INTRODUCTION
Je dois commencer par faire un aveu , une confession, est-il plus convenable peut-être de ire. En effet, ce terme sera mieux placé au frontispice d'une brochure que je consacre, bien malgré moi, à l'examen de fraudes que Ton a le tort de nommer pieuses , comme si elles n'étaient pas produites par la pire de toutes les impiétés.
Pendant une longue suite d'années, je n'attachai aucune espèce d'importance à toutes les histoires débitées par les thaumaturges sacrés ou profanes. Je ne m'inquiétai en aucune façon des marchands de miracles , sacristeins , tourneurs de tables ou magnétiseurs; je croyais avoir assez fait pour la vérité en levant
les épaules toutes les fois que j'entendais par-
— « — 1er de ces histoires, contre lesquelles ma raison s'insurgeait.
Ce n'est pas que je croie que la science positive est en état de donner une explication de chaque chose. Je serais au désespoir si l'on pouvait croire que j'ai l'esprit assez borné pour me contenter des théories imparfaites à l'aide desquelles on berce la jeunesse dans les écoles où l'on s'imagine pénétrer le secret du monde . Mais je suis vraiment pénétré de l'idée que rien de ce qui dépasse notre raison ne la contredit expressément. Nous nous trouvons en présence de problèmes non expliqués et insolubles, mais nous ne sommes point exposés à voir démentir les enseignements de notre sens intime. En effet, je sais bien qu'il n'y a pas d'être assez puissant pour créer un bâton à un seul bout, pour confondre le bien ou le mal, et le cercle avec un carré.
Je suis tout disposé à sacrifier aux dieux inconnus , pourvu qu'il ne m'en' coûte rien de mon indépendance intellectuelle ; car la logique à laquelle j'obéis en poursuivant la fraude, ne peut être qu'une portion de l'esprit même de la divinité , comme le dit Gœthe : « Esprit
sublime , qui te caches sous tant de phénomènes multiples , tu ne me fais pas peur , car je te devine et je sens qu'après tout tu ne peux être que semblable à moi. »
Vers le mois d'août 1867 , un de mes amis vint me raconter, en termes hyperiboliques, les miracles opérés par un simple soldat qui guérissait les malades d'une façon qui donnait le vertige à la raison. Son procédé consistait à passer en revue ceux qui venaient le trouver. A peine s'il leur adressait la parole, à peine s'il prenait le temps de jeter sur eux quelques regards, et ils étaient guéris , tant le miracle était rapide , tant la parole était souveraine , tant les charmes étaient irrésistibles. Ces faits merveilleux , dignes certainement du Christ, se passaient dans la rue de la Roquette, à une demi- portée de petit chassepot des cinq pierres sacramentelles sur lesquelles se place la guillotine, toutes les fois que la justice humaine guérit un criminel de sa perversité passée , future, peut-être ?
Mon ami ajoutait, avec les plus vives qxpressions de l'enthousiasme, que le lieu des séances de ce militaire, qui jouissait d'une
faculté si étrangère au métier des armes, était bloqué par des multitudes de malades, preuve vivante , bruyante , hurlante de la réalité de sa mission. Des foules compactes attendaient que le sauveur de l'humanité souffrante pût délaisser son ' trombone pour leur consacrer quelques instants. Ils attendaient la santé avec une impatience visible, comme jamais amante n'attendit son amant ! Que de malédictions contre le colonel et même contre le chef de musique, qui ne donnaient point, d'autorité, une permission permanente à cet homme merveilleux , qui l'empêchaient de répandre tous les jours des flots de santé sur la population parisienne ! Si on eût été en temps d'épidémie, de choléra ou même de variole, on eût fait une insurrection.
Mon ami me somma, avec toute l'autorité que donnent de vieiUes relations de vingt ans, de ne point imiter l'indifférence de mes confrères de la grande ou de la petite presse, et de ne point garder sous mon boisseau une lumière aussi éclatante que le soleil ou la lune, pour le moins.
