Lord Bacon, pages 3 et
3. Introduction a l étude de la médecine expérimentale. Troisième partie, chapitre iv, § 4.
complet de cette manière de voir est Auguste Comte, qui enseigne qu'il faut rompre complètement avec la métaphysique, pour inaugurer enfin l'ère positive de la pensée. Le caractère de cette période finale de l'esprit humain sera que, en renonçant à tout principe antérieur ou supérieur à l'expérience, on se bornera à la simple < coordination des faits. »
Une opinion qui s'appuie sur l'idée précédente veut que la science de la nature soit contraire aux doctrines spiritualistes, de manière qu'il ne's'agit pas seulement de se séparer de la philosophie, mais de nier toute philosophie qui reconnaît à l'univers une cause et une destination. On déclare alors que l'idée de Dieu arrête le progrès de l'esprit humain; on réclame l'athéisme dans l'intérêt de la science, comme certains démagogues contemporains réclament l'abolition de ridée de Dieu dans l'intérêt du renouvellement de la société.
Ces thèses sont fausses en droit et en fait. La science ne peut se développer que sous l'influence de principes qui dirigent l'observation : c'est la question de droit ; nous y viendrons en terminant. Commençons par la question de fait. L'afSrmation que la science de la nature est née d'une rupture avec tous les principes a priori est une erreur historique. La science moderne est née sous l'influence d'une doctrine déterminée dont les deux thèses essentielles sont la réalité de l'âïne et l'existence du Créateur. Pour bien entendre ce paradoxe vrai, il faut prévenir une confusion d'idées ; puis faire la part d'une vérité sur la fausse interprétation de laquelle repose une erreur considérable.
Il a existé un rapport historiquement certain entre l'idée du Dieu créateur et la fondation de la science; mais c'est de ridée de Dieu qu'il s'agit, de la solution du problème philosophique contenu dans la foi religieuse, et non du dogme religieux dans sa totalité. La physique n'appartient à aucune église ; elle n'est le produit ni la confirmation d'aucun sym-
bole dogmatique ; mais elle est théiste dans ses origines historiques et dans ses principes directeurs. Elle l'est déjà chez les penseurs de la Grèce qui proclament plus ou moins Tunité divine en face des idoles; mais^elle l'est alors d'une manière incomplète comme le théisme des philosophes; elle Test dans le monde moderne, d'une manière complète et décidée. La relation entre la conception du principe de l'univers et la science de la nature est facile à établir ; mais faire intervenir dans la question les données traditionnelles de tel culte déterminé serait une confusion d'idées grave qu'il convenait de prévenir.
La vérité à laquelle j'ai fait allusion est que la fondation de la science moderne avait pour condition trois affranchissements nécessaires. L'affranchissement de la théologie: il fallait renoncer à extraire la physique de l'interprétation plus ou moins exacte des livres sacrés, et à conclure que la terre était immobile puisque la théologie enseignait le mouvement du soleil. L'affranchissement de l'autorité d'Aristote : il fallait renoncer à déclarer qu'il ne pouvait y avoir de taches au soleil, parce qu'Aristote avait dit que les cieux sont incorruptibles. L'affranchissement de la méthode a priori : il fallait cesser de • confondre les procédés de la physique avec ceux des mathématiques, et renoncer à proclamer le cercle la plus parfaite des figures, pour en déduire la forme circulaire des orbites des planètes. Il était indispensable de reconnaître que l'observation et l'expérience sont les bases nécessaires de toute théorie sérieuse, et le seul contrôle légitime des conjectures de l'esprit humain. Celte grande idée de l'affranchissement de la science^et de la suprême autorité des faits est particulièrement rattachée au nom et à l'œuvre de Bacon. Il n'est pas vrai, comme Bacon l'a dit bien souvent, et comme ses admirateurs l'ont répété, qu'il ait paru comme une lumière soudaine dans d'épaisses ténèbres. La nécessité de l'expérience avait été comprise et pratiquée par plusieurs de ses contemporains.
Si on yeut le comparer à un soleil disait plaisamment Joseph de Maistre, il faut convenir que lorsque ce soleil s'est levé il était au moins dix heures du matin (1). Mais si Bacon n'a pas inventé la nécessité de l'expérience, il a proclamé cette vérité avec un incomparable éclat, et, en la proclamant, il a contribué à la répandre. Il faut interroger la nature et non les textes des anciens auteurs ; il faut étudier les faits que Ton veut expliquer et non bâtir des théories sur de pures idées ; il faut rompre avec des autorités illégitimes et avec la prétention de construire a priori le système de la nature. Voilà ce qu'a dit Bacon, et ce qu'ont fait à son époque Kepler et Galilée, entr'autres. La science est née de la rupture avec la méthode qui prenait pour point de départ, soit des textes, soit des conceptions purement rationnelles : voilà le fait vrai. L'erreur qui s'y attache est de croire que la science peut sortir de la seule observation des phénomènes. L'observation seule ne saurait fournir aucune loi ni aucune théorie, parce que les lois et les théories ne sont pas des objets de perception sensible. 11 faut interroger le livre delà nature, sans doute, et non pas les textes des anciens ; mais la nature n'est pas un livre où les lois soient écrites, tellement qu'il ne faille pour les voir que faire usage de ses yeux. Voltaire l'a dit avec raison :
La nature est muette, on l'interroge en vain (2).
C'est l'esprit qui pose les questions ; c'est l'esprit qui essaie les réponses, et qui doit les soumettre au contrôle de l'expérience. Le champ des conjectures est illimité : qu'est-ce qui dirige l'esprit dans ses essais ? Des principes déterminés qui sont a priori, quant à l'expérience, mais des principes simplement formels qui mettent la pensée dans une certaine direction, sans offrir aucune base à des déductions au moyen