses convoitises, et porter son activité physique et morale aux entreprises les plus audacieuses. La o-uerre et la religion peuvent seuls offrir des exemples comparables aux excès de toute sorte où l'exaltation politique a pu entraîner les hommes: pour trouver, par exemple, un terme de comparaison à la Terreur, il faut aller chercher les massacres de la Saint-Barthélémy ou la guerre du Palatinat.

Nous n'avons pas besoin d'insister sur les effets que des sentiments aussi impérieux, des actes aussi violents, peuvent produire sur la physionomie des hommes.

Tant que durent les événements politiques, il y a une contagion, un penchant à l'imitation, qui fait ressembler vraiment les partis révolutionnaires à un peuple de marionnettes tiraillées par un seul et même fil. Lorsque le calme succède à la tempête, la plupart des hommes reprennent leur conscience et leur libre arbitre, l'ordre et l'équilibre se rétablissent dans leurs idées et par suite dans leurs traits. Mais il en est beaucoup qui, plus violents ou plus faibles, ne recouvrent jamais leur pleine, raison, et au milieu de toute une nation guérie de son délire, on voit errer ces survivants d'une révolution morte, portant sur leur visage les stigmates d'une folie que rien ne peut guérir.

Antécédents historiques. — Ce n'est pas seulement dans le présent que se fait sentir l'influence du milieu social : si elle est là directe et actuelle, elle y est renfermée dans les limites de la vie de l'homme et du lieu qu'il habite. Les antécédents historiques, de tous les points de la terre et de toutes les époques du temps, accumulent sur une race une masse d'idées et de souvenirs que rien ne peut détruire et que chaque jour augmente ; ils exercent sur l'âme d'un peuple une pression continuellement croissante, qui a pour effet de fortifier et de condenser de plus en plus les éléments dominants du caractère collectif.

La religion, la guerre civile, les révolutions, les persécutions, les guerres de peuple à peuple, tous les événements enfin oii l'homme a pu imputer à ses semblables une part de responsabilité dans les maux qu'il a soufferts, laissent après eux des traînées de haine ou de douleur qui se prolongent à travers plusieurs siècles, unissant dans un commun sentiment, d'un côté les fils des oppresseurs, et de l'autre les fils des opprimés.

D'autres sentiments, ceux-là de nature favorable, perpétuent souvent à travers les siècles les traditions de la science, de la rehgion, de l'art, les souvenirs glorieux, la mémoire des héros ou des saints, et cet héritage, réparti dans tous les cœurs d'une race, lui donne un caractère de noblesse et de grandeur qui se marque dans tout ce qu'elle produit.

Ce qui a lieu pour les peuples et pour les races se rencontre aussi dans les groupes régionaux tels que les anciennes provinces, ou dans les contrées que leur configuration isole ou sépare, et où

250 LA PHYSIONOMW COMPARÉE

la population est restée longtemps homogène. Enfin les tribus, et les familles elles-mêmes, offrent aussi de nombreux exemples d'une influence agissant indéfiniment de génération en génération, et dont la. source est dans la tradition toujours vivante d'une idée, d'un ancêtre ou d'un événement, datant d'un siècle et davantage.

Il est intéressant d'observer dans l'état actuel des peuples les fortunes diverses de l'influence des antécédents historiques selon que le cours des choses l'a favorisée ou combattue. Car, ainsi que toutes les puissances de ce monde, celle-ci est exposée à des rivalités qui tantôt la renversent et tantôt viennent s'y briser. Dans les pays primitifs ou barbares, l'influence des traditions est le plus souvent durable et résiste à l'action du temps, parce que les événements y sont aussi rares que les idées : mais dans notre vieille Europe si souvent bouleversée, où les frontières des empires ont été continueflement déplacées, oh plusieurs inondations de barbares ont amalgamé pendant des siècles toute espèce de races, les antécédents historiques ont été noyés dans le torrent des hommes et des idées, et la trace n'en est pas toujours facile à reconnaître.

Cependant, grâce à leur situation à la fois septentrionale et péninsulaire, la Suède et la Norvège, quoique unies politiquement, nous offrent un exemple très intéressant et très bien caractérisé de ce qui peut arriver lorsque deux groupes d'une même race se développent avec des antécédents historiques différents.

Tandis que la Suède devenait une nation conquérante et rapportait chez elle la bonne humeur des victorieux, la Norvège, écrasée par ses conquérants danois, se concentrait dans la haine de l'oppresseur.

L'union des deux peuples en un seul royaume n'a pas encore pu effacer la profonde différence de caractère qui les sépare. Autant le Suédois est gai, ouvert, avide de plaisir et de nouveautés, autant le Norvégien est sombre, méfiant, austère, jaloux de son indépendance. Aussi, quoique leur constitution actuelle ait été établie à peu près sur les mêmes principes, le cours des idées politiques n'a cessé, en Norvège, de tendre vers une démocratie de plus en plus ombrageuse, tandis qu'en Suède les idées de conservation sont restées dominantes.

Il convient d'ailleurs de tenir compte d'une différence qui a beaucoup contribué à marquer et à accélérer la formation du carac-

tère norvégien, c'est la différence du sol, du climat et des relations. Le sol de la Norvège est raontagneu^ç, souvent stérile ; ses côtes sont profondément découpées par des fjords, défilés sombres où, entre deux murailles de rochers, la mer s'engouffre à plusieurs lieues dans les terres ; les grands vents d'ouest, la mer toujours orageuse, battent sans relâche ses côtes; le ciel est presque toujours chargé de nuages. Confiné sur une bande étroite de terre entre les montagnes qui le repoussent et la mer qui l'assiège, le Norvégien est forcément devenu pêcheur et marin, et ce ne sont pas là des métiers qui égayent beaucoup, surtout quand il faut naviguer dans de tels parages. Toutes ces conditions de vie ont dû naturellement aggraver et maintenir le fond d'amertume que les malheurs de la conquête avaient laissé dans le cœur de ce peuple, et voilà comment, malgré son union avec les Suédois. il a gardé un caractère si différent.

Si les antécédents historiques ont laissé en Europe peu d'exemples d'influence sur tout un peuple, on n'en peut pas dire de même pour ce qui se rapporte aux souvenirs des guerres et des persécutions religieuses : ceux-là sont demeurés intacts sur un grand nombre de points de l'Europe, et sans sortir de chez nous, on sait que les haines et les rivahtés entre cathohques et protestants, dans certaines contrées du midi, sont loin d'avoir disparu, quoique depuis longtemps aient cessé les causes qui les avaient fait naître. A l'heure qu'il est, on peut retrouver encore dans ces pays-là des sectaires aussi ardents qu'au temps des guerres de religion, et qui, dans leurs idées, leurs opinions, leurs actes, leur physionomie, font revivre sous nos yeux l'incarnation des anciens ligueurs ou des huguenots.

Les phénomènes psychologiques collectifs. — C'est un fait bien connu que la réunion en groupes exerce sur les idées et sur les actions des hommes une influence d'autant plus puissante que la réunion est plus nombreuse.

Si la réunion a été préparée pour un objet déterminé, que l'ordre y soit assuré d'avance, les délibérations y acquerront beaucoup plus de maturité, les décisions, beaucoup plus de sagesse, que si elles se passaient entre un petit nombre d'hommes. Mais si le nombre (fe 'assistants n'est pas hmité, si c'est le hasard seul qui décide

des sujets à traiter et des résolutions à prendre, la confusion et l'incertitude se répandront bientôt dans tous les esprits ; l'intelligence ni la volonté de chacun des assistants ne fonctionnant plus librement, il se produira entre eux des malentendus, et plusieurs se trouveront, en fin de compte, avoir parlé ou agi contre leur propre sentiment et contre leur volonté bien arrêtée.

