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LES GRANDES CONVULSIONS DE LA NATURE

Les éclipses ne produisent plus d'effroi chez les populations des grands centres éclairés ; mais tout ce qu'on aurait pu dire eût été évidemment inutile, si l'on n'avait trouvé mojen de les annoncer avec une précision fort suffisante et si l'on n'avait, de plus, pris soin de divulguer 'les procédés dont on se sert pour obtenir un pareil résultat ! Car cette sorte de prescience paraît si merveilleuse, que malgré la publication des pénibles méthodes employées par les astronomes , ces prédictions leur servent pour faire croire au peuple que leur science est infaillible comme la théologie. Que disons-nous, Auguste Comte, l'auteur de \2i Philosophie positive, s'y est laissé prendre lui-même, et il déclare, ^ur la foi des prédictions d'éclipsés, que Tastronomieestla plus parfaite de toutes les sciences, que c'est elle qui sert de modèle à toutes les autres ! !

Comme on le voit, ces superstitions relatives aux éclipses de soleil et de lune avaient tant de venin, qu'elles n'ont pu disparaître sans laisser place à un préjugé fort gênant pour le progrès des sciences. Car il faut être instruit dans ces matières pour s'apercevoir des petites différences qui existent entre les prévisions officielles et l'événement. Les fautes du bureau des longitudes de France, et les discussions qui ont éclaté entre les

astronomes, n'ont en aucune façon diminué le crédit de la science dont ils invoquent l'autorité. Mille erreurs beaucoup plus graves se révéleraient sans ébranler un pouvoir moral qui semble reposer sur des fondements dont chacun est à même d'apprécier la solidité plusieurs fois dans sa vie.

Malheureusement le public s'est exagéré l'importance des observations faites par les astronomes ; il en est arrivé à concevoir l'idée fausse, absurde, chimérique que les astronomes avaient pénétré la cause des mouvements célestes, puisqu'ils étaient parvenus à les calculer. Cependant, en examinant philosophiquement les méthodes . usitées par de véritables marchands de miracles analytiques, on arrive à l'idée que la loi de l'attraction et de l'impulsion primitives , articles de foi académiques, ne reçoit pas une seule confirmation. Les prédictions ne sont en réalité que le fruit de l'empirisme , de sorte que la majeure partie des calculs auxquels ont donné lieu certaines hypothèses •surcharge inutilement le plancher de nos bibliothèques.

Ces théories fausses, parce qu'elles sont trop absolues, disparaîtront forcément de la science comme celles qui les ont précédées. Il leur restera toujours l'honneur incontestable d'avoir guéri le peuple d'une folie qui était un grand obstacle à son émancipation , et dont des légions de charlatans profitaient.

Les tremblements de terre produisent encore de nos jours à peu près le môme eflTet que dans les temps anciens , non-seulement parce que les scènes sont navran-

tes, mais parce qu'elles saisissent à rimproviste et que les savants ne les prévoient pas. Presque toujours les populations se précipitent dans les églises, comme il arriva, notamment en 1862, à la Canée (île de Crète), à Pissue de violentes secousses qui se produisirent en janvier 1870. Les prêtres grecs firent sonner le tocsin, heureusement quand tout était fini. Sans cela^ les malheureux habitants auraient couru le danger d'être écrasés, les édifices publics, construits généralement sans étude préalable de la direction habituelle des secousses, étant extraordinairement exposés à s'effondrer I La piété n'est jamais plus mal entendue que lorsqu'elle attire les populations au pied des , autels dams de pareilles circonstances. Si le concile œcuménique qui siège au Vatican avait l'intelligence des lois physiques, il interdirait, sous peine d'excommunication majeure, d'aller prier Dieu lorsque la terre tremble. Il dirait que ce phénomène naturel n'est pas un des signes de la colère du Très-Haut , mais qu'il est le produit nécessaire d'actions qui s'opèrent dans le sein de la terre, et auxquelles les différents pays habités doivent la forme qu'ils possèdent actuellement. Il ajouterait que la volonté divine ne saurait intervenir en rien

dans ces convulsions, puisqu'en créant le monde l'Etre universel a dû de toute nécessité disposer de la manière dont se produiraient les volcans. Il est impossible d'admettre, sans nier sa sagesse , qu'il ait oublié de s'occuper d'un objet si intéressant. Certes , si l'on veut prier l'Eternel quand la terre tremble, il faut aller s'age-

fiouiller en plein champ l Qae les gens pieux s^écartent alors des habitations^ et surtout de celles qui sont consacrées au Seigneur, parce qu^ elles sont plus élevées qu^ les autres, et par conséquent plus exposées à s'ébouler.

