LE VÉGÉTAL SOS
Quant au feuillage, il est généralement d'une teinte foncée, uniforme, et ses masses, tantôt accumulées à l'extrémité des rameaux comme dans le pin parasol, tantôt disposées par franges tout le long de ces rameaux comme dans le cèdre, n'ont ni animation ni mouvement.
Les arbres résineux sont pour la plupart de forme pyramidale, ce qui leur donne un effet de solidité et d'élévation, mais en rend l'aspect très monotone. Dans les grandes forêts de sapins, ces arbres s'élèvent à des hauteurs gigantesques, mais l'uniformité de ces troncs tous égaux et tous pareils rend les forêts de sapin beaucoup moins intéressantes que celles où le chêne, le hêtre, et les autres arbres du même genre, groupent leurs feuillages et leurs bois si divers.
Quelques arbres comme le cèdre du Liban et le pin parasol se développent en branches inégales et divergentes, et lorsqu'ils atteignent une grande taille, surtout s'ils sont isolés, ils portent un grand air de force et de majesté. Mais même chez ces puissants représentants de la classe des arbres résineux, l'expression a quelque chose de moins vivant, de plus fruste, probablement parce que leur organisation moins parfaite les rapproche des types primitifs de la vie végétale.
Plantes d'eau. — Comme exemple intéressant du rapport de la forme avec la fonction dans le règne végétal, nous pouvons encore rappeler ces plantes si pittoresques que nous voyons flotter à la surface ou vivre au fond des eaux. Les feuilles plates du nénuphar, qui se développent parallèlement au niveau de l'eau, montrent d'une façon httérale, pourrait-on dire, ce rapport de la forme avec la fonction : ici la forme est calquée sur la fonction.
On peut encore, dans les eaux courantes, retrouver la même idée écrite en signes très expressifs dans les conferves, ces plantes composées d'une seule tige souple comme une corde et portant un chapelet de feuilles appliquées deux par deux le long de cette tige. A la façon dont elles suivent le cours de l'eau, se balançant à tous les remous, on est frappé de la simplicité et de la perfection avec lesquelles ces plantes ont été appropriées au milieu oii elles doivent vivre. On pourrait apphquer les mêmes observations aux plantes marines.
Le^ gazons et les mousses. — Enfin, au dernier rang des végétaux qui revêtent ou décorent la surface de la terre, nous trouvons les gazons et les mousses, qui représentent, sous le rapport de la physionomie, les tribus innombrables de plantes où l'individu, par l'exiguïté de sa taille et par le peu de caractère de sa figure, n'a plus pour nous d'expression particulière. Les gazons, les mousses, et avec eux les graminées de toute sorte qui couvrent les prairies et les landes, ne sont à nos yeux que des surfaces et des étendues où les effets, réduits à la réflexion de la lumière, s'incorporent à l'aspect et à la configuration du sol qui les porte.
La vie organique nous a dit son dernier mot: déjà le monde inorganique se soulève au-dessous des créatures vivantes, et c'est maintenant parmi les êtres inanimés que nous avons à poursuivre l'étude des signes universels de l'expression.
Lorsque nous comparons un animal ou un végétal avec un être inorganique, il semble tout d'abord qu'il soit très facile de les distinguer, et que si leur différence est surtout évidente, c'est dans leur physionomie. Mais un coup d'œil ne suffit pas pour juger d'une chose aussi étendue et aussi complexe que l'expression. Cet effet sensible des qualités intérieures, fixes ou passagères de l'objet, ne peut être exactement vérifié qu'à la condition d'en reconnaître la concordance avec les qualités voilées sous l'apparence extérieure ; c'est ainsi que nous avons dû, pour étudier la physionomie des animaux et des végétaux, en observer continuellement l'organisation et les fonctions.
Or si l'on réfléchit davantage aux caractères en apparence si tranchés des êtres organisés, on voit que ces caractères les distinguent en effet assez nettement des corps bruts à l'état solide, mais qu'il n'en est pas tout à fait de même au regard des corps liquides et des corps gazeux.
Corps solides. — Un corps inorganique solide, tant qu'il reste à l'abri du mouvement ou de toute autre modification causée par l'eau, la chaleur, fattraction, l'affinité chimique, n'a en effet ni forme fixe, ni grandeur déterminée, ni individualité distincte : tout ce qui dans les êtres vivants compose la diversité des parties, leur indépendance, leur ordonnance, leur symétrie ; tout ce qui distribue ou localise la vie dans tel ou tel organe ; tout ce qui donne à l'espèce ou à l'individu les signes de diversité par
OÙ il se distingue, rien de cela n'existe pour lui. 11 n'a point de mouvement. La substance dont il est composé est homogène dans toute sa masse, et sa vie est complète dans chacune des molécules de cette masse, si bien qu'on peut le diviser indéfiniment sans qu'il cesse d'être le même corps, à l'opposition de l'être organisé, qui, au delà de quelques retranchements de ses parties, meurt et n'existe plus.
Liquides. — Mais tous les corps inorganiques ne sont pas à l'état solide.
Les uns ont entre leurs molécules une espèce d'articulation qui communique à toutes le mouvement imprimé à chacune, de sorte que la masse entière de ces corps suit indéfiniment l'impulsion donnée à une de ses parties : ce sont les liquides.
Gaz. — Il est d'autres corps, ceux-là répandus à la fois dans tout l'espace de l'atmosphère et dans la substance des corps solides et des corps liquides, qui sont souvent invisibles, toujours impondérables, et qui, par cela même qu'ils sont affranchis des lois de la pesanteur, tendent à se développer continuellement dans toutes les directions de manière que leur volume peut augmenter indéfiniment sans que leur masse diminue : ce sont les corps gazeux.
Mais les trois états sous lesquels nous apparaissent les corps inorganiques ne sont pas proprement des qualités spécifiques ; ils peuvent s'emparer tour à tour de chacun des corps inorganiques, et bien que les conditions normales de la vie sur notre globe nous offrent la plupart du temps ces corps dans un état sohde, hquide ou gazeux, dont ils ne sortent jamais, bien que nous n'y voyions pas de gaz liquéfiés ou solidifiés ni de roches réduites à l'état de vapeur, l'eau se présente à nos yeux tour à tour liquide, solide ou vaporisée; le mercure, seul de tous les métaux, est liquide à la température ordinaire ; les volcans rejettent des roches en liquéfaction, et d'un autre côté la chimie peut, dans nos laboratoires, solidifier l'acide carbonique et liquéfier les gaz. L'histoire de la formation de notre planète nous montre d'ailleurs qu'elle a commencé par une période oii tous les corps dont elle se compose étaient à l'état de vapeur.
La distinction que nous faisons entre les corps solides, liquides
et gazeux, ne répond donc pas à trois propriétés absolues de la matière inorganique: elle n'est, comme toutes les autres catégories oîi nous distribuons les choses, qu'une vue de l'esprit, un procédé d'analyse et de méthode. Mais nous nous tromperions ici comme partout si nous prétendions connaître à fond un objet parce que nous l'avons considéré d'un certain côté.
Vie universelle. — Or si nous étions une fois bien dégagés des notions préconçues où l'idée de classification pourrait nous retenir, il nous faudrait faire un pas de plus et reconnaître que la distinction entre les corps organiques et les corps inorganiques n'est pas plus réelle dans la nature que celle des trois états de la matière.
