ZOOPHYTES
Dans les zoophytes il n'y a plus de système nerveux, plus d'organes des sens, point de cœur, point d'appareil respiratoire. Toutes les fonctions organiques sont répandues presque indistinctement dans la masse du corps, et les fonctions de relation se bornent à un tact plus ou moins obtus et à quelques mouvements partiels ou d'ensemble.
Des deux noms qu'on a donnés à cet embranchement, ni l'un ni l'autre n'y convient exclusivement, car s'il comprend à la fois des animaux disposés en rayons, comme l'étoile de mer, et des animaux vivant sur des polypiers, comme le corail, il comprend aussi d'autres espèces telles que les infusoires et les entozoaires, dont la forme tantôt rappelle celle des vers ou des insectes et tantôt n'a de rapport avec aucune autre forme animale.
Au point de vue de la physionomie nous avons ici moins que Jamais à nous préoccuper de ces diftîcultés de classification. Dans les animaux supérieurs, l'expression s'élève et se précise à proportion de ce que les organes sont plus parfaits et plus spéciaux, de sorte qu'elle marche d'accord avec la zoologie : mais ici, oii l'expression se réduit à l'aspect extérieur et nux mouvements vagues d'êtres dont nous connaissons plus vaguement encore l'oroanisation et les facultés, les caractères de no-
menclafure ne correspondent pour nous à aucune idée expressive ; sauf la vie et le mouvement, les différences de forme et de cou^ leur qui distinguent entre eux les zoopliytes sont sans intérêt pour nous.
Une autre considération nous détourne d'ailleurs de toute espérance qu'on puisse jamais, même dans l'avenir, saisir parmi ces myriades d'êtres rudimentaires des indices d'expression analogues à ceux que nous fournissent les autres animaux : c'est que presque tous vivent dans l'eau et se dérobent par là à des observations d'ensemble.
Au surplus, avant qu'on pût même songer à étudier ces êtres au point de vue de la physionomie, il faudrait que la zoologie eût d'abord rendu compte des différences de forme qui les distinguent. On peut tenir pour assuré que ces différences, ne pouvant être arbitraires ni fortuites, correspondent à autant de modifications dans les fonctions de ces animaux, puisqu'il n'y a pas de forme sans une fonction qui la produise et la modèle: et làdessus la science ne sait encore rien, puisqu'elle réunit dans le même embranchement des animaux tels que les infusoires, les vers intestinaux, les astéries, les méduses, les polypes, les coraux, l'éponge, et enfin l'amibe. Or, tandis que les infusoires ressemblent à des insectes, les vers intestinaux à des annéhdes, les autres types ne ressemblent qu'à eux-mêmes et ne se ressemblent aucunement entre eux ; et après l'éponge, qui n'est qu'une masse poreuse, nous arrivons en fin de compte à l'amibe, qui se réduit à une gouttelette de liqueur gélatineuse susceptible de s'étaler ou de se retirer d'un bord ou de l'autre.
Quand donc nous aurons dit que les zoophytes naissent, vivent, se meuvent, se nourrissent, se reproduisent et meurent, nous en aurons dit, au point de vue des facultés, tout ce que nous pouvons savoir. Gomme à propos de la variété de forme et de couleur des coquillages, nous pourrons nous émerveiller de l'élégance, de la beauté, si l'on veut, qui font de certains zoophytes des êtres agréables à regarder, mais ce sera tout, à moins, je le répète, que la science n'arrive, comme elle l'a fait pour les animaux supérieurs, à nous faire voir dans chacun d'eux ]a fonction qui a déterminé sa forme particulière.
Quoi qu'il en soit, et quelques difficultés qu'on élève sur la distinction entre l'animal et le végétal, parce qu'on a pu constater dans certains végétaux des ébauches de sensibilité, de mouvement, de digestion, le zoophyte n'en ferme pas moins pour nous la série des êtres animés : cette série, sous le rapport de l'expression, s'arrête en réalité bien avant lui. A partir des mollusques acéphales, en effet, on peut dire que le règne animal physionomique est fini.