Je ne pouvais me refuser de me rendre à un appel aussi pressant; j'allai donc rue de la
Roquette, et je n'eus pas de peine à trouver l'endroit qui me fut désigné. Une longue cour d'apparence assez pittoresque était remplie de personnes anxieuses s'échauflFaiit l'une l'autre en se racontant des histoires fort extraordinaires, destinées à célébrer l'influence miraculeuse de quelques regards bénis.
Malgré mon scepticisme bien, naturel, je ne pus me défendre d'être influencé par l'atmosphère superstitieuse que je respirai pendant deux longues heures avant d être admis à l'honneur de m'entretenir quelques instants avec le trombone Jacob, c'était le nom du héros de cette, aventure, qui est en train de se renouveler à Londres. Celui qui fait ainsi courir les dupes se nommé le docteur Newton ; il a mieux fait que de découvrir la théorie de l'attraction.
Je ne sortis point de l'étroit cabinet, où je n'aurais pas été admis si je n'.avais décliné ma qualité cle journaliste, sans concevoir les doutes les plus sérieux sur la réalité du pouvoir que l'on attribuait au zouave guérisseur, car lui-même était trop modeste pour s'attribuer aucun pouvoir : « On dit que je guéris, disait-
il, avec une humilité touchante, pour moi je n'en sais rien ! C'est à vous de vous infonner des guérisons que je peux faire ; pour moi , je ne m'en inquiète en aucune façon. » L'atmosphère de superstition n'eut pas l'effet de me rendre moi-même cfédule. Cependant l'affluence extraordinaire de malades me semblait inexplicable, si la comparution dana le cabinet était dépourvue de toute espèce d'effets.' Je crus 'donc devoir suspendre tout jugement jusqu'à plus ample informé; et pour rendre mon enquête plus facile , je me bornai à publier dans la Liberté une sorte de procèsverbal de mon entretien.
Mon article, quoique plein de réticences, eut un retentissement immense , dont je fus moimême effrayé. Dès le lendemain on s'étouffait non-seulement dans le passage , mais dans la rue de la Eoquette elle-même. Comme cette rue sert de grande route pour le passage des corbillards, la police put croire un instant que le cimetière allait être bloqué. Singulière manière d'opérer des miracles pour un marchand de santé î
Quelques lignes tombées de ma plume obscure , ô miracle le plui^ grand de tous ,
avaient suffi pour faire du zouave un personnage presque aussi connu que Troppmaïin devait Têtre quelques mois après. Je me consolai en pensant ^ que tout ce tapage pourrait m'aider à faire mon enquête; mais je ne tardai point à me trouver arrêté par le vague excessif des renseignements qui couraient comme articles de foi dans les rangs tumultueux de cette foule crédule. Je compris alors, mais trop tard pour cette occasion , qu'il ne faut jamais jouer avec ce feu infernal qui se nomme la superstition .
Jamais, quoique je me fisse aider dans cette enquête par une femme pénétrante, je ne fus capable de découvrir l'adresse d'un seul des boiteux qui avaient jeté leurs béquilles en l'air en sortant de la consultation, ni même d'une seule personne qui eût été guérie d'un mal défini. Je fus également hors d'état d'observer quelque chose qui ressemblât à une guérison sur des sujets impressionnables, affectés de maladies nerveuses, genre d'affections que l'on pouvait croire le zouave guérisseur apte à traiter. S'il se fût borné à opérer sur les malades imaginaires, quels services n'eût-il pas
rendus ! Il eût été encore le premier des docteurs ; mais pas plus que Molière par le ridicule, le zouave guérisseur n'opérait par la crédulité.
