TYPES PHYSIONOMIQUES DE VEGETAUX
Pour compléter l'étude des végétaux, nous ne croyons pas inutile d'en prendre à part quelques-uQS afin d'appliquer à l'analyse de leur physionomie les principes universels de l'expression. Nous avons procédé de même pour les animaux, et nous avons dû, à cause de la variété beaucoup plus marquée des caractères de ces êtres, en présenter un nombre assez étendu.
Pour les végétaux nous nous bornerons à choisir, parmi les plus connus, quelques-uns de ceux dont les caractères nous ont paru assez nettement marqués. D'ailleurs, malgré le nombre immense des espèces végétales, elles sont moins intéressantes en elles-mêmes parce que leur vie est plus restreinte ; elles se distinguent moins les unes des autres parce que leur organisation est moins variée, leurs différences se réduisant surtout à la forme et à la grandeur des tiges et des feuilles ; enfin nous n'en connaissons familièrement qu'un petit nombre.
Nous allons donc analyser rapidement quelques types plus ou moins caractéristiques des végétaux qui se rencontrent le plus souvent autour de nous et qu'on a continuellement l'occasion d'observer, nous bornant pour chacun à ce qu'il a de vraiment particulier.
Le chêne. — Le chêne est un des arbres les plus vigoureux et les plus expressifs de nos forêts. Son bois est dur, son écorce, énergiquement crevassée, semble serrée autour de son tronc, et prend de sa couleur sombre un aspect plus sévère. Ses branches ont dans leur torsion quelque chose d'égal et de continu qui marque un effort constant. Ses feuilles d'un vert foncé, d'une consistance épaisse, dentelées de découpures hardies, se groupent en masses fortement modelées et contribuent, avec le grand dessin du branchage, à donner à l'arbre cet air de majesté qui l'a fait choisir par tous les hommes comme symbole de la force unie à
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la durée. On oserait presque dire de lui que c'est le lion du règne végétal, puisqu'on l'appelle le roi des forêts.
Le hêtre. — En opposition à la figure athlétique et ramassée du chêne, le hêtre, avec son bois droit et allongé, son écorce unie, ses feuilles minces gaufrées d'un vert tirant sur le bleu, nous présente l'essor de la vie végétale sous une forme plus élégante, plus aérienne. Au heu que le chêne se tord, le hêtre s'élance : son tronc uni s'élève tout d'une pièce, et ses branches presque droites se tendent d'un seul trait vers le ciel. De là plus de clarté sous le couvert de son feuillage ; l'œil y peut suivre assez haut la projection hardie des rameaux, et de cet ensemble se forme pour nous une idée de légèreté unie à la force, qui caractérise vraiment ce bel arbre. On peut voir de fort beaux hêtres dans la forêt de Marly, dont une partie est complantée de cette essence : mais pour savoir à queUe beauté peut s'élever cette espèce d'arbre, il faut le voir au Parc de Pau. Là, sur les pentes rapides d'une colline qui borde la plaine du Gave, on voit des milhers de hêtres gigantesques qui, s'élevant les uns au-dessus des autres en perspective montante, paraissent plus gigantesques encore. A l'arrière-saison, à demi dépouillés et se dressant au milieu d'une espèce d'auréole magique faite des mille couleurs dont l'automne a diapré leurs feuilles, ils prennent une tournure, une puissance d'effet, vraiment extraordinaires. Pour ma part je ne crois pas avoir jamais rien vu d'aussi magnifique en fait de beauté végétale.
Le houleau. — Le bouleau est caractérisé par la délicatesse, la légèreté, le mouvement et la lumière. Son écorce et le dessous de ses feuilles sont d'un blanc d'argent; ses feuilles, d'un -vert jaune, d'une consistance fine, petites, arrondies, suspendues à un long pétiole, disposées en grappes, sont peu touffues. L'espace qui les sépare donne à son feuillage une transparence grâce à laquelle on voit se dessiner tous les rameaux. Le caractère du branchage, qui est fin, égal de calibre, régulièrement cylindrique, bien refendu et harmonieusement distribué, s'accorde avec celui du feuillage pour imprimer au bouleau un caractère aérien et lumineux. La disposition en grappes et la mobilité de ses feuilles, jointes à la finesse des branches, lui donnent de plus des qualités
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de souplesse et de mouvement qui en font un des arbres les plus agréables à voir, surtout lorsqu'il s'oppose à d'autres d'un aspect plus lourd ou plus sombre comme le chêne, l'orme ou les arbres verts. Dans les pays du nord il prend des proportions considérables, et à l'éclat du jour polaire ses nuances vives son feuillage frêle, produisent un effet presque magique. Plus au nord, le bouleau nain n'est qu'un arbrisseau chétif, mais il est encore très intéressant par les contorsions de son branchage, qui donnent à sa figure une expression de souffrance et d'énergie vraiment pathétique.
Le châtaignier . — Même en face du chêne, le châtaignier pourrait prétendre à la primauté parmi les arbres si l'on ne tenait compte que de l'expression. 11 y a quelque chose de saisissant dans les irrégularités brusques de ses rameaux, qui tantôt se tordent et tantôt se raidissent tout d'un trait ; son branchage s'emporte ou se détourne violemment, inégalement, au point que parfois il penche tout d'un côté. Son bois sec, cassant, lamelleux, est sujet à se fendre ou à se rompre, laissant sur toutes les parties du tronc et des branches des blessures, des éclats, des nodosités, des crevasses, qui répandent sur l'arbre tout entier un air de mutilation et de ravage. Ses grandes feuilles allongées, découpées à dents de scie et groupées par bouquets étages, donnent à son feuillage un aspect de force et de vie. Sa souche est souvent déchaussée, et le haut de ses racines, soulevant et repoussant la terre, ajoute encore par sa masse et par son effort à l'idée de violence impétueuse que fait naître la vue de cet arbre. Enfin, pour résumer son caractère d'expression, on peut dire que le châtaignier est un arbre tragique.
