TABLES TOURNANTES ET ESPRITS FRAPPEURS
C'est en 1849 que l'on entendit parler pour la première fois du spiritisme. Trois jeunes allés, parmi lesquelles les deux sœurs Fox, prétendirent avoir eu Pintuition d'un monde nouveau ; ces trois inspirées avaient trouvé le moyen de se mettre en rapport avec les puissances invisibles qui nous entourent. Les deux sœurs Fox parurent en public à Rochester, dans le Cornulhian Hall, le 14 novembre delà même année. Une commission, composée exclusivement d'hommes , se prononça sur l'authenticité des phénomènes miraculeux produits par ce couple de charlatans féminins. Ce précieux rapport fut contrôlé par une commission de femmes qui abondèrent dans le même sens, et, de proche en proche, la peste spirite se répandit sur le territoire de l'Union avec une rapidité inouïe. La fondation du mormonisme avait montré que la jeune Amérique est une terre fertile où les superstitions les plus étranges peuvent prospérer ; mais le développement du spiritisme , qui s'intro-
duisiten Europe par Brème, ne tarda point à convaincre les gens impartiaux que le vieux monde n^avait rien à envier à sou frère cadçt, sous le point de vue d'une endémique crédulité. En France, où Ton était dans |ine période de déraison, le spiritisme trouva le terrain préparé ; il fit explosion avec une fureur inouïe.
Les inventeurs de ces sottes et ridicules pratiques ne sont que de vulgaires plagiaires de momeries insensées, en usage au moyen-âge. En effet, nous trouvons dans le Traité des Superstitions , par l'abbé Thiers, ouvrage publié à la fin du xvii* Siècle, la preuve que les marchands de miracles faisaient tourner un tamis (chapitre X, page 55), en récitant des psaumes qu'il omet prudemment de citer, et en imposant les mains. Du tamis au chapeau dont se soi^ souvent servis Tes charlatans spîrites , la distance n'est point grande , et la rotation du chapeau n'est autre que la rotation de la table mise à la portée de médiums n'ayant pas les moyens de faire grand. L'abbé Thiers parle encore dans son précieux ouvrage , sur lequel nous aurons tant de ioiÈ l'occasion de revenir, d'un exercice familier aux charlatans spirites de nos jours. Un anneau , suspendu à un fil que l'on tient par pression entre deux doigts , est placé au-dessus du centre d'un verre ; il doit se mettre en mouvement de lui-môme , et frapper autant de coups qu'il en faut pour indiquer l'heure qu'il jj est. Le bon abbé Thiers se sert de cette horloge économique pour prouver que tous ces tours sont l'œuvre du démon. Son argumentation mérite d'être citée comme
spëcimen des raisonnements que les habitudes thëologiques imposent fatalement aux meilleurs esprits, et auxquels ils ne peuvent se soustraire, même lorsqu'ils sont occupés à combattre des erreurs et des superstitions. Le cardinal Cajetan , qui voulait savoir à quoi s'en tenir sur les évolutions de Tanneau , se mit dans la position indiquée , récita le psaume dont les spirites modernes se dispensent , et attendit inutilement les mouvements de Panneau, qui ne bougea pas. Pourquoi? dit Tabbé Thiers. Parce que le cardinal Cajetan avait fait Texpérience avec rintention de rendre hommage à Dieu. Le docte abbé s'exprime en termes que nous ne pouvons nous empêcher de citer, à l'usage des dupes de nos modernes enchanteurs , et de ceux surtout qui se dupent eux-mêmes ; car souvent, sans s'en douter, on aide à l'apparition du miracle par un petit mouvement. Il faut si peu, du reste, pour ébranler l'anneau, qu'on peut se hâter d'oublier que l'on a triché.
« Comment, disait l'abbé Thiers avec beaucoup de force, le mouvement de la lune et du soleil pourrait-il forcer l'anneau à se heurter contre les parois du verre, puisqu'il n'y a rien de naturel dans la division de la journée en heures ? Comment se ferait-il que l'anneau battrait un coup à une heure , et non treize , pour compter les heures comme en Italie ? Serait-ce parce qu'à cause du moindre nombre de coups à donner, le sortilège serait plus facile à exécuter chez nous que de l'autre côté des Alpes , en Italie? » Voltaire, dans son Dictionnaire philosophique, n'a rien jamais dit de plus net, de plus vrai.
Nous avons vu marcher plusieurs fois avec succès l'horloge économique des spirites, et nous l'avon» nousmôme mise plusieurs fois en mouvement sans aucune difficulté , quoique nous ne sachions même pas le nom du psaume de Tabbé Thiers. Il est bien difficile en effet de voir le moment où l'opérateur . donne le petit coup de pouce microscopique dont Tabbé Thiers et le cardinal Cajetan ignorent l'un et l'autre l'existence , et dont nous dirons quelques mots plus bas.
