LES PHENOMENES COSMIQUES
Les étoiles filantes n^ont pas en partage , comme les autres météores dont il nous rest# à nous occuper, le don d'exciter TépouYante. Aussi ,• les marchands de miracles ont presque toujours dédaigné de s'en servir. Leurs apparitions sont du reste si fréquentes, surtout par uii beau ciel d'été, qu'il est impossible de leur attribuer une influence néfaste sans mentir à toutes les analogies.
Les superstitions spontanées qu'elles ont fait naître, n'ont jamais été ni terribles, ni attristantes. Quand elles arrivent, c'est un bon génie qui se montre, c'est une âme qui fuit à tire d'ailes vers le purgatoire, un ange qui s'élance vers le paradis.
Quelques poètes ont imaginé que les souhaits formés pendant le rapide passage de ces inconnues sont toujours exaucés; mais leur règne est si court , leur éclat si fugitif, que les beUes voyageuses sont rarement compromises par des vœux formés en temps utile pour être entendus.
Presque toujours celui qui leur adresse une prière improvisée a de bons prétextes pour s'accuser lui-même si' elles n'ont point compris ce qu'il leur demandait.
Il est des nuits fatidiques où ces flammes fugitives tom-
bent en légions, aussi nombreuses que les cigognes quand elles changent de climat. Malgré les efforts de nos astronomes, on ignore encore quelles zones lointaines eWeâ ont abandonnées pour venir se faire brûler; nul n'at pu dire de quel abîme sortaient les petits êtres que notre planète a broyés dans sa course échevelée. Nul ne sait vers quelles régions lointaines ils précipitent leurs pas. Ingénieux cette fois, l^s faiseurs de légendes ont comparé les étoiles filantes aux larmes que saint Laurent a dû verser sur son gril. Ovide n'aurait point rencontré une image plus charmante. Si jamais les marchands de miracles n'avaient fait que de la mythologie de cette espèce, ils auraient certainement trouvé grâce devant nous.
Beaucoup plus volumineux , les globes détonnants ont été moins bien accueillis. Pendant un grand nombre de siècles ils ont semé la terreur sur leurs pas. On ne s'imaginait point que c'étaient les frères des flammes mystérieuses et légères que les amoureux aiment à se montrer en riant ! Leur seul crime est leur taille, qui, en effet, est énorme, si on les compare aux étoiles filantes. Car il y a entre elles et ces géants la même différence qu'entre des fourmis et des éléphants.
Les progrés de l'art d'observer la nature nous ont débarrassés de toutes ces divagations. On n'a uïême pas eu peur d'être écrasé par les derniers bolides dont l'Académie a recueilli les fragments. Il en est des bombes célestes comme des autres. A force d'en voir tomber autour de sa demeure, on finit par s'y habituer. Tout est épouvante pour l'ignorant qui ne connaît aucun des
événements que l'histoire de la nature aurait ]pu enregistrer. Tout devient effroi pour celui qui s'imagine être le premier témoin d'un embrasement temporaire du firmament. Aussi rien ne guérit aussi vite de la fièvre intellectuelle qui se nomme superstition que la lecture des Annales académiques^ où tous les phénomènes rares sont enregistrés. Quand on pense que les plus vieilles de ces chroniques savantes possèdent à peine deux siècles de durée, on comprend que l'heure des derniers marchands de miracles ne tardera point longtemps à sonner I
On peut dire que l'astronomie nous a parfaitement guéri de toutes les terreurs qu'inspiraient les comètes, ces astres dont l'astrologie faisait un abus facile à concevoir. Car ils semblaient posséder tout ce qu'il faut pour agir sur l'esprit inculte. Que d'effrois ont semés ces globes à taille gigantesque, à figure étrange, à mouvement irrégulier ! Ne les voit-on pas s'approcher en quelque sorte à pas lents de notre monde qu'ils paraissent convoiter ? On dirait un animal qui guette une proie facile et qui va la dévorer.