Nous avons pris l'habitude d'appeler vie l'ensemble des phénomènes biologiques qui se produisent dans les êtres organisés. Mais si l'on y veut bien prendre garde, ces êtres ne sont autre chose qu'un assemblage momentané d'une certaine quantité de matière inorganique, si bien qu'on a pu comparer l'être vivant à une écluse où le courant de la vie n'est retenu un instant que pour en déborder aussitôt.
Ainsi s'efface la distinction entre les êtres vivants et les êtres inanimés ; dans les uns comme dans les autres nous voyons alors palpiter cette vie universelle qui les rehe et les tisse entre eux par une seule et même loi. Le nom d'organes, que nous réservions en vain aux parties des animaux et des végétaux, s'étend alors aux forces biologiques de toute sorte, pesanteur, attraction, affinité, lumière, chaleur, qui agissent également dans tous les êtres de la nature. Les mouvements, les changements d'état, de composition ou de structure, les modifications de toute sorte qui leur sont imprimés, peuvent dès lors s'appeler des fonctions, fonctions de tous points comparables à celles des êtres organisés, puisqu'elles produisent toujours les mêmes effets et qu'elles ne peuvent pas en produire d'autres.
On peut donc dire que tous les êtres de la nature sont vivants, parce que tous sont organisés et que tous ont des fonctions. Mais il faut dire de plus que la même vie leur est commune, puisque, sous l'action des mêmes forces, les mêmes éléments passent et
repassent à travers tous ces êtres pour former tantôt un être vivant, tantôt un être inanimé.
Sentiment de la nature. — Si nous n'avions pas l'intuition de ces vérités supérieures, on ne s'expliquerait pas comment les hommes auraient pu jamais en venir à éprouver le sentiment de la nature et à l'exprimer par les mêmes mots qu'ils emploient pour décrire la physionomie des êtres vivants. Car s'ils ont pu reconnaître et analyser les signes d'expression dans ces êtres, c'est qu'ils en avaient pu étudier les organes, et rapporter les signes aux fonctions : mais bien a^ant qu'ils n'eussent la moindre idée des lois et des forces biologiques, ils attachaient déjà aux choses inanimées l'idée d'une expression analogue à celle des êtres vivants ; ils le faisaient précisément par des analogies tirées de la ressemblance des signes tels que la grandeur, la forme, la lumière, le son, et aussi le caractère. C'est ainsi que le sens commun, et le langage à sa suite, ont établi et formulé une physionomie du monde inorganique fondée sur les mêmes signes que la physionomie des êtres organisés. D'ailleurs, malgré tout ce que l'homme a pu apprendre sur la fonction de plusieurs agents naturels, sa science n'est et ne pourra jamais être que tout à fait insignifiante à côté de ce qu'il ignore : par exemple, si on sait quelque chose sur l'air, l'eau, la composition des terrains, on ignore pourquoi la mer occupe plus des trois quarts du globe, pourquoi il y a des montagnes ou des plaines, pourquoi le ciel change de couleur, pourquoi les vents soufflent, etc. Et cependant, malgré son absolue ignorance des fonctions véritables de ces objets ou de ces phénomènes, les hommes leur attribuent une expression tout aussi bien qu'à ceux dont il connaît la fonction biologique.
Si cette physionomie de la nature n'était pas justifiée par les propriétés réelles des êtres inorganiques, elle ne serait qu'une variété des idées littéraires qui ont donné naissance à ce qu'on appelle le langage des fleurs, et dont nous avons parlé à propos de la physionomie dans les végétaux. Mais si les principes en sont conformes à ceux des signes expressifs des animaux et des végétaux, nous serons en droit d'en conclure que, à défaut d'une science complète de la nature des choses, l'instinct ne nous
trompe pas lorsqu'il nous fait entrevoir clans les objets inanimés ces analogies d'expression qui témoignent de l'unité de la vie dans tous les êtres de la création.
Expression des choses inanimées. — Sans doute nous ne pouvons pas nous attendre à retrouver aux rochers, aux montagnes, à la mer, aux nuages, les traits vifs et explicites oii le visage de l'homme, les mouvements de l'animal, nous parlaient la langue du sentiment et de l'inteHigence. Car la nature ne connaît ni le plaisir ni la douleur, elle ne sait rien, ne pense pas, et sa sérénité nous épouvante quand, tourmentés par quelque désespoir, nous voyons comme elle est indifférente à nos soupirs et à nos larmes ; mais bien loin et bien au-dessus de nos pauvres petites misères, elle porte dans son immensité, dans sa puissance, dans sa sérénité même, la douceur des sentiments vagues, l'attrait des choses inconnues. Elle est comme une âme supérieure qui nous domine et nous enveloppe, et les idées qu'elle nous inspire ne peuvent avoir ni la netteté ni la précision de celles qui nous sont exprimées par des êtres plus proportionnés à la petitesse de notre entendement.
Peut-être, si nous connaissions les propriétés de toutes les choses de la nature comme nous connaissons celles de l'homme et des animaux, chacun des objets qui tombent sous nos sens nous parlerait aussi clairement qu'un être vivant ; il n'est certainement pas un atome de l'univers qui pour Dieu, par exemple, ne parle ainsi, puisque pour nous-mêmes, du fond de l'infini, le soleil et les étoiles ne sont pas muets. Mais ici, avec un écart plus grand encore que dans les végétaux, l'expression devient moins précise à proportion que les objets s'éloignent davantage de notre nature.
L'idée de la mort. — Parmi toutes les différences qui distinguent la vie organique de la vie inorganique, la mort est peutêtre la plus réelle. En tout cas c'est la plus apparente, celle qui nous saisit davantage parce qu'elle nous touche de plus près, et c'est par là que la nature revêt à nos yeux cet air de toutepuissance et d'éternité qui la fait ressembler tellement au dieu dont elle est l'ouvrage. Car si quelques scènes nous y montrent parfois les éléments en désordre, ces troubles passagers font
paraître plus imposante encore l'indestructible immortalité de tout le reste de la nature.
L'idée de douleur, qui pour les êtres vivants se lie si étroitement à celle de la mort, n'est pas davantage dans la nature et ne se dégage point de son expression, puisque la nature ne souffre pas plus qu'elle ne meurt. Dans les bouleversements de la terre, de la mer ou du ciel, nous voyons la destruction ou la ruine des choses, nous ne les voyons ni pleurer ni mourir.
Signes expressifs dans les êtres inanimés. — Le champ de l'expression dans les objets naturels étant ainsi délimité, nous devons chercher par quels signes elle se manifeste. Or si le siège de la physionomie n'est plus ici dans des organes affectés à des fonctions particulières, il réside dans des objets de figures diverses, que nous savons distinguer les uns des autres et que nous pouvons non seulement définir mais analyser dans leurs principales qualités : une plaine, une montagne, un fleuve, un coucher de soleil, sont pour nous des choses aussi rigoureusement déterminées qu'un animal ou qu'un végétal.
Or les uns et les autres font partie du même univers, vivent d'une vie commune, et ne nous sont d'ailleurs connus que par les signes extérieurs qui les caractérisent : pour que nous puissions les distinguer et les reconnaître, il faut donc bien que ce soit par des signes communs à tous, puisque le signe est pour nous le seul moyen de comparaison entre les divers objets.
La nécessité des choses, les conditions fondamentales de notre entendement, viennent donc confirmer ici ce que nous avancions en abordant cette partie de notre étude, à savoir que l'expression se manifeste dans les êtres inanimés par les mêmes signes que dans les êtres vivants. La différence de forme n'y met pas plus d'obstacle qu'elle n'en a mis à l'assimilation qui rapproche, ainsi que nous l'avons vu, les végétaux et les animaux.
