‹ La physionomie comparée; traité de l'expression dans l'homme, dans la nature, et dans l'artChapitre 22 sur 45 · L'A M M AL · texte numérisé non relu

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reaux, les grimpeurs sont beaucoup plus intéressants sous le rapport de l'expression. Cet ordre est formé des toucans, des perroquets, des indicateurs, des pics et des coucous. Les grimpeurs sont pour la plupart frugivores ou granivores. Ce qui les distingue des autres oiseaux, c'est la disposition de leurs quatre doigts qui, dirigés deux en avant et deux en arrière, leur forment une sorte de pince ou de crochet dont ils se servent pour grimper, en s'aidant en outre parfois de leur bec comme d'un crampon.

Les perroquets. — Les plus connus d'entre eux sont les perroquets, remarquables par leur aptitude singulière à imiter la voix humaine et même à prononcer des mots et des phrases entières. Quoique cette faculté ne soit pour ces oiseaux que le résultat d'un simple penchant instinctif servi par un appareil vocal particulier, les perroquets sont peut-être, si on en juge par la grosseur de leur tête et par le développement et la saillie de leurs circonvolutions cérébrales, les plus intelligents des oiseaux. Ceux qu'on tient en captivité donnent des marques très touchantes d'aflTection à leurs maîtres.

Les perroquets sont des animaux essentiellement grimpeurs et ils vont de branche en branche en s'y accrochant avec leurs pattes, qui sont armées d'ongles forts et assez crochus.

Mais ce qui les caractérise au plus haut degré et les place hors de pair avec les autres oiseaux, c'est l'adresse et la facilité avec lesquelles ils savent se servir de leurs pattes pour saisir leur nourriture, la porter à leur bec et l'y maintenir pendant qu'ils mangent. Ils deviennent par là le seul exemple d'animaux chez lesquels le pied de derrière s'élève presque à la fonction -d'une main. Cette faculté, jointe à la grosseur et à la rondeur de leur tête, au développement de leur cerveau, à leur instinct d'imitation, à leur caractère affectueux, et enfin à leur habitude de grimper, fait faire un rapprochement entre ces oiseaux et les singes, comme nous en avons fait un entre les rongeurs et les passereaux.

La famille des perroquets, dont l'ara, le cacatoès et les perruches, sont les représentants bien connus, est une des plus nombreuses et des plus variées de l'ornithologie. Dans les

petites espèces elle arme à se confondre presque avec les passereaux, mais dans les grandes, son bec recourbé, sa tête grosse^ les mouvements bizarres de ses pattes, et surtout sa façon de grimper en s'aidant du bec, lui donnent un air d'intelligence et d'adresse qu'on ne retrouve à un tel degré dans aucune autre espèce d'oiseaux.

Le coucou, Vindicateur et le pic. — Les autres espèces de grimpeurs sont fort au-dessous des perroquets comme physionomie et comme intelligence; insectivores, ils se rapprochent par leurs formes des passereaux insectivores. Ce sont des animaux efiilés, à bec long et aigu, conformés enfin, comme les quadrupèdes insectivores, dans ce style menu qui rappelle vaguement la ténuité de leur proie habituelle.

Le coucou n'a de remarquable que son instinct d'usurper le nid des autres espèces. Le pic est plus curieux par son adresse à creuser les troncs d'arbres pour y découvrir les larves dont il se nourrit. Il s'attaque même à la pierre : dans une vieille tour dépendant d'une maison de campagne oii j'habite pendant la belle saison, les pics ont creusé dans la pierre deux trous dans l'un desquels on pourrait faire entrer le poing.

Quant à l'indicateur, il ne diffère^ pas beaucoup, comme expression, des deux espèces précédentes. 11 n'a de particuher que son avidité pour le miel, qu'il cherche en criant, et c'est ainsi qu'il aide les indigènes de l'Afrique à découvrir les nids d'abeilles sauvages.