Si la cure a été complète, c'est à cause de la circonstance qui nous a si heureusement servis pour rendre les éclipses inoffensives. Les comètes ont été détrônées à partir au -moment où les astronomes sont parvenus à persuader au peuple qu'ils avaient soumis ces astres à leurs formules. Les ignorants n'ont plus été saisis de terreurs aussi avilissantes depuis qu'ils ont été convaincus qu'ils n'avaient plus affaire à des astres déclassés.
Le procédé des savants a été, dans cette occasion, le
même que lorsqu'ils ont rassuré les populations épouvantées par les éclipses de soleil.
La comète qui a produit cette grande révolution dans Topinion publique est celle qui porte le nom d'Hallej. Grâce en soit rendue aux vaillants calculateurs qui ont accompli ce tour de force d'analjse, avec un dévouement dont Phistoire de l'astronomie a conservé les traces.
Toutefois, nous devons remarquer que la science moderne n'a pu rendre cet éminent service à la philosophie sans produire quelques inconvénients analogues à ceux que nous avons signalés plus haut.
Dans cette occasion, les savants ont encore exagéré la portée de leurs formules. Ils ont opéré de la môme manière que quand ils se sont occupés de l'orbite des planètes. Que de raisons n'avaient-ils pas cependant pour être plus modestes 1 car les astres qui leur ont fourni de si grands triomphes permettent de faire les objections les plus sérieuses à leur théorie. Ainsi le retour périodique de la comète de Encke , que l'on voit revenir si fréquemment , révèle l'existence d'éléments que les astronomes ont certainement négligés dans toutes leurs prévisions des mouvements célestes. C'est précisément par les retards de ces globes que se manifeste l'existence d'un milieu céleste résistant.
Ce n'est pas tout, car les astronomes, peu habitués à l'étude de la nature, qu'ils ne voient qu'à travers de trompeuses équations, ont émis les idées les moins raisonnables que l'on puisse imaginer sur la matière de ces globeSj et surtout sur la constitution de leur appendice
caudal. Ce qui les a surtout fait déraisonner, c^est Timmense éventail lumineux qui les accompagne le plus souvent. On peut donc dire que ces étonnants jets de lumière n^ont point exercé une moins déplorable influence sur rintelligence des académiciens que sur celle dés populations ignorantes et terrifiées.
Les conséquences de ces rêveries bizarres ont été assez graves parfois pour troubler encore le repos des populations émancipées des erreurs de Tastrologie.
On a vu reparaître comme un écho à peine affaibli des anciennes préoccupations.
Newton, en parlant des suites terribles que pourrait avoir la rencontre d'une comète qui viendrait choquer la terre, avait dit que la Providence avait tout disposé pour rendre cette rencontre à jamais impossible. Lalande n'eut pas de peine à prouver que cette assertion était erronée. En tenant compte de la dimension qu'on était obligé de reconnaître dans certaines queues de comètes célèbres, l'habile et spirituel astronome arriva facilement à établir que Newton avait eu tort de supposer que la sagesse divine nous avait mis à l'abri d'un pareil désastre. Quoique les séances de l'Académie des sciences à laquelle Lalande avait présenté son mémoire fussent secrètes, le bruit se répandit partout qu'un astronome avait démontré qu'une comète allait rencontrer la terre. On exagéra les conséquences que Lalande avait eu la prétention de tirer de ses équations.
L'alarme que fit naître cette prédiction prétendue fut si universelle , que le lieutenant de police ordonna
rimpression du mémoire, afin de rassurer le public. Le mémoire fut, en effet, lu avec une avidité extrême par toutes les classes de la société. Mais on demeura pendant longtemps persuadé que Lalande en avait atténué et modifié les termes par ordre des autorités.
Cependant, ces terreurs ridicules et ces exagérations n'ont point eu de suites graves , parce que les comètes sont entrées dans le domaine scientlfiqne et sorties de celui des charlatans. On finira par comprendre que la queue de ces astres extraordinaires n'est qu'une simple apparence, qu'ils sont constitués par une matière transparente et gazeuse qui refuse de se mêler à la substance des cieux. Les erreurs n'ont plus la même portée ; en somme, la vérité se fera jour, non parce que l'on n'a point raisonné de travers, mais parce qu'au lieu de rester un objet de terreur, les comètes sont devenues un sujet d'études et d'observation.
