REPTILES
Chez tous les reptiles sans exception le corps traîne lorsqu'il marche : c'est là le trait dominant de leur organisation, c'est ce qui les pose, peut-on dire, dans une attitude tellement caractéristique que leur nom en a été tiré. H y a sans doute parmi, eux des animaux grimpeurs, nageurs, sauteurs ; il y en a même un. le dragon, qui vole presque en se soutenant quelques instants en l'air, couime le polatouche et le phalanger, à l'aide de
membranes attachées à ses flancs ; un autre, la grenouille volante de Bornéo, qui a les pattes si largement palmées qu'efles lui servent à voler presque lorsqu'elle s'élance: mais il n'est pas un seul reptile qui, dans la marche sur le sol et même lorsqu'il grimpe, puisse avancer autrement qu'en se traînant.
Excepté dans les reptiles sauteurs tels que la grenouille, les quatre membres sout uniformes. Ces membres, articulés horizontalement et à angle droit avec la masse du corps, ont cela de particulier que les articulations, au lieu d'être renflées comme chez les mammifères et les oiseaux, en sont au contraire étranglées, que nulle saillie ne marque leur point de jonction avec la masse du corps, de sorte qu'on ne voit ni épaule ni bassin et que les membres ont l'air de ne tenir que par la peau.
De là une faiblesse réelle qui ne leur permet que de soulever le corps pour le traîner, et qui se traduit par une expression d'abaissement et d'impuissance.
De toute la classe des vertébrés, les reptiles sont ceux qui présentent la plus grande diversité de types. On en peut distinguer cinq bien tranchés, représentés par la grenouille, la tortue, le lézard, les scincoïdiens, le serpent et l'axolotl. La forme du corps, dans ces cinq types, est tour à tour ramassée, discoïde, fusiforme, cylindrique et pisciforme.
La tête est toujours aplatie, le crâne est exigu, laissant prédominer la face dans une grande proportion. Les lèvres n'existent pas ; les oreilles et les narines ne sont que des trous ; les yeux, toujours saillants, n'ont d'autre expression que leur fixité et leur luisant. La face est inerte et rigide, tantôt cuirassée de plaques ou d'écaillés, tantôt formant un bec corné, tantôt réduite à une mâchoire fendue jusqu'aux oreilles, comme chez les grenouilles.
La peau, sauf chez les batraciens, disparaît sous des téguments plus ou moins grossiers, plus ou moins rigides, qui lui ôtent toute sensibilité, toute souplesse; elle n'est plus, comme chez les mammifères et les oiseaux, une partie intégrante de l'animal, un organe de communication avec le mflieu ambiant: c'est une enveloppe pour certains reptiles, une cuirasse, une coquifle, pour les autres ; pour d'autres, comme les serpents, un
fourreau inextensible dont l'animal se débarrasse lorsqu'il est devenu trop étroit.
A ces dégradations apparentes correspond un abaissement proportionnel dans la sensibilité et dans les fonctions organiques. Le tact n'a plus d'organe spécial, il existe à peine sur la surface du corps ; l'ouïe ne s'exerce que par des trous donnant dans un appareil auditif incomplet; l'odorat n'est pas moins obtus que les autres sens; le goût n'a pour siège qu'une bouche cartilagineuse, une langue insensible; le reptile ne mâche même pas ses ahments, il les avale ou les aspire. Enfin les yeux, vitreux et immobiles, n'ont point de regard, et même, chez les serpents, sont dépourvus de paupières.
La respiration, et la circulation qui s'y lie, sont beaucoup moins actives que dans les mammifères et les oiseaux. Sauf chez les crocodiles, oii, par une exception singulière, la partie antérieure du corps reçoit du sang artériel pur, le cœur, n'ayant qu'un seul ventricule, n'envoie dans tous les vaisseaux qu'un mélange de sang artériel et de sang veineux, qui n'est pas aussi chaud que le sang artériel pur. Il en résulte que la température du corps des reptiles est beaucoup moins élevée, et ce sont des animaux à sang froid.