Sur ces entrefaites, le maréchal Forey eut recours à la puissance mystérieuse de Jacob pour se débarrasser de rhumatismes qui le tenaient perclus. La visite de ce personnage donna naissance à des contes et à des commérages sans nombre; mais ces niaiseries, auxquelles le Petit Journal ^\ les autres feuilles analogues donnèrent naissance, furent démenties par Taide-de-camp du maréchal. Le scandale qui résulta de ces communiqués amena la suspension des visites, malgré les craintes d'émeutes que l'on avait habilement semées. L'autorité militaire avait renouvelé, avec un immense succès, le coup d'état plus difficile exécuté par l'autorité royale contre lés convulsionnaires , il y a quelque cent cinquante ans. On aurait pu écrire de nouveau sur la porte de l'hôtel du zouave , un distique à l'imitation de 'celui qu'un plaisant charbonna jadis sur
les murs du petit cimetière Saint-Médard :
« De par le colonel , défense , même à Dieu , > De faire désormais un miracle en ce lieu. *
Je n'interrompis pourtant point mon enquête, et j'eus occasion d'entretenir longuement le héros de cette aventure , moins tragique que celle des filles qu'on martyrisait sur le tombeau du trop fameux diacre. Plus tard, je reçus successivement la visite* d'un certain M**^, qui était chargé d'introduire les malades. L'encombrement était si grand , l'arrivée du zouave si peu certaine, qu'il fallait ne pas avoir cent sous dans sa poche pour ne • point chercher à s'affranchir des ennuis, des périls même de l'attente : comment ne point glisser une petite pièce d'or dans la main de l'homme compatissant qui vous avait averti par un télégramme, et qui vous réservait un numéro dans la distribution des cartons? Comme tous les saints du monde, le zouave guérisseur avait sa sacristie.
J'espère que le lecteur m'excusera d'avoir insisté sur cet incident plus grotesque que sérieux. Mais je -dois avouer qu'il a été pour moi un enseignement inestimable, et je
pense que le lecteur a droit de connaître la génération des idées de l'écrivain auquel il fait rhonneur de s'intéresser.
Dès ce moment j'ai compris qu'il était pouf ainsi dire absurde d'appliquer les règles de la logique ordinaire à l'appréciation des mérites des gens qui spéculent sur la négation de toute logique. Combien dans cet ordre d'idées n'estil pas dangereux, absurde, de mépriser des fraudes naïves sous prétexte que le subterfuge est apparent de lui-même, car les trucs les plus grossiers sont, dans ce cas , les meillelirs. Le succès n'est pas au plus intelligent, au plus brave, comme disait Homère, mais au plus fourbe, au plus impertinent.
Cependant je n'étais point encore décidé à entreprendre une campagne contre les marchands de miracles et les charlatans, lorsqu'une autre circonstance , en apparence futile , vint allumer mon zèle. Je vis alors le danger croissant de superstitions bien autrement condamnables. En eflTet, la foi dans la vertu miraculeuse du trombone guérisseur, ne sera jamais érigée en dogme d'État ; il n'y aura jamais de docteur infaillible qui aura l'impu-
— \ti —
deur de chercher h vous Timposer comme preuve de sa propre infaillibilité.
Un dimanche de la fin de Tété dernier, j'attendais paisiblement sur le quai de la station de Pontoise le train qui devait me ramener à Paris , lorsque je vis arriver en sens inverse des v^agons chargés à rompre d'enfants , de femmes et même d'hommes , tous et toutes en grande toilette. Heureusement les essieux étaient , à ce qu'il paraît , de bonne qualité . Bientôt on tira d'un wagon de première une bannière de la sainte Vierge, derrière laquelle un curé et des chantres en surplis ne tardèrent point à venir prendre place. En même temps s'avançaient sur le quai d'autres ecclésiastiques qui étaient restés jusqu'à ce moment ca- . chés dans quelque salle d'attente ; ces derniers venaient bénir et encenser les arrivants. Je m'inquiétai d'où venait tout ce monde ; on me dit que ce train de dévotion était composé des habitants de Sannois, qui accompKssaient un pèlerinage en mémoire d'une peste. Au commencement du xvn* siècle, une épidémie à laquelle on donna ce nom avait désolé leur ville natale. Suivant une lé-