Le zoophyte, sous le rapport des facultés, est peut-être inférieur à ces végétaux presque intelligents qui se contractent, se meuvent, saisissent une proie, et même se détachent de la plante mère pour aller voyager à travers les eaux : mais, encore une fois, l'étude de l'expression n'a point d'intérêt dans ce procès de mitoyenneté entre les deux règnes, et dans l'étude de la physionomie des végétaux, à laquelle nous arrivons, nous prendrons le végétal comme nous avons pris l'animal, au cœur du groupe qu'il forme en opposition si évidente avec les autres êtres de la nature.
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Condition biologique du végétal. — « Si nous imaginions donc, dit Buffon dans son Discours sur la nature des animaux, des êtres auxquels la nature n'eût accordé que la première partie de l'économie animale, ces êtres, qui seraient nécessairement privés de sens et de mouvement progressif, ne laisseraient pas d'être des êtres animés, qui ne différeraient en rien des animaux qui dorment..., un végétal n'est dans ce sens qu'un animal qui dort, et en général les fonctions de tout, être organisé qui n'aurait ni mouvement ni sens pourraient être comparées aux fonctions d'un animal qui serait par sa nature contraint à dormir perpétuellement. »
L'idée de représenter les végétaux comme des animaux qui dorment toujours sans pouvoir se réveiller jamais est certainement un des plus beaux traits du génie de Buffon. Elle n'est pas seulement imposante par la grandeur et la solennité de sa conception, elle a ce je ne sais quoi qui remue le cœur comme tous les sentiments vrais. Aussi lorsque, sur le point d'aborder l'étude de la physionomie végétale, nous cherchions quelle idée pourrait nous servir d'entrée en matière, arrivé à ce passage nous n'avons pas cherché plus loin, tant la comparaison prise par Buffon nous semble juste, vraie, et propre à déterminer, mieux que toute définition ou analyse, la véritable condition biologique du végétal. Car s'il est vrai que l'accord de la forme avec la fonction se retrouve, ainsi que nous pensons l'avoir fait voir jusqu'ici, dans
tous les êtres de la nature, quel meilleur témoignage en pourrions-nous attester que ces paroles où, tout en ne songeant qu'à l'organisation des végétaux, Buffon en peint d'un trait l'image et l'expression puisqu'il en fait des animaux endormis ?
Oui, retirez à un animal la sensibilité, l'intelligence et la volonté, il ne reste qu'un corps vivant, vivant seulement de la vie organique. Il respire, son sang circule, mais ses fonctions de relation sont suspendues. Tel est l'effet du sommeil, et si l'animal ne devait plus se réveiller, sa condition biologique ne différerait, en effet en rien de celle d'un végétal.
Le végétal est donc un être privé de toute fonction active extérieure. Il est fixé à la terre ; il ne fait que recevoir sa nourriture mais non la prendre ; il subit, sans pouvoir s'y soustraire ou s'en défendre, l'influence' de tous les agents et de toutes les forces qui viennent l'attaquer ou le détruire : il ne peut rien pour sa propre conservation ; qu'il souffre ou ne souffre pas, qu'il ne sente pas ou qu'il ait, ainsi que certains le prétendent, quelque sensibilité, comme il n'a rien qui ressemble à des nerfs ou à un cerveau, il ignore qu'il souffre, et il ne sait même pas qu'il existe. Il est à la fois passif et inconscient.
Physionomie végétale. — Que signifiera donc pour nous l'idée de physionomie appliquée au végétal ? Que peut exprimer cette figure muette, sourde, aveugle, insensible ? Rien sans doute de ce qui se rapporte à l'intelligence et aux sens, mais de ce qui se rapporte à la vie, tout. Si, au lieu de l'opposer à l'animal, nous essayons de le comparer à la terre qui le porte, aux êtres inanimés qui en remplissent l'étendue, il va s'élever au-dessus d'eux autant que l'animal s'élève au-dessus de lui, et plus encore, car il a ce qu'ils n'ont pas, l'individualité, l'organisation des fonctions, la faculté de reproduire des êtres semblables à lui, la vie enfin, et, ce qui ne Félève pas moins dans la hiérarchie des êtres, le droit de mourir, qui vaut certes en dignité celui de naître.