Gallinacés. — Le pigeon, le dindon, le paon, le faisan, le coq, la pintade et la perdrix, sont les types les plus connus des gallinacés.

A part le pigeon et ses variétés, qui se rapprochent des passereaux, mais dont les formes et les mouvements ont une grâce toute particuhère, les galhnacés ont le bec court et voûté, les narines percées dans un espace écailleux, les ailes courtes, les pattes très fortes. Leur régime est essentiellement granivore, leur gésier est très musculeux et souvent garni intérieurement de plaques osseuses qui leur permettent de broyer avec leur estomac les graines qu'ils ont avalées.

Ce sont des oiseaux d'instinct assez grossier, vivant pour la

plupart en troupes sous la conduite d'un chef, et que l'ensemble de leurs mœurs et de leurs caractères biologiques généraux permet d'assimiler aux ruminants ou aux pachydermes. Les gallinacés sont plutôt marcheurs: ils ne volent que pour changer de ï heu de pâture, puisque c'est sur le sol qu'ils trouvent les graines I dont ils se nourrissent.

Le coq. — Le coq est assez connu pour que nous n'ayons pas à insister beaucoup sur la description de sa physionomie. C'est par excellence l'oiseau batailleur, et tout, dans la forme de son corps, de sa tête et de ses pattes, porte un air conquérant et agressif qui saute aux yeux des plus shnples, puisque partout le coq est pris pour prototype des hommes à caractère vaniteux ou provocant.

Le dindon. — Le dindon, sans qu'on puisse bien s'expliquer pourquoi^ a été au contraire toujours considéré comme le type de la sottise. Sa marche cadencée, les caroncules qui défigurent sa tête, et l'habitude qu'a le mâle d'hérisser ses plumes en faisant la roue, nous sembleraient plutôt propres à marquer chez lui la violence que la stupidité, car le dindon, surtout à l'état sauvage, s'il est aussi peu intelligent que les autres gallinacés, ne l'est pas moins.

Le paon. — Le paon, comme chacun sait, est F emblème de l'orgueil humain : la raison, c'est qu'il étale en roue sa queue, et qu'on suppose que c'est pour faire voir comme elle est belle. Ce serait donc un enfantillage que de chercher un rapport physionomique entre la queue du paon et la métaphore purement littéraire que les hommes y ont pendue. Sans doute il est vrai que l'épanouissement d'une partie mobile est en général un signe de contentement chez tous les animaux, mais vouloir en faire l'indice d'une vanité propre à l'homme seul, c'est une 'licence qu'il faut laisser aux poètes et aux fabulistes, et qui n'a rien de commun avec les principes de l'expression naturelle. On arriverait à quelque chose de plus sérieux si l'on pouvait découvrir pourquoi le paon a une si belle queue, mais il faudrait pour cela résoudre l'énigme de la coloration dans les animaux et même dans toute la nature : or ce serait entamer la question par un des points les plus difticiles, puisque précisément nous

voyons dans cette espèce, côte à côte avec le mâle si brillamment paré, la femelle réduite aux couleurs les plus modestes.

Le faisan. — Chez les faisans, la forme du corps, fine par elle-même, prend une expression plus gracieuse et plus légère par l'effet de la queue, qui est longue et droite. C'est d'ailleurs dans cette tribu qu'on trouve le faisan doré, le faisan argenté, le faisan de la Chine, dont le plumage est, par son éclat et .sa richesse, comparable à celui des plus beaux oiseaux des tropiques. Les faisans sont plus aériens que les espèces dont nous avons parlé jusqu'ici, et leur forme correspond à cette différence.

