Le* entretiens mémorable dt Sacrale, livre IV
INFLUENCE DES CROYANCES RELIGIEUSES. i47
des accusations dirigées contre lui, le reproche qu'on lui adressait de remplacer l'action des dieux par l'explication naturelle des phénomènes, signale la lutte de la philosophie contre le polythéisme religieux. Mais, dans la pensée antique, l'idée de l'unité du principe de l'univers ne réussit guères à se dégager du dualisme que pour se formuler dans le sens d'un panthéisme qui s'allie facilement à l'idolâtrie. Les vues justes relatives à la science de la nature sont peu développées, et restent le privilège d'un petit nombre d'intelligences.
Pendant cette période de l'histoire, la pleine idée du créateur était afSrmée par le peuple d'Israël. L'auteur du psaume GXLVIII invite poétiquement toutes les créatures et spécialement les astres du ciel à louer l'Etemel car, dit-il« c il a com- « mandé et ils ont été crées, il les a établis à perpétuité ; il c y a mis un ordre qui ne changera point. (1) » Le psaume GXIX parle aussi de lois établies par le Créateur et c selon c lesquelles tout subsiste. (2) » On trouve ici l'afiBrmation de l'unité et de la constance delà cause universelle. La science toutefois ne se développa pas chez le peuple d'Israël. La base d'observation manquait ; puis la puissance de l'être souverain attirait seule l'attention générale^ et pouvait être considérée comme une explication sufiBsante des phénomènes ; la notion de la cause absorbait celle des lois. L'idée de la constance de l'acte créateur se manifestant par des lois générales et fixes, bien qu'indiquée comme nous venons de le voir, était reléguée sur un plan reculé de la pensée. Or il était indispensable pour la formation de la. science que cette idée fût mise en pleine lumière. Elle devait l'être dans le développement du monothéisme transmis par le peuple d'Israël au monde chrétien. La conception delà nature comme la manifestation d'une seule volonté est exprimée comme suit par un des plus anciens
i. Versets 5 et 6.
t. Verset 91.
Pères de l'Église» Clément de Rome, dans son Epltre aux
Corinthiens, c Contemplons par la pensée, considérons des yenx de l'esprit sa volonté toujours amie de la paix ; voyons comment cet amour se manifeste dans toutes ses œuvres. € Les cieux, mis en mouvement par sa main puissante» lui restent paisiblement soumis.
« Le jour et la nuit fournissent la lumière qu'il leur a prescrite, et jamais ne se nuisent l'un à l'autre.
< Le soleil, la lune, les chœurs des astres, décrivent selon ses ordres, dans une harmonie parfaite, sans la plus légère déviation, les orbites qui leur furent tracés. « La terre, toujours féconde, produit dans chaque saison, d'après sa volonté, une nourriture abondante pour l'homme et pour tous les animaux, sans résistance de sa part, sans le moindre changement aux lois qu'elle a reçues.
< Les abîmes qu'on ne peut pénétrer, les profondeurs de la terre qu'on ne peut dévoiler, respectent également ses ordres.
« La masse profonde de la mer immense, d'après la disposition du Créateur, s'enfle, s'élève en montagnes, et ne franchit point les barrières placées autour d'elle : tel est l'ordre qu'elle a reçu ; elle l'exécute, car le Seigneur lui a ■dit : Tu viendras seulement ju8que4à, et là se brisera V orgueil de tes flots.
€ L'océan d'une profondeur impénétrable, et les mondes semés au-delà de l'Océan sont gouvernés par les mêmes lois.
« Les diverses saisons, le printemps, l'été, l'automne et rhiver, se succèdent paisiblement l'une à l'autre. « Les vents tenus en équilibre, s'acquittent de leur devoir dans leur temps, et ne rencontrent pas le plus léger obstacle.