Aussi, avant même d'avoir considéré ce que ses formes et son organisation ont de supérieur aux êtres inorganiques, on voit du premier coup d'œil qu'il les domine : il est debout. Il s'élève vers le ciel, et si ses racines sont engagées dans la terre, son tronc, ses branches et ses feuilles, s'en détachent et vivent
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dans l'air et dans la lumière de même que le corps des animaux.
Indwidu végétal. — Au dire des botanistes, qui ne le considèrent que sous le rapport scientifique, l'arbre ne serait pas, comme il nous paraît, un individu composé des racines, du tronc, des branches et des feuilles : la feuille seule constituerait l'individu végétal vivant ; les branches, le tronc et le corps des racines, ne seraient qu'un support, un polypier, formé du résidu des feuilles anciennes qui ont cessé de vivre. Chaque feuille abandonne, le long du tronc, le canal qui la mettait directement en communication avec le sol pour aspirer la sève; quand la feuille tombe, ce canal se dessèche et forme le bois ; le long de ce bois, chaque année, chacune des feuilles nouvelles fait descendre autant de canaux, qui forment une couche de plus autour du tronc et des branches. Telle est la théorie de l'arbre selon les botanistes. Partant de là, ils n'attachent, pour classer les végétaux, aucune importance à leur taille. Il ne nous appartient pas de discuter une théorie fondée sur une science qui nous manque, cependant nous croyons pouvoir nous permettre de dire qu'au demeurant toute théorie est une vue de l'esprit, une manière de considérer les choses, et quelle que puisse être la valeur de celle-ci, il n'en reste pas moins certain qu'en fait chaque espèce de végétaux a des racines, un tronc, des branches et des feuilles, d'une forme, d'une grandeur, d'une disposition, spéciales. Non seulement les espèces varient, mais chacun des individus de la même espèce a ses qualités particulières, puisque les uns sont beaux et les autres chétifs, que la plante tout entière subit les influences ambiantes ou accidenteUes qui peuvent l'affecter, et qu'en définitive, lorsqu'il succombe à quelque cause de destruction, l'arbre tout entier .meurt, comme tout entier il était sorti de sa graine.
Ce n'est donc pas par une notion superficielle que le sens commun des hommes s'est déterminé à voir dans chaque végétal un. individu et à en considérer les diverses parties du même œil que l'on considère un animal : c'est en connaissance de cause, parce que voyant chaque végétal naître, croître, se reproduire et mourir sous une forme rigoureusement invariable, il y a recounu les mêmes caractères qui, dans les autres êtres vivants, lui servent à distinguer les individus.
Ainsi l'idée de vie s'attache invinciblement pour nous à toutes les parties d'une plante ou d'un arbre. La forme cylindrique du tronc et des branches, la consistance et la disposition des feuilles, la décroissance progressive et proportionnelle des rameaux, et enfin le dessin particulier du branchage pris dans son ensemble, nous montrent partout ce plan d'organisation qui annonce la vie. La substance et la couleur des tissus qui forment l'écorce et le feuillage, la souples'se élastique du végétal tout entier, nous l'attesteraient encore, quand d'ailleurs le fait seul de le voir mourir ne suffirait pas à nous convaincre qu'il a vécu.
C'est là une évidence de biologie supérieure devant laquelle le plus simple des hommes n'a jamais hésité un instant.