U association britannique a constitué depuis une quinzaine d'années un comité permanent des volcans, présidé par M. Robert Mallet , qui s'est fait des tremblements de terre une honorable spécialité. M. Robert Mallet a parcouru la Calabre après les tremblements de terre qui l'ont bouleversée dans ces dernières années. Il s'est aperçu que les secousses avaient plus épargné les églises voûtées que celles qui étaient construites avec des plafonds plats. Ce fait tient évidemment à l'inégale résistance des matériaux et à des questions architectoniques.

En Algérie, ou les tremblements de terre sont assez fréquents , ils peuvent être exploités au profit de la religion musulmane. En eflfet, toujours les Arabes construisaient leurs mosquées en voûte , même dans les plus pauvres villages, tandis que les Français se contentent de donner à la partie supérieure de leurs églises une forme plus économique, convenant à un pays où la terre ne tremble pas. Les muftis peuvent triompher des curés en montrant que leurs mosquées survivent intactes aux secousses dans lesquelles les églises de leurs rivaux sont pour le moins lézardées.

Les tremblements de terre n'arrivent jamais d'une façon quelconque, arbitraire, comme il est probable que serait le cas, s'ils étaient envoyés par Dieu pour répéter la punition de Sodome et de Qomorrhe. Il y a des directions habituelles pour ces grandes commotions , de môme que

pour les orages. Aussi les prêtres catholiques pourraientils obtenir la conservation miraculeuse de leurs sanctuaires s'ils consentaient à observer les secousses avec des appareils enregistrant leur direction et leur intensité. Pourquoi se contente-t-on souvent de planter la croix sur les ruines des mosquées? Certes, ils pourraient se vanter de conserver plus longtemps leurs temples , si au lieu d'avoir recours à la pratique nécessairement peu éclairée de leurs prédécesseurs , ils étudiaient les orientations favorables à l'aide des instruments de M. Robert Mallet.

On peut dire que les tremblements de terre ne vont point tarder à échapper d'une façon complète aux marchands de miracles. En effet, si l'on n'est point encore parvenu à prédire ces terribles catastrophes, on n'en est plus à les considérer comme des événements fortuits en dehors des règles de la prudence humaine et de l'observation rationnelle. On sait maintenant que dans tous les pays du monde ces crises sont semi périodiques, en ce sens qu'elles n'arrivent point indifféremment à toutes les époques de l'année. Nous avons vu, au commencement de ce chapitre, que leur direction n'avait non plus rien d'arbitraire, et que, par conséquent, Dieu ne semble plus libre de produire ce miracle, ni dans tous les sens, ni à toutes les époques, ni dans tous les lieux !

Mais ce n'est point tout!! En effet, M. Elie de Beaumont est parvenu à montrer que les tremblements de terre font partie de l'ensemble des forces naturelles, agissant sans relâche sur le globe que nous habitons.- Le

savant secrétaire perpétuel a constaté qu'il n'y a même rien d'arbitraire dans la direction des grandes chaînes de montagnes, pas plus que dans le clivage des faces qui limitent un cristal, ou dans le groupement des cristaux qui remplissent une géode. Est-ce que la terre n'est point comme une gemme qui a pris sa forme au milieu des espaces infinis? Au milieu môme des convulsions épouvantables qui ont fait surgir des massifs dont les dimensions confondent notre faible raison, l'illustre géologue a reconnu la trace d'un ordre parfait, d'un dessein prémédité.

Les grandes tempêtes n'ont point certainement été domptées. La science n'a rien fait pour agir sur des forces qui dépassent si visiblement la puissance de notre pauvre humanité, quoique leurs effets ne soient que temporaires, et que le passage de la trombe se borne ordinairement à quelques débris de naufrages et d'arbres déracinés. Mais les physiciens sont arrivés à prévoir le moment ou elles vont éclater. Bien plus, l'observation a appris que leur route n'a rien d'arbitraire. Les grands ouragans qui semblent troubler le repos de l'univers suivent en quelque sorte une route rigoureusement déterminée! La place pour le miracle semblera déjà bien étroite, mais nous allons voir que la science l'a encore singulièrement rétrécie.