Les perdrix, les cailles, la piiitade. — Enfin les perdrix, les cailles, dont on peut rapprocher la pintade, composent, au point de vue de la forme, un groupe d'oiseaux essentiellement terrestres, à petite tête, à pattes courtes, et dont le corps, ovoïde el inchné en arrière, se termine par une queue très courte. Ces oiseaux ont le vol assez lourd, quoi qu'ils puissent fournir, comme les cailles, de longues traites dans leurs migrations. Leur plumage est de nuances ternes ou blanchâtres, et pas plus chez eux que chez les rapaces, on n'y trouve d'autres nuances que le blanc, le roux et le noir. Sous le rapport de l'expression, ces animaux ne présentent aucun autre signe que leurs formes massives, qui semblent convenir à des oiseaux destinés à gratter et fouiller la terre ou le gazon pour y chercher les graines dont ils se nourrissent.

Échassiers. — D^ans l'ordre des échassiers, la physionomie des oiseaux prend un caractère tout à fait décidé, par suite de l'extrême longueur de leurs pattes, qui entraîne forcément un cou plus long, puisque sans cela l'oiseau ne pourrait atteindre sa nourriture sans se baisser, sans s'arrêter par conséquent.

Ce n'est pas tout : les échassiers vivent de poissons ou de coquillages, mais ne nagent pas ; ils ne peuvent que s'approcher de l'eau ou s'y avancer, ce qui leur est facile grâce à la longueur de leurs pattes. Avec leur long cou, ils peuvent approcher leur tête de la surface de l'eau, mais une fois arrivés là, si leur bec était pareil à celui des autres oiseaux, il leur serait impossible de saisir aucun poisson: ils ont donc un grand bec, faute

de quoi ils mourraient de faim. Ainsi plantés au bord des étangs ou des rivières, ils ressemblent très exactement à des pêcheurs qui auraient un cou pour ligne et un bec pour hameçon.

Cette excessive longueur du cou, du bec et des pattes, donne à quelques-uns de ces oiseaux la plus étrange physionomie, que vient encore accentuer la bizarrerie de leurs mouvements.

Mais, chose singuhère et qui montre combien quelques légères modifications de forme peuvent changer l'expression d'un objet, à côté des oiseaux les plus laids de l'ornithologie, comme l'autruche ou le marabou, on trouve dans ce même ordre la grueparadis et la demoiselle de Numidie, qui sont peut-être les plus gracieux et les plus élégants de tous les oiseaux.

Pour continuer le travail de comparaison que nous avons pour-^ suivi à travers la diversité des espèces et des types, il faut remarquer comment nous retrouvons ici, par analogie avec les quadrupèdes pêcheurs tels que la loutre, des oiseaux à qui la terre ne suffît pas pour vivre, qui ne peuvent pas vivre dans l'eau, mais qui s'y avancent, faisant ainsi quelques pas vers le régime amphibie, et s'arrêtant. En sens contraire, nous allons voir dans ce même ordre des échassiers qui abandonnent le vol pour devenir exclusivement terrestres.

A un autre point de vue les échassiers sont un nouvel exemple de cette tendance à l'allongement des membres postérieurs, que nous avons observée chez plusieurs espèces de mammifères, et que nous retrouverons chez les reptiles et jusque chez les insectes. Seulement il faut remarquer que les longues pattes de ces oiseaux ne leur servent pas à sauter, et sont uniquement de véritables échasses destinées à élever leur corps au-dessus de la surface de l'eau.

L'autruche. — L'autruche est un oiseau qui marche et ne peut voler : ses jambes sont d'une force et d'une longueur extrêmes, et ses ailes, n'ayant que des plumes molles dont les barbules ne s'accrochent pas entre elles, sont plutôt des panaches que des ailes véritables. Par son régime et par sa gloutonnerie, l'autruche se rapproche singulièrement des galHnacés ; elle s'en rapprocherait aussi par sa forme si elle n'avait ce long cou qui, terminé par une tête si petite^ lui donne l'étrange physionomie

que chacun sait. La stupidité fait le fond du caractère de cet oiseau, et il suffit de le considérer pour voir que la forme s'accorde avec le fond, car l'autruche a réellement l'air stupide. Cette expression, qui frappe tout le monde, se rattache, ainsi que nous l'avons remarqué ailleurs, à la disproportion entre le corps énorme de cet oiseau et la petitesse ridicule de sa tête: or comme c'est un fait constant que l'intelligence des animaux est en rapport direct avec le volume relatif du cerveau, l'autruche nous paraît stupide parce que sa tête ne peut contenir qu\m très petit cerveau. La longueur excessive du cou ajoute d'ailleurs à cette impression, parce que ce cou si démesuré n'est pas non plus en proportion avec la tête insignifiante qu'il a à supporter : de là un effet de discordance et de ridicule.