Que si les hommes, déjà animés par quelque sentiment général, se trouvent réunis en foule et que l'agitation se mette parmi eux, des phénomènes plus redoutables ne tarderont pas à se manifester.

En outre des éléments dont nous venons de parler, il y a tout d'abord une cause immédiate et infaillible de confusion : les hommes ne peuvent plus s'entendre, puisqu'ils crient tous à la fois ; ils ne sont plus maîtres de leurs actions, puisque la foule les presse et les roule dans son flot irrésistible.

Mais cela ne suffirait encore pas à expliquer d'une manière suffisante les perturbations épouvantables qui, tant de fois, ont pris naissance dans les foules, et dont l'effet tantôt se propage instantanément comme une traînée de poudre, tantôt se prolonge et s'établit d'une façon permanente pendant des années, sans que personne ait l'idée ou le pouvoir d'y résister.

Pour qui prend garde à mesurer les événements à leurs causes, il semble évident que la plupart, surtout les plus importants, comme les révolutions et les guerres, ne sauraient être justifiés raisonnablement par les faits visibles auxquels on les attribue : il y a une disproportion qui, ce me semble, saute aux yeux.

Je ne vois donc pas comment on pourrait se dispenser d'admettre qu'en dehors du champ de nos observations et hors de la portée de notre intelligence, il y a un monde, ou un ordre de courants et de forces inconnues, dont nous ne pourrons jamais découvrir ni la nature ni la puissance, mais dont les effets se manifestent clairement dans les événements, dans les catastrophes, auxquels nous assistons tous les jours sans en pouvoir deviner la cause, et qui déjouent tous les calculs de notre force et de notre inteUigence. C'est ce que les uns appellent l'histoire, et les autres, la Providence.

Quand nous voyons tantôt ces infiltrations de faits et d'idées

L'HUMME ^ 253

qui désagrègent lentement les États, tantôt ces trombes venues on ne sait d'où, et qui en deux ou trois tours arrachent toute une civilisation, n'est-il pas évident que sous, les apparences qui nous éblouissent, il y a des réalités mystérieuses que nous ne voyons pas? Nous suivons d'un œil assuré le cours du fleuve, nous en distinguons les rives, mais les bas-fonds, les gouffres, les contrecourants et les tourbillons, nous ne les connaîtrons jamais. Et voilà pourquoi notre raison s'arrête, atterrée, devant ces bouleversements dont nous sommes témoins sans y pouvoir rien comprendre.

Dans les grands déplacements d'hommes comme les migrations, les voyages de mer, les pèlerinages ; dans les guerres, les sièges, les naufrages, aussi bien que dans les époques d'agitation et de trouble, des perturbations du même genre viennent tout à coup, sans qu'on sache comment, bouleverser instantanément toute une foule, et jusqu'à des peuples entiers.

Batailles. — Le sauve-qui-peitt. — Les batailles ont leur « sauve-qui-peut » ! qui change une victoire en défaite ; les sièges ont leur fohe obsidionale, qui suscite dans tous les cerveaux d'une population assiégée des troubles toujours les mêmes,,

La grande peur. — Pour rappeler un des plus mémoral^les exemples de ces phénomènes collectifs, on peut citer ce qu'on a appelé « la Grande Peur ».

Un jour, sous la Terreur, on vit au même instant tous les habitants de la France, depuis les plus grandes villes jusqu'aux derniers villages, s'armer, se retrancher dans les maisons ou se poster, la baïonnette croisée, à toutes les avenues, pour repousser « les brigands », qui arrivaient Quels brigands? D'où venaient-ils? Qui l'avait dit? Personne n'a jamais pu savoir d'où cette nouvelle était partie ; on a cherché, interrogé partout, fait des enquêtes : rien.

Il y a eu là un vertige, non pas seulement contagieux, mais endémique, et qui s'est répandu par les mêmes voies inconnues par où se répand la peste, par où s'était répandue la Terreur elle-même. Et quand on y réfléchit, si l'on compare les horreurs de la guerre aux causes apparentes qui la font naître, on reconnaît que la guerre, comme tous les autres fléaux nous arrive aussi

par ces voies inconnues dont nous ne saurons jamais la direction.

Effets des phénomènes psychologiques collectifs sur la physionomie. — Est-il besoin d'insister pour démontrer que des effets d'expression d'une nature collective résultent des phénomènes collectifs que nous venons de rappeler? L'expérience de tous les jours, l'histoire de tous les temps, sont là pour attester que l'uniformité et la puissance de celte expression sont en proportion directe du nombre des hommes et de la violence du sentiment colectif qui les possède. Plus ces deux forces les dominent, plus la physionomie individuelle s'efface pour s'absorber dans celle de la foule où l'individu est noyé.

Sans rechercher s'il n'y a pas là, dans le sens biologique et physiologique du mot, une vie commune, et si ce que nous appelons la société humaine n'est pas un animal dont l'individu ne serait que l'élément organique, nous pouvons du moins tenir qu'en fait, de ces influences et de ces réactions réciproques entre les hommes, résulte tout un ordre d'idées et d'actions collectives, oii le caractère individuel de chaque âme et de chaque volonté se modifie ou disparaît entièrement. On voit alors paraître les hommes, tantôt sous un aspect inattendu, tantôt, ce qui n'est pas trop dire, sous une forme inconnue ; et quelque soit le pouvoir mystérieux qui opère ces transformations, les effets en sont trop manifestes pour qu'on en puisse contester le caractère.

Le sentiment, l'intelhgence et la volonté de l'homme, se modifient donc toujours plus ou moins lorsqu'au lieu de sentir, de comprendre ou d'agir seul, il le fait en réunion : cela n'est pas douteux. De là, au point de vue de la physionomie, tout un ordre aussi d'expressions correspondant à l'ordre nouveau d'idées et d'actions collectives que nous venons de déterminer.

11 ne serait pas praticable, vu le nombre indéfini de ces actions, de les étudier, car il n'y faudrait rien moins que l'énumération complète de tous les cas imaginables oii les hommes ont occasion de se rassembler. Nous devrons donc nous borner à indiquer les exemples les plus notables de ces rassemblements, et à rappeler le caractère général de l'expression que prend la figure humaine dans les groupes et dans les ensembles ainsi formés.

LHOMME 5bS

Ce n'est pas la première fois que nous cherchons à attirer l'attention des penseurs sur ces phénomènes collectifs, dont l'importance et la multitude nous avaient depuis longtemps frappé. Dans notre Zoologie morale, sous la rubrique des Moutoiis de Panurge^ nous en avons esquissé le tableau et décrit les effets. Nous demandons la permission de mettre sous les yeux du lecteur les faits observés et rapportés par nous : s'il n'est pas admis qu'on se cite soi-même, il nous semble néanmoins permis de se servir de ses propres travaux.

Les passages qui suivent montreront les principaux exemples des rassemblements humains, et les effets de physionomie qui s'y produisent.

« Familles, tribus, nations, camps, villes, alHances et sociétés de toutes sortes, l'homme ne se lasse pas de former et de resserrer ces groupes oii son isolement devient union, ou sa faiblesse devient force.

» Et dès que les hommes sont ainsi rassemblés, ne voyezvous pas que leurs corps pressés, leurs âmes qui s'entrelacent, forment vraiment une sorte de monstre à mille têtes oîi s'efface et s'engloutit la personne humaine?