Les spirites contemporains ont donné à ce tour une forme un peu différente, sous le nom de pendule. Au lieu de sonner les heures dans un verre , ce qui n'est plus suffisant , ils font mouvoir l'anneau d'après les ordres d'un compère qui reste à distance du médium, qui tient le fil portant l'anneau entre ses doigts , et avec lequel il se prétend en communication mystérieuse. On peut remplacer l'anneau , qui est considéré comme trop léger, par une clef, par une montre : la seule condition physique , c'est que le poids de l'objet soit suffisant pour tendre la corde , et qu'il ne dépasse pas un certain maximum que n^us n'avons aucun intérêt à fixer. Le mouvement de la circulation ne tardera point à imprimer de petites vibrations que l'on amplifiera facilement si l'on a la précaution de bien pincer le fil à l'instant où, dans son balancement, Tobjet passera par la verticale du point de suspension. Il suffira de la moindre impulsion, tout à fait imperceptible, pour augmenter l'arc d'oscillation , si on saisit le moment où le fil commence à revenir pour le pousser. On peut produire le môme effet en diminuant le
frottement exercé par le fil contre la peau lorsqu'il s^écarte de la verticale du point de suspension.
Les écrivains spirites, qui se pâment d'aise devant toutes ces sornettes , disent qu'il faut que Tobjet ait un certain poids pour que le fluide arrive à se transmettre de la main à Panneau. La raison est excellente si par ce fluide on désigne la gravité ! Quant à la tj:ansmission de la volonté du médium à son compère, elle s'explique j>ar des signaux convenus, dans la manière dont les questions sont posées, ou par des conventions antérieures. Plus il y a de dupes intercalées , plus l'effet est saisissant pour ceux qui ne demandent qu'à se laisser duper.
Faraday a fait sur les tables tournantes des expérien- ' ces qui ont éclairé la question. En effet, l'illustre physicien a montré que les tables devenaient indociles lorsque l'on interposait de la poudre de talc entre la surface supérieure et les doigts des opérateurs. Ceci démontre que les charlatans médiums ont besoin du contact intime de leur peau et de la table pour que les petites impulsions volontaires qu'ils impriment puissent se totaliser. Peut-être les médiums renommés ont-ils quelque secret pour augmenter l'adhérence de leur épiderme avec la table qu'il s'agit d'ébranler. Faraday, qui appartenait à une secte chrétienne extatique, et qui croyait facilement à la bonne foi des marchands de miracles, ne parle que de la totalisation des impulsions involontaires. Nous croyons que Faraday a raison pour les dupes" qui contribuent au succès d'une expérience en suivant, sans s'en douter, l'impulsion donnée par un fripon quelconque. Nous
croyons difflcilement qu'une table, quelque légère qu'elle soit , ait tourna sans que d'adroits coups de pouce aient aidé la sommation des petites impulsions involontai" res. Toutefois, commet. Paul Bert l'a fait remarquer dans sa conférence à la Sorbonne sur les actions sympathiques , les mouvements instinctifs se communiquent de proche en proche comme le bâillement ou le rire convulsif, et les actions même Yolontaires deviennent quelquefois instinctives, c'est-à-dire, échappent temporairement à la domination du cerveau. (Voir le numéro 17 -de la Revue des Cours publics pour l'année 1S70.)
Quant à ces grandes expériences de tables quittant toutes seules le sol, et donnant des phénomènes de suspension miraculeux , il n'y a qu'une réponse à faire : c'est que jamais ils n'ont été constatés ; ils n'existent que dans les comptes-rendus des adeptes. Le fameux Home , qui avait le soin de s'e^ourer de ténèbres pour opérer, n'a jamais réalisé ce tour d'escamotage, quoi que l'on ait pu dire a ce sujet. Voici quelques-uns des tours qu'il a exécutés, et la manière dont il s'y prenait. Il faisait éteindre les lumières , et lorsqu'on les allumait de nouveau, on voyait des caractères magiques tracés au plafond , à une distance où sa main ne pouvait atteindre. On criait au miracle ; mais le truc était très-simple pour un escamoteur exercé. Home portait sur lui une plume avec un manche rentrant, fabriqué avec le plus grand soin. A l'état ordinaire , il n'était guère plus gros qu'un crayon ; mais développé, il devenait aussi long qu'une ligne ordinaire à pêcher les goujons. Il déployait instantanément
cette ligne et la reployait avec une extraordinaire vivacité ; car, dans les tours d'escamotage comme en tonte chose, la théorie est hien loin de suffire; on peut dire qu'elle n'est que le petit commencement de l'exécution. Les dupes royales ou autrjes ne tardaient point à crier au miracle* Home profitait rapidement de leur enthousiasme pour exécuter certains petits tours de société qui n'eussent surpris personne si Home n'avait travaillé avec ses, pieds, au lieu de travailler avec ses mains, comme M. Robin , M. Comte et les faiseurs de tours avoués.