Il n'en est point autrement des pestes et des guerres, auxquelles on prétendait que les comètes donnaient autrefois naissance. Des guerres et des pestes éclateront encore, mais les philosophes finiront par faire comprendre à tous les peuples les moyens de prévenir ces horribles calamités, parce qu'on ne les attribue point à la volonté d'une divinité vengeresse.
En attendant cet heureux âge, qui n'est point encore voisin de nous, soyons prêts à tous les sacrifices que réclame le service de l'humanité et de notre patrie. Mais n'oublions jamais qu'un des moyens les plus efficaces de nous rendre utiles à nos semblables est de découvrir une
explication simple, rationnelle et précise des phénomènes qui perturbent les intelligences débiles.
Si ce sujet ne nous entraînait trop loin des subterfuges employés par les marchands de miracles, et si du reste nous n'avions traité cette question dans un petit volume publié depuis une dizaine d'années, nous montrerions que la mort elle-même ne doit point être un objet d'épouvante pour nous. Combien il serait aisé de faire voir que sans crainte nous pouvons nous endormir dans les ténèbres éternelles , qui ne sont peut-être que le nom donné par notre ignorance à d'éternelles clartés !
Ah ! si l'on guérissait les hommes de la crainte de cet inconnu impénétrable , qui est le couronnement de notre vie ! Si l'on pouvait faire comprendre que l'idée de la mort n'est que l'avant-goût de l'infini , la sanctification de notre existence passagère et tourmentée. Si l'on pouvait apprendre au peuple à franchir, sans trembler, ces terribles portes devant lesquelles tant de génies ont hésité , nous serions bien près d'être libres, et les mar- , chands de miracles n'auraient qu'à détaler !
CONCLUSIONS ATTARDEES
Le livre que nous venons d'offrir au public était complètement composé ; le tirage des premières feuilles avait m$me eu déjà lieu , lorsqu'un événement inouï vint en arrêter subitement la publication. Inopinément l'empereur Napoléon III avait déclaré la guerre au roi de Prusse. Cet acte , qui consterna tous les bons citoyens , était commis aux applaudissements du Sénat, du Corps Législatif, et d'une multitude abusée
Dorénavant il ne pouvait être question de s'occuper de science ou de philosophie. La France se trouvait lancée dans une aventure dont elle ne pouvait sortir triomphante que par un miracle de patriotisme , sur lequel il n'était certainement point raisonnable de compter. Etait-ce après un long sommeil léthargique , que, nouvelle princesse au Bois Dormant , une grande nation devait se réveiller rayonnante d'héroïsme, de dévouement! C'est seulement dans le pays des enchanteurs et des fées que l'on peut exiger des soldats de racheter la lâcheté et l'ignorance des chefs. Il aurait fallu la baguette d'une Nécromancienne , pour que des paysans qui la veille tremblaient devant les gardes-champêtres
et les gendarmes , pussent chasser à coups de fusil les uhlans !
Rarement auteur a désiré aussi ardemment de s'être trompé dans ses sinistres appréhensions ! Que n'aurionsnous donné pour pouvoir compter sur des merveilles dont la froide raison proclamait l'impossibilité ! Hélas ! la République elle-même n'a guère eu plus de puissance que la Madone aux pieds de laquelle les malheureux vont se prosterner !
Des actes de dévoûment , quelques victoires partielles, des faits d'armes isolés ont diminué la honte , mais rien n'a évité la défaite qui venait couronner vingt ans de despotisme et d'aveuglement. Le gouvernement de la Défense nationale n'a pas pu improviser des légions de héros. Autant aurait valu faire comme l'enchanteresse de la fable , et semer en terre des dents de serpent avec l'espérance de récolter d'invincibles soldats !
Puissions-nous avoir réussi à dévoiler la manière dont les marchands de miracles sont parvenus à établir parmi nous leurs horribles superstitions ! Car la tâche pénible' que nous nous sommes imposée a acquis une importance considérable , à la suite des événements qui se sont accomplis pendant que ce volume sommeillait. Ce qui était urgent lorsque l'on aurait pu empêcher nos désastres , est devenu indispensable aujourd'hui qu'il s'agit de les réparer.
