L'INTERPRÉTATION DU VISAGE
plus expressifs de la nature humaine. Sans que nous parlions, notre visage exprime la joie et la douleur, l'amour et la haine, le mépris et l'adoration, la cruauté et la compassion, le délire et la poésie, l'espérance et la frayeur, la volupté et la pudeur, tous les désirs et toutes les craintes, toute la vie multiforme qui se dégage à chaque instant de l'organe suprême, le cerveau.
Bien des siècles avant que la science eut recueilli les matériaux de nos observations, les nécessités de la vie sociale avaient enseigné à observer le visage humain pour y lire les pensées de l'intelligence et les sentiments du cœur. 11 était né de là un art empirique, sans règles et sans méthode, qui se transmettait de père en fils, comme l'héritage d'une expérience grossière.
Quelques anecdotes, recueillies par Lavater, peuvent donner une idée de cet art physiognomonique, que possèdent à des degrés divers, tous les hommes nés sous le soleil.
Le père d'un jeune homme vertueux, qui allait entreprendre un voyage lointain, lui dit, en lui faisant ses adieux : « Tout ce que je te demande, mon fils, c'est de me rapporter le même visage. »
« A combien estimez-vous mon visage? » demandait un inconnu à un physionomiste. Celui-ci répondit naturellement que ce n'était pas une chose facile à évaluer. — « Il vaut quinze cents écus, reprit l'autre, car cette somme vient de m'être prêtée, sur ma physionomie, par une personne qui ne me connaissait pas. »
Un ami du comte T..., qui demeure à W..., entra un jour chez lui, avec une figure qu'il cherchait à rendre gaie et sereine. Après avoir terminé l'affaire qui l'avait amené, il voulut se retirer. — Je ne vous laisse pas sortir, dit le comte. — Voilà une étrange idée, répondit son ami, il faut bien que je m'en aille. — Vous ne sortirez pas de ma chambre, reprit le comte en formant la porte à clef. — Au iu)ni du ciel, ])ourquoi en agissez-vous ainsi ? — Parce que je lis sur votre visage que vous méditez un crime. — Qui? Moi ? Comment pouvez-vous me croire capable ?. . . — Vous méditez un assassinat, ou je n'y entends rien. — L'autre pâlit et avoua que le comte avait deviné. 11 lui remit un pistolet qu'il tenait caché et lui raconta une douloureuse histoire. Le comte fut assez généreux pour tirer son ami de la situation qui allait le conduire au crime.
Pourtant tout ce que la foule sait du visage humain se borne à un amas confus de notions vagues que le langage pourrait difficilement exprimer.
Essayez de décrire à quelqu'un les caractères anatomiques ou mimiques d'une figure que vous connaissez bien, de la vôtre même, vous verrez combien l'entreprise est difficile. Pourtant, il suffit d'avoir entrevu un bomme pour savoir le distinguer des millions d'autres hommes qui peuplent le globe. C'est que voir et se rendre compte de ce qu'on a vu sont deux choses toutes différentes. En regardant un visage, nous notons rapidement, par une sorte de sténographie intérieure, les traits les plus expressifs et les plus caractéristiques. Nous gardons dans notre mémoire cette image sténographique, grâce à laquelle nous nous reconnaissons entre nous et qui suffit pour les usages ordinaires de la vie. Quelquefois, nous ne remarquons qu'un seul trait, le plus saillant, et de ce trait unique, nous tirons une appellation. Les blancs donnent le nom de noirs à tous les peuples de l'Afrique et de la Mélanésie, parce qu'un teint aussi différent du leur frappe immédiatement leur attention. De même nous disons un borgne, un homme au long nez, un homme à la grosse lèvre ; nous parlons de visages stupides, ou libidineux, ou beaux ou laids, bien qu'outre ces caractères, ces visages en présentent beaucoup d'autres qui complètent leur individualité.
Toutes les parties du visage n'ont pas une importance égale pour distinguer les hommes entre eux. De Rubeis la démontré en peu de mots avec une évidence complète dans son Traité de la reproduction des physiojiomies, que nous avons déjà cité dans notre chapitre premier * :
Il y a deux caractères dislinctifs de la pbysionoi-nic, l'un principal, l'autre accessoire. Les hypothèses suivantes feront comprendre en quoi consiste le premier.
(Num. 1, fig. 1.) Vous avez un ami, que vous voyez très souvent, qui est un familier de votre maison. Supposons qu'il se couvre la tête d'une coitïure entourant le visage et cachant la lèvre inférieure, 1g front et la moitié des joues. Le reste, c'est-à-dire les yeux, le nez et la lèvre supérieure restent à découvert. Bien que la plus grande partie de la face soit ainsi cachée, la physionomie se reconnaît immédiatement, parce que les caractères distinctifs sont apparents.
Au contraire, cet ami ôte sa coiffure ; il a la tête arrangée comme à l'ordinaire, et il met seulement devant son visage un petit loup noir qui va du milieu du front jusqu'au milieu du nez en couvrant le petit espace occupé par les orbites oculaires. Alors ses amis ne le reconnaîtront plus, surtout s'il a changé la forme ou la couleur de ses vêtements habituels.
Ainsi la partie du visage qui s'étend de l'os du nez jusqu'au milieu