< Des sources toujours jaillissantes, crées pour l'usage de la vie et de la santé du corps, ne cessent de présenter à
INFLUENCE BBS CROTÀNGES RBUGIEUSES. 149
« rhomme leurs eanx inépuisables et de soutenir son exis- < tence.
c C'est ainsi que le grand ouvrier, le maître de Tunivers^ a € voulu quetoutse maintint, dansla paix et dansl'harmonie. »
Voilà le Dieu suprême de Socratedégagé de tous les nuages, et devenu le Créateur unique, la cause de l'existence du monde et le principe de sa stabilité et de son harmonie.
Le monothéisme ne réussit à s'établir dans la pensée générale qu'au prix de grands efforts et de luttes prolongées. L'ouvrage d'Irénée, évêque de Lyon, est consacré à combattre le polythéisme, non pas chez les païens seulement, mais chez plusieurs sectes chrétiennes qui altéraient la doctrine nouvelle par le mélange de conceptions anciennes. Pendant le moyen âge, le monothéisme fut affermi dans la pensée générale. Cette période de l'histoire livre à l'observation, au point de vue du développement de l'esprit humain, ces deux faits capitaux : la culture logique de l'intelligence, sous la discipline d'Aristote, et l'établissement définitif de l'idée de l'unité du principe de l'univers. C'était la réunion de deux conditions essentielles de la science jusque-là séparées : le monothéisme des Hébreux et la tendance rationnelle des penseurs grecs. Cette réunion fut l'œuvre longue et laborieuse des quinze premiers siècles de notre ère; mais le moyen âge suivait une méthode vicieuse, et l'absence de liberté arrêtait l'essor de la pensée. [1 fallut s'affranchir des autorités scientifiques indues et des prétentions de la méthode a priori. Lorsque cet affranchissement fht opéré, la science moderne prit un rapide essor par l'emploi de la raison, fortifiée par la logique, et dirigée par la pensée de l'unité divine. Il n'y a donc pas eu. entre les travaux de la scolastique et l'éveil de la science de la nature une absence totale de continuité, comme on l'enseigne à l'ordinaire. Lorsqu'on parle du moyen âge comme d'un temps de nuit absolue auquel on oppose la renaissance subite de la lumière^ on se
180 PHILOSOPHIE DSS PCHKDÀTEURS DE LA PHYSIQUE.
irompe. Ce coup de théâtre n'est point historique, et il serait temps de comprendre que Tépoque qui a bâti les cathédrales a accompli une œuvre scientifique digne de respect. L'instrument intellectuel avait été lentement préparé; l'observation et l'expérience devaient lui fournir la matière indispensable ; mais la masse des observations et des expériences n'est venue qu'après l'éveil de l'esprit moderne, et a fourni la confirmation et non la base des grandes théories que nous considérons aujourd'hui comme la vérité. 11 ne s'agit nullement ici de questions de doctrines théologiques. L'influence exercée sur l'esprit scientifique par la croyance religieuse est un fait à constater. Le fait une fois établi, chacun demeure libre de l'interprétera sa manière; mais personne n'a le droit dele nier. M. Du Bois-Reymond disait, il y a quelques années, auxnaturalistes allemands réunis à Cologne : c Bien que cela sonne
< comme un paradoxe, la science moderne doit son origine c au christianisme » . Après avoir opposé au polythéisme du monde ancien le théisme pur et complet que le christianisme a répandu dans le monde, le professeur de Berlin ajouta :
< Cette idée de Dieu transmise pendant des siècles, de géné-
< ration en génération, a fini par réagir sur la science même,
< et, en accoutumant l'esprit humain à la conception d'une
< raison unique des choses, a enflammé en lui le désir decon-
< naître cette raison » (1).
Les fondateurs de la physique moderne ont tous été placés sous l'influence de leurfoiauDieu créateur, et ils ont rattaché à cette foi les principes directeurs de leurs recherches. On entend souvent aflSrmer qu'il existe une opposition fondamentale entre la science et les idées religieuses. J'ai toujours été frappé du caractère paradoxal de cette affirmation, en présence du fait incontestable que tous les fondateurs de la science moderne ont été théistes de la manière la plus décidée.
i. Berne mentifiqus du 19 janvier 1878, page 676.