Ne faut-il pas justifier la philosophie des excès dont nous avons gémi , et contre lesquels nous aurions' voulu trouver des mots nouveaux ? Devons nous laisser
la raison solidaire de ces crimes commis dans une ville où la raison est périodiquement outragée par de scandaleuses foires aux superstitions ?
L'histoire de nos déceptions , de nos désespoirs , de nos discordes civiles, se trouve écrite en quelque sorte à l'avance dans la préface de notre opuscule. Le peuple qui s'était engoué du zouave guérisseur , devait être à la merci des premiers marchands d'orviétan politique , promettant une panacée universelle pour guérir tous les maux de la patrie. Que de calomniateurs et de traîtres futurs , dans ces foules qui encombraient la rue de la Roquette ! Qu'il y avait en germe de folies, de divagations insensées, de désespoirs stupides dans la cervelle de ces pauvres diables, qui bloquaient la grande avenue du cimetière , sous prétexte de trouver la guérison de leurs maux , dans un regard du marchand de santé !
Ces sinistres folies épidémiques se développent dans le sein des populations superstitieuses, toutes les fois qu'elles se trouvent placées sous l'influence de situations aussi épouvantables, aussi" sûrement que le baril de poudre éclate lorsqu'on y met le feu. La garantie contre le pétrole, ce n'est point' le gendarme, mais une raison froide et calme qu'on ne rencontre point dans les villes où les marchands de miracles vendent si facilement leurs marchandises.
Paris , notre belle et intelligente patrie , a perdu la raison confime Jérusalem lorsque les Israélites se sont aperçus que le Messie ne venait point délivrer le saint des saints. Lès massacres dont Josèphe nous a con-
serve l'histoire nous épouvantent encore. On ne peut en lire le récit sans sentir un frisson pénétrer jusque dans la moelle des os. Mais quels sont les vrais coupables de ces boucheries humaines? Pourquoi les zélateurs se sontils baignés dans le sang? Pourquoi les Juifs ont-ils attiré sur leur capitale et sur leur temple des calamités sans exemple, presque sans nom ?
Jérusalem eût échappé à son triste sort sans Ténergie des superstitions publiques , sans Tardeur avec laquelle le peuple d'Israël comptait sur la protection exclusive du Très-Haut.
Les causes de la guerre affreuse qui a dévasté les rues de notre ville natale , n'ont point une autre source. Si le peuple de Paris avait été plus éclairé , il n'aurait peutêtre point été plus héroïque pendant la guerre , mais il aurait plus patiemment supporté l'adversité. Il ne se serait point laissé aller à de perfides conseils , entretenant une colère utile aux ennemis de la patrie 1
Parmi les victimes que la multitude aveuglée a frappées 5 se trouvent un grand nombre d'hommes appartenant à l'Eglise catholique. L'Eglise peut justement les mettre au rang de ses martyrs , car jamais confesseurs n'ont succombé à des mains plus scélérates , dans des circonstances aussi dignes d'exciter la pitié !
Que ne nous a-t-il été donné de les défendre, car nous eussions avec bonheur , versé notre sang pour les protéger contre les bandes qui les ont frappés sans pitié.
Mais nous étions proscrit nous-même, errant loin de notre cher Paris, gémissant sur des crimes que nous
n'avions pu prévenir, qu'il nous était même impossible de sotiger à combattre les armes à la main ! Malgré nous, nous étions réduit au rôle de spectateur. Notre seule consolation est d'avoir joint notre voix à celles qui s'opposaient à ce que l'on confondît la cause de la République avec celle des scélérats.
. Jamais nous n'avons fait aux prêtres fusillés l'injustice de les confondre avec les marchands de miracles dont nous avons poursuivi les supercheries. Nous sommes persuadé qu'on trouverait dans les rangs du clergé français bien des hommes dignes de figurer à côté de l'abbé Thiers , de combattre comme lui des superstitions que favorise la secte ultramontaine. Cependant il nous a paru utile de laisser écouler quelques mois avant de reprendre notre tâche. Il ne fallait point que l'on pût croire que iious continuions l'œuvre de la grande Roquette et de la barrière d'Italie.
