TROISIÈME ÉTUDE
Il résulte de notre étude précédente que la physique moderne, préparée par le mouvement intellectuel des siècles antérieurs, prend son développement, et revêt ses caractères propres, au commencement du xvu® siècle. Les voix les plus autorisées indiquent à ce moment une des grandes époques de l'histoire de la science. Humboldt signale « les pas de géants » que l'esprit humain a faits au xvii® siècle, et il écrit: « L'étude mathématique de la nature est fondée
« et appuyée sur des bases solides Dès ce moment le
« travail se continue sans interruption dans le monde de la « pensée (1). » Herschell parle de même : « La science reçut « alors une^immense impulsion. On eût dit que le génie de « l'homme, longtemps contenu, échappait à ses entraves; « qu'il s'élançait enfin dans l^univers ; qu'il commençait à « défricher un sol vierge, à mettre à nu les trésors enfouis
« dans son sein Chacun se mit en recherche, et bientôt
« s'ouvrit une ère nouvelle pleine d'^enthousiasme et de mer- « veilles, à laquelle on ne trouve rien de comparable dans « les annales du genre humain (2) » . Liebig énonce une opi-
i. Cosmos, n, 364 et 365.
2. Discours sur V étude de la philosophie naturelle. Deuxième Partie, chapitre m.
nion toute pareille, et désigne le premier quart du xvii« siècle comme < la période la plus brillante et la plus mémo- « rable dans l'histoire des sciences d'observation (1) » . Désignant la même époque d'une manière un peu plus large, il la caractérise comme « le siècle le plus remarquable de l'ère chrétienne », et il développe ainsi sa pensée: « De grandes < découvertes dans le ciel et sur la terre avaient imprimé an « mouvement puissant à l'esprit des peuples de l'Europe ; € c'était l'époque des Kepler, des Galilée, des Stevin, des t Gilbert, des Harriot, c'est-à-dire des fondateurs de ce qui c constitue de nos jours l'astronomie, la physique, la méca- « nique, l'hydrostatique, ainsi que les théories de l'électricité « et du magnétisme (2) » . Voilà donc, selon l'opinion des juges les plus compétents, le moment où la science moderne de la nature a pris son essor; c'est l'époque des fondateurs. D'où procède l'impulsion extraordinaire que reçut alors l'esprit humain ?
Une opinion assez répandue est que la philosophie n'a eu aucune part à ce mouvement scientifique : « Les savants font « leurs découvertes, leurs théories et leur science sans les c philosophes », dit M. Claude Bernard. Et quelques pages auparavant : « Pour trouver la vérité il suffit que le savant t se mette en face de la nature, et qu'il l'interroge en suivant « la méthode expérimentale et à l'aide de moyens d'investic gation de plus en plus parfaits. Je pense que, dans ce cas, « le meilleur système philosophique consiste à ne pas en « avoir (3) » . A cette thèse de méthode, on joint souvent une thèse d'histoire. On affirme que la rupture avec lés doctrines philosophiques a*été la condition de la naissance des théories expérimentales sérieuses. L'interprète le plus
i. Lord Bacon, traduction Tchihatchef, page 234.