» Quand des groupes se forment, se rapprochent, s'unissent; que peu à peu une même pensée germe et se propage par traînées rapides ; que le flot des têtes et des cœurs commence à frémir, puis ondule, puis se soulève, et qu'enfin un seul cri part à la fois de toutes les poitrines; quand un orateur, saisissant par degrés toutes les âmes, les maîtrise, leur impose sa volonté, les force à sentir et à penser comme lui-même ; quand, sur le théâtre, un seul acteur, d'un mot ou d'un cri, fait éclater de rire ou fondre en larmes toute une salle ; quand l'artiste, d'un peu de marbre ou d'un peu de couleur, sait faire la source éternelle d'une même idée ou d'un même sentiment, comment un seul homme en pourrait-il ainsi dominer tant d'autres, si quelque force mystérieuse n'était là derrière lui pour lui prêter ce pouvoir?

') Voulez-vous savoir ce qu'il advient des hommes quand cette force terrible les enlève et les emporte? Voyez-les en proie au plaisir, à la douleur, à la crainte, à la colère, à l'enthousiasme,

au carnage. Leurs yeux étincellent, leurs bras s'agitent, ils poussent des cris, passent en un instant du rire aux larmes, de l'abattement à la fureur ; ils vont, viennent, bondissent, tombent ; parfois ils se roulent à terre en s'arrachant les cheveux, ils se poursuivent, ils se saisissent, s'étranglent et se dévorent les uns les autres comme des bêtes féroces. »

Dans Le premier pèlerinage du capitaine, des Voyages et Aventures de Cougourdan, nous avons également décrit un de ces tableaux de physionomie collective. Ici le cas est plus déterminé, il s'agit d'une scène de la Terreur:

« Mais un autre spectacle me força bien de regarder ailleurs. Les parapets des forts, l'escalier de la Juliette, tout le quai, étaient couverts d'une foule énorme qui criait en agitant les chapeaux et en brandissant des sabres, des piques et des fusils. A mesure que nous approchions du quai, je distinguais mieux leurs visages, leurs gestes, leurs accoutrements et leurs cris.

» Ma parole, on aurait dit des fous furieux ou des diables ! Ils levaient les bras, ils se serraient les mains en tournant les yeux au ciel; d'autres riaient, d'autres pleuraient, d'autres dansaient en rond, et puis lançaient leurs chapeaux en Fair, et puis se jetaient dans les bras de leur voisin ou de leur voisine.

» Quant à leur costume, on n'aurait pas pu dire si c'étaient des brigands ou des masques ; beaucoup avaient une longue veste rouge ; la plupart portaient une espèce de bonnet rouge, relevé en avant et déchiqueté par derrière ; d'autres, des mouchoirs à tabac, des casques, des chapeaux montés. J'en vis un qui était coitfé d'une mitre d'évêque, avec un tablier de taffetas vert sur le dos ; un autre avait mis une chasuble de prêtre et la faisait voler avec ses bras en dansant. Il y avait autant de femmes que d'hommes, et armées comme des soldats : une, presque nue, avec une espèce de blouse jusqu'au milieu de la cuisse, sans bas ni caleçon, rien ! les pieds dans des petites bottes, les cheveux épars, un bonnet rouge campé sur l'oreille, portait un fusil eu travers du dos, un tambour sur le ventre, et ran, plan, plan, en tapait sans s'arrêter.

)) Ils chantaient. J'ai su quoi, depuis : la Marseillaise et Ça ira, ça ira! Ce Ça ira, mon cher ami, c'était le plus hideu:& ;

je ne pouvais pas croire que ce fût du français ni du patois. En braillant ça, les yeux leur sortaient de la tête, leurs figures se crispaient comme des mufles de chiens ; ils montraient les dents, ils suaient, ils bavaient, et le dedans de leurs gueules était si rouge qu'on aurait dit qu'ils allaient vomir du sang! »

Les affaires, les plaisirs, les fêles, les batailles, la prière, les solennités de la vie, en rassemblant les hommes sous l'attraction ou sous l'empire d'un sentiment commun, impriment à leurs corps des mouvements généraux, répandent sur tous les visages une expression pareille : aussi dit-on « la physionomie d'une foule, d'une réunion ». Si, se rapportant aux principes que nous avons rappelés tant de fois, on voulait analyser l'expression d'une bataille, d'une assemblée, de chacune de ces scènes, enfin, où l'individu est absorbé dans une action collective, on reconnaîtrait que l'effet expressif s'y forme par les mêmes combinaisons de lignes, de masses, de force, de vitesse ou de lumière, que dans les actions expressives individuelles. A la simplicité, à la régularité, à l'étendue, au calme, correspondent des idées solennelles, larges, puissantes : la confusion, le tumulte, l'agitation, font voir au contraire que le sentiment de tous ces hommes est violent, incertain de lui-même.

Nous ne nous étendrons pas davantage sur les mouvements collectifs d'expression; analogues ou différents, tous les exemples que nous pourrions prendre ne nous fourniraient pas d'autres éléments d'analyse que ceux dont nous nous sommes servi.

La seule observation que nous ayons à ajouter, et qui ressort d'ailleurs suffisamment de la comparaison qu'on peut faire de notre dernier exemple avec ceux qui le précèdent, c'est que l'expression collective est d'autant plus juste et d'autant plus manifeste que le sentiment ou l'acte qui la produit est plus unanime ; qu'en sens contraire, naturellement, plus les idées et les mouvements d'un groupe ou d'une foule sont divers et contradictoires, moins l'expression d'ensemble a de précision et d'intensité. Au point de vue de l'art aussi bien que de la physionomie, la première est belle, parce que c'est une harmonie : la seconde ne l'est pas, parce que c'est une dissonance.

Milieu naturel. — Nous arrivons enfin au troisième milieu, à

la troisième enveloppe, à celle qui entoure les deux autres et qui les domine: c'est ce que nous avons appelé le milieu naturel.

Tous les objets de la nature se caractérisent, au point de vue de leur effet sensible, c'est-à-dire de leur expression, par des lignes, des directions, des étendues, des quantités, des formes, des proportions, des couleurs, des degrés de lumière ou de chaleur, des mouvements, des durées, des forces, des vitesses.

Ces qualités des choses se réfléchissent sur l'homme, qui les a continuellement devant les yeux. Tantôt elles agissent directement sur son corps, comme la lumière, en l'éclairant, ou la chaleur, en l'échauffant ; tantôt elles influent sur ses idées : c'est ainsi que l'habitant des plaines^ par exemple, a en général moins d'énergie morale que le montagnard.

Mais par quelque côté que commence l'influence, le corps l'a bien vite répercutée sur l'âme ou l'âme sur le corps, et dans tous les cas la physionomie arbore des signes métaphoriques analogues aux caractères du milieu qu'elle réfléchit : elle se conforme donc à ce milieu, elle tend de plus en plus à Y imiter. Voilà l'influence du miheu naturel.

Par quel travail intérieur, par quelle loi inconnue, cette assimilation s'opère-t-elle, c'est ce que nulle analyse ne découvrira probablement jamais. Néanmoins le fait n'étant pas de ceux qu'on discute, il faut bien admettre que l'influence du milieu naturel s'exerce directement des choses à l'homme, en vertu d'une loi dont nous ne connaissons que l'effet, et que cet effet consiste dans une assimilation plus ou moins marquée entre l'homme et la nature dont il est entouré.

La nourriture, le pays, le climat et l'époque, voilà, si nous ne nous trompons, les quatre éléments du milieu naturel^, de ce miheu cosmique auquel toute l'industrie de l'homme ne peut rien changer, et dont, quoi qu'il fasse, il lui faut subir l'influence. Sans doute cette influence n'est pas égale pour tous les hommes du même pays et du même temps, puisqu'on voit les uns prospérer et les autres succomber, par exemple, sous un chmal donné, mais pour peser inégalement sur eux, efle ne s'en étend pas moins sur tous.