Mais que l'on ne s'y trompe point , si les haines antireligieuses ont atteint de nos jours une si grande intensité , s'il a pu germer de telles pensées , c'est pour ainsi dire uniquement à cause des superstitions que nous avons essayé de dévoiler. Nous sommes plus catholique que le pape qui Iqs tolère , nous, infidèle et mécréant qui les attaquons.
Les efforts des marchands de miracles pour confondre leur cause avec celle de la Religion , ne sont point seulement funestes à la religion catholique , mais encore à ridée chrétienne et à la philosophie pure. On peut dire qn'ilî? compromettent même l'Immortalité de l'âme et
Texistence de Dieu ; car les fraudes, commises par ces irréconciliables avec la raison, expliquent des tentatives insensées pour secouer le joug de toute morale qui ne les condamne point, de toute philosophie qui ne les combat point! Ils rendent impitoyablement suspects tous ceux qui les tolèrent par faiblesse, par indififérence, ou par une autre raison. Les plus fervents propagateurs des conceptions athéistes , sont ces exagérés qui pervertissent la raison publique ; en proclamant sans relâche de folles merveilles , ils croient mettre l'insanité sous, la protection de l'autel et dû -trône dans les pays où le trône n'a point été brisé ! C'est le trône et l'autel dont ils menacent les fondements, préparant non une révolution avouable, mais ui^e affreuse décomposition. C'est la société qu'ils peuvent mener aux abîmes, même sous un gouvernement républicain.
La vérité de cette assertion se démontrerait , hélas ! bien facilement, s'il nous était permis, sans nous écarter de notre sujet, de résumer l'histoire de nos derniers troubles.
Que faisaient-ils du temps de Bonaparte, ces scélérats dont les procès des conseils de guerre ont" dévoilé la dépravation ? Quels excès n'ont pas commis des femmes prêtes à se prosterner devant des Madones, et ces forcenés échappés des sacristies ? Quels avaient été les instituteurs de ces foules immondes , de ces meutes à figures humaines?
Mais nous en avons peut-être trop dit sur toutes ces
horreurs, dont il serait à désirer que le souvenir périsse, car ce n^est jamais sans peine et sans répugnance que nous y attachons désormais notre pensée !
Jamais peuple ne s^est trouvé dans des circonstances aussi solennelles que celles au milieu desquelles nous procédons à notre régénération nationale. Jamais difficultés plus grandes n'ont accompagné une tâche aussi noble, aussi urgente et naguère encore aussi désespérée.
Nous avons été battus comme jamais les Perses ne l'ont été par les Grecs , ni les Syriens par les Romains. En quelques mois nous sommes tombés de la tête à la queue des nations européennes. On nous a enlevé des provinces , malgré le vœu unanime des populations. On nous a imposé des tributs que les Grecs du Bas-Empire auraient refusé de payer. On a déchaîné une guerre civile dont les fureurs ont dépassé celles de la Saint - Barthélémy. On voit des prétendants libérés de l'exil convoiter le suprême pouvoir avec une audace dont les trente tyrans auraient rougi.
Que nous reste-t-il pour sauver la patrie , pour reconquérir notre légitime influence , pour sauver notre langue , notre science et nos arts , pour arrêter l'ennemi dans ses convoitises , pour entretenir le feu sacré , l'espoir patriotique dans le sein des populations annexées ?
Que nous reste-t-il , si nous ne nous servons point des armes intellectuelles qui sont entre les mains de tout penseur, dans un pays réellement maître de ses destinées ?