Le système nerveux des reptiles, naturellement, s'abaisse avec les fonctions imparfaites qu'il anime : le centre cérébral n'est plus un point, mais presque une hgne, comme il en sera tout à fait dans les animaux inférieurs ; la moelle épinière est plus forte comparativement au cerveau, les nerfs sont plus gros ; l'innervation, ainsi dispersée sur tous les points du corps, s'affaiblit partout, et avec elle s'affaiblissent l'intelhgence, la sensibihté et la volonté, qu'elle gouverne.
La vie purement organique semble se disperser comme si, dans ces corps engourdis, elle n'avait pas de foyer principal : la queue d'un lézard, séparée du corps de l'animal, s'agite encore longtemps et une autre queue la remplace, comme si cet appendice était un être indépendant, simplement uni à l'animal dont il complète la figure. Un cœur de tortue continue à battre plusieurs heures après qu'il a été mis à part du corps ; Milne Edwards cite le cas de tortues mortes depuis plusieurs jours, et qui agitent leurs membres lorsqu'on les
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excite avec un instrument piquant. Moi-même j'ai trouvé un jour sur le bord de la Méditerranée une tortue de terre qui n'avait plus de tête, dont les pattes étaient en putréfaction, et qui agitait les os de son cou.
Par suite de leur circulation incomplète, les reptiles, ne pouvant produire en eux une température suffisamment élevée, s'échauffent ou se refroidissent au gré des variations atmosphériques. Une chaleur de quarante à cinquante degrés leur est funeste, et le froid les engourdit, paralysant à la fois leurs mouvements et toutes leurs fonctions, de sorte qu'en hiver la plupart des reptiles ne peuvent plus digérer, ne mangent pas, et respirent à peine, ou même tombent dans un sommeil léthargique comme les animaux hibernants.
Tels sont les caractères généraux communs à tous les reptiles. Un cerveau étroit, une tête aplatie, une enveloppe cornée ou écailleuse, des membres grêles et mal articulés, l'intelligence faible, les sens obtus, la sensibilité émoussée, le sang froid, les mouvements presque toujours lents, la liberté des fonctions dominée par les variations de la température, tous ces traits suffisent à leur imprimer un stigmate de laideur et de dégoût que leur nom seul rappelle.
A part quelques espèces de tortues, les reptiles sont exclusivement carnivores ou insectivores. Leurs dimensions varient sur une très grande échelle. Du crocodile et de la grande tortue franche aux lézards de nos murailles et aux petites tortues japonaises, du boa à l'orvet, il y a autant d'écart qu'entre les animaux des classes précédentes.
Il nous reste maintenant à analyser en particuher la physionomie des tortues, des sauriens, des batraciens, des scincoïdiens, des serpents, qui forment les quatre ordres des reptiles. Nous y ajouterons l'axolotl, pris comme type de transition vers les poissons.
Tortues. — Malgré la carapace dont elles sont couvertes, les tortues se rapprochent encore des mammifères en ce que leur forme n'est pas allongée comme celle des lézards. Ce sont les édentés de l'herpétologie ; sauf la brièveté de leur queue, elles ressemblent au tatou. Un bec corné leur tient lieu de dents, et leurs mouvements sont d'une extrême lenteur. Elles sont terrestres, paludines, marines, fluviatiles, et les modifications de leur carapace et de leurs pattes se
conforment à ces divers milieux. Cylindrique et armé d'ongles chez les tortues terrestres, le pied se palme chez les tortues fluviatiles, et se transforme en rames chez les tortues marines, en même temps que la convexité de la carapace s'affaibht de plus en plus pour ne plus former qu'un disque aplati chez les grandes tortues marines. Ainsi emprisonnés dans leur carapace inflexible, ne laissant voir qu'une tête écailleuse et des pattes qui ont l'air de moignons ou de nageoires, ces animaux n'ont d'autre expression que celle de leur masse, qui peut être énorme, de leur couleur, qui est toujours terne et verdâtre, et de leur forme qui, vu l'inflexible rigidité de ses contours, n'a rien de la vie et ressemble plutôt à un solide géométrique plus ou moins saillant, plus ou moins divisé en compartiments réguliers.