La nourriture. — Si l'on considère que la nourriture est

pour ainsi dire la raison d'être de chacune des espèces d'animaux, puisqu'il suffisait à Cuvier d'une dent pour reconstituer un animal antédiluvien, on comprendra quelle influence la nourriture doit avoir sur l'espèce humaine. Sans doute l'homme est omnivore, mais s'il l'est d'organisation il ne l'est pas de fait. Il peut manger de tout, mais il ne mange pas de tout, il mange ce qu'il peut se procurer. S'il a, dans les pays civilisés, le choix parmi un nombre infini d'aliments, ses goûts nationaux ou personnels lui font choisir de préférence un régime plus ou moins substantiel, ou bien sa condition le réduit à se contenter d'une nourriture grossière ou insuffisante.

Rien n'est plus divers que la nourriture, tant sous le rapport de l'aliment que sous celui de sa préparation. Le goût en cette matière s'établit par nation, avec des nuances régionales qui tirent leur origine des traditions locales et surtout de la nature du chmat. Un instinct tout naturel, continuellement encouragé par l'expérience, porte l'homme à choisir de préférence les aliments propres à contrebalancer les influences de climat qui lui sont contraires. C'est pour cela que les peuples des pays froids usent d'une nourriture substantielle et mangent beaucoup, tandis que les peuples des pays chauds ont un régime léger et excitant.

Rien que ces différences dans le manger suffisent à donner aux premiers une constitution lourde et massive, des digestions lentes pour s'assimiler la masse grossière dont leur estomac est toujours surchargé. Chez les autres, au contraire, la digestion est une fonction secondaire, et le système nerveux, animé par la nature excitante des mets habituels, prédomine sur le système musculaire et laisse à l'imagination et à la sensibihté plus d'action.

Mais le manger n'est que la moitié de la nourriture, et chez les peuples européens, la boisson tend de plus en plus à prendre une place considérable dans les besoins ; elle est devenue * un plaisir, puis un vice, puis une maladie sociale. Et alors, plus un peuple est buveur de sa nature, plus sa boisson nationale aura d'influence sur son intelligence, sur ses actes, et, par conséquent, sur sa physionomie. Ce» effets deviendront encore plus

marqués si le tabac, ce grand adjuvant de l'ivrognerie, y est en

usage.

L'Allemagne est de beaucoup le pays du monde oii on boit et où on fume le plus. Il est inutile de rappeler ici l'état d'hébétement auquel arrivent par degrés les buveurs de bière de ce pays.

Chez les Anglais et chez les Américains, c'est surtout l'alcool qui fournit le type de l'ivrognerie nationale.

En France, on se grise avec le vin ; c'est l'ivrognerie la moins dangereuse. Mais la prospérité des contributions indirectes, qui est une des principales ressources de notre budget, exige, de la part du gouvernement, des tendances continuelles à encourager la consommation; et le vin manquant, l'alcool et surtout l'absinthe commencent à s'avancer comme une marée montante, si bien que le nombre des fous alcoohques va se multipHant d'année en année.

Dans les pays du midi de l'Europe, l'ivrognerie est à peu près inconnue. Ce n'est pas que le vin n'y soit commun et qu'on n'y pût fabriquer de l'alcool en quantité, mais, dans ces chmats tempérés, l'homme n'éprouve pas, comme l'Allemand sous sa neige ou l'Anglais dans son brouillard, le besoin de se raffermir, par l'excitation alcoohque, contre l'affaissement et la mélancohe qu'ils respirent dans Tair.

Ces indications générales suffisent pour marquer le sens et la portée des effets de la nourriture au point de vue de la physionomie. Nous ne saurions nous engager dans un examen de détail de ces effets: ce serait vouloir comparer chaque espèce d'homme à chacun des plats qu'il mange. Ici, comme sur toutes les influences de milieu que nous avons dû mettre en ligne de compte, nous nous contentons d'une vue d'ensemble, laissant à chacun les observations de détail.

Le pays. — Le pays se compose essentiellement du sol et de ses produits.

Selon que le sol est élevé ou bas, étendu ou resserré, uni ou inégal, plan ou montagneux, sec ou arrosé de cours d'eau, découvert ou boisé ; selon que la terre est calcaire, granitique, schisteuse, sablonneuse ou marécageuse, des quahtés particulières

s'établissent dans les races animales qui y vivent. Or, comme l'homme est de tous les animaux celui qui s'approprie le plus les ressources de la nature, c'est sur lui que se marque le plus complètement et le plus profondément l'influence du sol.

Les effets de cette influence sont en rapport presque littéral avec les diverses qualités du sol. Les idées et les sentiments de l'habitant sédentaire des grandes plaines ont quelque chose du calme et de l'indifférence des horizons uniformes au milieu desquels il passe sa vie. Dans un pays accidenté de coteaux oh des perspectives riantes et bornées varient à chaque pas l'aspect de la nature, l'esprit et le cœur s'animent, et le caractère de l'homme semble refléter l'inconstance et l'imprévu de ces paysages toujours changeants. Le montagnard est vigoureux, énergique, rude, comme les figures menaçantes des montagnes qui se dressent au-dessus de sa tête. Les pays humides ou marécageux, nourrissent des races lourdes, lymphatiques, d'un esprit pesant, d'une sensibihté obtuse. L'homme qui vit dans les forêts prend quelque chose de sombre, de farouche, qui semble^ de l'ombre et du silence des bois, s'abaisser sur lui.

La composition du sol n'a pas des effets moins profonds sur la constitution intime de l'homme et, par suite, sur ses formes, sur ses traits ; toutes modifications qui se traduisent dans sa physionomie par des expressions déterminées.

D'abord c'est de la nature du sol que dépend la qualité de la végétation ; le pays sera fertile si la terre végétale est favorablement distribuée, il sera stérile si elle manque. Dans le premier cas l'homme sera bien nourri, se portera mieux, sera plus fort, plus gai ; il se consacrera tout natureflement à l'agriculture puisqu'il trouve dans le sein de la terre un bonheur tout fait. Mais si la terre est mauvaise, il lui faudra s'ingénier autrement et chercher dans l'industrie, dans l'exploitation des forêts ou des mines, les ressources que la culture ne peut lui fournir.

La nature du sol a donc pour premier efFet d'imposer à l'homme son genre de travail et de nourriture, ce qui est déjà beaucoup. Mais ce n'est pas tout, et la composition minéralogique du terrain agit directement et indirectement sur la santé et la con-

stitution des hommes qui y vivent. Les terrains calcaires sont secs, perméables et chauds ; les terrains schisteux, les terres argileuses, sont froids et humides ; le granit est froid, imperméable à l'eau ; les sables sont secs et absorbent l'humidité à travers leurs couches sans consistance. Chacun de ces terrains est le siège d'un ensemble de propriétés qui, par la chaleur, par la lumière, par leurs exhalaisons, influent physiologiquement sur toutes les fonctions de l'organisme.

Enfin une action purement chimique, une pénétration directe de l'homme par le sol, résulte de l'eau qu'il boit. Cette eau n'est que le lavage, la dissolution, des éléments du sol : l'homme, on peut donc le dire, boit véritablement la terre sur laquelle il vit, et il nous suffira de rappeler les gâteux de certaines contrées des Alpes ou des Pyrénées pour montrer à quelle puissance peut s'élever l'action chimique d'un sol dilué par l'eau.

La prédominance ou le défaut de certaines espèces végétales ou animales, qui dépend d'ailleurs en grande partie de la nature du sol, mais qui tient aussi à la plus ou moins grande force de résistance et de multiplication de chaque espèce, voilà encore un élément qui peut être plus ou moins favorable à l'homme, suivant que les végétaux et les animaux, qui manquent ou foisonnent autour de lui, sont utiles ou nuisibles.