C'est ainsi que, malgré l'immensité de la nature, malgré son unité qui, de la terre, de la mer et du ciel, ne fait qu'un tout, nous y distinguons des objets, nous les isolons par la pensée pour les considérer à part, et nous les désignons sous des noms particuhers. En ontologie pure, il n'y a là qu'une abstraction, une vue de l'esprit, puisque ces objets ne sont au fond que les
parties d'un tout indissoluble : mais en fait, et par conséquent en raison, ce qu'on appelle un point de vue est réellement une composition naturelle où, par suite des conditions de la vision, chaque point sur lequel nous lîxons notre regard devient le centre d'un tableau ; et de même, lorsque nous considérons par la pensée un objet, le point oîi notre esprit se fixe devient le centre d'une conception relative à cet objet.
La propriété de nos sens et de notre intelligence est donc, ici comme en toute chose, de détacher de l'ensemble un détail et d'y donner une espèce d'individualité, le considérant ainsi comme un être à part.
C'est par cette opération de l'esprit que nous avons peu à peu analysé les diverses parties qui forment le tout de la nature, et que la terre, les rochers, les montagnes, les vallées, les fleuves, les lacs, la mer, le ciel, les nuages et les astres eux-mêmes, sont devenus pour nous des êtres aussi distincts et presque aussi individuels que les animaux et les végétaux.
Une fois cette notion passée dans le sens commun, les principes de l'expression sont venus d'eux-mêmes s'appliquer aux objets inanimés, et comme, sauf l'inteUigence et l'organisation, ces objets ont les mêmes propriétés naturelles que les êtres vivants, leurs qualités ou leurs changements d'état se sont manifestés pour nous par des signes analogues, puisque la grandeur, la surface, les dimensions, les lignes, les angles, les directions, les reliefs ou les dépressions, la lumière, les couleurs, les sons, paraissent de même aux êtres inanimés, produisent les mêmes effets mis en évidence par des signes qui ne sont autre chose que l'indication de toutes ces qualités. On en peut dire autant du mouvement, puisque les êtres inorganiques, quoique souvent inertes et souvent mus par des forces extérieures, ont aussi des mouvements propres, soit dans leur combinaison avec d'autres corps soit dans leur expansion sous forme de gaz ou de vapeurs.
Une fois reconnu que les objets de la nature peuvent ainsi s 'individualiser, un rocher une montagne, un paysage, un site, pourra se spécifier à nos yeux par le caractère, si les traits en sont marqués avec la netteté et le naturel qui conviennent à l'objet. Les lignes, selon qu'elles seront uniformes ou tourmentées ; les
5i2 LA PHYSIONOMIE COMPARÉE
masses, d'après leurs proportions et leur étendue ; les couleurs claires ou sombres ; les mouvements violents ou mesurés ; l'ordre enfin et la convenance des parties, nous donneront des expressions de calme, de désordre, de puissance, de violence, de sérénité, de mélancolie, d'épouvante, d'horreur, de beauté.
D'ailleurs, de même que nous pouvons décomposer l'univers en autant d'objets que nous y en distinguons par l'analyse .visuelle ou intellectuelle, de même en sens contraire nous pouvons y embrasser des horizons de plus en plus vastes et y considérer d'un coup d'œil non plus des tableaux mais des panoramas. Ainsi quand nous regardons le ciel, la mer, le désert, et ces étendues immenses qu'on découvre du haut d'une montagne ou de la nacelle d'un ballon, ce développement progressif ne change rien aux lois de l'expression : si loin et si haut que s'étende l'espace^ l'idée le suit toujours ; seulement, pareille à ces corps gazeux dont la substance devient plus légère à mesure qu'ils s'épanouissent dans l'espace, l'idée s'élargit et devient plus vague à mesure qu'elle s'élève et s'étend.
V étendue. — Ainsi donc, à la différence des êtres organisés, qui gardent toujours à nos yeux la même figure parce qu'ils sont enfermés dans des formes et dans des masses invariables, les autres objets de la nature, n'ayant, comme nous l'avons remarqué, ni individualité ni mesure, changent continuellement d'aspect. La variation de ces aspects est aussi illimitée que les mille proportions d'étendue auxquelles notre regard et' notre intelligence peuvent tour à tour réduire ou élargir le cadre du tableau que nous embrassons. Un animal ou un végétal est toujours lui-même: au contraire un rocher, un terrain, une montagne, peut n'être qu'un détail d'une scène naturelle si on le considère dans un ensemble, ou former lui seul toute la scène si on le considère isolément. Il suit de là que l'étendue, bien que n'étant au fond qu'un milieu, prend ici toute la valeur d'un élément constituant pour l'expression.
Perfipective linéaire. — Pour nous occuper d'abord de ce qui semble, peut-on dire, le plus matériel dans l'aspect de la nature, la perspective linéaire, qui fait paraître les objets d'autant plus petits qu'ils sont plus éloignés de nous, introduit dans nos per-
cep lions, et par suite clans nos idées, toute une échelle de grandeurs apparentes dont aucune n'est \raie. Mais quoique nous sachions que les objets éloignés gardent leur grandeur réelle tout en nous paraissant plus petits, cette diminution n'en agit pas moins sur l'expression, et les dôtails d'un paysage prennent d'autant plus d'importance et d'effet à nos yeux qu'ils sont plus près de nous ; c'est ainsi, par exemple, qu'une terrasse tout unie, sans accent ni relief, remplira le premier plan d'un tableau, tandis qu'une chaîne de montagnes ne se marquera à l'horizon que par une ligne à peine indiquée.
Le rapprochement ou l'éloignement d'un objet augmente ou diminue donc son expression.
Ce n'est pas tout, car selon la direction, selon l'aspect, le même objet peut prendre des effets très divers, opposés même. Par exemple, les profils d'un rocher ou d'une montagne changent de dessin et de caractère à mesure que l'observateur se déplace. Du bord d'un précipice on conçoit une idée de profondeur qui se change en idée d'élévation lorsqu'on est au fond. L'étendue que notre vue embrasse s'augmente à mesure que nous sommes placés sur un point plus élevé. Enfin comme, d'après les conditions de l'optique combinées avec les lois de la perspective, tout ce qui se présente à notre vue s'y groupe dans une composition naturelle, la situation respective des objets divers de la nature établit entre eux des rapports d'harmonie ou de contraste qui influent sur l'expression particuhère de chacun.
Perspective aérienne. — Si les objets de la nature nous apparaissaient à travers le vide, ils conserveraient à nos yeux chacun sa couleur propre et ces degrés relatifs de clarté que les peintres appellent les valeurs. Chaque objet, en effet, indépendamment de ce qu'il est d'une certaine couleur, porte cette couleur . plus ou moins foncée ; à parité de couleur, il paraît d'autant plus clair qu'il reçoit davantage de lumière.
Mais nous ne voyons les objets qu'à travers l'atmosphère, qui est composée d'air, de gaz, de vapeur, de poussière et de lumière. L'air par lui-même est bleu, et sa couleur parait plus foncée à mesure que notre regard en doit traverser une plus grande masse pour arriver à l'objet. Il en résulte que dans un
air très pur les objets se colorent d'une teinte bleue qui augmente avec leur éloignement.