Plus on contemple les arbres, surtout les grands arbres, qui sont beaucoup plus puissants d'expression, plus on les voit s'animer de je ne sais quelle âme. Leurs troncs énormes, leurs rameaux tordus, semblent craquer de vie^, et quand l'imagination^ descendant de branche en branche, suit jusque sous la terre les racines chevelues de ce grand être, il semble voir un géant qui plonge sa tête dans une source et boit.
Grandeur. — Les botanistes assurent encore que le végétal n'a pas de grandeur déterminée ; qu'il n'y a aucune raison pour qu'un arbre cesse de croître, et que si ses racines trouvaient à s'étendre toujours, si son tronc et son feuillage n'étaient non plus gênés dans leur libre croissance, il grandirait indéfiniment. Nous n'avons pas qualité pour discuter cette théorie : nous admettrons, si l'on veut, qu'il en serait ainsi dans les conditions qu'on imagine, mais nous ferons remarquer que ces conditions ne se réalisent jamais, et que si en théorie l'arbre ne peut mourir que par accident, cet accident arrive toujours et peut dès lors être considéré comme faisant partie intégrante de la destinée de l'arbre, c'est-à-dire de sa condition biologique. Nous croyons trouver là une nouvelle raison de continuer à considérer le végétal tel qu'il apparaît aux yeux et à l'esprit de tout le genre humain, c'est-à-dire comme un être individuel formé de diverses parties rehées entre elles par une vie commune^, et portant dans son ensemble une expression résultant de toutes ses parties. Nous voyons l'arbre naître, croître, décliner et mourir ; il a son enfance, sa jeunesse, sa maturité,
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sa décrépitude, et sans parler des stigmates de plus en plus profonds que le temps et les blessures laissent sur son tronc et sur ses branches, si ses feuilles renaissent chaque printemps avec la même verdure, son bois se dégrade., son écorce tombe, la mousse et les parasites l'envahissent, ses fruits perdent leur saveur et ses graines, leur fécondité.
Ainsi, à côté des théories scientifiques qui la lui dénient, il y a une réalité de fait, passée à l'état de notion de sens commun, qui attribue au végétal une individualité de forme et de proportion. L'idée de chaque espèce de plantes ne se sépare pas pour nous de sa grandeur ou de sa petitesse, non plus que du dessin de son branchage, de l'ordre d'insertion et du système de groupement de ses feuilles. Bien qu'il ne paraisse pas qu'on ait recherché d'une manière suivie les lois de la proportion en longueur, en grosseur, en poids et en direction, qui règlent la distribution de la masse totale du bois et des feuilles, cette loi existe, et si nous ne la comprenons pas, nous la voyons assurément puisque nous distinguons à première vue les arbres entre eux, et que nous pouvons, même lorsqu'ils sont dépouillés de leurs feuilles, les nommer sans hésiter. D'ailleurs le modelé du bois, la couleur et la consistance de l'écorce, sont encore là pour spécifier chaque végétal indépendamment de la nature et de la forme de son feuillage.
Feuillage. — Le feuillage est d'ailleurs, ceci n'est pas à discuter, le principal élément de la forme de l'arbre, et c'est ce qui lui donne son caractère d'expression, puisque c'est ce qui s'en voit davantage. Cette expression change selon que les feuilles sont plus ou moins grandes, plus ou moins touffues, selon leur couleur, leur consistance, leur disposition. Nous pouvons apercevoir clairement des rapports d'analogie entre la feuille et l'écorce, dans certaines espèces de végétaux, par exemple dans les graminées, dans les saules; les branches et les feuilles, chez quelques espèces telles que le magnoha, le hêtre, se ressemblent sinon par le dessin, au moins par le style et la consistance.
Il y a un rapport entre la forme de la feuille et celle du végétal; ce rapport n'est pas sans exception, mais il est assez ordinaire pour avoir frappé les paysagistes. On peut donc dire
qu'en général un arbre à feuilles fortement modelées a ses masses fortement accusées ; que l'arbre à feuilles rondes a une forme ronde ; que l'arbre à feuilles découpées est d'un modelé plus détaillé ; qu'à des feuilles pointues correspond une forme d'ensemble pointue. Le hêtre, le tilleul, le chêne, le cèdre, peuvent confirmer ce qu'il y a de vrai dans cette observation. Dans beaucoup de fleurs on peut de même la vérifier : les fleurs rayonnées comme la marguerite ont des tiges divergentes et un feuillage étalé et découpé ; les fleurs en grappe ou en panache ont la tige droite.