Les grues. — Les grues, au contraire, sont des oiseaux élégants et légers, volant parfaitement, et chez lesquels la forme générale semble tracée sur un plan particulier. La tête est plus grosse, toujours ornée d'aigrettes ou de plumes renflées ; le bec est plus court et fm ; le cou n'est pas aussi long. Mais ce qui distingue particulièrement les oiseaux de cette tribu, c'est le modelé de la masse générale du corps, oii les lignes et les surfaces se suivent et s'enchaînent d'une façon continue, par des passages toujours adoucis, en laissant partout dominer l'ovoïde, qui est la plus agréable des formes. Cet harmonieux enchaînement des lignes donne une grâce parfaite à tous les mouvements de ces oiseaux.

La grue-paradis. — Chez la grue-paradis ces avantages sont encore augmentés par la disposition particulière du plumage, qui semble une robe de soie, tant il est égal et serré, et par sa couleur gris-rosé, d'une finesse et d'une douceur admirables. Des ornements blancs près des yeux, de longues plumes noires et souples à la queue, complètent la parure de cet admirable oiseau.

La demoiseUe de Numidie. — La demoiselle de Numidie a été ainsi nommée, dit M. Mihie Edwards, « à cause de son port élégant et de ses gestes affectés ». Ces quelques mots peignent en effet fort bien la démarche et la physionomie de cet oiseau. En lui faisant l'honneur de le comparer à une jeune fille du

grand monde, on n'a pas seulement rendu justice à sa distinction presque féminine, on a cédé à un sentiment beaucoup plus sérieux et beaucoup plus profond, au sentiment de l'analogie, qui est un des plus impérieux de l'esprit humain, et qui gouverne une grande partie de nos jugements.

En effet, à mesure que nous avançons dans l'étude de la physionomie;, nous voyons se définir de plus en plus une idée qui se représente plus nette à chaque observation nouvelle, l'idée de comparaison. C'est à force de retrouver dans tant d'êtres divers les mêmes signes d'expression, que nous sommes arrivés d'abord à fixer la valeur de chaque signe, et que le signe à son tour nous a permis de comparer les êtres entre eux. Or, ainsi que nous croyons l'avoir montré jusqu'ici et que nous espérons le confirmer jusqu'au bout, les signes d'expression sont les mêmes dans tous les objets de la nature : c'est donc une bonne fortune pour nous d'avoir pu donner ici la preuve que cette universalité des signes d'expression n'est pas seulement une conception instinctive du commun des hommes, mais qu'un savant, au cours du travail le plus sérieux, y donne une consécration scientifique, puisqu'il parle d'un oiseau comme il parlerait d'une femme.

Il ne fait d'ailleurs que justifier, en le commentant, le nom galant de la demoiselle de Numidie. Cet oiseau est mince, élégant, gracieux^ souple; ses mouvements sont cadencés, ses pattes longues, fines, légères, semblent à peine toucher le sol, et chacun de ses pas, chacune des ondulations de son cou, semble être calculé par une sorte de coquetterie à la fois provocante et dédaigneuse: tout naturellement l'image d'une jeune fille se présente comme comparaison, parce que les formes et les mouvements de cet oiseau ont les mêmes expressions que les formes et les mouvements d'une jeune fille.