Nous eussions donc été un détestable citoyen si nous
^ eussions tardé plus longtemps à publier des pages écrites sous le règne de Napoléon III , si nous eussions supprimé l'étude approfondie que nous avions, de propos délibéré , destinée à la publicité à une époque où l'on ne pouvait deviner ni le 4 septembre, ni Sedan. Est-ce que les crimes de quelques assassins , qui nous auront honoré de leur haine, auraient le privilège de nous condamner au silence , ce que le despotisme n'est jamais parvenu à faire ? Car toujours , môme dans les plus mauvais temps de l'Empire , nous sommes parvenu à dire à peu prés notre pensée. Quoi ! ces horreurs nous eussent obligé à nous taire sur des superstitions sans lesquelles elles n'eussent point été commises! Car, j'en atteste l'esprit aux ailes de flamme qui veille encore sur les destinées de la France, sans ces miracles stupides , sans ces théories hideuses, l'Empire n'aurait pas duré assez longtemps pour vicier l'esprit public et corrompre le bon sens populaire.
Cette rue du Rosier, où se sont commis les premiers crimes, est limitrophe du sanctuaire où Loyola a fondé sa secte liberticide. Les poignards des Jésuites se sont pour ainsi dire aiguisés sur la môme pierre que les baïonnettes des assassins de Lecomte et de Clément Thomas ! Par suite de hasards que nous ne pouvions prévoir, c'est notre frère, Arthur de Fonvielle, qui a été chargé de faire cesser le culte dans le Panthéon. Mais nous n'avons éprouvé aucune joie en voyant que justice était faite à nos réclamations, avant môme qu'elles fussent publiées. Les malheurs de la patrie nous
rendaient insensible à une mesure réparatrice qu'en d'autres temps nous eussions acclamée. Que disonsnous, nous n'avons môme pas encore aujourd'hui le courage de nous réjouir, en songeant que c'est encore notre frère qui a eu l'honneur de faire transporter la statue de Voltaire , l'apôtre de la tolérance , devant la mairie du XI^ arrondissement.
Nous n'avons apporté , dans l'étude de ces fraudes sacrilèges , aucun esprit hostile à la religion catholique.
Comme nous l'avons déclaré à plusieurs reprises , nous la respectons au môme titre que toutes les croyances religieuses, par obéissance aux lois constitutives de l'Etat. Qu'on ne pense pas que nous voulons faire les affaires d'une autre secte quand nous nous efforçons de mettre impartialement toutes les sectes sur le môme plan. Car le Dieu auquel nous croyons ne nous paraît, point ressembler à celui que dépeignent les révélations. Il nous semble que c'est le rapetisser et le faire en quelque sorte à notre image, que de chercher à peindre ses sublimes qualités ! La seule manière de le servir nous paraît ôtre de venger le bon sens, la raison outragés.
Si ce livre était à refaire , nous serions beaucoup plus sévère pour noua-môme que nous l'avons été, parce que le 4 septembre , en nous rendant nos droits , nous a imposé des devoirs sérieux.
La République n'est point une souveraine qui peut se compromettre par d'indignes complaisances. Nous devons dorénavant apporter à tous nos actes une décence et une modération que Ton ne pouvait exiger des sujets de Na-
polëon III . Les prêtres et les dévots ne sont pas les seuls qui doivent se séparer de leurs amis enragés. Les libres penseurs eux-mêmes ne seraient pas moins compromis que FEglise tolérant les miracles, s^ils suivaient^ leurs anciens errements. Les philosophes doivent faire oublier qu'ils ont conservé, pendant toute la durée de l'Empire, trop d'indulgence pour leurs faiseurs de tours et leurs charlatans.
Tous les spirites, tous les tourneurs de table, tous les marchands de panacée sociale, montreurs de lanternes magiques et fabricants de paradis au rabais, révélateurs et évocateurs, fils de Mesmer ou d'Hannehman, derviches hurleurs , ou raccommodeurs de religions fêlées^ tous ces théologastres , phjsiognomistes , doivent être traités comme les toucheurs d'écrouelles.
Puissions-nous parvenir à faire comprendre la nécessité de cette croisade philosophique ! Puissent de plus robustes travailleurs venir prendre la plume qui pourrait être arrachée de nos trop débiles mains 1 Puissions-nous avoir réussi à augmenter le nombre de ceux qui, sans sortir du doute rationnel commandé par la logique' en tant de matières, savent cependant sacrifier aux dieux inconnus^. Alors nous n'aurons pas perdu le fruit de nos veilles. Nous aurons remporté la plus belle récompense qu'il nous ait été jamais donné d'ambitionner.