Bacines. — Les racines donnent lieu à des observations analogues ; elles sont avec les parties extérieures de la plante dans un rapport d'équihbre qui étabht un contraste à peu près constant. Si la tige est élevée et verticale, la racine est horizontale : si elle est basse et horizontale, la racine est verticale. On peut en citer pour exemple le peuplier, dont les racines s'étendent si loin à fleur de terre, et la chicorée sauvage, dont les feuilles s'étalent à plat tandis que la racine plonge tout droit à une grande profondeur.
Forme. — Ce sont là des dispositions qu'il faut observer sur les végétaux laissés à leur propre nature, et qui seraient beaucoup plus évidentes si la culture et la taille ne venaient si souvent dénaturer la forme et le port véritables des arbres et des plantes.
Aussi est-ce de préférence dans les arbres en forêt ou abandonnés à eux-mêmes qu'il faut vérifier ces observations. On verra alors l'arbre se développer librement selon les besoins de son organisation et les lois de sa vie. Et à mesure que, se détachant des particularités de détail, on le regardera de plus haut et de plus loin, on en arrivera à reconnaître que son feuillage, avec ses masses étagées se renflant les unes sur les autres, avec les percées de lumière qui les divisent, avec l'isolement de chacune de ses feuilles, qui ainsi baignent dans l'air, on reconnaîtra, disje, que ce feuillage, et avec lui l'arbre tout entier, se comporte comme une masse gazeuse, et on entreverra peut-être pourquoi le modelé du feuillage a tant de ressemblance avec celui des nuées. Au fond d'ailleurs, le végétal, à part ce qu'il laisse de
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matière solide dans ses cendres, ne se compose que de quelques gaz; il n'est guère qu'un tissu d'air et de vapeur, comme l'animal, mais un tissu plus frêle ; et quoi d'étonnant à ce que son feuillage, ainsi balancé dans l'air et dans l'espace à la pointe extrême de ses rameaux, ait en lui je ne sais quel essor d'expansion analogue à celui d'un gaz et se traduisant symboliquement par sa ressemblance avec les nuages ?
Il est possible, et j'en conviendrais même sans trop m'en défendre, que cette idée, et plusieurs de celles que je viens de présenter sur les formes des végétaux, soient sans valeur vérifîable, et qu'elles n'aient d'autre portée que celle de ces rêveries que l'apparence des choses inspire à notre imagination : mais quoi qu'on en pense ce ne serait pas une raison pour éliminer de notre méthode d'analyse la rêverie ou l'imagination. En effet, ce que nous étudions, ce n'est pas l'organographie végétale, c'est l'expression ; quelles que puissent être les catégories ou la science aura classé tel ou tel être avec ses propriétés particuHères, l'expression est une propriété générale qui enveloppe indistinctement tous les êtres de la nature : les idées qu'elle nous inspire sortent donc directement de la nature pour se manifester à nos yeux par cette espèce d'image sensible qu'on appelle la physionomie.
Respiratmi. — Quoiqu'il en soit, il n'y a pas à contester que le végétal ne tende à s'épanouir du centre à la périphérie. Ses branches se divisent et s'écartent à proportion qu'elles sont plus éloignées du tronc, de manière à ce que son feuillage, qui se multiphe surtout aux extrémités des rameaux, soit le plus espacé possible et que chaque feuille baigne librement dans l'air. Car le végétal respire, et là encore, dans cette expansion où nous le voyons s'épanouir, nous pouvons apercevoir un symbohsme qui marque un être vivant d'air, le cherchant, s'y offrant, pourrait-on dire, afin de l'aspirer par tous les pores, comme en effet c'est sa fonction et une condition nécessaire de sa vie. Cette respiration ainsi marquée en traits si expressifs dans la physionomie du végétal est d'ailleurs, au point de vue de la biologie, un titre de plus qui, en le rapprochant des animaux, le distingue profondément des êtres inorganiques et l'élève au-dessus d'eux.