Le héron. — Chez le héron et les oiseaux de la même famille, la forme devient moins élégante, le bec augmente de volume, et surtout les mouvements et l'attitude prennent un caractère lourd et disgracieux, par suite de l'habitude qu'ont ces échassiers de rester immobiles au bord des eaux, le corps droit, le cou replié et la tête presque cachée entre les épaules.

Le marabou. — Dans la tribu des cigognes, le corps devient plus YOiité et plus aplati du dos, les pattes grossissent, la tête se dénude, et enfin le bec arrive à un développement énorme. C'est dans le marabou ou cigogne à sac qu'on peut voir ces caractères arrivés à leur dernier excès, et il en résulte pour cet oiseau une laideur indescriptible. Il n'y a pas de caricaturiste au monde qui eût jamais pu être de force à imaginer la figure du marabou. Ce corps blanc par devant et noir par derrière ; ces pattes énormes et raides toujours souillées de longues traî^ nées de fiente; cette collerette de plumes ébourifCées oii s'enfonce un cou rouge, ridé, sous lequel pend une sorte de vessie pointue ; cette tête pelée, hérissée de quelques rares poils ; enfin ce bec, gros et long comme le bras d'un homme et barbouillé çà et là de grosses taches noires ; avec cela, l'immobilité du marabou, son air stupide, son attitude triste et presque honteuse, sa tête enfoncée dans ses épaules, son bec pendant, tout cela forme un ensemble d'un grotesque inouï.

Il n'est d'ailleurs pas difficile de se rendre compte des causes de cet effet. C'est comme toujours dans la disproportion des parties que consiste la laideur du marabou : le corps est trop gros pour les pattes, le bec est monstrueusement gros pour la tête; de plus le cou et la tête sont pelés et tachetés de noir, la vessie du cou a un aspect répugnant, et enfin l'oiseau est comme renfoncé en lui-même.

Le flamant. — Entre la laideur du marabou et la grâce de la demoiselle de Numidie, la bizarrerie du flamant peut servir de terme moyen pour vérifier une fois de plus l'application des principes généraux de l'expression. Le flamant a les pattes extrêmement longues, mais elles sont fines ; son corps est petit, d'une forme élancée ; son cou est d'une longueur extraordinaire, mais il ne le renfonce pas entre ses épaules ; ,son bec n'est pas très long, et il est plié en deux à son milieu. Son plumage, ses pattes et son bec, sont du plus beau rose. De tout cela résulte un aspect de légèreté dans les formes, et la teinte rose du plumage jette sur l'ensemble un effet agréable. Mais eii même temps, comme les jambes et le cou sont disproportionnés avec le corps, il se mêle à cet effet un air de bizarrerie, et les mouvements du bec

que l'oiseau manœuvre comme une faulx, en le coucliant sur le côté, lorsqu'il fouille la vase, ajoutent encore à l'originalité de la physionomie du flamant.

L'ibis et la bécasse. — Parmi la famille des longirostres, il faut mentionner l'ibis, dont une espèce a été divinisée par les Égyptiens. Les oiseaux de cette famille sont de petite taille, assez disgracieux, et vivent en général de vers que, grâce à la longueur de leur bec, ils peuvent saisir dans la vase. La bécasse est proverbiale pour sa stupidité. L'aspect de sa tête très petite et de son long bec lui aura sans doute valu ce renom, comme d'ailleurs à tous les oiseaux dont le bec est excessivement long. Ce jugement se justifie d'ailleurs par la même raison qui donne un air de plus en plus stupide à tous les animaux et même à l'homme à mesure que la face prédomine sur le crâne : ici le bec correspond à la face des mammifères, et comme il est à la fois long et étroit, il produit un effet de longueur et d'étroitesse qui abaisse doublement l'expression. A part la courbure de son bec, l'ibis diffère à peine de la bécasse, et on ne peut que se perdre en conjectures sur le mystère de cet oiseau insignifiant élevé au rang d'un dieu par un des peuples les plus sérieux et les plus distingués qui aient passé sur la terre.

