LES PETITES BOUCHES
Toutes ces divagations astrologiques ne sont rien encore à côté d'une tirade du même Ghirardelli, où cet « éminerd académicien vespertin », oubliant qu'il est Bolonais et né dans une ville célèbre depuis des siècles par la beauté et l'amabilité de ses femmes, nous met en garde contre les belles lèvres de corail. Suivant lui, plus elles sont petites et mignonnes, plus elles dénotent la timidité, et toute une collection de vices et de perversité qui dérivent de la crainte. Voici un échantillon de cet écrivain peu galant :
Lisez et relisez ces lignes brèves, mais véridiques, vous tous qui laissez séduire votre cœur par la beauté des femmes et par leurs yeux. Prenez la peine de graver mes paroles dans \otre esprit, comme sur un marbre éternel, car je vais vous montrer au vif, comme dans un clair miroir, l'erreur où vous tombez, l'iniquité que vons commettez, le danger que vous vous créez de vos propres mains, quand vous vous faites les poursuivants insensés d'une beauté, plus fugitive que le temps, plus éphémère que l'ombre, plus instable que le vent, et plus vite fanée que les fleurs. Mais prêtez-moi plus d'attention encore, vous qui adorez comme des reliques sacrées une petite bouche et deux fines lèvres de corail, qui y imprimez des baisers, et ainsi, mille fois par heure, plongez votre âme dans un sépulcre vivant. Nous vous accordons qu'une bouche de petite dimension, ornée de deux petits rubis rondeiets est chez la femme un trait de beauté; mais nous n'admettons pas que la douceur des baisers et la suavité des paroles que vous aimez à savourer ne soient pas accompagnées d'amertume. Ce n'est cas du miel que vous sucez sur ces lèvres baisées et rebaisées ; c'est un venin qui pénètre jusqu'à l'ûme et la fait toute vivante mourir misérablement d'amour.
Amour, par ton chemin Tcn arrive à la mort
Et tes tourments nous font périr en peu de temps.
Et Ghirardelli, après avoir fait comprendre que les petites lèvres dénotent une disposition à la peur, s'échautîe encore davantage contre les pauvres filles d'Eve :
Si cette peur était l'unique passion de la femme, il n'y aurait pas grand mal ; mais il n'en est pas ainsi ; car tant de défauts découlent de celui-ci que, pour lesénumérer, tout ce volume ne suffirait pas (notez qu'il contient 62S pages in quarto}. Une humeur si froide a élu domicile dans le cerveau féminin qu'elle rend la femme paresseuse à agir.
Aujourd'hui nous sommes plus galants que Ghirardelli ; nous n'éprouvons plus la même horreur pour les bouches de petite dimension, ornée de deux petits rubis rondelets. Mais hélas ! nous ne savons plus deviner, à la seule vue d'un visage, s'il doit nous conduire à la honte de Lissa ou aux gloires de Palerrae et du Vulturne.