Enfin il ne faut pas ouljlier une des conditions les plus importantes des établissements humains, et par conséquent de la vie pour chacun des individus : le régime naturel et la distribution des eaux. Ce n'est pas assez de dire avec Pascal que les fleuves sont des chemins qui marchent : quand on considère que tous les peuples en ont suivi le cours pour se répandre sur le globe, que tous les postes avancés de la civilisation s'échelonnent le long de leurs bords ; que les fleuves sont la seule voie ouverte, la seule possible, aux entreprises des explorateurs, aux armées des conquérants, aux invasions des barbares, aux migrations des peuples, il faut reconnaître qu'ils sont pour le genre humain ce que le cœur et les veines sont pour le corps de l'homme : l'organe même de la circulation et de la vie.

Le voisinage ou l'éloignement de la mer ne joue pas un rôle moins décisif sur la destinée des peuples : il suffit d'un coup d'œil

jeté sur une mappemonde pour mesurer l'étendue de cette vérité.

Pour donner un exemple complet et saisissant de l'influence du pays sur la physionomie, nous ne saurions mieux faire que de reproduire les extraits suivants du cours d'anthropologie que faisait M. de Quatrefages au Muséum en 1868. [Revue des cours scientifiques, 5" année, p. 728). C'est à propos de l'Amérique.

(( L'abbé Brasseur de Bourbourg retrouve au nord, chez les populations européennes, les caractères physiques, intellectuels et moraux des h'oquois, tandis que, sous les mêmes rapports, celles du midi lui rappellent les Cherokees. Il m'a de plus cité dans une conversation l'histoire très curieuse d'une famille qui remonte aux premiers temps de la colonie. Non seulement elle ne s'est jamais unie aux hidiens, mais les alliances de famille y ont été fréquentes. Cependant le chef disait à celui de qui je tiens ces détails : « De traits, de cheveux, de caractère, nous sommes devenus des Hurons. »

Le professeur a ensuite donné lecture de la copie d'une lettre de M. Pruner-Bey à M. l'abbé Brasseur de Bourbourg, et qui contenait ce qui suit :

« L'anglo-saxon américain présente dès la seconde génération des traits du type indien qui le rapprochent des Leni-Lenappes, des Iroquois, des Cherokees. Le système glandulaire se réduit au minimum de son développement normal. La peau devient sèche comme du cuir ; elle perd la chaleur du teint et la rougeur des joues, qui sont remplacées chez l'homme par un coloris de limon, et chez la femme par une pâleur fade. La tête se rapetisse et s'arrondit ou devient pointue. Elle se couvre d'une chevelure lisse et foncée en couleur; le cou s'allonge. On observe un grand développement des os zygomatiques et des masséters. Les fosses temporales sont profondes, les mâchoires, massives. Les yeux sont enfoncés dans des cavités très profondes et assez rapprochées l'une de l'autre. L'iris est foncé, le regard, perçant et sauvage. Le corps des os longs s'allonge principalement à l'extrémité supérieure. La France et l'Angleterre fabriquent en conséquence , pour l'exportation dans l'Amérique du Nord, des gants à part dont les doigts sont particulièrement allongés. Les cavités de ces os sont très rétrécies. Les ongles prennent facilement une forme allongée et pointue. Le larynx

est f^rand, la voix, rauque et criarde. Le bassin de la femme se rapproche, dans les extrêmes, de celui du singe. »

a Un autre correspondant se contente de dire qu'il rappelle celui de l'homme. Le même ajoute un détail remarquable : « Le langage tend à se rapprocher du polysynthétisme des langues des Peaux- Rouges par les standard-phrases (formules) » . Il signale enfin comme traits de mœurs « l'exclusion de la lumière dans les appartements, l'amour des couleurs criardes dans les vêtements. » Or on sait que le goût auquel il est fait allusion en dernier lieu est propre à toutes les populations sauvages.

« Le flegme proverbial des Anglais, ajoute le professeur, a disparu chez le Yankee pour faire place à une agitation fébrile qui se traduit par un besoin incessant d'occuper ses mains et par l'habitude de tailler du bois. »

Cette citation est très curieuse, comme on voit, pour donner une idée de la puissance de modification du pays sur l'homme. Le fait est d'autant plus concluant que, dans la même leçon, le professeur a montré tout près, dans le golfe du Mexique, aux Antilles, les créoles français formant une race très belle, oii les femmes sont célèbres pour leur teint de camellia, leurs grands beaux yeux, la finesse de leurs mains et de leurs pieds, la grâce incomparable de leur taille et de leurs mouvements, et enfin le type profondément féminin de leur beauté.

Nous pouvons ajouter de notre chef qu'elles joignent à ces avantages une distinction exquise, un esprit charmant et une bonté touchante. Il est juste de noter, pour se rendre compte des raisons de cette différence avec les Américaines du continent, que les créoles des Antilles sont d'origine française ou espagnole.

Ainsi, soit par le cours que ses aspects donnent aux sentiments et aux idées de l'homme, soit par la nature du travail qu'il lui impose, soit par les produits naturels dont il l'entoure, soit par son action chimique et physique directe, soit enfin par la distribution de ses eaux, le pays modifie l'homme physique et moral et imprime par conséquent à sa physionomie des signes analogues à l'expression des objets naturels qui l'entourent.

Le climat. — Le climat produit des effets plus décisifs et plus profonds. Aux limites extrêmes de ses écarts, la seule différence de chaleur thermométrique suffit déjà pour modifier complètement la constitution de l'homme.

Mais le degré de froid ou de chaleur n'est que le moindre des éléments du climat. La météorologie, la latitude, l'altitude et la configuration du sol, l'orientation des lieux, le voisinage de la mer, la distribution des eaux, l'abondance ou la rareté des forêts, sont autant de circonstances dont chacune exerce son action pour former l'ensemble du chmat.

La température . — Dans un air chaud, la respiration est faible et régulière ; la circulation est égale ; les fonctions de la peau s'accomphssent normalement, les mouvements sont libres, la démarche, aisée.

Le froid congestionne les tissus, contracte le système nerveux, ralentit les fonctions de la peau. Il rend les mouvements pénibles, la respiration difficile, et l'homme se contracte sur lui-même pour réduire autant que possible sa surface.

Mais si la chaleur devient excessive, l'air trop dilaté n'oxyde plus assez le sang, une transpiration continuelle épuise l'homme, qui tombe, à demi asphyxié;, dans une grande faiblesse. En cet état il est pâle et toutes ses actions expressives prennent l'aspect de l'accablement.

L'excès du froid produit aussi un ralentissement dans l'activité, un engourdissement des nerfs et des muscles, une sorte d'asphyxie, puis de congestion, qui finit par amener un sommeil mortel.

Entre ces deux excès on peut observer une infinité de nuances qu'il serait trop long de préciser une à une. Nous aurons assez fait en remarquant d'une manière générale que les températures moyennes sont les plus favorables à l'équilibre des facultés, et que c'est sous leur influence que l'expression physionomique reste le plus indépendante du degré de la chaleur; qu'au contraire les températures extrêmes, par le trouble et la souffrance qu'elles font subir à l'homme, modifient le plus son expression naturelle.

Cependant, à Paris et dans toutes les villes populeuses oti

la circulation est très active, le grand nombre de passants qu'on a occasion d'observer fait que des signes, observés isolément sur chaque individu, prennent une grande évidence par leur répétition sur toutes les personnes qu'on rencontre. Qu'un jour de beau temps succède à de longues pluies, vous verrez les visages épanouis, les mouvements libres. Qu'il fasse une grande chaleur, les gens se traînent d'un air accablé. Quand vient une forte gelée, de son lit on en est averti par le bruit précipité des talons: tout le monde court, le nez baissé, le dos courbé. Un jour d'orage il y a dans la démarche des passants, et même des chevaux, quelque chose de galvanique.

