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Comme on le voit, c'est sur le jugement moral qu'on s'accorde le mieux, et sur le jugement intellectuel qu'on s'accorde le moins. Le jugement esthétique tient le milieu, et il est naturel qu'il en soit ainsi.
Les sentiments laissent sur notre visage une trace plus profonde et plus caractéristique que la pensée ; et d'autre part, celle-ci peut entièrement disparaître dans une photographie. La plupart de nos photographes possèdent le talent précieux de transformer en idiot un homme de génie, se nommât-il Dante ou Shakespeare. A ce propos je me rappellerai toujours un brave photographe, qui me voulait beaucoup de bien, et qui, à force d'airs penchés et de poses artistiques, s'efforçait de faire de moi un Apollon ou un Byron. Il se donnait tant de peine pour réaliser ce rêve que, de portrait en portrait, il arrivait à me faire de plus en plus laid et de plus en plus stupide. Je le laissai faire et tant que durèrent ma patience et ma complaisance, je me soumis à la torture qu'il m'imposait dans les intentions les meilleures et les plus pures. Enfin à la dixième ou à la onzième épreuve, je dis à cet excellent ami : « Cette fois-ci vous allez atteindre votre but et vous aurez un type de parfait crétin. »
Il y a une autre raison pour que nos jugements s'accordent souvent sur la valeur morale d'un visage humain ; c'est que dès notre première enfance, nous avons dirigé nos observations dans ce sens ; car rien ne nous importe plus que d'apprendre ce que nous pouvons attendre en bien ou en mal d'une femme ou d'un homme que nous approchons. Il est beaucoup plus intéressant pour nous de savoir si un homme est bon ou méchant, faux ou sincère, que de savoir s'il est plus ou moins beau, plus ou moins intelligent. Pour vous en con vaincre, vous n'avez qu'à feindre de gronder votre enfant, en faisant alterner sur votre visage les signes de courroux et les signes de bienveillance. Cet enfant vous regardera en face, vous étudiera inconsciemment, mais profondément ; il fera à son tour des expériences sur vous, en souriant quand vous serez sérieux, et en gardant son sérieux quand vous sourirez, afin d'arriver à découvrir si vous êtes réellement en colère ou si vous plaisantez. Vous pourrez recommencer l'expérience avec un chien intelligent ; et en voyant le même phénomène se reproduire, vous vous convaincrez (si vous en avez encore besoin), qu'il faut chercher l'alphabet de la mimique chez les enfants et les chiens, et non sur les hauteurs de la métaphysique.
Quand il s'agit de porter un jugement esthétique, les in-
Mantegazzâ. — Physionomie.
PI. VIII (p. 224).