Les gaz, et particulièrement les fumées, qui flottent dans l'air, mêlent à sa couleur bleue une teinte tirant sur le brun, et y donnent un ton grisâtre. ":
Les \apeurs, dont la couleur est blanche parce que chacune de leurs molécules est un globe poli qui réfléchit la lumière, donnent à l'air une teinle blanche, qui devient gris-clair ou rousse dans les diverses espèces de brouillards mélangés aux fumées des villes ou aux exhalaisons du sol.
Les poussières viennent encore troubler la transparence de l'air en y introduisant les colorations diverses qui leur sont propres.
La lumière directe du soleil, selon son degré d'intensité, décolore les objets en les éclairant. Elle les décolore parce qu'elle est blanche ou du moins d'un jaune très blanc, et que par conséquent elle mêle du blanc à leurs couleurs.
La lumière de la lune, qui est verdâtre et peu intense, donne des teintes verdâtres aux surfaces qu'elle éclaire directement, et porte des ombres beaucoup plus noires que celles du soleil.
En outre de ces causes, les objets reçoivent des reflets provenant tantôt de la couleur du sol ou des autres objets voisins, tantôt de la coloration que le ciel prend au lever ou au coucher du soleil, ainsi que nous le verrons plus loin.
Lointains. — Ce qu'on appelle le lointain est l'effet composé de la perspective linéaire et de la perspective aérienne, la première diminuant et la seconde effaçant les objets à mesure qu'ils s'éloignent de nos yeux. Mais tandis que la perspective linéaire, étant le résultat d'une loi géométrique, demeure toujours invariable, les effets de la perspective aérienne varient autant de fois qu'un changement vient à se produire dans la consistance ou dans la composition de l'atmosphère.
Tous ces changements ont pour effet de décomposer en cent façons le tableau de la nature, faisant tour à tour paraître ou disparaître, prédominer ou faibhr, soit l'expression des objets, soit même leur véritable aspect, comme il arrive par certains temps de brouiflard ou même lorsque des brumes ou
des vapeurs légères s'étendent sur des plans éloignés. Selon que les lointains fuient par degrés uniformes ou qu'ds se succèdent de près pour finir brusquement, l'effet des objets situés au premier plan change du tout au tout.
Lumière. — Au-dessus de ces effets relatifs produits par la distance et l'étendue, la lumière du jour, l'obscurité de la nuit, avec les dégradations crépusculaires qui leur servent de transition, revêtent tour à tour la nature d'aspects si différents que tout semble s'y transfigurer.
Qualités diverses de la lumière selon le pays. — Avant de passer à l'étude de ces changements qui suivent en tous heux le cours du soleil dans un ordre invariable et avec des caractères analogues, nous devons noter une observation importante sur la qualité de la lumière du jour. Cette quaUté varie selon les lieux et selon les contrées.
La lumière est, dans tous les pays, intense sur les lieux découverts, parce qu'elle n'y est mêlée d'aucune ombre; claire et vive sur les lieux élevés, parce qu'à cette première condition se joignent la sécheresse et la pureté de l'air.
Dans l'atmosphère humide des climats océaniens tels que celui de l'ouest de la France, la vapeur d'eau qui y est mêlée pâlit et adoucit le jour, de sorte que les contours des objets y paraissent légèrement estompés.
Le jour des Alpes produit sur la vue une espèce de fourmillement lumineux. Celui des Pyrénées, au bord de l'océan, est d'une clarté égale et hquide qui donne beaucoup de finesse et de douceur aux objets.
En Suède et en général dans les pays du nord, la lumière est d'une limpidité cristalline qui fait qu'on croirait voir la nature à travers un verre concave ; les formes et les couleurs y paraissent avec une singulière netteté de détail et de relief.
Tout a été dit sur l'éclat, sur la rigueur sèche, sur la transparence indéfinie, de la lumière du midi et de l'orient, qui tranche si crûment les clairs et les ombres et laisse distinguer les objets à de si grandes distances que la perspective aérienne semble à peine en effacer les couleurs.
Le jour polaire. — Nous ne pouvons quitter ce sujet sans rap-
peler ici les qualités du jour polaire, qui, vers le soir, bien qu'il ne soit alors qu'une sorte de crépuscule, produit des effets de lumière tout particuliers. Nous ne saurions mieux exprimer ce qu'il nous a fait ressentir qu'en disant que les objets verticaux semblent éclairés par transparence, et que les hommes, vus de loin, se découpent sur ce fond clair comme des ombres chinoises. Il n'y a rien là du vague que notre crépuscule donne aux contours et à la forme des choses, et cependant nous ne reconnaissons ni le jour ni la nuit. On éprouve sous cette lumière un sentiment de trouble, presque d'angoisse, lorsqu'on n'y est pas habitué. Ce sentiment peut s'expliquer en partie par la prolongation du jour à l'heure habituelle de la nuit, mais il y a certainement aussi quelque chose qui nous trouble dans la qualité propre de ce jour fantastique .
Reflets du ciel. — En outre de ce régime local de la lumière, qui résulte des conditions permanentes du sol et du climat, on peut, sur tous les points de la terre, voir, à chaque instant de la journée, la couleur de la lumière changer avec celle du ciel, et jeter sur la scène des reflets blancs, gris, jaunes, orangés, rouges, renvoyés par les nuages .
C'est surtout dans les soirées de printemps et d'automne, lorsque le temps est à la pluie ou à l'orage, que les nuages se colorent vivement ; les plus remarquables de ces effets se voient lorsque le fond de leurs masses étant d'un gris presque noir ou roussâtre, les parties éclairées prennent des lueurs cuivrées qui répandent sur tous les objets un aspect tragique, ou bien, ce qui est plus rare, lorsque le ciel se remplit de nuages détachés colorés d'une teinte uniforme de pourpre vif.
Lorsque les reflets du ciel sont d'un jaune vif ou orangé, ils donnent une grande animation à la verdure des arbres et des gazons et aux teintes grisâtres des clieminS;, des pierres et des murs. Les aspects les plus froids des villes elles-mêmes prennent alors un air de chaleur et de vie : on peut l'observer sans sortir de Paris, oii, par des ciels de cette nuance, il n'est pas de rue si neutre et si incolore qui ne devienne pittoresque.
Les aurores boréales, rares dans nos chmats mais si fréquentes dans les régions polaires, peuvent encore être citées pour les co-
lorations extraordinaires que le ciel reflète alors sur la terre.
Enfin, dans nos climats océaniens oii le ciel est presque toujours couvert de nuages, nous pouvons voir combien la teinte grise qu'il jette sur la nature en éteint les couleurs. Cela est frappant lorsque, par un ciel bleu où la réflexion de sa teinte azurée anime la verdure, des nuages viennent tout à coup intercepter son reflet : les gazons et les arbres pâlissent et paraissent presque gris.
Les accidents. — Les accidents sont ces coups de lumière ou ces taches d'ombre qui, par certains ciels bleus parsemés de nuages, éclairent ou assombrissent une partie du paysage. L'effet en est d'intervertir de fond en comble la perspective aérienne, les parties éclairées paraissant se rapprocher subitement, les parties assombries, s'éloigner. Non seulement les valeurs, c'est-àdire le degré d'éclairage de ces parties, perdent leur proportion relative, mais les tons locaux de chacune changent pour nous de couleur, parce que l'effet de leur contraste n'est plus le même. Par exemple une colline de terre rouge avec des arbres, vue par un ciel clair paraît dans le lointain d'un bleu presque noir : que l'horizon se couvre de nuages gris sombre tirant sur le bleu, la même colline, si le soleil continue à l'éclairer, se détachera en jaune excessivement clair, parce que le fond, étant bleu, nous fait voir sur les objets voisins la couleur complémentaire du bleu, qui est le jaune.
