CHAPITRE XX
DES MOYENS POUR APPRÉCIER D'APRÈS LA MIMIQUE LE DEGRÉ DE FORCE D'UNE ÉMOTION
Un visage presque immobile n'exprime rien; un visage très mobile peut exprimer une grande ("^motion; un visage tout à fait immobile peut exprimer une ëmotion portée au plus haut point.
Je ne pleurais pas; mais je devins de pierre au-dcdans.
Voilà un vers que tout le monde se rappelle et qui montre que notre grand poète était aussi un profond observateur. Il prouve en même temps combien il est difficile de mesurer l'intensité d'une émotion d'après un certain degré de mimique. Il est trop vrai que, dans la mimique aussi, les extrêmes se touchent, et qu'un rire cynique peut accompagner une douleur poignante de même que les larmes peuvent être le signe d'une très grande joie.
En faisant pénétrer le scalpel plus profondément, nous reconnaîtrons que la confusion est moms grande qu'il ne semble au premier abord. Le visage rendu immobile ])ar l'excès d'émotion est dans un état de contraction tétanique, tandis que le visage sans expression ou le visage indifférent ont les muscles dans un état de demi -repos, qui ne laisse apparaître aucun manque d'équilibre ni entre les élévateurs et les abaisseurs de la lèvre et de la mâchoire, ni entre les muscles qui dirigent le globe de l'œil vers tel ou tel point de l'horizon. Le visage indifl'érent présente une immobilité générale, mais non spasmodique, sans aucun relâchement caractéristique, comme sans aucune contraction spéciale. Vomnibus est un des meil-
leurs endroits pour observer quelques exemples de ces visages indifférents ou neutres; mais il faut ajouter tout de suite qu'il ^st très rare d'en rencontrer de parfaitement indifférents. Le moindre degré d'attention, d'ennui, de plaisir ou de souffrance, le simple souvenir d'un mot plaisant ou d'une scène pénible suffisent pour donner à l'œil plus d'éclat, pour relever ou abaisser un coin de la bouche, et pour amener ainsi sur le visage une légère expression. Une expression absolument négative sur le visage d'un homme qui ne dort pas est tellement rare, que, même sur la toile ou le marbre, dans les portraits qui n'ont pas été faits en vue d'exprimer une passion, nous cherchons invinciblement un signe qui révèle une pensée, un caractère, une ombre d'acte psychique. Et le plus souvent ce signe existe, parce que la répétition fréquente d'une même expression la dessine ou la sculpte, et si l'artiste n'est pas un simple modeleur ou un photographe de nez et d'oreilles, il a dû représenter cette partie de la physionomie qui appartient à la mimique. Gela est si vrai qu'en regardant un portrait nous cherchons toujours cette expression; si nous ne la trouvons pas et si nous ne pouvons dire que ce visage est intelligent, ou inspiré, ou lascif, ou triste, ou joyeux, nous disons que c'est un visage stupide^ ce qui pour nous est à peu près synonyme d'un visage parfaitement apathique et sans expression.
Un de mes plus chers amis est très peu expansif et a par suite une mimique des moins expressives que je connaisse; mais quand il lit ou entend une chose qui lui cause une certaine surprise, il allonge verticalement le tronc (qu'il soit assis ou debout) et par ce simple mouvement, il exprime son émotion et son étonnement.
De l'apathie complète, qui correspond au zéro, l'on passe successivement à l'expression du plus haut degré de volupté, de désespoir, de colère, ou d'amour.
Indépendamment de la nature du sentiment qui nous émeut, l'intensité de l'émotion se mesure d'une des façons suivantes :
lo D'après la force des contractions des muscles mimiques;
2° D'après la persistance de leurs contractions.
3'' D'après la diffusion des mouvements en cercles mimiques de plus en plus larges.
4^ D'après la rapidité des alternatives de contraction et de relâchement.
On mesure tous les jours l'intensité de l'émotion d'après la force des contractions. Dans les planches qui accompagnent cet ouvrage, on voit la première ébauche du sourire et le