Les oiseaux plo7igeurs. — Dans la famille des oiseaux plongeurs, nous trouvons un nouvel exemple de ces déclassements de milieu sur lesquels nous avons appelé plusieurs fois l'attention de nos lecteurs, Yoilà des animaux que leur organisation repousse à la fois de l'air et de la terre, car ils ont des ailes extrêmement courtes, et leurs pieds sont si courts, placés tellement en arrière du corps, qu'ils ne peuvent avancer qu'en sautillant, et encore tombent-ils souvent à plat ventre. Cette disposition des pieds les oblige, lorsqu'ils sont à terre, de se tenir dans une position verticale, ce qui leur donne le plus étrange aspect.

Les plongeurs ne reprennent leur vie normale que lorsqu'ils sont dans l'eau, de sorte qu'on peut justement les appeler les phoques de l'ornithologie. Ils se nourrissent d'ailleurs, comme les phoques, de poissons. On peut môme remarquer une certaine analogie de formes entre ces oiseaux et les mammifères amphi-

bies : leur tête est grosse, leur cou court, et le corps est ellipsoïde, de même que dans ces animaux.

Le pingouin et T aptéryx. — Le pingouin est le plus connu et le plus caractéristique des oiseaux de cette famille. Dans la grande espèce on trouve au plus haut degré les signes physionomiques qui expriment la stupidité : l'allongement du cou, l'immobilité, le manque complet de détail dans les formes, l'air d'impuissance et de maladresse ; les ailes sont remplacées par des moignons, et les pattes semblent fichées directement dans le corps. Dans l'aptéryx de la Nouvelle-Zélande, ces mutilations s'accentuent au point que cet oiseau semble vraiment un quadrupède inachevé.

Les oiseaux de mer. — Les albatros, les pétrels et les mouettes, semblent se détacher sur le groupe des palmipèdes par une sorte d'analogie avec les rapaces. L'albatros,- avec sa taille énorme, sa puissante envergure, son bec crochu, est l'aigle des mers. Il est d'ailleurs carnassier, il attaque même les animaux vivants, et des naufragés accrochés à des épaves ont été dévorés par des troupes d'albatros. Les pétrels et les mouettes peuvent être aussi justement assimilés aux faucons et aux éperviers. Comme dans ces rapaces, l'élancement des formes, l'ampleur des ailes, la force du bec et des pattes, expriment par des signes directs le caractère et les habitudes de ces oiseaux.

Pélicans et cormorans. — Le pélican et le cormoran, par la grandeur surprenante de leur bec, présentent deux des physionomies les plus bizarres de l'ornithologie. Ici le bec est un instrument de pêche, pince et épuisette tout à la fois chez le pélican, dont la gorge membraneuse en forme de sac peut contenir plus de vingt pintes d'eau. L'appropriation au régime devient le trait le plus saillant de la physionomie, car l'énormité du bec ne laisse place chez ces oiseaux à aucune espèce d'expression.

La frégate. — La frégate, à cause du développement de ses ailes et de sa queue, mérite encore d'être citée comme un frappant exemple de l'accord entre la forme et la fonction. La frégate est le plus puissant voilier des mers; on en a rencontré à plus de quatre cents lieues au large.

Tribu des canards. — Le canard, Foie et le cygne, forment un groupe nombreux qui diffère des autres palmipèdes par un bec épais revêtu d'une peau molle, ce qui suffit pour donner à cette partie un aspect plus vivant. La tête de ces oiseaux est assez grosse, et les plumes du front forment au-dessus des yeux un renflement qui accentue l'effet de ces organes. Ces oiseaux sont d'une taille assez considérable ; les masses principales du corps se divisent nettement; les ailes, la queue, et surtout le cou et la tête, sont continuellement animés de mouvements vifs et gracieux. Lorsqu'ils nagent, leur cou rengorgé, leur queue retroussée, leur donnent beaucoup d'élégance. Le plumage est généralement de couleurs très variées et très vives. Enfin le vol est puissant et élevé. Au point de vue du style, leurs formes sont remarquables par la prédominance et l'heureux enchaînement des hgnes et des surfaces courbes. Dans les migrations ils déploient de grandes qualités d'instinct, de disciphne et de force, de sorte qu'on peut leur donner rang parmi les oiseaux supérieurs.