II était donc évident pour moi que l'on peut être savant et croyant; il restait à savoir si ces deux qualités, celle de croyant et celle de savant, étaient simplement juxtaposées chez des hommes tels que Kepler, Descartes et Galilée, ou si elles étaient reliées par un rapport logique. Une étude attentive du sujet m'a conduit à reconnaître que, sous la condition de l'observation des faits, la science est née sous Tinfluence de ces deux idées : la nature immatérielle de l'âme et l'existence de Dieu. Ces idées se détachent du dogme religieux dans son ensemble, et constituent ce que j'appelle la philosophie des fondateurs. Gomment ces deux croyances ont-elles agi sur le développement scientifique? Le voici :
L^unité de Dieu étant admise, l'univers est le produit d^une seule volonté réalisant le plan conçu par une intelligence unique : c'est là le fondement solide du principe de l'harmonie. Ce principe n'était certainement pas inconnu à Pythagore, à Platon et à Aristote, mais son plein développement était arrêté dans les productions de la sagesse antique, soit par le polythéisme des religions populaires, soit par un reste de dualisme dont Aristote et Platon lui-même n'^ont pas réussi à s'affranchir complètement. L'affirmation précise de l'unité du Créateur offrait une base ferme à l'idée de Tharmonie universelle, et donnait à la raison un motif de confiance en sa propre valeur. G'est le fait que j'avais constaté par mes propres études, et dont j'ai rencontré la confirmation dans les paroles citées de M. Du Bois-Reymond.
L'unité affirmée dans le monde chrétien n'est pas l'unité abstraite du panthéisme oriental et alexandrin ; ce n'est pas une unité qui soit celle de la raison, inconsciente dans la nature et devenant consciente dans l'humanité. Notre pensée est capable de comprendre le monde, dans une certaine mesure ; mais nous sommes placés en présence des œuvres d'une puissance libre. Pour connaître les œuvres de cette puissance, il
est nécessaire de les observer. C'est ainsi qne la nécessité de placer l'expérience à la base de nos théories, et d'y chercher le seul contrôle légitime de nos systèmes, trouve son appui dans l'idée de la liberté du Créateur. C'est là semble-t-il une simple donnée du bon sens ; mais l'histoire nous enseigne combien cette donnée du sens commun a eu de peine à obtenir sa place dans la méthode scientifique.
La bonté, attribut essentiel de l'être premier et parfait, nous assure qu'il ne veut pas nous tromper. Lors donc que nous sommes en présence, non pas de nos préjugés, de nos idées factices, des témérités de notre imagination, mais des lois fondamentales de l'intelligence, nous sommes en présence de la vérité. Croire à la raison c'est croire à l'harmonie des réalités et des développements légitimes de notre pensée. Cette croyance naturelle, ébranlée par le scepticisme, se raffermit par la considération de la bonté du principe de l'univers. Pour qui regarde les choses au fond, la formule, c je crois à la raison » et la formule, < je crois à la bonté dn Créateur » ont le même contenu.
La considération de la sagesse divine apporta son appui an principe de la constance et au principe de la simplicité. Multiplier les moyens au delà du nécessaire est un manque de sagesse ; le superflu dans l'organisation de la nature serait une marque d'imperfection. Tout changement supposé dans l'œuvre immédiate et directe du Créateur dénoterait aussi une imperfection, puisque ce qui est absolument bien fait ne demande pas à être changé. C'est là l'une des bases essentielles de l'étude de la nature, puisque c'est le fondement de l'idée de la généralité et de la permanence des lois. Il importe de remarquer, pour prévenir de graves confusions d'idées, que la pensée de l'immutabilité de l'action divine n'a son application légitime que dans un domaine où on suppose que des actes libres n'interviennent pas. Transporter ce
principe, sans en modifier l'application, de la science de la matière aux questions que soulèvent les phénomènes moraux et religieux, c'est confondre ce qu'il est essentiel de distinguer.