On commence aujourd'hui à comprendre que ces grandes tourmentes atmosphériques ne sont point sans avoir les plus intimes rapports avec les commotions volcaniques et avec les manifestations de l'électricité

naturelle. Il semble môme que ces grands troubles tirent leur origine du mouvement des astres, et surtout des changements qui peuvent se produire à la surface du soleil, le plus important de tous.

Une multitude de faits, que Ton considérait jusqu^à ce jour comme isolés, incohérents, sans rapports les uns avec les autres, se rattachent par une multitude de rapports secrets dont nous ne pouvons encore deviner la nature, mais dont Texistence ne saurait plus longtemps •être mise en question.

Dans ce monde que nous voyons se remplir en quelque sorte de l'esprit divin, il n'y a pas de place pour le pouvoir arbitraire d'un Dieu opiniâtre.

Il semble que la science de la nature soit à la veille d'une phase de progrès dont il est à peine possible de deviner la nature et la portée. Devons-nous tolérer, en ce siècle de lumières naissantes, que de dangereux charlatans se fassent une arme de la crédulité publique? Faut-il être indulgent pour les imposteurs qui exploitent en quelque sorte les dernières hésitations de l'ignorance pour la perpétuer , et qui cherchent à se faire une arme contre le progrès des plus brillantes découvertes réalisées dans ces derniers temps?

Une des exploitations les plus ridicules et les plus récentes des grands phénomènes de la nature est, sans contredit, celle qui eut lieu lors de la dernière guerre entre la Prusse et l'Autriche, à laquelle a pris part, comme on le sait, d'une façon plus fructueuse que brillante, le royaume italien. Des deux côtés, le Dieu des armées était solli-

cité avec une égale ardeur. Peut-être, importuné, a-t-il fermé les portes de son paradis aux solliciteurs , de sorte que la victoire a été au fusil à aiguille, dont les miracles ont devancé les merveilles du chassepot de Mentana.

Une circonstance qui a glissé inaperçue aurait pu être exploitée par les marchands de miracles de Berlin. Un orage épouvantable a éclaté sur la procession que les Viennois faisaient à la Sainte-Vierge, pour lui demander la victoire ; capucins et pèlerins, tous ont été trempés comme s'ils étaient tombés à l'eau 1 1 Les princes et les princesses ont été mis en fuite , malgré les bénédictions de l'archevêque cardinal , sans doute parce qu'on n'avait pas pris de parapluie.

Mais le sceptique comte de Bismark n'a pas manqué de tirer parti de cette grande crise atmosphérique qui s'étendit sur toute l'Allemagne. L'habile et impitoyable ministre fut accueilli par un immense coup de tonnerre pendant qu'il haranguait les troupes se rendant à l'action décisive de Langenselza. a Vous le voyez, » s'écria le glacial diplomate s'échauffant un peu pour l'occasion , « vous le voyez , Dieu lui-même est avec nous. » Le fait est que M. de Bismark n'en savait rien , mais il savait que l'armée prussienne avait une arme que l'Autriche n'avait pas ; partant de droite ou de gauche , de devant ou de derrière , le coup de tonnerre était un présage de victoire qu'il pouvait se hâter d'enregistrer.

Si le comité d'artillerie s'est trompé, et si le canon d'acier vaut quelque chose , il faudra, pour rattraper la différence, bien des Pater noster et bien des Ave. a J'ai

confiance dans Notre-Dame d'Auray, mais je me méfie des pièces que j'ai vueS à l'exposition universelle », disait dernièrement devant moi un officier supérieur. Dieu veuille que cet officier supérieur n'ait pas raison !

Le faux merveilleux disparaît progressivement de l'histoire de l'humanité. A mesure que la science multi- , plie ses conquêtes, on voit augmenter le nombre des événements dont il est possible de rendre compte d'une façon logique.

Est-ce à dire que nous soyons les seules forces intelligentes agissant dans ce monde, et qu'il n'y ait point au-dessus de nous des forces plus puissantes qui nous enchaînent , des êtres plus intelligents qui nous dominent? Faut-il croire que nous sommes isolés sur cette terre sans que notre existence ait un but, sans que notre raison ait sa raison d'être?