Sai(rie7is. — Si la forme générale des sauriens les laisse encore ressembler aux quadrupèdes, l'absence de cou, d'épaules et de hanches, l'aplatissement de la tête, et surtout la grosseur de la queue et sa continuité avec le corps, les rapprochent des serpents. Tous sont couverts d'écaillés. La face est très développée comparativement au cerveau, et couverte de plaques écailleuses qui n'y laissent aucun mouvement. Cependant quelquesuns de ces reptiles ont un corps souple et des mouvements vifs. Bien que la plupart soient de couleur terne ou sombre, quelquesuns, comme le lézard de la foret de Fontainebleau^ l'iguane, le caméléon, sont revêtus d'une couleur verte ou changeante et ne sont pas d'un aspect aussi- désagréable que les autres reptiles.
Les crocodiles. — Le crocodile est le plus hideux des lézards. Sa couleur presque noire, la grossièreté de ses écailles, et surtout l'aplatissement de sa tête monstrueuse, lui donnent un aspect bien en rapport avec sa stupidité et sa férocité. En dehors des moments où, plongeant sous l'eau, il poursuit sa proie, il reste immobile, aplati sur le rivage, et, comme pour les carnassiers, sa vie se réduit alors à la digestion de l'être vivant qu'il vient d'engloutir.
L'exiguïté du crâne s'opposant à l'effroyable grandeur des mâchoires, les multiples rangées de dents aiguës dont la gueule est hérissée, la grosseur des pattes armées de longues griffes, la force
et la longueur de la queue, et enfin la taille souvent gigantesque, du crocodile, sont autant de signes directs d'expression qui marquent la force, la stupidité, la férocité, chez tous les êtres vivants, et c'est ainsi que, comme toujours, l'analyse physionomique vient détailler et expliquer la synthèse d'horreur que le seul aspect du crocodile suffit à nous inspirer. On peut d'ailleurs appliquer les mêmes observations au gavial et à l'alligator, qui ne sont que des crocodiles diversement modifiés.
Nous avons, à propos des singes, des carnassiers et, en général, des animaux supérieurs, posé en principe que le rang d'un animal dans l'échelle des êtres est d'autant plus élevé que ses parties antérieures, tête et bras, sont mieux organisées et jouent un rôle plus prépondérant dans les mouvements et dans les autres fonctions de relation. L'organisation exceptionnelle des crocodiles vient attester cette vérité. Par une sorte de faveur de la nature, en effet, tandis que tout le reste du corps de ces reptiles ne reçoit que du sang moitié veineux, moitié artériel, les parties antérieures sont alimentées de sang artériel pur, comme si la nature avait reconnu que pour mouvoir cette gueule et ces pattes énormes, pour leur donner la force de capturer et de dévorer les grands animaux dont elles ont à broyer les corps, le sang glacé du reptile n'aurait pas assez d'ardeur, et elle les a injectées de sang rouge.
Les lézards. — A part quelques espèces comme le monitor du Nil et certains iguanes, les lézards sont des reptiles de taille moyenne ou petite, à membres faibles, à formes délicates, à mouvements vifs. Leurs écailles sont fines, souvent marbrées de nuances tranchées, ou colorées de vert ou de jaune vifs. La plupart sont insectivores et grimpeurs ; quelques-uns même vivent eontinuellement sur les arbres, et peuvent, d'après tous ces caractères, être considérés comme représentant, parmi les reptiles, les rongeurs arboricoles tels que l'écureuil et le loir. Il y a même parmi eux une espèce, le dragon, qui peut, grâce à des replis nombreux attachés à ses flancs, se soutenir quelques instants en l'air lorsqu'il s'élance d'un arbre à l'autre.