Mais quand un artiste travaille avec ses piedjs, le public est indulgent ; on ne demandait point à Ducornet d'être un Raphaël , et de nos jours non plus , on ne demande point au Hongrois Mithau d'être un Paganini.
Home ne portait point de bas; ses pieds nus étaient dans des souliers qu'il quittait et reprenait avec une grande dextérité. Cette disposition de sa toilette lui permettait d'escamoter mille menus objets placés soue la table , et dont il voulait se débarrasser. Ajoutons que ce stratagème ne péï'ira point; il a été adopté par les voleuses de dentelle , chez lesquelles ce truc est en grande faveur, et qui remercient Home chaque fois qu'elles peuvent ramasser un rouleau habilement précipité du comptoir d'un marchand de nouveautés.
• Home alla à Londres, où j'eus occasion de le voir ; mais il refusa de travailler devant moi , me donnant un rendez-vous ultérieur auquel il s'empressa de manquer, bien entendu.
Dans les derniers temps du spiritisme , on nous a ra-
conté des merveilles encore plus grandes , dont il a été rendu compte dans les journaux de médecine, et qui, après avoir été exécutées à Strasbourg, ont fait leur apparition à Paris. Pour répondre aux critiques de plus en plus vives, les charlatans spirites avaient imaginé de faire tourner en même temps les opérateurs et la table. Les opérateurs, choisis du reste parmi des enfants peu lourds , étaient placés sur des sièges adhérents à la table et que la table entraînait dans son mouvement. C'est bien ici le cas , ou jamais, de dire que celui qui veut trop prouver arrive à ne plus rien prouver du tout; car on ne^iarda point à reconnaître que le pivot était immobile , et qu'il recevait le mouvement par un arbre de couche placé dans le plancher, préalablement creusé. Pour juger de Tefifronterie des propagateurs de ce système , il est indispensable de copier quelques passages d'un compte-rendu approbatif , que nous avons trouvé inséré dans V Union ^médicale :
« De semblables appareils , s'ils sont jamais importés aux Champs-Elysées et dans les bals publics, compromettront l'industrie lucrative des chevaux de bois et des fauteuils tournant sur pivot. »
progrès î ô civilisation ! ô sciences ! où donc s'arrêteront vos prodiges? sottise humaine! dirons-nous, où t'arrêteras-tu ? Car cette idiote expérience a été répétée à Paris devant le rédacteur en chef de la Presse médicale, et ce docteur a écrit une longue lettre approbative à son confrère, l'auteur du livre étrange d'où nous extrayons ces détails.
Parmi les manif -stations inexplicables ou prétendues
telles qui accompagnaient les manœuvres des spirites , f figuraient les bruits des esprits frappeurs , et l'on avait même imaginé un alphabet spécial , destiné à servir à ces étonnantes manifestations. Le truc fut longtemps à se découvrir ; il était en effet d'invention récente et probablement avait été suggéré aux sœurs Fox par quelque physicien. Le secret de ces tours d'escamotage fut découvert sur le théâtre de M. Robin, qui imagina de donner le tambour du zouave mort à Inkerman. Ce véritable esprit frappeur venait battre la grosse caisse à la volonté du conjureur, mais il y avait dans l'intérieur une batterie organisée à l'aide d'un électro-aimant ; le courant moteur passait par le fil qui servait à la suspension.
Des appareils de môme nature, mais de dimensions beaucoup plus faibles, étaient logés dans les boiseries des appartements , où les spirites donnaient leurs séances. Quelquefois même ils étaient cachés dans les tables , et les mouvements électriques étaient donnés à l'aide de commutateurs imperceptibles. Dans quelques appartements,, les appareils étaient multiples , ce qui ajoutait à l'illusion.