Ce qui se passe pour les couleurs se passe d'ailleurs aussi pour les effets résultant de l'ordre et de la situation des objets, de l'unité qu'un éclairage uniforme donne à un paysage : tout cela est troublé, interverti, à nos yeux, et nous apparaît sous un aspect nouveau.
Cette observation devait trouver ici sa place pour faire voir comment la lumière, même dans ses simples modifications, ne cesse pas un instant de dominer l'expression de la nature : elle brille sur la face des choses comme un rayon dont chaque vibration nouvelle éclaircit poumons un des aspects changeants de la vie.
Cette vérité va paraître avec plus d'évidence si nous observons les effets de la lumière et les changements qu'efle donne aux objets de la nature aux différentes heures de la course du soleil.
Vauhe. -— A l'aube, les parties supérieures du ciel répercutent des reflets de lumière blanche qui, tombant sur le sommet des arbres et des élévations du sol, semblent en argenter les contours tandis que leur pied reste encore plongé dans une ombre mêlée de brume. A ce présage du réveil des choses, nous éprouvons un sentiment de retour à la vie qui ressemble à de l'espérance.
L'aurore. — L'aurore, en illuminant le ciel de sa rougeur, vient répandre sur la terre une teinte qui avive toutes les nuances des objets. Rayonnant de l'horizon, elle les éclaire de côté et commence à les faire paraître dans une espèce de confusion harmonieuse oii leurs masses encore sombres, percées çà et là d'éclaircies roses, se détachent chaudement sur la pourpre du ciel.
Le lever du soleil. — Le soleil franchit l'horizon : c'est un coup de théâtre, la scène change. Le ciel devient bleu-clair, la brume du matin se gonfle en nuages, s'élève, se divise en voiles flottants, s'évanouit. Les rayons du soleil, à chacun des points qu'ils touchent, y semblent allumer la vie ; sous le clair-obscur des lumières et des ombres, tout reprend ses hgnes, ses contours, ses traits, sa forme, ses couleurs ; la nature se réveille, elle s'éclaire, elle se lève et s'étend dans la fraîcheur de sa jeunesse éternelle. A ces premières heures du matin, la lumière est blanche, parce que ]'air est encore mêlé de vapeur ; elle est égale et douce par cette même raison et aussi parce que les diverses couches de l'air, était uniformes de température, la laissent passer également. C'est pour cela que tout, à la lumière du matin, a un air de délicatesse et de légèreté bien différent des colorations chaudes et puissantes que prend la nature sous les rayons du soleil couchant. Cela est particulièrement sensible pour les tableaux : un tableau gagne beaucoup à être vu à la lumière du matin.
Le haut du jour. — A mesure que le soleil s'élève, sa lumière devient plus intense, d'abord parce qu'elle traverse les couches de l'air sous un angle de moins en moins inchné, et puis parce qu'elle rend l'air transparent en chassant par sa chaleur la vapeur d'eau qui y est suspendue. En même temps qu'il illumine vive-
ment les objets, il les éclaire de haut; sa lumière s'y étend sur une grande surface, elle en fait surtout paraître les parties saillantes et élevées, et leur donne d'autant plus de relief qu'elle porte en dessous des ombres proportionnées en profondeur et en obscurité à la saillie et à la clarté des parties en lumière. Pour le spectateur placé, comme c'est l'ordinaire, au niveau du sol^ la surface de la terre paraît plus lumineuse encore que les objets qui s'y élèvent, comme les collines, les rochers, les fabriques, les arbres, parce que cette surface, étant unie, est éclairée sur tous ses points, et bien que de près nous y puissions voir les faibles ombres de ses inégabtés, comme notre regard rase le sol, au-delà d'une certaine distance nous n'en voyons que les parties éclairées.
De tout cela il résulte que, sur le haut du jour, les objets sont vivement et largement éclairés, qu'ils ont de fortes ombres, et que par conséquent leur ensemble se voit davantage et leurs parties se distinguent plus nettement ; que la surface qui les porte réfléchit une clarté vive sur laquelle, par l'opposition de leurs lumières et de leurs ombres, ils s'élèvent et se détachent avec plus de netteté et de grandeur apparente qu'aux autres heures du jour. La vision étant ainsi aussi facile que possible, nous éprouvons un sentiment agréable et bien défini, et voilà pourquoi le soleil, en éclairant vivement la nature, réjouit le cœur de l'homme.
Le coucher du soleil. — Avec le déclin du soleil, l'air se refroidit, les vapeurs se condensent, se rapprochent, se coulent dans les dépressions du sol et paraissent d'abord aux lointains. L'intensité de la lumière diminuant, les clairs et les ombres des objets s'adoucissent et tendent à s'égaliser ; en même temps les ombres portées -s'allongent, et en s'étendant s'affaibhssent ; l'ensemble des objets devient moins apparent, leurs parties sont moins distinctes, tandis que la surface de la terre, n'étant plus aussi claire, ne les fait pas aussi bien ressortir.
Un changement sensible se fait dans la couleur de la lumière solaire : elle tend par degrés à cette nuance ambrée qui, de l'accord de tous les peintres, est sa nuance véritable, au moins pour les yeux de l'homme, puisque sans jaune on ne peut imiter dans un tableau la couleur du soleil. Quand le ciel est pur, cette
couleur va s'accentuant jusqu'à se résoudre en une teinte orangée éo^ale et unie au-dessous de laquelle on voit une bande d'un gris violet, ce qui se maintient jusqu'à la fin du crépuscule. Lorsqu'au contraire le couchant est chargé de nuages, surtout au printemps et à l'automne, par des temps variables, le coucher du soleil s'enflamme de violents éclats ; l'or, l'argent, la flamme, la fumée, et les nuances déhcates du rose, du bleu, du vert, du jaune, s'y composent en féeries dont les reflets donnent à la scène de la nature un air de magie. Le jour finit alors dans un éblouissement où tout s'est transfiguré à nos yeux, et qui diffère bien de ce sentiment de repos et de sérénité que nous éprouvons à voir le globe d'or du soleil descendre lentement dans un ciel pur.
Le crépuscule. — A mesure que s'éteignent les dernières lueurs du jour, la différence entre leurs ombres et leurs lumières devenant de moins en moins marquée, les objets paraissent confus dans leurs détails, moins visibles dans leur ensemble.
Leur grandeur apparente diminue, par inverse de la raison qui les fait paraître plus grands à mesure qu'ils sont éclairés. Leurs proportions se confondent, leur distance ne se juge plus exactement ni, par suite, leur position relative. Enfin il arrive presque toujours, surtout dans les saisons intermédiaires, que des brouillards ou des vapeurs viennent encore assombrir le crépuscule.
Toutes ces conditions donnent à la lumière crépusculaire du soir un effet de douceur, de mélancohe, lorsqu'elle voile des scènes naturelles d'un caractère simple et peu accidenté, tandis que, dans ces paysages où tout paraît rassemblé pour l'effroi, le crépuscule nous inspire des idées fantastiques ou funestes.