La croyance au Dieu créateur est donc un centre auquel les principes directeurs de la pensée ont été rattachés par un lien logique facile à reconnaître. Ce n'est pas ici, je le répète, une aflBrmation théorique, c'est l'expression d'un fait. C'est la philosophie des fondateurs de la science qui, en dirigeant leurs recherches, a produit la physique moderne. On entendrait mal cette affirmation, et on la défigurerait au point de la rendre ridicule, si on la comprenait en ce sens que les physiciens, les chimistes et les astronomes, ont une vue habituelle et distincte des principes qui les dirigent et de la croyance qui relie ces principes. Un ingénieur, dans l'exercice de sa profession, pense bien rarement aux lois fondamentales de la mécanique qui sont à la base de tous ses travaux; mais il les met continuellement en pratique. De même le savant réalise dans ses recherches des principes qu'il discerne d'autant moins que l'habitude les a rendus pour lui comme instinctifs. Les fondateurs de la science ont reconnu et proclamé les principes plus que leurs successeurs. C'est leur philosophie qui, dans son union avec l'expérience, a enfanté leur physique. Tous, comme je l'ai dit, n'ont pas vu également les principes dans toute leur pureté ; il leur est même arrivé de méconnaître quelqu'une des règles qui doivent diriger la pensée. Dans les lignes qui précèdent, j'ai rassemblé en un même foyer les divers rayons de lumière qui les ont éclairés ; mais il est incontestable que tous ont puisé dans l'idée du Créateur la confirmation et l'appui des tendances naturelles de la raison.. Cette thèse affirmant un fait, sa preuve ne peut être qu'un récit. Je vais fournir cette preuve en passant en revue l'œuvre des hommes que l'opinion
unanime des historiens désigne comme les fondateurs de la science moderne (1).
Kopemik.
Alphonse, roi de Gastille, était choqué des difficultés croissantes du système astronomique de Ptolémée, et de la nécessité de multiplier indéfiniment les cercles dans lesquels on faisait mouvoir les corps célestes; il disait: « Si Dieu m'avait « appelé à son conseil les choses eussent été dans un meil- « leur ordre. » Kopernik éprouva un sentiment analogue, et donna une expression différente à sa pensée, qui était an fond la même que celle du roi. Il se dit : < La sagesse de Dieu est si grande, que les complications extraordinaires de notre système astronomique en démontrent la fausseté. » C'est sous l'impulsion de cette idée, celle de la sagesse suprême du Créateur, qu'il consulta les anciens auteurs dans lesquels il trouva le germe de son hypothèse. Voici comment il s'explique dans sa lettre au Pape Paul 111, lettre qui sert de préface à son ouvrage: De revolutionibus orbium cœlestium. < Comme je méditais depuis longtemps « sur l'incertitude des traditions mathématiques relatives au « mouvement des sphères du monde, je commençai à être < peiné de ce que les philosophes qui scrutent parfois si « parfaitement les choses minimes de l'univers, n'avaient pu « établir une explication plus certaine des mouvements de « la machine d'un monde qui a été créé pour nous par le
1. On consaltera avec fruit, pour développer les indications rapides contenues dans les pages suivantes, les ouvragées que voici : Pensées de Descartes sur la religion et la morale, recueillies par M. Eraery. — Pensées de Bacon, Kepler, Newton et Euler sur la religion et la morale, — Pensées de Leibntsi sur la religion et la morale, par M. Emery. (Ces ouvrages ont été réimprimés récemment à Tours). — Les fondateurs de l astronomie moderne par Joseph Bertrand. — L'histoire de l'astronomie dam ses rapports avec la religion par Frédéric do Rougemont. Paris lo65«
< plas parfait et le plus régulier des ouvriers {ab optimo et « regularissimo omnium opifice). C'est pourquoi je pris la « résolution de relire tous les livres des philosophes que « je pouvais avoir à ma disposition, pour rechercher si au- « cun d'eux n'avait pensé que les mouvements des sphères « sont autres que ceux qu'enseignent nos professeurs de « mathématiques. J'ai découvert d'abord dans Gicéron que « Nicetas avait cru que c'est la terre qui se meut. J'ai trouvé € ensuite dans Plutarque que quelques autres avaient eu la
« même opinion A cette occasion j'ai commencé à ré-
« fléchir, moi aussi, sur la mobilité de la terre. » Kopernik fut un prêtre pieux et charitable, et un savant de premier ordre. On voit, par sa propre déclaration, que la pensée de la Sagesse du Créateur a été le principe directeur de son travail scientifique. La même remarque s'applique à la plupart des défenseurs de sa doctrine. La lutte soulevée par la théorie du mouvement de la terre fut longue et vive. Croire que cette doctrine triompha par le seul fait qu'elle rendait compte des données de l'expérience mieux que le système de Ptolémée serait une erreur considérable. Tycho-Brahé, observateur éminent, laissa la terre au centre du monde. Le sentiment qui soutint les partisans de Kopernik, et leur prépara une victoire que l'observation des phénomènes devait confirmer, fut celui de la simplicité de la théorie nouvelle, dans son opposition à l'astronomie ancienne. Il est facile de s'en assurer en consultant les écrits de l'époque. La simplicité par elle-même plaît à la raison ; mais, chez tous les fondateurs de l'astronomie, l'instinct de la raison fut fortifié par la foi à la sagesse du Créateur.