La physionomie des lézards est assez uniforme; la couleur et la taille en font la seule diversité. La iuiesse de leurs pattes, la
souplesse de leur corps, la vivacité de leurs mouvements, sont en rapport avec leurs mœurs et leur régime, et c'est là, comme il m est pour tous les animaux inférieurs^ la seule expression qu'on puisse chercher dans leur physionomie. Mais ce qu'il faut pourtant retenir à leur avantage, c'est que les lézards sont, de tous les reptiles, ceux chez lesquels la vie a le plus d'animation apparente, et c'est là une supériorité relative, puisque tout être vivant est d'autant plus expressif que sa vie et ses fonctions se marquent mieux dans ses traits et dans ses mouvements.
Le f/ecko. — Le gecko, espèce de lézard noirâtre, a les pattes pourvues de ventouses à l'aide desquelles il peut grimper sur les surfaces les plus lisses et les plus décHves. Par la grossièreté de ses formes et l'épaisseur de sa peau, par sa couleur sinistre, par la lenteur de ses mouvements^ ce reptile, bien que sa forme générale ne diffère presque pas de celle des autres lézards, produit une impression d'horreur et de dégoût. Il n'est pas inutile de le citer comme exemple de l'influence décisive que quelques modifications de couleur et de mouvement peuvent avoir sur l'expression.
Le caméléon. — Le caméléon, au contraire, diffère complètement des autres lézards. Il a des pattes organisées en pinces absolument pareilles à celles des perroquets ; sa tête est surmontée d'une crête épineuse qui se prolonge sur son dos ; il a une queue prenante qu'il enroule autour des branches; enfin, par une disposition unique dans la nature, ses yeux sont enfermés dans des tubes cyhndriques mobiles, et les mouvements n'en sont pas conjugués : on dirait de petites lorgnettes qu'il braque chacune dans des directions différentes. On connaît la singulière propriété de sa peau, qui, du violet vineux, sa nuance naturelle, peut passer au jaune, au rose, presque au noir, selon certaines impressions éprouvées par l'animal. Aussi le caméléon a-t-il été pris pour emblème de la variabilité d'opinion, de l'inconstance. Ces changements de couleur, moins étendus d'ailleurs qu'on ne l'a prétendu, ne sont pas sans un certain intérêt sous le rapport de l'expression, puisqu'ils marquent des variations dans les sentiments de l'animal. Il faudrait, pour les analyser utilement, s'être préalablement mis en possession d'une psychologie
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complète du caméléon, laquelle n'a pas, que nous sachions encore, été même tentée : tout ce qu'ont pu indiquer quelques expériences, c'est que les colorations foncées ou vives correspondent à des sensations violentes, et- que les colorations pâles se produisent lorsque l'animal est atTaibli ou effrayé. Ces phénomènes s'accorderaient avec les effets de rougeur ou de pâleur qui^ dans l'homme et même dans certaines parties des oiseaux telles que la crête du coq, les caroncules du dindon, sont produits par un sentiment violent ou dépressif.
Le caméléon est insectivore et vit sur les arbres. Il se rapproche par là de ce groupe d'animaux grimpants et aériens qui semblent destinés à vivre entre ciel et terre, et oii nous avons classé les écureuils, les sarigues et les singes. On ne peut même s'empêcher de remarquer cette queue prenante qui, par un privilège unique chez les reptiles, semble lui conférer une sorte de parenté avec les singes à queue prenante, avec les sarigues. D'un autre côté, la ressemblance de ses doigts, accouplés deux par deux, avec ceux des perroquets, ne forme-t-elle pas comme un chaînon de ce lie q ue nous avons cru vaguement entrevoir entre les singes et les perroquets ? 11 y a plus, et il nous semble que quand on considère attentivement le caméléon, on lui trouve positivement une analogie singulière avec le singe ; il en a le style, oserons-nous dire. Si l'on veut bien ne pas oublier que nous traitons une question, non pas de science, mais d'expression, peut-être ne trouvera-t-on pas mal à propos que nous reproduisions ici cette observation : chacune des classes que nous avons étudiées jusqu'ici nous a donné lieu de la faire, et elle se représentera, quoique sous une forme moins précise, dans les autres classes d'animaux dont il nous reste à étudier la physionomie.