Mouvement. — Mais le végétal est encore doué d'une autre propriété non moins supérieure dans l'échelle des êtres et non moins expressive dans l'ordre de la physionomie : il se meut.
Sans parler des mouvements plus ou moins spontanés tels que ceux des dionées, des sensitives, et de ces fleurs mâles de la Yallisnena, par exemple, qui se détachent de leur tige pour aller à la surface de l'eau rencontrer les fleurs femelles, mouvements dont le mécanisme n'est pas assez connu, on peut dire qne la mobilité continuelle des feuilles sous l'action de l'air est plus qu'un simple fait mécanique.
En effet, si on considère la souplesse et l'élasticité graduées du tronc, des branches, des rameaux, des pousses, et enfin du pétiole et de la feuille elle-même, on ne peut douter que tous ces ressorts si soigneusement proportionnés n'aient été agencés pour remplir une véritable fonction de mouvement : mouvement communiqué, mais qu'importe à la nature, et par suite, qu'importe à la physionomie? Selon qu'une brise légère fait seulement frémir son feuillage, ou qu'il se balance au vent, ou que la tempête le courbe et le secoue avec fureur, l'arbre nous représente, sous les traits tour à tour les plus doux ou les plus terribles, des idées de mouvement aussi nettes, aussi littérales, que celles qui nous sont données par les mouvements volontaires des animaux ; et si l'insensibilité du végétal y fait manquer le pathétique de la conscience et de la douleur, les frissonnements voluptueux ou les torsions désespérées de ces grandes créatures qui paraissent jouir ou souffrir et qui ne le savent pas, donnent à leurs mouvements quelque chose de formidable et de mystérieux qui parfois dépasse en puissance l'expression du plaisir ou de la douleur chez les animaux.
Ce n'est pas tout : par un effet de cette tendance à vivre et de cette résistance à mourir que la nature a insérées, on peut le dire, dans chacun des êtres vivants qu'elle forme, le végétal force en croissance du côté où il trouve place à s'étendre, et il se dérobe en reculant aux actions et aux influences qui d'un autre côté viennent à le menacer. C'est ainsi qu'on peut voir partout les plantes et les arbres ombragés chercher la lumière, y tourner leurs feuilles lorsqu'ils n'y peuvent pas étendre 'leurs branches.
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Il arrive même que, faute de pouvoir déplacer ses branches, la plante envoie des racines chercher l'espace et l'air dont elle a besoin : on voit ainsi des vignes percer plusieurs murs pour aller projeter des branches nouvelles. D'autres plantes, en lançant le long du sol des jets qui de proche en proche enfoncent des racines dans la terre, exécutent de véritables déplacements, déplacements complets, car au bout d'un certain temps la plaute-mère périt, et ses rejetons, établis loin de la place oh elle a vécu, prennent une existence indépendante. C'est ainsi qu'on voit cheminer les jets si vigoureux de la ronce. On peut même observer sur ces jets de ronces un fait intéressant, qui se retrouve assez constamment dans toutes les plantes traçantes ou grimpantes : c'est l'aspect tout particulier de ces parties : elles sont plus tendres, plus colorées, plus détaillées dans leur modelé ; leur tissu porte un air de vie qui s'anime encore par l'élan de leurs lignes de direction. Là encore, dans la disposition de ces parties immobiles, on voit un symbohsme de mouvement. Les vrilles des convolvulus, les griffes du herre, et surtout les crochets de la vigne, qui marquent si clairement l'effort pour saisir un point d'appui, nous offrent des exemples analogues. Il ne faut pas d'ailleurs oubher qu'au fond le mouvement est réel, seulement il est si lent que nous ne pouvons pas l'apercevoir. C'est par un progrès analogue que des groupes souvent considérables de végétaux se déplacent ; c'est ainsi en grande partie que, sur des terrains dénudés par des cataclysmes ou formés par des volcans, les végétaux ont pu couvrir le sol.