gende plus que suspecte, le fléau avait pris fin à la sollicitation d'une Vierge miraculeuse qu'on adore à Pontoise, et à l'intercession de laquelle les bons Sannois s'étaient adressés. C'était ce vœu que cette foule idolâtre venait accomplir devant moi. On faisait servir les chemins de fer à s'acquitter d'une pratique superstitieuse antérieure à la Fronde, contemporaine, si j'ai bonne mémoire, du règne ministériel de Richelieu. En Angleterre, j ai plus d'une fois assisté à des excursions populaires; j'ai rencontré à certaine distance de Londres ou des grandes villes, des sociétés ïtyant un aspect analogue à cette procession à la vapeur , si ce n'est qu'on n'y voyait ni bannières de la Vierge, ni prêtres en surplis, ni des encensoirs, ni des bénitiers. Tantôt ces voyageurs joyeux se rendaient sur le bord de la mer , tantôt ils portaient leurs pas au milieu des districts montagneux , tantôt ils se rendaient sous les ombrages de quelque forêt échappée à la coignée des bûcherons britanniques. On peut dire que leur but était d'adorer cette grande Vierge , toujours immaculée, qui se nomme la Nature. En véritables pèlerins
— n — scientifiques , ces voyageurs avaient pour cicérone quelque professeur célèbre , qui leur donnait dés explications sur tous les objets curieux qu'ils rencontraient. Gracieusement groupés autour d'un vieillard à cheveux blancs^ hommes, femmes, enfants apprenaient l'histoire d'un fossile ou d'une fleur, d'un papiUon ou d'une montagne, d'une caverne ou d'un oiseau! Ils prenaient place à des repas champêtres, simples mais abondants , que la gaîté assaisonnait, et auxquels faisait honneur un appétit aiguisé par une longue promenade et par la paix morale qui accompagne toujours un devoir intellectuel ^accompli. Une f^te champêtre improvisée et à laquelle les jeunes gens des deux sexes prenaient part avec décence , mais avec entrain, couronnait merveilleusement ces curieuses, instructives et émouvantes journées. Exjlé à la suite du coup d'État de décembre , je songeais à la patrie absente, j'errais plutôt auprès de ces fêtes que je ne m'y mêlais, je sentais de grosses larmes couler de mes yeux! C'est uù sentiment de tristesse bien différent que me fit éprouver le pèlerinage de Pontoise. Nous avons commencé par faire d'abord à la
salle des Capucines , et ensuite dans la salle de la Redoute, des conférences sur la j^Ay^^'g't^ des miracles , qui ont obtenu un succès plus grand beaucoup qu'elles ne le méritaient , et que nous avons attribué à l'instinct public. Il nous a semblé que nous n'étions point seul 'à comprendre la nécessité d'opposer une digue à Yenvahissement des marchands de miracles. Car tous les mouvements du piétisme ultramontain ont été signs^lés par des tentatives de violences nouvelles faites à la raison.
Dans la dernière année de la République française, au mois de septembre 1851 , la cour d'appel d'Aix condamna à six mois de prison une fille nommée Rose Tamisier , qui se prétendait stigmatisée. Ce ne fut pas sans peine que cette commère reçut le juste châtiment de ses impostures. Le tribunal de Vaucluse , devant lequel l'affaire fut d'abord évoquée , avait rendu un jugement d'incompétence. Le journal le Droit ne donna qu'un compte-rendu incomplet des débats , omettant le rapport des experts et autres passages importants; la Gazette des Tribunaux^ prise subitement de piétisme, interrompit ses publications.
Cependant, sans cette poursuite, si paisiblement exécutée, si grotesquepient atténuée, Rose Tamisier serait sans doute une sainte à l'heure qu'il' est. Ce jugement, tout imparfait qu'il était , a sans doute mis fin aux impostures de cette fille, comme les tribunaux du Tyrol auraient pu arrêter les comédies des stigmatisées de ce pays. Mais quels sont les juges qui en auraient eu le courage , dans ces temps de jésuitisme chronique !
On n'a sans doute point oublié l'émotion produite par les deux frères Davenport , charlatans qui se 'faisaient renfermer dans une armoire où ils étaient attachés au milieu d'ins-;, truments de musique. Les spectateurs voyaient les mains des prétendus enchaînés se montrer audacieusement au-dessus des portes qu'on venait de clore. Cependant il se trouvait des gens pour s'imaginer que ces mains pouvaient appartenir à des esprits surnaturels ; que des esprits pouvaient venir du monde invisible, afin d'avoir le plaisir de donner le branle à toutes ces cloches , h tous ces tamtams !
Quel était le fondement de ces ridicules commérages ? Quand on ouvrait de nouveau
Tannoire , on voyait les deux frères enchaînés de nouveau.