D'ailleurs ces effets ne sont pas seulement momentanés. Dans les pays à température excessive, à force de se répéter ils finissent par imprimer un accent ineffaçable aux manières et aux mouvements des habitants, même pendant les saisons oii la température s'adoucit pour quelque temps. J'ai eu occasion de l'observer en Suède, au cours d'un voyage que j'y fis pendant un été. Au premier abord, quand on voit l'activité de tout ce peuple s'agitant, passant les soirées en plein air, toujours en promenade et en parties de campagne, on est porté à le taxer de vivacité plus que de lenteur. Mais embarquez-vous sur un des innombrables bateaux qui sillonnent en tous sens le lac Mœlar, et quelque longue que soit la traversée, vous observerez avec étonnement que ces passagers, qui se sont embarqués si gaîment, resteront comme pétrifiés à leur place et n'en bougeront que quand le bateau sera près d'aborder. C'est un fait très saisissant, qui, je n'en doute pas, frappera aussi quiconque aura lieu de l'observer comme moi.

La météorologie. — Après et peut-être avant le froid et le chaud, le régime météorologique est un des éléments dominants d'un chmat. Selon que le ciel est clair ou nuageux, que l'air est calme ou agité par les vents, que la sécheresse ou les pluies dominent, que le temps est plus ou moins variable, plus ou moins aigu ou orageux, on voit varier autant de fois le caractère de l'homme, son humeur se conformer à l'aigreur ou à la sérénité du ciel, et toutes ces modifications intérieures se refléter comme toujours sur ses traits et sur sa physionomie.

Sans aller chercher des exemples chez des peuples voisins de nous, il suffit de comparer entre eux le (iascon, le Normand, le Provençal, le Franc-Comtois, l'Auvergnat, le Breton, pour voir combien les qualités propres de chacun de ces types provinciaux sont en analogie avec la mesure de soleil, de pluie ou de neige, que la destinée a départie aux lieux qu'ils habitent.

La latitude. — La latitude, c'est-à-dire le plus ou moins de distance de l'équaleur, a une grande influence sur l'homme, il n'en faut pas douter. Nous n'en pouvons connaître que ce qui en résulte pour le degré de température du lieu, mais il est difficile de croire qu'il soit indifférent pour nous de vivre plus ou moins près de l'axe de rotation du globe, quand on considère que l'habitant de l'équateur parcourt, avec le sol qui le supporte, neuf mille heues par vingt-quatre heures, tandis que le Lapon ou le Groenlandais des terres arctiques en décrit à peine le quart ou le cinquième dans le même temps.

L'altitude. — L'altitude du sol est un autre élément, celui-là plus direct et plus positif, de la constitution du climat.

Les hauts plateaux. — Sur les hauts plateaux, la pression atmosphérique diminuant, il entre moins d'air dans les poumons à chaque inspiration, d'où suit que le sang s'oxyde moins et que la circulation est moins active. Il résulte de ces conditions un appauvrissement du sang ; l'homme s'affaiblit, son activité diminue^, ses sentiments se dépriment.

11 a été établi par les observations de MM. d'Abbadie que les Abyssins qui vont séjourner sur les hauts plateaux de leur pays deviennent en peu de temps aussi noirs que les habitants de ces régions. L'expérience personnelle de ces voyageurs a confirmé leurs conclusions, car ils ont vu un jeune Abyssin qui les avait accompagnés sur les hauts plateaux, devenir presque noir. M. Antoine d'Abbadie, originairement blond, revint d'Abyssinie coloré en bronze foncé.

Les montagnes. — L'habitation dans les montagnes produit des effets plus ou moins sensibles selon la nature des reliefs et le plus ou moins d'altitude de la station. La pureté et le mouvement de l'air et des eaux, la position habituelle du corps sur des lieux élevés, la puissance imposante des masses au milieu desquelles

se passe la vie du montagnard, donnent à son âme une énergie et à son corps une vigueur extrêmes, pourvu que la région qu'il habite ne soit pas par trop abrupte et déserte. Car si l'homme, de sommets en sommets, arrive à se cantonner dans une de ces gorges affreuses oh. l'on ne trouve plus que des ours et des loups, les conditions de sa vie deviennent par trop dures, et il n'est plus qu'un sauvage.

Le relief et la rudesse des montagnes moulent donc, au pied de la lettre, des corps et des âmes qui leur ressemblent par des qualités analogues, par l'énergie et la rudesse physiques et morales. C'est vrai de l'homme qui vil dans ce milieu fortement caractérisé, c'est vrai des animaux sauvages ou domestiques qui y vivent à côté de lui; la zootechnie, l'anthropologie, s'appuyent sur cette vérité pour en tirer, l'une, les principes pratiques du croisement de certaines races d'animaux, l'autre, l'analyse des causes de certaines modifications de l'espèce humaine.

L^ orientation. — L'orientation des lieux est une autre cause de modifications plus ou moins profondes dans la sensibihté, dans l'intelligence, et par suite dans les aptitudes physiques et morales de l'homme.

Selon qu'un lieu est plus ou moins exposé à la radiation solaire, selon qu'il reçoit ou ne reçoit pas le souffle de certains vents, les habitants vivent sous des impressions physiques et dans des cours d'idées très différents. C'est, pour prendre un exemple, dans les coulées des chaînes de montagnes, dans des gorges 011 le soleil pénètre rarement, oti soufflent des bises glacées, qu'on trouve des caractères aigres, des esprits fantasques, associés parfois à des pensées profondes.

Le climat de Genève, par exemple, produit beaucoup d'hommes de ce tempérament, mélancoliques, fanatiques, rêveurs, chez qui une âpreté sombre et froide s'allie à une intelligence supérieure. Rousseau est un des types les plus complets de cette race qui s'étend d'ailleurs, avec un climat analogue à celui de Genève, jusqu'au delà de Lyon. Les Lyonnais eux-mêmes ont un penchant très marqué aux idées ardentes et sévères. Leur exaltation pohtique à toutes les époques l'a fait voir assez.

Le caractère de cette race d'hommes s'annonce dans leur phy-

sionomie par des signes d'une grande évidence. Le plus saisissant est le regard, qui est chaud et concentré. La voix est mordante ou profonde, les mouvements sont souvent raides ou brusques.

Il y a là sans aucun doute une action locale dont l'élément dominant me paraît être le voisinage des Alpes et le souffle continuel des glaciers : car je suis bien loin de penser avec Michelet que « le vent des glaciers est prosaïque » et qu' « il souffle le doute ». C'est pour cela que j'ai cru pouvoir insister avec un peu plus de détails sur cet exemple qui nous touche de près.

Mais pour voir ce qu'une orientation défavorable peut faire d'un pays et de l'homme que la rigueur de la nature a condamné à y vivre, il faut lire la relation du naufrage de lord John Byron, grand-père du poète, sur les côtes du détroit de Magellan.

Sur cette terre de malédiction, sous des torrents perpétuels de pluie, le sol des forêts n'est qu'un marécage, oh il faut marcher dans l'eau, tantôt jusqu'aux genoux, tantôt jusqu'à la ceinture, franchissant continuellement des branchages ou des troncs d'arbres renversés, enfonçant dans les fondrières, se déchirant les pieds aux pointes des racines brisées qui sont sous l'eau. Entre ce sol noyé et la mer, une hgne de rochers offre le seul passage où le pied puisse s'appuyer ; mais sur cette plage incessamment battue par des vagues énormes, il est impossible de pêcher ni de ramasser des coquillages, de sorte qu'il fallait ou périr ou se rembarquer. Dans le court séjour qu'il fît au milieu de cette peuplade, Byron put voir des scènes bien propres à montrer comment, dans ces contrées maudites, la nature fait l'homme à son image et semble lui souffler ses fureurs.