De pareils blasphèmes contre notre conscience ne sauraient tromper personne, car partout éclatent les traces, les preuves d'un plan prémédité. Nous sommes les instruments d'une grande œuvre, nous pouvons coopérer à de grands destins. Que le spectacle des œuvres et des scandales de la superstition ne nous fasse point perdre de vue un spectacle mille fois plus beau que l'autre n'est horrible. Que les faux miracles des hypocrites ne nous détournent point des miracles qui s'accomplissent dans notre sein. Laissons-nous convaincre par l'harmonie de ces forces qui travaillent de toutes parts, et qui semblent chargées de nous préparer un , avenir toujours meilleur que le passé.

Une seule conviction , inébranlable en face des désordres de l'esprit comme en face des convulsions apparentes de la nature, doit dominer notre cœur. Nous ne devons jamais chercher la cause en dehors de notre raison. Ce n'est pas qu'elle doive tout expliquer. Mais il n'y a rien dans la nature entière qui contredise ses enseignements. Même quand cette raison se trompe, elle ne cause jamais des erreurs aussi funestes que celles qui sont dues à la^ superstition.

L'air, la terre et l'eau sont remplis d'animaux de toutes grandeurs, dont un grand nombre nous sont encore inconnus. Chaque jour nos sondages dans les mers profondes mettent à la lumière des êtres bizarres dont l'organisation n'avait pu être prévue. Peut-être les hautes régions atmosphériques nous réservent-elles de nouvelles surprises ! Qui sait s'il n'y a point dans les zones glacées de légers organismes trop subtils pour descendre dans l'air épais que nous respirons? Qui sait si l'intérieur. du globe n'est point également habité? Si les fleuves souterrains n'ont point d'étranges populations? Peut-être le feu lui-même n'est-il point antipathique à toute vie? Qui sait si les anciens n'avaient point raison de croire à l'existence des salamandres dont ils peuplaient des fleuves brûlants ?

Quels que soient ces êtres, on peut dire à l'avance qu'il n'y a point dans leur organisation si complexe un seul détail qui laisse place au hasard ; il semble que toutes choses aient été combinées par des forces obéissant à une logique invincible qu'on ne saurait trop admirer.

Vainement les matérialistes invoqueraient l'influence des milieux; car ces milieux, qui les dispose-, si ce n'est une force qui les domine et qui a conscience d'un but à nous autres complètement inconnu? Nous sommes comme la cire qui a servi au sculpteur pour former sa figurine , comme le marbre que l'architecte a employé dans la construction de son palais.

L'appel au surnaturel , que les njarchands de miracles prodiguent, n'est donc qu'un aveu d'impuissance. C'est une preuve qu'ils sentent que leurs théories ne peuvent supporter le contrôle de la raison. Ils s'accusent euxmêmes, puisqu'ils nient la compétence du seul juge qui existe ici -bas !

Les miracles qui nous suffisent, dirons-nous à ces imposteurs 5 sont ceux que nous montre Socrate buvant la ciguè, Washington fondant une grande République, Keppler découvrant les mouvements harmoniques des sphères, Galilée défendant le mouvement de la terre contre la superstition 1

Ce sont ceux que réalise l'amour maternel chez les animaux les plus infimes, dans les profondeurs ténébreuses où les poissons défendent leur progéniture , dans le nid où l'aigle nourrit ses aiglons! Vous avez beau nous montrer des christs qui saignent , des vierges qui remuent les yeux , du sang qui se liquéfie , des foudres qui réduisent les édifices en cendres , nous détournerons les yeux avec pitié ; si Dieu n'avait que de tels moyens de se faire connaître , serait-il préférable aux idoles barbouillées de sang du Dahomey ?

Le Dieu de la nature se montre dans le sourire de la mère qui regarde jouer son enfant , dans les baisers de ramante qui garde la foi jurée ! G^est lui qui brille dans les derniers regards du soldat mourant pour sa patrie. Il parfume Yhaleine embaumée des zéphirs, et il fait entendre sa voix puissante dans le murmure des océans. C'est lui qu'on sert quand on aime la justice, quand on admire la beauté, et quand gn souffre pour l'humanité, Mais c'est aussi lui que l'on adore en démasquant le mensonge et en flagellant le vice.

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