Il semblait que le^plus simple raisonnement dût suflire pour démontrer d^une façon vifctorieuse que les deux spirites n'étaient que deux vulgaires imposteurs .
Vainement M. Robin montra sur son théâtre du boulevard comment étaient faits les nœuds qui paraissaient inextricables et desquels les frères Davenport pouvaient facilement se débarrasser en un clin-d'œil. Vainement il fit manœuvrer tous les soirs' ces nœuds coulants, dans lesquels il était facile de se mettre soi-même des menottes en moins de temps qu'il ne faut pour l'écrire. Vainement cet habile physicien fit jouer pendant des mois entiers la pièce que d'effrontés imposteurs donnaient sur d'autres scènes. Il fallut que M.
Ulysse Parent, vénérable d'une loge de francsmaçons , trouvât le moyen d'ouvrir subitement l'armoire pendant que les Davenport étaient déliés, au moment où ils s'étaient levés pour montrer leurs mains au-dessus des portes de l'armoire. A peine si la foule, qui les vit brusquement s'asseoir , -se tint pour convaincue
d'avoir aflFaire à deux charlatans ! Quand nous fîmes, le jour de la Noël 1869, notre première conférence à la salle des Capucines, il se trouva' un auditeur pour défendre la bonne foi et l'authenticité de la mission des frères Davenport. Cependant nou& venions de faire exécuter leur nœud par le fils de notre ami Tournier, jeune enfant qui n'a point encore six ans!
Mais croit-on que cette superstition tenace eût si longtemps persisté sans la connivence coupable des personnes qui prétendent éclairer les autres , connivence active et passive à la fois, s'il est permis de s'exprimer ainsi ?
Le règne des Davenport eût -il fait époque si nous n'avions vu un écrivain, prétendu scientifique, collaborateur d'une des principales feuilles démocratiques, leur donner une sorte de certificat timide? Eût-il duré surtout si l'on avait employé à démontrer la fraude , la vigueur et le style que la vue des fourberies et des fourbes doit exciter chez des esprits sains? Le principal obstacle à la condamnation des fraudes est la connivence quelquefois intéressée , coupable, des gens qui
prétendent qu'on n'écoutera point les accents de la raison .
Nous avons donùé une dé nos conférences dans le même local où le célèbre Robertson , aéronaute du commencement de ce siècle , a tenu ses premières séances de fantasmagorie.
Ne nous est-il pas permis de citer l'exemple de ce hardi physicien qui renouvela, pour ainsi dire, un art entier, afin de convaincre d'imposture le charlatan Cagliostro ? N'y a-t-il pas pour les successeurs de Robertson un art nouveau à créer de toutes pièces, pour triompher des fraudes des successeurs de Cagliostro?
Nous examinerons avec une attention beaucoup plus scrupuleuse les supercheries des hommes se disant revêtus d'un caractère sacré, ou l'objet d'une manifestation directe de la puissance de la divinité.
Nous n'avons en aucune façon l'intention d'opposer la raison à la théologie et de discuter la valeur des dogmes ou des livres sacrés.
Nous ne nous occuperons point dans cet ouvrage des miracles qui ont reçu ce que l'on pourrait appeler la consécration du temps,- si le t^mps
pouvait jamais consacrer des histoires qui répugnent à la raison , laquelle, ayant la prétention de construire son édifice pour l'éternité, plane sur tous les siècles de la hauteur del'absolti. Mais où en serions-nous s'il suffisait d'avoir le droit de porter soutane pour pouvoir impunément pervertir un. peuple par la mise en œuvre d'un merveilleux de contrebande ?
Je terminerai cette introduction déjà longue par deux anecdotes qui, je l'espère, répondront suffisamment à la question que je viens de poser un peu timidement.
Le Times nous apprend qu'un bandit des États-Romains, qui était parvenu à s'échapper, mit dans le plus grand des embarras les gendarmes pontificaux lorsqu'ils parvinrent à le rattraper. En effet , il leur raconta , avec un sang-froid digne d'un cardinal ou d'un sacristain, que c'était la sainte Vierge elle-même qui avait pris la peine de faire tomber ses fers!
Une aventure analogue arriva en Espagne, quelques années avant la chute de la reine Isabelle.