Le cygne. — Un cygne voguant sur l'eau d'un bassin est certainement un des plus agréables spectacles que la nature puisse offrir au regard de l'homme. 11 n'y est pas insensible, et, dès la plus haute antiquité, son admiration pour le plus beau peut-être des oiseaux s'est traduite en cent façons. Le cou du cygne, avec ses courbes si gracieuses et si variées, est devenu dans les arts un motif d'ornement qu'on peut quahfier d'éternel, puisqu'à l'heure qu'il est l'imagination des modernes n'a rien trouvé de mieux, pour orner les robinets de nos baignoires et de nos toilettes^ que ces mêmes cols-de-cygne qui, chez les anciens, alimentaient les piscines d'argent de Lucullus. Chaque hiver nous pouvons voir glisser sur la neige des trameaux faits à l'image d'un cygne aux ailes entr'ou vertes. Enfin la fable de Jupiter et de Léda nous montre le maître des dieux lui-même ne dédaignant pas de se déguiser sous le plumage d'un de ces palmipèdes pour mieux séduire la jeune Léda, et y réussissant complètement, puisque les œufs d'oti sortirent Castor, Pollux et Hélène, furent le fruit de cette union ornithologique.

Sans vouloir écarter d'une main trop indiscrète la vapeur dont

le lointain du passé voile avantageusement cette scène, nous pouvons du moins y voir quelle haute opinion les Grecs, ce peuple artiste par excellence, se faisaient des grâces du cygne, puisqu'ils leur supposèrent assez de puissance pour captiver une mortelle. Si d'ailleurs, comme on est autorisé à le croire, la figure du cygne n'a été introduite dans la fable de Léda que pour servir de symbole à un amour gracieux et tendre tel que Jupiter voulait FofTrir à une jeune fille candide, nous n'aurons pas besoin d'une analyse bien approfondie pour montrer que les poètes ne pouvaient faire un choix plus judicieux.

En effet, si nous nous reportons aux principes d'expression que nous avons vus se dégager et se confirmer progressivement au cours de cette étude, nous reconnaîtrons dans la figure et dans les mouvements de cet oiseau tous les signes expressifs de la grâce et de la beauté. Le corps est heureusement proportionné; les masses de la gorge, du dos et de la queue, sont nettement accusées et s'accordent par des transitions bien enchaînées. La longueur extrême du coa, si disgracieuse dans l'autruche parce que le cou est raide, devient chez le cygne un élément de grâce, par les deux courbes contraires qui, donnant à la gorge une saillie avantageuse, ramènent la tête en avant et l'élèvent au-dessus du corps. Ainsi soutenue, agitée en tous sens par des mouvements tantôt vifs et tantôt onduleux, cette tête, bien formée et bien détachée du cou, a des yeux ombragés par des espèces de sourcils, une partie saillante qui rappelle la masse des joues, un bec membraneux, vivement coloré et d'un modelé bien détaillé. La queue retroussée et mobile, les ailes à demi ouvertes, marquent l'essor d'un mouvement prêt à se déployer; le jeu des pieds palmés, qu'on voit ramer à l'arrière de cette barque vivante, est élégant par lui-même et agréable à suivre, d'abord parce que c'est un mouvement, et ensuite parce qu'il expliqué le glissement du cygne sur l'eau. Enfin cette robe, tantôt d'un blanc de neige, tantôt d'un noir d'ébène, oii chaque plume, dessinée et saillante, se détache avec ses lumières et ses ombres pour se fondre dans l'enveloppe générale du clair-obscur, revêt tout l'aspect de l'oiseau d'une véritable magnificence.