En tout cas, nous supplions le lecteur de réfléchir sur les passages qui le peuvent blesser, avant de nous condamner définitivement. Nous sommes persuadé que nous n'avons jamais attaqué i>ersonne pour sa foi, et que ceux que nous avons été obligé de condamner avec
quelque sévérité ne l'ont jamais été en qualité de prêtres du Christ, de Jupiter ou de Mahomet. Nous n'avons flétri que les imposteurs publics et les menteurs éhontés.
Malgré les critiques nombreuses que nous avons été obligé de faire à nos concitoyens , nous sommes loin de partager les erreurs de ces sophistes qui crient à la décadence du peuple français. Nous sommes en train de nous régénérer par le sang et par la liberté.
Mais pour que la France soït mise en état de reconquérir le rang qui lui appartient dans le concert des nations éclairées, il ne suffit point de réorganiser l'armée. Les marchands de miracles ont exploité les malheurs publics avec une audace qui semble elle-même jusqu'à un certain point miraculeuse. La sainte Vierge se montre en Savoie et en Bretagne. Des guérisons surnaturelles ont lieu dans le département du Nord, dans celui de la Vienne, dans celui de la Charente. Les faits merveilleux sont plus communs sur le territoire de la République que sur celui de l'empire.
Non-seulement des visions, des supercheries nouvelles viennent s'ajouter à celles dont nous avons tracé le tableau , mais des hagiographes recueillent avec un sangfroid imperturbable les moindres détails de celles que nous avons signalées à nos lecteurs. On réunit pieusement les événements que nous avons dédaignés, et tous ceux qui nous ont échappé pendant la pénible instruction à laquelle nous nous sommes livré avant d'écrire ce livre. Les moindres parcelles de ces mensonges sacrilèges sont conservées à l'admiration des piétistes, sous le nom
de voix mystérieuses. On médite de vieilles prophéties, on commente les paroles de la vierge de la Salette. Il semble que l'esprit de mensonge et dé ténèbres s'apprête à livrer un dernier combat sur le sol de notre pauvre France ! Notre Physique des miracles n'était point encore parue, qu'il aurait fallu rédiger un supplément aussi important peut-être que l'ouvrage lui-même, pour réfuter ce tas de billevesées inventées pendant les angoisses de la République française.
Mais en examinant avec soin ces nouvelles merveilles, nous n'avons pas tardé à nous apercevoir qu'elles sont en quelque sorte d'une espèce inférieure à celles dont nous nous sommes occupés. Les apparitions sont plus grossières, les ruses plus transparentes, le chs^rlatanisme plus effronté. Il est facile de voir que les marchands de miracles se sont sentis plus à leur aise. Ils semblent qu'ils aient moins redouté la critique indépendante l On pourrait croire qu'ils se sont persuadé que les sarcasmes de la philosophie ne pourraient plus les atteindre.
Certes, les crimes de la Commune, ne les ont point rendus invulnérables. Mais nous ne condamnerons point nos lecteurs à lire l'insipide récit de stupides stratagèmes, de ruses tellement grossières qu'elles pourraient être exploitées par nos ennemis. Est-ce que nos vainqueurs n'auraient pas quelque droit de tourner en dérision un peuple chez qui de pareilles comédies sont possibles ! Que dire, hélas, de populations qui sont assez crédules pour que l'on puisse trouver dans leur sein des dupes pour des farces aussi indécentes?
Toutefois, il nous est impossible de ne point dire quelques mots de Tapparition de Pontmain, qui est en quelque sorte devenue classique, à la suite d'un mandement ap- \ probatif de monseigneur l'évêque de Laval. Le Siècle a également fait à cet événement, que le pape seul a le droit de transformer en miracle, les honneurs d'un feuilleton dû à la plume indépendante de M. Georges Pouchet.