Kepler.
Kepler écrit : « Je n'admets pour vrai que ce qui est vrai c physiquement ; ce procédé fait mon plaisir ; et il est ma
c gloire qni me snryiyra. » Voilà le programme d'une seience très positive dans le bon sens da terme : mais quelle est Timpnlsion de la pensée de Kepler dans la recherche de la yérité physique ? Sa piété est bien connue ; la môme plume qui a tracé la glorification de la yérité physique écrit : < Heureux ceux à qui il a été donné de s'élever vers les cieux. Us apprennent à estimer peu ce qui leur paraissait excellent, à mettre par dessus toutes choses les œuvres de Dieu, et à trouver dans leur contemplation un vrai délassement et une joie réelle.... Je te rends grâce, Seigneur, de ce que tu m'as permis de me réjouir et de m'extasier dans la
contemplation des œuvres de tes mains Il est grand
notre Seigneur! Ciel, soleil, lune et planètes, proclamez sa gloire, n'importe quelle est la langue par laquelle vous pouvez exprimer vos impressions I Proclamez sa gloire,
harmonies célestes Et toi, mon âme, chaote la gloire de
l'Eternel pendant toute la durée de mon existence. > Voilà la foi de Kepler; voici les rapports de sa foi avec sa science. Connaître la vérité, pour lui, c'est « repenser les pensées
< du Créateur, » et il pose la maxime suivante : c puisque
< Dieu est" une intelligence unique, le caractère des lois c qu'il a données au monde doit être l'unité et l'univerc salité. » (1) Sa surprise aurait été grande s'il avait entendu dire que la condition d'une science sérieuse est de rompre avec toute idée relative au monde divin. Sa croyance dans l'unité et la sagesse infinie du Créateur le poussait à la recherche de l'harmonie du monde. D'autre part, il considérait les faits comme des caractères tracés par la main divine, en sorte qu'il n'hésitait pas à sacrifier ses théories les plus séduisantes, dès que l'expérience ne les confirmait pas. L'histoire de ses travaux offre, à cet égard, des détails du plus haut
i. Voir pour Kepler : Rongemont, Histoire de VAitronamie, en partî- *' ks pagei «B à 6».
intérêt (1). L'idée de Diea était donc à la fois le principe de rélan de sa pensée et la source de sa juste humilité. Il offre ainsi la réunion, dans la pleine influence du monothéisme, de deux tendances que Bacon et Descartes devaient se partager.
Bacon.