Les télégraphes secrets pour les spirites étaient moins dispendieux à établir que les sonneries électriques en usage actuellement dans un si grand nombre de maisons. C'était bienà la patrie de Morse qu'il devait appartenir de porter à l'extrôme la perfection de ce mode de supercherie , mais même à Londres , la fabrication des pièces électri ques à l'usage des manifestations spirites a été trésperfectionnée. Un honnête industriel qui s'était adonné i
pendant longtemps à ce genre d'exploitation , a eu Textrême effronterie , vers la fin de 1869 , de faire, par la voix du Times , ses confessions publiques. Même si le, fabricant eût gardé son secret de polichinelle , le spiritisme ne se fût pas relevé des coups qu'il a heureusement reçus dans ces dernières années. Malgré les publications d'AUan Kardec et d'autres qui affichaient la prétention de séparer le vrai spiritisme du faux , la chute des Davenport avait frappé au cœur le charlatanisme prétentieux apporté d'Amérique.
La leçon vaut bien l'argent qu'elle a coûté à certaines dupes. Puisse-t-on ne point l'oublier de sitôt, et en profiter complètement.
Le réveil de l'esprit public a été heureusement fatal à toutes ces extravagances. Les successeurs d'AUan Kardec sont loin d'avoir imité les successeurs d'Alexandre ; car , loin de déchirer en lambeaux son empire, ils semblent l'avoir laissé tomber en déshérence !
Toutefois 5 il ne faut pas croire qu'un charlatanisme qui prétendait être à la fois ùne^ religion et une philosophie soit mort en réalité. Certains adeptes continuent leur œuvre, après s'être affranchis de tous les moyens matériels, qui offraient l'inconvénient de donner un procédé pour constater la fraude. Maintenant messieurs les spirites nous échappent , parce que les esprits leur inspirent directement les pages qu'ils veulent révéler à l'humanité par leur intermédiaire.
Dorénavant la mission du spiritisme n'aura plus qu'une preuve possible , la qualité de la révélation ; c'est ainsi
que Mahomet disait avec orgueil à ceux qui niaient la réalité de sa mission divine ; (c Dis-leur, à ces infidèles, de faire un livre qui puisse se comparer au Coran. » Il y avait quelque chose de grand, d'héroïque, de fondé môme dans cette orgueilleuse prétention , non que le livre des révélations de Mahomet doive être considéré comme rigoureusement parfait , mais au moins faisait-il quelque honneur à l'ange Gabriel. Il a pu servir de modèle à la littérature arabe , qui est , comme on le sait , une des plus soignées , des jdus cultivées qu'ait produites l'humanité. Quant au produit des inspirations contemporain^a^ il ne pourrait servir que de modèle de ridicule et àe stupidité.
Nous ne pouvons comparer ces conversations avec Pjthagore et les grands hommes de l'antiquité , qu'aux correspondances que M. Vrain Lucas préparait pour l'académie des sciences , et que M. Michel Chasles présentait à cette compagnie stupéfiée 1
Ce n'est point sanâ m5tif , sans raison sérieuse, que nous insisterons ici , et plus tard encore, sur cet exemple mémorable de la crédulité d'une espèce d^aristocratie inteUectuelle. En effet, ni le spiritisme, ni les superstitions analogues ne s'attachent à l'ignorance ; on peut dire , hélas l que les plus déplorables ravages de ces lèpres se produisent surtout chez les esprits cultivés.
Pourquoi l'éducation n'a-t-elle point été un antidote efficace, surtout lorsqu'elle était scientifique? Est-ce parce que l'éducation est de sa nature impuissante à donner des forces à la raison? En aucune façon, c'est parce
que réducation que Ton donne à la jeunesse est viciée par des ménagements indignes d'un siècle civilisé.
Croit-on que les gens qui ont fait leurs humanités montreraient la même crédulité , si , dès leur plus tendre jeunesse , on les avait habitués à cultiver leur raison , si Ton avait empêché leurs instituteurs ou leur nourrice de les bercer avec des contes plus dangereux que ceux du Petit-Poucet ou de la Mère-VOie , parce qu'ils sont plus absurdes et qu'on les prend davantage au sérieux !!
Ne jamais cesser de sacrifier au bon sens, voilà le vrai remède contre les entreprises des charlatans de toute nuance. Voilà le moyen sûr de comprendre la nature, dont les magnifiques spectacles donneront des ailes sublimes à l'imagination, quand l'imagination, échappant aux étreintes de la superstition , aura la force de les saisir.
Un célèbre astronome me disait, il y a quelques jours ; , a Si je n'étais pas trop vieux, je recommencerais ma carrière, au point de vue mécanique, je m'habituerais à proportionner toujours la cause à l'effet. »
Nous regrettons de ne point être autorisé à nommer l'homme éminent qui a prononcé devant nous cette parole. Dans ce monde tout rempli de merveilles, nous n'avons pas crainte de stériliser la folle de la maison en détruisant la foi dans les miracles. Nous ne ferons que donner au vrai génie des forces nouvelles , en l'empê-^ chant de s'épuiser dans des conceptions chimériques, absurdes , malsaines.