La mât. — Ces idées s'aggravent encore lorsque la nuit, s'étendant sur toutes les choses, les voile de son crêpe noir et les enveloppe d'obscurité. Le noir, étant l'absence de lumière et par conséquent de couleur, porte déjà par lui-même un sentiment de tristesse, puisqu'on effaçant l'image des objets il est pour notre vue comme une mort qui nous en arracherait la connaissance. Dans les ombres où ils sont ensevehs, ce n'est pas seulement leur forme et leur grandeur qui nous échappent ; à quelques pas
de nous tout disparaît, et des mystères lugubres, des dangers inconnus, semblent se cacher au fond de la nuit. L'idée de la mort, de la crainte, se présente donc tout naturellement à l'homme, parce que l'obscurité, en le privant du plus important de ses sens, le déconcerte, le démoralise ; par un elîet direct du milieu noir et impénétrable qui l'enveloppe, son imagination lui fait entrevoir, dans les ténèbres, des meurtriers qui le guettent ou des fantômes qui le menacent.
Tel est, au point de vue de l'expression vraie et du sentiment qu'elle inspire aux hommes, l'effet ordinaire de la nuit, effet classique, pourrait-on dire, et qui s'augmente encore lorsque la pluie, la grêle^ l'ouragan, le tonnerre, viennent en redoubler l'horreur. Mais il est, surtout pendant Fêté ou dans les pays chauds^ des nuits tellement sereines, tellement transparentes, qu'elles laissent voir tous les objets. Le calme et le silence qui s'étendent sur la nature remplissent l'âme de paix ; les figures vagues, voilées, que nous apercevons à travers une espèce de mirage, ne semblent plus mortes comme elles nous apparaissent dans les nuits sombres : on dirait qu'elles sont endormies et que des songes bercent leur sommeil. Telles sont ces nuits de poètes et d'amants qui ont fait palpiter tant de cœurs de sentiments si puissants et si doux, parce que le sdence, le calme, l'isolement, l'obscurité, forment alors autour de l'âme du rêveur comme un ombrage qui, en le cachant aux yeux des hommes, le laisse en communauté d'amour avec la terre et les étoiles.
La lune. — La lune a deux effets d'expression, l'un en ellemême et l'autre par la nature de sa lumière. Sa forme et son éclat sont agréables parce qu'ils se présentent dans des conditions de vision facile ; le regard peut s'y fixer sans être éljloui ; sa figure circulaire ou en croissant est formée de lignes courbes ; sa lumière est douce et d'une couleur fine.
Cette lumière, comme on sait, ne lui est pas propre, elle la reçoit du soleil et nous la rétléchit. Soit que par cette réflexion elle y donne des quahtés particuhères, soit que la couleur de celte lumière produise sur nos sens ou nos idées un effet mystérieux, il est certain que la lune exerce sur quelques personnes
une véritable fascination. Ce sentiment est assez général pour que clans tous les temps et dans tous les pays les hommes l'aient souvent regardée avec une sorte de terreur superstitieuse, lui attribuant une influence surnaturelle, et la mêlant à leurs idées religieuses ou aux pratiques de la sorcellerie et des autres sciences occultes. Il faut qu'en tout cas il y ait là quelque secret de la nature, car sans revenir sur TefTet de fascination dont nous indiquions tout à l'heure des exemples, nous pouvons citer un fait très curieux et très positif attesté par M. l'abbé Carton dans son livre de L'Instruction des sourds-muets: «La lune, dit-il, inspire à tous les sourds-muets une crainte vague : j'en ai vu qui lui montraient le poing pour la menacer, l'effrayer et l'empêcher de les poursuivre de ses regards ; tous en ont peur » . On ne peut pas dire qu'ils aient conçu cette singulière crainte par communication, puisque les sourds-muets dont il s'agit ici sont des enfants qui n'ont encore reçu aucune instruction. On peut rapprocher de ce fait une observation que nous avons tous pu faire en voyant les chiens aboyer à la lune. Le lion, dit-on, reste souvent assis, la tête levée, à la regarder.
Quoi qu'il en soit, par la nature particulière de la nuance verdâtre qu'elle répand sur les objets en y laissant des ombres très noires et très tranchées, la lumière de la lune y donne une sorte de prestige, un air de mystère^ qui produit des effets tour à tour charmants ou sinistres suivant le caractère de la scène qu'elle éclaire. C'est sur les objets de couleur foncée et à surface uniforme, comme les arbres et les gazons, qu'elle répand toute la douceur de sa lumière ; au contraire, sur les surfaces claires comme les murs ou les chemins, sur les objets anguleux ou rudement modelés tels que les terrains nus ou les rochers, elle semble peupler la nuit de spectres. Sous une châtaigneraie, à l'arrière-saison, quand la terre est couverte de feuilles sèches, que les rameaux, comme de grands bras noirs, se découpent sur la lueur argentée de la brume avec leurs feuilles nuancées des tons jaunissants de l'automne, c'est une véritable magie.
J'ai vu quelque chose de plus extraordinaire encore en Suède, une nuit que je passais au bord d'un lac entouré d'un bois de sapins. Des écharpes de vapeurs s'élevaient en tourbillonnant de la sur-
face des eaux, ressemblant à s'y méprendre à des rondes de fantômes; la lueur du crépuscule polaire, mêlée aux rayons de la lune, éclairait cette scène d'une phosphorescence qu'aucune expression ne pourrait rendre.
Les étoiles. — Les étoiles ne nous éclairent pas, et sous ce rapport elles n'ont aucun effet lumineux sur la physionomie des choses de la terre. Mais elles brillent aux yeux de l'homme, et leur nombre incalculable, la distance qui les éloigne de nous, leur vol éternel au miheu de l'espace sans bornes du ciel, leur donnent sur nos sentiments et sur nos idées une influence aussi directe que si elles faisaient partie intégrante de notre globe. Ne les voyant que la nuit, c'est au milieu du silence, de l'obscurité, que nous les considérons d'ordinaire, dans ces heures du soir où, nous reposant de l'agitation de la vie, nous sommes mieux préparés pour rêver à l'inconnu. Alors, à mesure que nous contemplons ces millions d'astres dont la lumière et le mouvement semblent attester la vie, leur éloignement, leur multitude^ nous paraissent de seconde en seconde plus effrayants, plus inconcevables ; la sensation vague de l'infini, qui d'abord ne nous faisait éprouver qu'une sorte de langueur et d'abandon de nous-mêmes, nous soulève, nous fait perdre pied et finit par nous aspirer .comme un tourbillon de vertige. Il faut nous arracher à cette dangereuse ivresse de l'infini, sous peine de garder longtemps au cœur, de ces nuits étoilées, une angoisse que plusieurs jours ne parviennent pas à dissiper.
Voilà, pour prendre les choses au vrai, l'expression des étoiles, voilà l'effet que la contemplation trop prolongée des astres produit naturellement sur l'âme de l'homme, parce que ses yeux et son intelligence ne sont pas de force à considérer longtemps l'infini face à face. Au reste ce que nous exprimons là n'est pas uniquement une impression personnelle : c'est justifié par une observation qu'on a faite de tout temps sur le caractère habituel des savants qui s'occupent d'astronomie ou de géométrie des corps célestes, et je l'ai entendu faire par des personnes placées en relations avec eux. Pour ne prendre exemple que dans le passé, on n'a qu'à lire la vie de Newton, qui fut le plus malheureux des hommes ; un des illustres géomètres de
notre temps, mort depuis plusieurs amiées, passait des heures à genoux, les bras en croix, en extase devant l'autel de la Vierge.