On trouva dans le sac d'un soldat un sucrier
en argent qu'il avait volé. Sans se troubler, le soudard répondit que c'était saint Jacques de Compostelle qui le lui avait donné.
Quoique fort catholique, TEspagne l'était, pour son bonheur, moins que le domaine de saint Pierre. Au lieu de relâcher le soldat, ainsi que l'avait été, je crois, le galérien, on le mit entre les mains de la justice ecclésiastique, comme s'il s'agissait d'un cas réservé.
L'ami de saint Jacques de Compostelle fut jugé, et qui plus est, si j'ai bonne, mémoire, il fut condamné.
Toutefois, nous ne croyons pas nécessaire de nous occuper des miracles anciens, dont l'existence ne repose que sur une tradition in<îfertaine et de longue durée. Les chances de mauvaise foi des témoins ou des narrateurs sont si grandes, qu'il paraît puéril de s'occuper de pareils événements, tels que l'ascension du prophète Elie, la cruche inépuisable du prophète Elisée, le passage de la mer Rouge par les Hébreux, la transfiguration du mont Thabor. Nous préférons nous restreindre à des cas contemporains , et dont cependant nous ne nous porterons point garant, car trop d'exem-
pies récents nous prouvent que l'esprit de parti peut dénaturer des faits accomplis dans le prétoire, devant le tribunal' même appelé à les juger. N'avons-nous pas vu des hommes condamnés pour avoir prononcé des menaces^ de mort qui avaient été proférées contre eux ?
Soyons donc plus réservé avant de discuter longuement des merveilles qui auraient été aperçues sous César ou sous Constantin.
Il y a également dans les miracles une partie purement subjective tenant aux dispositions morales ou physiques du témoin, qui est le plus souvent du domaine, non de la physique, mais de la physiologie.
Nous laisserons de côté cet immense sujet, qui mériterait d'être traité à part, car il entraînerait à lui seul plus de développements que celui dont nous nous occupons en ce moment.
Partisan déterminé de l'initiative individuelle, à la puissance de laquelle nous persistons à croire, nous ne demandons point à l'autorité publique de poursuivre, pour délit de fausse nouvelle, les dévots qui viendra,ient nous apporter des lettres de la sainte Vierge ou même de Jésus-Christ. La philosophie ni la
raison ne gagneraient qu'-on leur appliquât des peines analogues à celles qui attendent les journalistes correspondant avec de simples soldats. Mais nous devons nous montrer dignes de nous présenter comme les procureurs généraux de la raison. Notre plume doit avoir la force de percer le froc hypocrite et de faire lever la tête au paysan abruti. Sous prétexte que le progrès des lumiètes est une garantie suffisante pour la sécurité des conquêtes de la philosophie, nous devons nous, garder de laisser la liberté de la fraude à nos marchands de miracles contemporains.
Justiciables de liotre critique, ces imposteurs doivent être^ flagellés sans pitié ! Puisque le Christ ne descend pas du ciel pour chasser les marchands du temple, ce sont ceux qui ne s'occupent point du Christ qui doivent prendre en main le fouet vengeur, et faire cesser ce scandale, indigne du siècle de la vapeur, de la photographie et de Télectricité.
De nos jours, les volontaires de la libre pensée, qui voudraient tuer les sorciers ou les loups-garous, n'iront plus fondre leurs balles dans la chapelle de Saint-Hubert, comme les
crédules esprits forts du moyen-âge. Mais ils devront avoir recours à la fois à la science, à la philosophie, au courage civique ; car la battue qu'ils veulent opérer dans les broussailles de la superstition est plus difficile, plus rude, plus dangereuse que s'ils allaient débusquer des tigres ou des serpents. *
Que de fois de prétendus élèves de d'Alembertet de Diderot, que de savants bâtés et patentés, n'ont point honteusement abaissé leurs armes, quand il était facile de porter le coup de la mort à des monstres hideux forgés dans les insipides loisirs des cloîtres ! Ne nous est-il donc point permis de formuler; avec quelque espoir de le voir couronner, un vœu véritablement bien modeste? Puisse, non point la génération présente, mais celle qui nous suivra sur la terre, ne plus connaître les foires aux superstitions !