Un jour il fut témoin d'une cérémonie religieuse, qu'il serait plus juste d'appeler une orgie démoniaque. Les sauvages commencèrent par pousser des gémissements profonds s'élevant graduellement jusqu'à une espèce de chant hideux qui dura jusqu'à ce que, devenus furieux, ils se mirent à bondir comme des possédés, prenant dans le feu des charbons ardents et les mettant dans leur bouche, courant çà et là en brûlant tout ce qui se trouvait sur leur passage, et puis après ils s'armèrent de coquilles tranchantes, se tailladèrent les uns les autres ; enfin ruisselants de sang et épuisés de fatigue, de douleur et de rage, ils

tombèrent raides comme des barres de fer, les yeux retournés et la bouche pleine d'écume.

Étrangers à tout ce qui fait le bonheur des autres hommes, ils ne connaissent ni l'amour ni la pitié, et quand la colère les pousse, il ne leur reste plus rien d'humain. Le cacique qui servait de guide aux naufragés, et qui pourtant était chrétien, se montra pour eux, dans tout le cours du voyage, d'une dureté incroyable, lés obligeant à ramer comme des forçats, les surchargeant de fardeaux, et les laissant mourir de faim les uns après les autres, tandis que lui ne manquait de rien.

Mais que pouvait-on attendre de cet homme après ce que Byron lui avait vu faire? Un jour, au retour d'une pèche, le fils de ce barbare était venu au-devant de son père, qui lui donna à porter un panier d'oursins. Le panier était trop lourd, l'enfant le laissa tomber. Le père, transporté de fureur, saisit son fils entre ses bras et le jette de toutes ses forces contre un rocher. La pauvre petite créature y resta brisée et sanglante. La mère ramassa son enfant : il était mort. Elle donna pendant plusieurs jours les signes du plus profond désespoir : mais le père n'eut pas seulement l'air de se souvenir qu'il eût jamais eu un fils.

A ce tableau épouvantable on pourrait opposer les idylles chantées par les poètes ou décrites par les voyageurs, dans ces pays bénis oii la douceur du ciel, la beauté des paysages, la profusion des arbres et des fleurs, l'abondance de toutes les productions utiles, font de la vie une fête perpétuelle, et de l'homme, un enfant innocent toujours heureux.

Malgré la part de corruption que le cours des temps et des révolutions y ont apportée, certains pays de l'Italie ont gardé encore cette joie exubérante de la vie, cette gaîté du soleil et de la chaleur, que toutes les misères de l'âme ou du corps ne peuvent abattre.

Mais c'est dans les pays primitifs, dans certaines îles, surtout, isolées au miheu de l'Océan Pacifique, qu'on peut rencontrer des peuples dont l'âme et les mœurs gardent encore la grâce et la simpficité de la nature. L'archipel de Taïti, que les premiers explorateurs avaient déjà trouvé si délicieux, est encore aujourd'hui, en dépit de la corruption qu'y ont apportée les Européens,

L'HOMME 27d

un des lieux les plus poétiques et les plus touchants de la terre. Un roman justement célèbre, Le Mariage de Loti, qui a paru récemment, nous a ouvert des échappées imprévues sur toute une race d'âmes exquises et sauvages, enivrantes et fantastiques, . qui passent là leurs jours sans guère connaître de la vie que le plaisir de vivre et la joie d'aimer.

Voisinage de la mer. — Les deux exemples que nous venons d'opposer l'un à l'autre peuvent servir à montrer aussi jusqu'à quel point la mer peut modifier le sort de l'homme qui habite près de ses bords. Son influence sur le climat est sans doute la plus absolue, puisqu'elle agit constamment sans que l'homme y puisse rien changer, mais il résulte de ce voisinage des conséquences incalculables sur le régime de vie et sur la destinée entière d'un peuple riverain de l'océan.

Sur des côtes qui n'ont pas de ports, la mer n'est qu'une frontière sans issue pour les habitants, sans accès pour les étrangers, et la population s'y trouve acculée tout aussi bien qu'au bord d'un désert.. Si au contraire la côte est hospitalière, et qu'au delà de la mer il y ait des pays fertiles et commerçants, ce voisinage devient un élément de travail et de civilisation. Il se forme là un peuple de navigateurs qui, comme les Phéniciens, les Normands, les Portugais, les Anglais, se lanceront sur toutes les mers du globe, découvriront des terres inconnues, et tantôt par le trafic, tantôt par la guerre, se rendront maîtres du commerce maritime et planteront sur tous les rivages le pavillon de leur pays.

La pêche offre aux populations du littoral une ressource dont elles ne sauraient manquer de profiter : voilà une vocation, un genre de travail, un régime, à peu près forcés pour tous les hommes établis sur les côtes. Et voilà pour eux, comme pour les navigateurs plus aventureux dont nous avons parlé tout à l'heure, une constitution, une forme de penser et de sentir, tellement spéciales, tellement caractéristiques, que tout le monde reconnaît à première vue un marin, et que les peintres ou les romanciers se serviront toujours des mêmes traits pour le peindre.

D'ailleurs il ne faut pas oublier que la nature et l'aspect des bords de la mer, plus ou moins riants, plus ou moins terribles ou

sauvages, modifient singulièrement ces effets. Entre la baie de Naples au mois de mai et les îles Loffoden par une tempête d'équinoxe, il y a autant de nuances qu'on peut compter de différences entre tous les ports de la terre.

Les îles. — Enfin la position insulaire, surtout si l'île a peu de relations avec les continents, a pour effet de maintenir et de concentrer le caractère et les mœurs de l'homme. Dans ces conditions, le roulement de l'hérédité se fait entre un petit nombre de familles toujours les mêmes, ce qui perpétue les qualités et les défauts du groupe. De plus, vivant toujours ensemble et ne connaissant point d'étrangers, les insulaires se servent continuellement d'exemple les uns aux autres et, eu vertu de la grande loi de l'imitation, s'imitent les uns les autres. Leurs intérêts sont communs, leur régime est le même, toutes les influences de milieu, chmat, pays, etc., sont les mêmes. Il résulte de là que le caractère d'un peuple insulaire est toujours beaucoup plus marqué, beaucoup plus uniforme, que celui d'un peuple continental.

Dans son voyage d'exploration de V Astrolabe et de la Zélée, Dumont-d'Urville, visitant l'une après l'autre deux des îles Gambier, trouva la première peuplée des sauvages les plus immoraux et les plus féroces, tandis que, sur l'île voisine, peuplée d'hommes de la même race, vivait une population d'une intelligence et d'une moralité supérieures. Tout le monde y était bon, heureux; on le reçut avec la plus touchante hospitalité. Les habitants avaient pour chefs les plus intelligents et les plus honnêtes d'entre eux, qui se succédaient en observant toujours les mêmes coutumes, en se conformant toujours aux mêmes principes de morale et d'autorité. De leur côté les subordonnés n'avaient jamais eu l'idée de résister ou de changer quelque chose à l'obéissance : celui qui aurait désobéi se serait trouvé seul contre toute la nation. Ainsi, par l'hérédité favorable et par l'imitation forcée, cette peuplade, préservée de tout contact avec d'autres idées que les siennes, était arrivée à l'unité de vertu et de bonheur, tandis que sous l'influence de mauvais chefs, leurs congénères de l'île voisine étaient tombés 4ans l'unité de vice et de malheur.

La distribution des eaux. — Les eauj intérieures, fleuves, ri-

vières, lacs, étangs et marais, jouent aussi un très grand rôle dans la vie de Fhomme, puisque, selon la manière dont elles sont distribuées, elles peuvent être des agents de fertilité ou de destruction, des voies de communication et de transport ou des obstacles infranchissables.