Batraciens. — Les batraciens forment deux groupes, dont l'un, celui des batraciens sans queue, nous occupera d'abord. Ce sont des animaux de petite taille, faiblement conformés, vivant d'insectes ou de petits mammifères, dépourvus de côtes, avalant l'air au lieu de le respirer, et dont le développement complet ne se fait qu'après la métamorphose du têtard, qui respire par des branchies, en batracien parfait, qui respire par des poumons.
Tous ces caractères, dont le dernier rend les batraciens semblables aux poissons pendant une partie de leur existence, leur, ont fait donner par les zoologistes le rang inférieur qu'ils occupent parmi les reptiles.
La grenouille et le crapaud. — Pourtant, lorsqu'on les considère au point de vue de la physionomie, les batraciens sans queue s'éloignent moins des mammifères que les tortues et les lézards. Par une exception unique dans la classe des reptiles, leurs membres antérieurs sont, comme chez les mammifères, plus courts que les postérieurs. Chez la grenouille on trouve des doigts bien distincts qui rappellent les mains du singe, et les pattes postérieures, beaucoup plus longues et plus fortes, ont une espèce de pied oii les doigts sont assez allongés. Les grenouilles ont des mouvements très rapides lorsqu'elles sautent ou nageni, et le crapaud lui-même, malgré la forme plus massive de son corps, sautille assez vivement et montre une certaine agilité à se porter sur tous les points oii il aperçoit des insectes. Enfin ces batraciens ont la peau nue et souple, ce qui laisse paraître leurs formes et eurs mouvements plus sensiblement que chez les autres reptiles. Ils sont parla plus expressifs, on les voit mieux tels qu'ils sont. L'articulation de leurs membres postérieurs n'étant pas à angle droit avec le corps, comme chez les lézards, ces membres aussi ont un aspect plus actif: c'est un trait de vie de plus.
Mais ces signes favorables sont profondément dénaturés par l'aspect informe de la masse du corps, et surtout par l'aplatissement du crâne, par le développement excessif et par le modelé brutal de la bouche. Chez les grenouilles, la peau est d'un vert varié et bariolé de blanc, de noir et de jaune, qui n'a rien de désagréable à voir, mais le crapaud, avec sa couleur lie-de-vin sale, ses pustules d'oii suinte une humeur visqueuse, est un objet d'horreur et de dégoût qui est passé en proverbe.
La rainette. — La rainette nous présente, parmi les batraciens, un nouvel exemple de cette tendance à grimper que la nature semble avoir voulu répandre parmi toutes les espèces d'animaux, comme s'il y avait, dans le plan de la création, une espèce de principe de déclassement qui doit être toujours rappelé . Comme le singe, comme le caméléon, la rainette est un animal arboricole;
elle est du nombre de ces aventuriers de l'air qui, par un privilège d'organisation et d'instinct, s'élèvent au-dessus du sol et se balancent sur les branches des arbres en compagnie des oiseaux, tandis que leurs congénères, soumis aux lourdes charges de leur condition de reptiles, se traînent sans pouvoir soulever un seul instant le poids qui les attache à la terre.
Les pattes de la rainette sont pourvues de boules gluantes à l'aide desquelles elle se colle aux feuilles et aux branches. Sa couleur d'un vert éclatant, avec quelques raies noires et blanches, lui donne un aspect presque agréable, et se confondant d'ailleurs avec la verdure, la protège en la rendant plus difficile à apercevoir.
Les scincoïdiens . — Le chaléïde est le type d'une famille de lézards qui forment la transition entre les reptiles quadrupèdes et les serpents. Ces animaux ont des membres rudimentaires, à peu près impropres à la marche. Chez le chaléïde, les membres antérieurs ont disparu. Dans une autre espèce, le bimane, les pieds de devant seuls existent. Le corps de ces reptiles s'allonge au point de ressembler presque complètement à celui des serpents.