Maintenant il faut convenir que ces longues contemplations ne sont pas dans les habitudes du commun des hommes, et que la plupart ne regardent les étoiles que pour en admirer l'éclat ou pour les' prendre à témoin de leur joie ou de leur tristesse. Ces astres prennent alors une expression plus simple, en rapport avec la modeste grandeur de l'homme, l'expression de leur beauté ; car lorsqu'ils brillent dans un ciel sans nuages, leur scintillement doux et leur nombre infini expriment directement une idée de lumière et de vie qui est, ainsi que nous l'avons fait voir souvent, un des aspects du beau dans la nature.
Pouvoir expressif de la lumière. — Si l'on veut bien réfléchir à tout ce que nous venons d'observer sur l'étendue, la vision, la composition naturelle, la perspective linéaire et aérienne, les lointains, la lumière, les reflets du ciel, les accidents, les différentes heures du jour, le crépuscule, la nuit, la lune et les étoiles, on pourra juger quelle prépondérance la lumière exerce sur l'expression de la nature. Cela s'explique de soi-même, en ce que nos communications avec les êtres inanimés se font surtout par la vue, puisqu'ils n'ont pour nous d'autres qualités que ce que nous en pouvons voir par nos yeux : s'ils en ont d'intérieures, nous ne le savons pas et nous le cherchons pas.
Quand on songe à ces effets si divers qui tous se rapportent à la vision, il semble que la lumière soit à elle seule la source universelle de l'expression dans les choses inanimées : et la vérité est qu'il ne s'en faut guère, puisque, formes, couleurs, proportions, distances, rapports, contrastes, c'est elle qui y donne tout. Comme on a pu le voir par l'analyse que nous avons faite de ces effets, c'est par des changements d'apparence qu'elle arrive à modifier l'effet expressif des choses ; et bien qu'elle n'y puisse produire aucun changement réel, elle nous y en fait voir et nous les transfigure si complètement qu'ils nous semblent parfois se métamorphoser en des êtres différents.
En présence de ces choses inanimées qui ne changent pas, qui ne peuvent pas changer, et dont l'expression ne se modifie à nos yeux que par suite d'une modification de lumière, on se-
rait donc tenté de mettre tout l'effet au compte de la lumière et de prétendre que les qualités propres de l'objet n'y sont pour rien. Mais l'objection n'est que spécieuse, parce si l'on se rend bien compte des moyens par lesquels la lumière arrive à modifier, comme nous disions plus haut, l'apparence des objets, on voit qu'elle le fait en y faisant paraître des signes de forme, de couleur, de proportion, de distance, qui, n'importe oii nous les voyons, produisent toujours en nous tel sentiment, telle idée. Or comme pour nous c'est le signe qui fait l'expression, nous n'avons pas à chercher plus loin, nous y sommes: ces signes donnés par la lumière sont justes et vrais, et par conséquent l'expression en est valable. Quant aux qualités intérieures des choses inanimées, elles n'existent pas pour nous, comme nous le disions tout à l'heure, puisque nous ne les connaissons pas. C'est là la grande différence d'avec la physionomie des animaux, 011 nous pouvons connaître les qualités intérieures de l'animal et les comparer aux signes expressifs qu'il fait voir. Aussi la physionomie animale est-elle beaucoup plus précise et analytique.
Quoi qu'il en soit, par ces observations détaillées sur la lumière, nous aurons en tout cas fait voir le plus essentiel de la physionomie des choses inanimées, puisque, sauf certaines agitations des eaux ou de l'air, qui encore ne sont que des mouvements communiqués, toutes sont faites pour demeurer éternellement immuables, immobiles, insensibles, et que, hors leur destruction lente ou rapide, il n'y a en général que la lumière qui puisse en changer pour nous les aspects.
Mouvements de la terre ^ des eaux et de r atmosphère. — Un .second élément d'expression concourt avec la lumière à modifier pour nous la physionomie des choses inanimées, c'est le mouvement. En outre de la pesanteur, qui les met en mouvement dès qu'elles cessent d'être soutenues par l'équilibre, et qui nous rend à chaque instant témoins de la chute des corps isolés ou de l'écroulement de ceux qui sont accumulés en masse comme les rochers et les montagnes, un grand nombre de forces actives telles que les volcans, le cours naturel ou accidentel des eaux, et enfin les phénomènes météorologiques,
viennent continuellement modifier la surface de la terre et parfois même la bouleverser de fond en comble.
Ce nous serait un travail inutUe et sans gloire que d'entreprendre ici la description tant de fois rebattue des tremblements de terre, éruptions, inondations, raz de marée, typhons, trombes et orages, qui viennent de temps à autre ravager la terre et semer parmi les hommes la mort et l'épouvante : les détails de ces diverses sortes de catastrophes sont présents à tous les esprits, les bibliothèques et les musées sont rempHs de leurs descriptions ou de leurs images ; il nous suffît de nous référer à ces innombrables documents pour fixer l'attention des observateurs sur ce qui nous paraît être le principal caractère de cet ensemble de phénomènes : à savoir que ce sont des mouvements plus ou moins violents, plus ou moins épouvantables, de la terre, de l'air ou des eaux.
D'ailleurs, dans cette agitation des forces de la nature, tout n'est pas toujours désastre ou accident: il y a des vents réglés, des inondations périodiques, des pluies et des neiges bienfaisantes, qui loin de jeter la consternation parmi les hommes, sont par eux accueilhs avec joie : c'est ainsi qu'une brise qui rafraîchit l'air, une pluie qui féconde les champs, nous inspirent des sentiments agréables et que leurs signes sensibles nous paraissent d'accord avec ce que nous éprouvons. Mais si le vent devient furieux, il nous affole; si la pluie devient éternelle, elle nous ennuie, non pas seulement parce que leurs effets nous sont alors désagréables, mais aussi parce que la violence du vent, la monotonie de la pluie, sont en eux-mêmes des signes sensibles répondant à la fois à la quahté de l'objet expressif et à l'impression subie par le sujet qui la reçoit.
On en pourrait dire autant, avec une énergie d'expression proportionnée à chaque chose, du bouleversement et des ruines produits par les tremblements de terre, du fracas d'un volcan en éruption, de la fureur d'une inondation ou d'une tempête, des éclats de la foudre : dans ces tragédies de la nature, c'est toujours et surtout le mouvement des masses de terre, d'eau ou de feu, secouant, emportant, couvrant, brûlant, détruisant tout, qui caractérise le phénomène et y donne son etfet
d'expression. Les sip^nes ne diffèrent que par leur violence de ceux qui nous sont présentés par la nature dans des scènes moins terribles : c'est la rapidité, la violence, l'étendue, des mouvements imprimés aux choses .; c'est l'agitation inusitée de ces objets que nous voyons d'ordinaire immobiles et qui le sont par nature ; c'est leur confusion ; c'est la transposition de leurs parties, leur destruction, leur disparition; c'est d'ailleurs aussi le feu^ la fumée, le bruit, qui les accompagnent ; c'est la mort qu'ils répandent de toutes parts, sans parler des. signes accessoires que l'état du ciel ou de la mer, et aussi la terreur des hommes et des animaux, y viennent encore ajouter pour en rendre l'expression plus épouvantable.
Nous croyons en avoir dit assez pour marquer le rôle du mouvement dans les phénomènes dont il s'agit.