Ces mouvements, lorsque les causes qui les déterminent sont puissantes et continues, se marquent dans certains cas d'une façon saisissante. Aux bords de l'océan, sur les côtes exposées aux vents de la mer, on peut voir partout des arbres tellement refoulés du côté de l'ouest, tellement étendus du côté opposé, qu'ils ressemblent à des femmes qui fuiraient devant la tempête, les vêtements et les cheveux flottant au vent, les bras tendus, le dos courbé. Ici nous retrouvons l'expression donnée par des signes qui sont les mêmes que si l'arbre fuyait devant le vent: il fuit en effet, il cède, comme céderait un être doué de mouvement, et la disposition de ses parties marque symboliquement une
action dont la cause et la tendance ne laissent aucun doute. Mais s'il exprime le mouvement il ne l'exprime qu'à la façon d'une statue, et cette image peut donner une juste mesure de la différence des expressions entre l'animal, qui peut à volonté les varier, et le végétal, qui, hors le cas oà une force étrangère l'agite, n'est qu'une statue expressive. Ces observations nous montrent d'ailleurs qu'ici encore, quand le végétal est mis en mouvement par un agent extérieur, quand il se déplace par degrés, s'étend ou se dispose dans un certain sens, la forme indique la fonction, puisque la nature et la tendance de la force qui le pousse se marquent dans les modifications de forme qu'on lui voit subir.
Proportions. — Lorsqu'on examine un arbre isolément, on reconnaît qu'il n'a pas deux branches qui se ressemblent, et si on y compare d'autres arbres de la même espèce, on voit que leur branchage en diffère également dans tous les détails de distribution : on serait porté à conclure dès lors qu'aucun arbre n'a de forme déterminée. Mais c'est tout le contraire, puisqu'il suffit d'un regard pour reconnaître l'espèce d'un arbre rien qu'à la disposition de son branchage. Sous la diversité apparente des branches il y a donc un plan de proportion et de distribution qui fait qu'elles diminuent de longueur et de grosseur à mesure qu'elles s'éloignent du tronc ; il y a une loi de direction qui gouverne l'inclinaison ou l'élévation de chacune, et l'angle plus ou moins ouvert qu'elle doit faire avec les branches voisines, selon son espèce. Quoique les détails d'exécution varient, chaque espèce de végétaux a donc une forme et des proportions générales, parce que dans les êtres organisés il n'y a pas de forme sans proportions.
Symétrie. — La forme du végétal n'a aucun point de ressemblance avec celle des animaux. La principale raison en est qu'il se développe continuellement, et que des parties nouvelles et différentes viennent sans cesse l'augmenter et le modifier. L'idée de symétrie telle que nous la voyons dans l'animal, c'est-à-dire sous l'aspect de deux parties pareilles de face et par derrière, et de deux parties disparates de profil, ne convient pas à sa figure ; mais il n'est ni une masse confuse comme les mollusques, ni un
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corps rayonné comme les derniers zoophytes. Il a cependant un plan, au moins dans le plus grand nombre des espèces, et malgré la diversité de disposition de la tige et du feuillage, l'ensemble de sa forme paraît répondre à une idée générale de pondération et d'équilibre entre un axe central de suspension ou de support et les différentes touffes qui forment la masse totale. L'ensemble du végétal arrive ainsi à présenter une forme sensiblement sphérique ou conique dans les dicotylédones, cylindrique dans les monocotylédones. A prendre chaque végétal isolément, on ne'^eut donc pas dire qu'il soit symétrique de la même façon que le sont les animaux, mais il l'est d'une autre façon, en ce que, malgré la distribution indéfiniment variable de ses parties en forme et en quantité, elles en arrivent d'une manière ou d'une autre à se balancer également autour de la tige pour former une figure générale sphérique, conique ou cyhndrique, Cela Test sensible dans les arbres en forêt, dans l'if, dans les graminées. Les arbres en forêt, qui poussent pressés les uns contre les autres, forment chacun un dôme dont la régularité peut se reconnaître lorsque, d'un lieu élevé, on découvre à ses pieds une futaie : le dessus paraît mamelonné de dômes de feuillage régulièrement formés et de grandeur pareille. Cette forme est d'ailleurs en relation évidente avec la principale fonction du feuillage, qui est de respirer, car de même que le cercle est la figure qui, sur une surface donnée, embrasse le plus de superficie, de même la sphère est de tous les solides celui qui occupe, à égalité de volume, le plus d'espace : la forme sphérique est donc avantageuse au végétal pour se mettre en contact avec l'atmosphère par le plus grand nombre de points possible.