Serpents. — Chez les serpents la dégradation du vertébré tombe au plus bas: les membres n'existent plus, le corps ne se compose que d'un chapelet de vertèbres qui, chez la couleuvre à collier, sont au nombre de trois cent seize. Les côtes sont parfois au nombre de deux cent cinquante paires. Il n'y a point de cou. Tous les organes intérieurs s'allongent et ne sont plus que des tuyaux. Les oreilles n'ont pas de tympan, les yeux, pas de paupières ; l'œil est couvert d'une peau transparente, comnie d'un verre de montre. Ici la vie, déjà si peu concentrée par le seul fait que le serpent est un reptile, semble s'égrener le long de ce collier vivant. L'animal, réduit pour ainsi dire à une tête et une queue, ne se meut plus, il se tord. Ces mouvements inspirent l'horreur et l'effroi, d'abord parce que le serpent est hideux par lui-même, mais aussi parce qu'ils n'ont aucun rapport avec ceux des autres vertébrés, et parce que, consistant en une suite d'ondulations, ils se produisent sans mécanisme apparent, sans instrument visible qui les explique. De plus ils n'ont ni centre commun ni tendance directe, puisque c'est par des déplacements obliques et contrariés que l'animal
parvient à gagner en avant. Enfin le serpent est de tous les vertébrés celui qui rampe le plus absolument contre la terre.
Tous ces caractères expliquent pourquoi la physionomie du serpent est la plus repoussante peut-être de toutes celles que l'animalité peut nous présenter. A toutes les dégradations du reptile, le serpent réunit l'air de mutilation produit par l'absence de membres; l'allongement et l'uniformité, qui abolissent l'expression. L'unique mouvement dont il est capable tord et déforme son corps d'un bout à l'autre, ce qui en fait disparaître l'unité ; enfin ses mouvements, dont nous ne pouvons voir ni les mobiles ni les points d'appui, n'ont pas de direction déterminée, semblent se contredire les uns les autres, et s'exécutent à ras de terre. S'il est vrai, comme on n'en peut douter, que la division des parties, leur diversité bien marquée, la concentration des masses principales du corps, la localisation du mouvement dans des membres bien conformés, la précision et l'harmonie enfin de ces mouvements, soient les signes les plus favorables de l'expression, on verra que l'horreur universelle des hommes contre le serpent n'est pas simplement instinctive, mais qu'elle est fondée sur les principes mêmes de l'expression.
A ces signes de réprobation naturelle il faut d'ailleurs ajouter le sentiment d'effroi que les serpents venimeux, vivant côte à côte avec d'autres espèces sans venin, inspirent légitimement aux hommes et même aux animaux. D'ailleurs, dans certaines contrées, le serpent devient gigantesque, c'est alors un monstre plus redoutable que les tigres et que les lions, et ce n'est plus seulement riiorreur qu'il inspire, c'est la terreur qu'il répand.
L'axolotl. — Bien que rangés dans la classification parmi les batraciens et par conséquent avant les serpents, les batraciens à queue, dont le type le plus connu est la salamandre, nous ont paru devoir être considérés, au point de vue de la physionomie, comme formant une transition vers les poissons. Sans doute la forme extétérieure des salamandres pourrait les faire assimiler aux lézards : mais en laissant de côté cette espèce, nous trouvons dans la même famille l'axolotl, qui, malgré les quatre pattes dont il est pourvu, ressemble d'une façon frappante à un poisson. lien a la tête conique, la queue déprimée, la forme ellipsoïde ; et la crête ondulée qui garnit tout son dos et fait retour jusque sous la queue est une
véritable nageoire. Les mouvements de ce reptile dans Feau, où d séjourne sans interruption, sont absolument ceux d'un poisson.
Ainsi la nature, dans l'ordre idéal oii elle nous paraît procéder pour ses diverses créations, semble, à la fin de chaque série de ses ouvrages, annoncer par avance la série qui va suivre. Elle en esquisse le plan, elle en ébauche l'organisation ou la forme dans des types encore incomplets, comme si, non contente d'en avoir conçu le dessein, elle voulait lui préparer le chemin de la vie par l'idée qu'elle lance en avant-garde à travers les êtres déjà créés.