C'est dans les derniers jours de la triste guerre que la prétendue vision se produisit. Il était cinq heures et demie du soir, et les étoiles commençaient à briller au ciel, lorsque le petit Eugène Bardette, âgé de 12 ans, s'écria qu'il voyait la sainte Vierge sur le toit d'une maison voisine. Le voyant se trouvait sur le seuil d'une chaumière de Pontmain , petit village des environs de Laval. Le frère cadet d'Eugène, accourant sur le seuil de la grange dont son frère venait de sortir, s'écria : « Voyez la sainte Vierge l » La description que donna Joseph fut pareille à celle que donna Eugène.
Est-il besoin de faire remarquer que cette vision aperçue par les deux frères, en présence de témoins qui ne voyaient rien du tout, semble avoir été calquée sur celles de la petite Bernadette dans la grotte de Lourdes?
Les historiens du miracle de Pontmain entrent dans les plus minutieux détails sur les émotions du père et de la mère des deux voyants, sur les allées et venues des sœurs de l'Espérance, sur les mouvements du curé et de son vicaire, et l'arrivée des habitants du village.
Enfin on trouva parmi les élèves des sœurs deux jeunes filles à peu près du même âge que les deux
voyants, qui contrôlèrent et corroborèrent leur dire.
Jusqu^à neuf heures moins un quart Tapparition se continua devant une soixantaine de paysans abrutis par la peur des Prussiens, qui approchaient du village ; ils écarquillaient leurs yeux sans rien voir que quatre polissons qui regardaient les étoiles.
A force de chsiinier des magnificat y des ave maris Stella^ des litanies en Thonneur de la mère de Dieu, des hymnes à la louange des saints martyrs japonais, les assistants obtinrent que la sainte Vierge manifestât ses volontés. Les quatre voyants s'écrièrent tout d'une voix qu'ils avaient lu sur une banderolle bleu d'azur cette inscription mémorable : Mais priez, mes enfants^ Lieu vous exaucera en peu de temps.
Le point qui terminait la sentence était brillant comme un soleil, quoiqu'il n'apparût qu'aux yeux des voyants.
Au-dessous se trouvait encore la phrase :
Mon fils se laisse toucher.
Et plus bas une ligne noire pour indiquer que la Vierge avait cessé de parler, qu'il était temps par conséquent de songer à se reposer des émotions de ce jour rempli de saintes merveilles.
La précision des détails donnés par les voyants, la longueur de la comédie, tout cela exclue l'idée d'une hallucination commune en temps d'émotions publiques, explication à laquelle paraît s'arrêter M. Pouchet.
Il est plus logique de reconnaître une supercherie pure et simple, sans circonstances atténuantes. Les enfants
sans instruction s'y prêtent très-facilement et finissent en quelque sorte par s'identifier avec leurs mensonges. La facilité avec laquelle les pupilles de la Commune se sont laissé embrigader par ce monstrueux gouvernement, ne justifie que trop , hélas, notre manière de. voir !
Mais n'a-t-elle point été partagée par les auteurs du Code civil, qui n'acceptent jamais le témoignage des enfants comme complètement valable? En efiet, les tribunaux ne les accueillent qu'à titre de simple renseignement. Je doute qu'il se soit jamais trouvé un tribunal français pour condamner un accusé contre lequel il n'existait point d'autres preuves.
Combien est différente la conduite des marchands de miracles qui se servent presque toujours de pareils éléments pour construire leurs sacrilèges échafaudages. La Salette, Lourdes et Pontmain n'ont eu pour spectateurs que des enfants dont tout tribunal sérieux aurait récusé ce témoignage. Voilà les intelligences dont la Vierge se servirait pour manifester sa puissance !
S'il était besoin de nouveaux arguments pour démontrer la nécessité d'une solide instruction nationale, la fréquence et la nature de ces supercheries seraient d'un puissant secours. Mais nous ne sommes point réduit à démontrer qu'un gouvernement républicain doit répandre des lumières, qui seules peuvent le protéger contre ses ennemis également dangereux, qu'ils soient les fanatiques de Marat ou les séïdes de Loyola, qu'ils rêvent une nouvelle Commune ou une restauration quelconque.