Ainsi, malgré l'irrégularité de ses détails, le végétal peut, dans la plupart des espèces, être divisé idéalement en deux parties égales et pareilles; c'est là une sorte de symétrie, mais qui diffère de celle de l'animal en ce que celui-ci n'est symétrique que si on le considère de face ou par derrière^ tandis que le végétal l'est sous toutes ses faces.
Nous ne prétendons pas attribuer à cette symétrie plus de précision qu'elle n'en a réellement, car elle est sans doute très grossière et très imparfaite, mais elle ne s'éloigne pas autant qu'on
pourrait le croire de celle des animaux, car si on mesurait exactement les deux côtés de leur figure, on verrait qu'il n'y a pas un trait qui soit vraiment pareil à son pendant, au point qu'on peut considérer que cette disparité est une loi de la nature.
Phyllotaxïe. — Mais il est d'autres détails de conformation oii le principe de symétrie et de proportion se manifeste dans le végétal avec une précision mathématique : c'est dans la disposition des feuilles alternes, c'est-à-dire qui montent en tournant autour de la tige, comme dans l'aubépine. La phyllotaxie est la science; de cette disposition des feuilles. Si on trace sur un rameau *ime ligne passant par les points d'attache de toutes les feuilles, on voit que cette ligne décrit une spirale continue autour de ce rameau. Or, si l'on compte alors le nombre des feuilles que la spire rencontre pour aller d'une feuille quelconque à la feuille qui se trouve placée verticalement au-dessus d'elle, on voit que ce nombre, de même que celui des tours de la spire, varie avec différentes plantes, mais est constant dans une espèce donnée. Ce rapport, étudié par le mathématicien Bravais, a donné lieu à des formules numériques en forme de fractions et dont le nombre ne dépasse pas huit ou dix {Revue des cours scientifiques, tome II, p. 287, cours de M. Chatin).
Ce fait si positivement étabh nous paraît propre à confirmer l'idée de symétrie latente, pourrait-on dire, que nous nous efforcions tout à l'heure de faire entrevoir dans la forme générale des végétaux. Il peut autoriser aussi une autre idée que nous avons proposée, c'est que les végétaux doivent avoir des proportions puisqu'ils ont des formes, et que si on les étudiait sous ce rapport, on arriverait probablement à déterminer ces proportions.
Voix. — Les arbres n'ont rien qui ressemble à un appareil vocal, et cependant il n'est pas besoin de se sentir poète pour se croire autorisé à parler de la voix des arbres comme on parle de la voix de la nature : il suffit d'écouter et de sentir pour reconnaître qu'il y a dans le bruit du vent à travers les arbres une harmonie toujours comparable et souvent même supérieure à celle de la musique bien que ce ne soit qu'un bruit. Mais c'est la confusion et le vague même de ce bruit qui y donnent une expression singuhère ; suivant son espèce, selon le plus ou moins de souplesse de sa