Le saule pleureur. — Le saule pleureur est peut-être de tous les végétaux celui qui met le mieux en évidence le mécanisme, oserai-je dire, par lequel un être organisé arrive à faire naître un sentiment dans le cœur de l'homme. Son tronc et ses principales branches ne s'élèvent que pour laisser pendre de plus haut ses rameaux longs, menus, et dont la faiblesse semble s'abandonner sans espérance au souffle des vents. Tout l'accent de son attitude montre une créature accablée sous l'écrasement de la pesanteur ; on dirait que la terre ne le laisse vivre qu'à
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regret, et qu'à peine sorti de son sein elle l'y ramène par une attraction mortelle. Ses feuilles, d'une couleur pâle, d'un dessin étroit et allongé, se serrent le long de ses rameaux et semblent y ruisseler comme des larmes.
Tous ces signes figurent bien l'affaissement que nous cause la douleur, aussi les hommes ont-ils adopté le saule pour en ombrager les tombes, et lorsque Alfred de Musset écrivait les vers célèbres oii il demandait à ses amis de planter un de ces arbres sur son tombeau, il n'exprimait pas seulement un sentiment poétique qui est dans tous les cœurs, il donnait une forme immortelle à l'im des principes les plus évidents de l'expression dans la nature.
Au milieu des lassitudes et des anxiétés qu'on éprouve lorsqu'on travaille à la recherche redoutable de la vérité, c'est une grande douceur de trouver de temps en temps à s'appuyer et à se reposer sur le témoignage de quelqu'une de ces grands âmes qui nous ont précédés dans le chemin de la pensée et qui y ont laissé leur traînée de lumière :
Mes cliers amis, quand je mourrai,
Plantez un saule au cimetière.
J'aime son feuillage éploré,
La pâleur m'en est douce et chère.
Et son ombre sera légère
A la terre où je dormirai.
Le cyprès. — Par la même raison qu'un objet nous présente des expressions diverses selon les aspects sous lesquels on l'envisage, une expression déterminée peut s'attacher à des objets différents lorsqu'on y considère quelque quahté dominante comme la forme ou la couleur, si d'ailleurs cette qualité est vraiment caractéristique. Cette observation ne peut d'ailleurs que confirmer la valeur des signes d'expression en général : elle nous amène à rapprocher du saule pleureur le cyprès. En disant que si le saule pleureur est l'arbre des tombes, le cyprès est l'arbre des cimetières ; que le premier exprime l'idée de la douleur, et l'autre l'idée de la mort, il semble qu'on ait défini du même coup leur symbohsme et leur caractère propres. En opposition avec la souplesse, la transparence et la grâce penchante du saule pleureur, le cyprès,
aigu, raide, compact, impénétrable, se dresse au bord des sépultures comme un fantôme noir, et son immobilité nous représente sous une image saisissante la mort sombre, inflexible, et, debout, dominant la vie.
Le jasmin. — Un feuillage fin, délicatement découpé et débordant en touffes épaisses; des fleurs, surtout, dont le parfum nous remplit d'ivresse et de langueur, ont toujours fait considérer .le jasmin comme un symbole de l'amour profond et mystérieux. Dans cet être vivant qui s'élance, retombe, s'élance encore, et qui à chaque effort déborde en masses plus touffues pour s'accrocher à de nouveaux appuis, on croit voir une âme qui cherche à se détacher de la terre pour s'élever vers le ciel avec tous ses désirs et tous ses parfums. Sans doute on retrouverait dans beaucoup de plantes grimpantes les signes que la couleur, la disposition et le port de son feuillage, ont fait remarquer dans le jasmin, mais le jasmin nous est familier, il vit attaché aux murs de nos demeures, et quand un amant passe au pied du balcon de sa bien-aimée, si des guirlandes de feuillage en festontonnent le contour, ce feuillage est souvent celui du jasmin. 11 est donc tout naturel que cette plante ait obtenu la faveur symbolique que sa figure justifie d'ailleurs pleinement.
Les arbres résineux. — Les arbres à feuilles persistantes sont de deux espèces bien tranchées. Nous ne nous occuperons pas de ceux dont la feuille est ronde ou allongée, et qui ressemblent plus ou moins aux types d'arbres que nous venons de passer en revue, mais les arbres résineux, oii la feuille n'est plus qu'un brin plus ou moins analogue à une tige d'herbe, doivent être considérés à part. Dans ces arbres les feuilles ressemblent plutôt à des poils et à des écailles, tandis que dans les arbres à feuilles annuelles elles rappellent des plumes.
Les arbres résineux sont monocotylédones, le tissu de leurs diverses parties se compose exclusivement de fibres parallèles, d'oii suit que leurs formes sont beaucoup plus simples et moins tourmentées que celles des arbres dicotylédones comme le chêne ou le châtaignier. De là beaucoup moins de diversité dans la forme et beaucoup moins de variété dans les détails de ces arbres .