Les bruits dans la nature. — Nous avons, en traitant du chant de l'homme, fait remarquer la relation qui existe entre le caractère du chant et les sentiments que nous éprouvons à l'entendre. Nous avons montré par des exemples qu'il y a dans la tonahté et dans le rythme de certains sons, et surtout dans leur timbre, des qualités assez positives, assez précises, pour que nous puissions, à entendre ces sons, reconnaître l'objet qui les a produits. Le timbre et la tonahté des sons dépendant de la forme et de la matière de l'instrument, la qualité des bruits et des sons dans la nature est déterminée par la même loi que celle des instruments de musique. Il y faut toutefois réserver une différence importante ; c'est que dans la nature il y a très peu de sons musicaux et que la plupart des sons n'y produisent que des bruits.
Mais même dans ces conditions, les notes isolées, les séries chromatiques, et les bruits, ont des articulations et des timbres particuliers, de sorte que dans ce chœur on chaque objet donne sa note, chacun a sa voix. De plus, par la puissance et par l'étendue de ce clavier naturel, les touches et les degrés d'intensité y sont en nombre infmi, depuis le plus faible souffle de vent jusqu'à ces éclats de foudre qui font parfois trembler la terre.
Lorsque nous arriverons à la fin de notre travail, nous résumerons les propriétés psychologiques des signes d'expression :
nous ne pourrions, sans faire double emploi, anticiper ici sur ce que nous comptons exposer alors sur l'expression des bruits et. des sons dans la nature. Nous nous contenterons d'indiquer les rapports qui existent entre la lumière et les tons élevés, l'ombre et les tons graves ; entre le mouvement et le rythme, les notes intenses et répétées exprimant la vivacité, l'énergie, tandis que la faiblesse, le prolongement, la monotonie, des notes, répondent à des sentiments plus calmes et plus doux. Nous ferons voir l'analogie entre les propriétés des sons musicaux et celles des bruits, et nous pouvons dès à présent en citer comme exemples le souffle du vent, le murmure d'un ruisseau, le bruit de la mer, le fracas d'un torrent, le grondement du tonnerre. Nous nous bornons à nous en référer à cette partie de notre travail.
Pour achever sur le sujet qui nous occupe, nous n'avons plus qu'à ajouter une dernière remarque;, c'est que les effets expressifs du bruit sont de deux ordres : l'un particulier, qui se rapporte au bruit propre à chaque objet et qui en est alors un caractère, comme ce murmure du ruisseau, que nous rappelions tout à l'heure ; l'autre, général, qui, comme les grondements de la foudre ou d'un tremblement de terre, se répand sur tous les objets de la nature, en remplit la scène et y jette des transformations comparables en puissance à celles que la lumière et le mouvement nous faisaient voir.
On voit que, dans cette dernière condition, les sons et les bruits n'ont pas moins d'importance, et que nous devions les considérer non pas comme de simples phénomènes, mais comme constituant une force générale applicable, aussi bien que la lumière et le mouvement, à l'expression de tous les objets.
La beauté dans les êtres inanimés. — Après ce que nous avons exposé sur l'expression et ses signes dans les êtres inanimés, il nous suffira, pour déterminer les conditions de la beauté dans ces mêmes êtres, d'y appliquer les principes qui nous ont servi à la reconnaître dans l'homme, dans l'animal et dans le végétal.
Le plus important de ces principes, celui qui résume tout, c'est qu'un objet est d'autant plus beau qu'on y trouve mieux
établie une imité d'ensemble formée de la convenance et de la liaison des parties entre elles. Et nous avons expliqué cette formule en disant que l'animal sera beau lorsque ses formes, bien liées et bien analogues entre elles, montreront nettement et complètement ce qu'il est et ce qu'il doit être ; nous avons montré comment l'idée de grandeur, de force, d'élégance, de grâce, se moulant en quelque sorte sur les formes et les contours particuliers à chaque animal, donne à sa beauté un caractère en rapport avec ces formes.
Malgré la grande infériorité d'organisation et de fonctions des végétaux, nous avons pu y vérifier l'application du principe de l'ordre et de la convenance, et reconnaître que la beauté du végétal résulte de la régularité et de la juste proportion des formes, de la prépondérance modérée des qualités spécifiques, de la perfection des détails, et enfin de cette unité d'ensemble qui, de même que dans l'animal, marque clairement et vivement la nature vraie du végétal.
Ce n'est pas autrement que la beauté se constitue et se comporte dans les êtres inanimés. Ainsi que nous l'avons fait voir à toute rencontre, les signes de quantité et de qualité sont chez eux les mêmes et donnent les mêmes effets d'expression : ils ne peuvent donc manquer, lorsqu'ils s'y accordent en unité d'ordre et de convenance, de former une certaine beauté dont le genre varie d'ailleurs, comme dans les êtres organisés, avec le caractère des signes.
Le sentiment universel. Fart, la poésie, la langue elle-même, sont là pour attester de quel éclat d'évidence la nature resplendit aux yeux de l'homme, et c'est là, au point oii nous sommes • parvenu après avoir considéré tout l'ensemble des êtres sous le rapport de leur physionomie, que nous pouvons répéter ce mot célèbre : « Le beau est la splendeur du vrai. » Qu'une chose soit tout ce qu'elle doit être, qu'elle nous le montre de façon à ce qu'au premier coup d'œil nous comprenions complètement sa nature, elle est belle pour nous, parce que ce qu'elle nous montre, c'est le vrai.
Nous ne nous étendrons pas davantage ici sur les autres détails qui pourraient compléter ce sujet ; nous aimons mieux les réserver pour la conclusion, où, dans le résumé des effets d'expres-
sion, nous présenterons l'ensemble complet des propriétés psychologiques des signes.
Il nous faut toutefois, avant de quitter ce sujet, prévoir et résoudre une objection.
Les choses inanimées n'ayant point d'individualité, ni de forme, ni de proportions fixes, ni de parties déterminées, on peut se demander comment on trouverait en elles cet ordre et cette convenance des parties qui chez les êtres organisés constituent la beauté.
A pi'opos des signes expressifs dans les êtres inanimés, nous avons résolu par avance cette objection en faisant voir que malgré l'unité où paraissent d'abord confondus tous les objets de la nature, notre regard, contraint d'ailleurs à cela par les nécessités de l'optique, fait un être distinct, un ensemble isolé, de tout objet sur lequel il se fixe ; que cet objet, soit pris isolément^ soit considéré dans ses rapports avec ceux qui l'environnent, devient pour nos yeux le centre d'un tableau, et pour notre esprit le centre d'une idée. C'est ainsi que chaque objet de la nature peut s'individualiser pour nous et qu'il devient aussi déterminé qu'un animal ou qu'un végétal.
Et, qu'on veuille bien le remarquer, nous ne faisons là que pratiquer purement et simplement le même procédé d'abstraction que pour toutes nos connaissances, car si l'on veut prendre les choses à la rigueur, l'individualité des animaux et des végétaux n'est pas plus réelle ni plus absolue, puisqu'ils font corps, aussi bien que la terre, le ciel et la mer, avec l'indissoluble unité de l'univers.
Ici se termine ce que nous avons cru nécessaire d'exposer d'abord sur les lois et les conditions générales de l'expression dans les objets inanimés.
il ne nous reste plus qu'à parcourir à grands pas le champ d'observation où ils se présentent tour à tour devant nos yeux. Nous allons reconnaître et noter les signes qu'ils manifestent, et après les avoir comparés avec ceux qui caractérisent les êtres organisés, nous montrerons qu'ils sont les mêmes et qu'ainsi l'expression est bieîj véritablement la langue universelle, parlée par toute la nature.