Les fleuves. — Sans entrer ici dans rénumcralion de tous les genres d'influence que la distribution des eaux peut encore exercer sur la santé de l'homme, sur sa constitution, sur son travail, et, par suite, sur son intelligence et sur son activité, rappelons seulement que l'habitation près des grands fleuves inspire à l'homme un penchant à la navigation, tout comme la vue de la mer le pousse à s'embarquer. L'esprit d'entreprise, avec ses suites physiques et morales, lorsque plusieurs générations s'y sont adonnées, en est donc une conséquence.

Les lacs. — Les grands lacs ont la même influence que les rivières, puisqu'ils rendent les mêmes services : les petits lacs, au contraire, ne sont utiles à rien et ne font que couper le terrain et le soustraire à la vie. Lorsque, comme en Suède et en Finlande, ils arrivent à occuper les trois quarts du territoire, ils n'ont que des inconvénients et sont un grand obstacle aux communications, sans parler de l'humidité qu'ils répandent.

Les étangs et les marais. — Les étangs et les marais s'étendent souvent sur de très vastes espaces ; ils sont une cause d'appauvrissement et d'insalubrité, qui affaibht l'homme, l'expose à des maladies dévorantes telles que la fièvre, la phtisie, les scrofules, et toutes ces conditions défavorables se matérialisent sous une forme visible dans la physionomie des populations qui habitent ces régions empestées.

Les forêts. — Enfin les forêts, par leur solitude, par leur ombrage, par l'humidité qu'elles entretiennent dans l'air, créent un miheu physiologique particulier pour l'homme qui les habite. D'un autre côté, le régime et le travafl habituel, un genre de vie particuher, s'imposent naturellement à l'habitant des forêts. Nous avons plus haut, à propos de l'influence des lieux, noté les effets physionomiques qui se produisent dans ce cas ; nous n'y reviendrons pas, et nous arrêterons ici le cours des observations que nous avions à faire sur l'influence du chmat.

L époque. — L'époque, c'est-à-dire le point de l'âge du monde oii se place l'existence de chacun de nous, ne donne pas seulement à chaque société des mœurs et des habitudes différentes : elle se traduit dans l'âme et dans le corps par des caractères visibles dont le sens est conforme au genre de vie et de sentiment de l'homme de ce temps-là. Tempérament, idées, langage, costume, mœurs, habitations, ustensiles, régime, tout prend un caractère spécial et uniforme selon que l'époque oii il vit est plus ou moins ancienne ou récente.

Simplicité des types a?îcie?is. — Plus on remonte vers l'origine d'une race, plus son type se simplifie et devient primitif et fruste. Dans les premiers âges, oh tous les hommes se rattachaient étroitement à un petit nombre de familles, oii les relations étaient rares par suite de la dissémination des groupes humains, les physionomies, nous pouvons le tenir pour certain, étaient beaucoup plus uniformes qu'à présent.

Les descriptions écrites et surtout les dessins et les moulages que nous rapportent chaque jour les voyageurs, les documents nombreux mis sous nos yeux dans les ouvrages et dans les collections ethnologiques, et aussi l'observation que beaucoup de nous en ont pu faire sur un certain nombre de ces hommes amenés à Paris et exposés à la curiosité du public, nous montrent dans les sauvages actuels une confirmation de ce que nous venons d'avancer. De tous ces documents et de tous ces spécimens représentés ou vivants, ressort jusqu'à l'évidence que chez les peuples sauvages il y a beaucoup moins de diversité dans les physionomies que chez les peuples civilisés.

La même observation a été faite sur les Arabes de l'Algérie par des peintres qui ont pris pour sujets de leurs tableaux des hommes de cette race. Un des artistes qui connaissent et qui lendent le mieux l'Algérie, mon ami Gustave Guillaumet, un jour que je lui exposais mes idées sur la simphcité et l'uniformité des types primitifs, m'a dit qu'en effet les Arabes se ressemblent entre eux beaucoup plus que les races européennes.

Ce n'est pas seulement le petit nombre des composants héréditaires qui étabht alors la simphcité du type. Plus une peuplade est sauvage, plus la dose de facultés sensitives et intellectuelles est

uniforme pour chaque individu : réduits à des besoins, à des passions, à des nécessités, qui sont les mêmes pour tous, leurs cœurs et leurs cerveaux ne diffèrent entre eux guère plus que ces outils, également lourds et grossiers, qu'on distribue aux terrassiers pour faire tous indistinctement la même besogne.

D'ailleurs cette dose uniforme de facultés est d'autant plus réduite que le peuple est plus sauvage, de sorte que les composants héréditaires sont à la fois en plus petit nombre et en moindre quantité à mesure qu'on remonte les générations.

Nous prions le lecteur de prendre garde que nous parlons ici de la simplicité du type, c'est-à-dire, du peu de détails et de comphcations dont se forment les lignes, les masses et autres traits qui le composent. Mais nous ne parlons pas du type en lui-même, nous ne disons pas qu'il s'efface à mesure qu'il est plus primitif, nous disons qu'il se simplifie.

Nous avons tenu à bien préciser cette réserve, de crainte qu'on ne nous supposât ici quelque hésitation sur le principe de la fixité du type, principe sur lequel nous avons insisté lorsque nous avons étudié les influences de l'hérédité.

Pour en finir sur la simplicité des types primitifs, il me semble que les monuments de l'art ancien en sont uo témoignage assez convaincant. Quand on considère les statues et les peintures que nous a laissées l'antiquité historique, qui remonte à quatre ou cinq mille ans au plus, n'est-on pas frappé de la simplicité, de la sérénité presque glacée, des figures assyriennes, égyptiennes, grecques et même romaines, au moins pour les premiers siècles? Toutes ces figures se ressemblent quoiqu'elles représentent des personnages différents.

Ceci, et l'aspect des portraits du moyen âge et de la renaissance que nous conservons dans nos galeries, me donne la conviction que même à type pareil (car nous retrouvons là des types pareils aux nôtres), ces personnages avaient d'autres figures que nous. Les détails, l'air, l'expression surtout, de leurs visages et de leurs corps, n'étaient évidemment pas les mêmes que les détails, 1 air et l'expression, des visages et des corps d'aujourd'hui.

Quand nous voyageons, nous arrivons peu à peu, si nous y savons bien regarder, à reconnaître qu'un étranger ne fait pas un acte,

ne dit pas un mot, n'a pas une pensée, qui ne diffère entièrement des nôtres. Pourrait-on admettre que la différence des temps n'équivalût pas au moins à la différence des pays pour diversifier le physique et le moral des hommes?

En insistant sur ces observations, nous avons cru donner les meilleures preuves en fait qu'on pût produire pour démontrer l'influence de l'époque sur la physionomie humaine.

Nous avons indiqué le plus complètement possible les influences de miheu intérieur ou extérieur qui, agissant à la fois sur les formes, sur les traits, sur les actes, sur les sentiments et sur les idées de l'homme, modifient l'expression d'ensemble de sa physionomie.

Nous ne nous dissimulons pas que nous aurions pu donner infiniment plus de détails à cette élude ; mais c'est précisément l'immensité du champ de ses applications qui a dû nous arrêter. Vouloir le parcourir tout entier eût été fohe: c'était tenter de faire à peu près l'histoire de l'humanité dans tous les temps, dans tous les lieux et dans toutes les conditions.

C'aurait d'ailleurs été d'autant plus inutile que c'est fait, puisque l'art, l'histoire, la littérature, la poésie, la philosophie, ne sont pas autre chose que l'étude ou la peinture de l'homme aux prises avec la nature et la destinée.

S'il y a quelque exactitude dans les observations auxquelles nous avons cru devoir nous borner, nous ne saurions invoquer,, pour les compléter, de meilleurs documents que ceux-là.

Page 1