Voie. — L'oie ressemble beaucoup au cygne : mais son cou

plus court et plus droit, ses ailes toujours collées le long du corps, sa tête au bec plus massif, et enfin son plumage d'un gris cendré, lui donnent un aspect lourd et rustique. Quoique, grâce à ses jambes un peu plus longues, elle marche mieux que le cygne, son balancement, la raideur de son cou, et son cri désagréable, lui ont valu detre prise comme type de la bêtise. La seule explication de cette malveillance est qup l'oie est un oiseau de basse-cour, qu'on l'a continuellement sous les yeux, et qu'elle fait un peu plus de bruit et d'embarras que les autres habitants de la ferme, car l'oie est au contraire un oiseau très intelligent,, Mais elle est grosse, elle est remuante, indocile, elle s'effarouche et crie à tout propos, et quand elle s'en va clopinclopant le bec en l'air et les ailes traînantes, elle a dans les mouvements quelque chose de niais et de suffisant qui rappelle la dégaine d'un sot; elle est désagréable à conduire, désagréable à rencontrer : c'est par toutes ces raisons que les philosophes, en quête d'une comparaison bien humiliante pour quahfier ceux d'entre nous qui se font distinguer par une sottise supérieure à celle du commun des hommes, ont dit: bête comme une oie. Mais en disant cela on parle toujours d'un homme : or si jamais on arrive, comme il faut l'espérer, à reviser le jugement injuste qu'on a porté sur l'oie, et que l'on considère les développements inimités oii peut atteindre la sottise humaine, je crains qu'on n'en arrive à retourner la comparaison.

Le canard. — Le canard a la tête plus fine, le cou plus dégagé et moins raide, le plumage plus brillant ^que l'oie. La forme de son corps est plus délicate et mieux modelée. Celui-là encore, par suite de sa longue société avec l'homme, a eu sa part de quolibets : on ne le flétrit pas comme l'oie, mais on le ridicuhse. C'est encore à la marche qu'on s'en prend : « marcher comme un canard » est une expression courante pour définir la marche disgracieuse de certaines gens. On ne prend pas garde que le canard est organisé avant tout pour voler et pour nager, et qu'autant il marche mal, autant il est gracieux lorsqu'il nage ou découplé quand il vole.

Quoi qu'il en soit il n'est pas inutile de remarquer combien la démarche est un trait prépondérant dans l'expression, puisque

cela seul a suffi aux hommes pour caractériser l'oie et le canard sans qu'aucun des autres traits ait pu modifier cette impression.

De r anthropomorphisme animal et des fables. — Enfin, au moment oii nous allons quitter, avec les mammifères et les oiseaux, les deux groupes les plus expressifs d'êtres vivants, et qui nous sont le plus familiers, nous ne croyons pas pouvoir laisser sans le mentionner tout un ensemble de conceptions plus ou moins imaginaires, plus ou moins humoristiques, que l'homme a de tout temps attachées à certaines figures, à certains caractères d'animaux, et qui forment, à côté de la zoologie, une espèce de philosophie animale. Les animaux domestiques, et à leur tête le chien et le chat, ont fourni sur ce point une ample matière à l'esprit, au cœur, à Fhumeur aigre ou bénigne, de bien des gens ; les fables sont un des produits les plus féconds et, à notre humble avis, les plus faux et les plus médiocres, de ces imaginations. Une misanthropie étroite et bourrue est en général au fond de ces soi-disant badinages, et le caractère vrai des animaux n'a aucune espèce de rapport avec les traits qu'on leur y attribue.

Mais il faut pourtant reconnaître qu'en dehors de ces inventions purement littéraires d'auteurs ou de morahstes en chambre qui u'ont jamais su voir l'animal vrai, il y a une espèce de philosophie ou d'esthétique naturelle qui fait vraiment partie du sens commun, et celle-là il faut en tenir compte pour l'étude de la physionomie.

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