Il y a deux hommes en Bacon, et deux hommes qui souyent se contredisent. Les pages de ce grand écrivain sont pleines de l'expression, assurément sincère, des sentiments les plus élevés, et il a été entraîné par faiblesse et par vanité à des actes fort répréhensibles. De même, dans Tordre de la science, ses œuvres renferment des doctrines d'un caractère spiritualiste fort prononcé, et des germes dont le développement devait produire le matérialisme de Hobbes. La même diversité se remarque dans sa renommée. Il a été l'idole des savants les plus irréligieux du xviii® siècle, et on a composé un volume de ses pensées pieuses. A la vérité, pour faire de ses écrits une arme aul mains des ennemis de la religion, il a feUu les mutiler. M. Lassale a publié, de 1800 à 1803, sous les auspices du gouvernement français de cette époque, une traduction en quinze volumes des œuvres de Bacon. Il s'est permis de biffer dans le texte les passages où se montraient des sentiments chrétiens. Cette édition est devenue introuvable, parce que les héritiers de l'éditeur ont mis l'ouvrage an pilon, s'imposant ainsi un sacrifice pécuniaire considérable pour ne pas laisser en circulation un ouvrage falsifié (2). Malgré toutes ses inconséquences, Bacon est un esprit foncièrement religieux, et il est fort loin de séparer sa science de sa foi. Qu'on en juge par ces lignes extraites de la préface de son principal ouvrage :
i. YoIf la Logique de Vhypothèse, page 36.
i. Notice sur M. FrarUin par M. Foisset. Dijon 1864, page iO«
to8 PHILOSOPHIE DES FONDATEURS DE LA PHYSIQUE.
c Gomme le succès de notre entreprise ne dépend nullec ment de notre yolonté, nous adressons à Dieu en trois €^personnes nos très humbles et très ardentes snpplîca- < tions, afin qu'abaissant ses regards sur les misères du « genre humain, et sur le pèlerinage de cette vie, où nos « jours sont courts et mauvais, il daigne dispenser par nos « mains de nouveaux bienfaits à la famille humaine. Daigne « donc, 6 Père de tonte sagesse, qui as fait la lumière visible « pour être les prémices de la création, et qui, mettant la der* nière main à tes œuvres, fis briller sur la face humaine la lumière intellectuelle, daigne favoriser et diriger cet o^r vrage, qui, étant parti de ta bonté, doit retourner à ta propre gloire ! Toi, lorsque tu tournas tes regards vers l'œnvre que tes mains avaient opérée, tu vis que tout était bon; mais rhomme, lorsqu'il se tourne vers l'œuvre de ses mains, voit que tout n'est que vanité et tourment d'esprit, et ne trouve aucun repos. Si donc nous arrosons de nos sueurs l'œuvre de ta main, tu daigneras nous rendre paï*ticipants de ta vision et de ton sabbat. Daigne fixer dans nos cœurs ces sentiments si dignes de toi, et dispenser à la famille humaine de nouvelles aumônes, par nos mains et par les mains de ceux à qui tu auras inspiré d'aussi saintes intentions» (1). Ailleurs il écrit: < Il est vrai qu'un pea de philosophie naturelle incline les hommes vers l'athéisme ; mais une philosophie plus profonde les ramène à la religion. En effet l'intelligence humaine, tant qu'elle envisage les causes secondes dans leur isolement, peut sy arrêter et ne pas aller au delà ; mais lorsqu'elle s'élève à la contemplation du lienétroitqui les rassemble et les réunit, « il lui est nécessaire de recourir à l'idée de la Providence « divine. » (2)
i. Irutauratio magna, — Distribution de Touvrage. 2. V^rum est, param philosophiae nâtaralis homînes inclinàre in atheismum ; at aitiorem scientiam eos ad religiooem circomagere. Ëte-
La foi religieuse de Bacon est incontestable ; quelle a été l'action de cette foi sur le travail du savant? La science est à ses yeux un riche trésor consacré k l'adoucissement de la condition humaine et à la gloire de Fauteur de toutes choses : * Les trois degrés par lesquels la science s'élève à l'unité « sont quelque chose de semblable à cette triple acclamation : c sancîm, sanctm, sanctus, car Dieu est saint dans la mul- « titude de ses œuvres, saint dans l'ordre qu'il y a mis, et « saint dans leur harmonie. (1) » Ce passage manifeste une disposition d'esprit semblable à celle qui anima habituellement Kepler. Pour Bacon ce n'est qu'une lueur passagère ; il lui arrive même, en ce qui concerne l'idée de l'ordre et de l'harmonie, de s'exprimer dans un sens contraire aux paroles qu'on vient de lire ; mais quelle a été son œuvre essentielle ? Il a proclamé, contre l'esprit de système, la nécessité de de l'observation ; il l'a fait avec un éclat extraordinaire qui constitue la part la plus solide de sa gloire. Or voici comment il s'exprime à ce sujet. Je cite l'avertissement placé en tête de son Histoire naturelle et expérimentale :
« On ne saurait assez recommander aux hommes et les sup- «^plier dans leur propre intérêt, de subordonner leur esprit à « l'observation attentive des choses.... Une foule de systèmes « et de sectes peuvent apparaître dans tous les siècles, et « l'exubérance de ces sortes de productions est vraiment iné- « puisable. Telle fantaisie s'empare de celui-ci, telle autre « sourit à celui-là ; un jour pur et serein ne s'est pas encore « levé sur les choses. Chacun regardant l'univers du fond de « sa cervelle, comme du fond de l'antre de Platon, bâtit son
nim intellectus humanus, dam causas secundas intaetnr sparsas, interdum iis acquiescere possil, nec alterius penetrare ; veram quum tandem catenam earam, connexarum inter se, et confœderatarum, contemplari pergat, necesse habet conf agere ad providentiam et deitatem . — Sermones fidèles XYI. Bacon a aussi résumé sa pensée dans cette phrase souvent citée : «JPhilosophia obiter. libata a Deo abducit^ pleidter hausta ad Deum reducit >
i. De diynitate et augmentis sdentiarum. Livre III, chapitre iv.
i60 PHILOSOPHIE DÈS FONDATEURS DE LA PHYSIQUE.
« système.... Ne dirait-on pas qae nous expions le péché de « nos premiers parents, sans qae pour cela nous soyons € corrigés de la tentation d'y tomber nous-mêmes? Ceux-ci
< tentèrent de s'égaler à Dieu ; leurs descendants prétendent c davantage, car nous créons des mondes, nous commanc dons à la nature, nous la dominons ; nous voulons que tout
< soit selon les vues mesquines de notre présomption, non
< suivant la sagesse divine, suivant les lois de la nature
< même des choses. Je ne sais ce que nous torturons le plus
< des choses ou des esprits ; mais, sans nous enquérir aucu-
• nement des signes qui peuvent nous révéler le sceau de « Dieu, nous imprimons d'emblée celui de notre image à ses « créatures et à ses œuvres. Ce n'est donc pas sans sujet que € nous perdons de notre empire sur les créatures, et, bien qu'a- € près la chute de l'homme il lui ait été laissé quelque pouvoir « sur les créatures indociles pour les soumettre et les con- « duire par des moyens vrais et solides, notre insolence nous « fait perdre cette faculté, parce que nous voulons nous
< élever au rang de Dieu et nous abandonner aux errements « de notre propre raison.
« Si nous nous sentons quelque humilité devant le Créateur; « si nous éprouvons ce sentiment de vénération qui proclame « en nous la gloire de ses œuvres ; s'il reste en nos cœurs a quelque amour pour nos semblables, assez de dévouement
* au soulagement des besoins et des misères de l'humanité; t si nous sommes assez possédés de l'amour de la vérité pour « pénétrer le sens des choses ; si notre esprit n'a pas moins « horreur des ténèbres, et que nous soyons animés du désir « d'épurer l'entendement humain, il faut incessamment re- « commander aux hommes de rejeter en partie ou du moins « d'écarter ces systèmes frivoles et à rebours du droit sens, « qui ont formulé hardiment des thèses, là où il n'y avait lieu « qu'à des hypothèses, qui ont enchaîné l'expérience et se € sont insolemment posés au-dessus des œuvres de Dieu.C'est
INFl.UlîlNCE DES GftOTilNGES RELIGIEUSES. 161
€ humblement, avec an sentiment de crainte révérentielle, « et après s'être en quelque sorte purifiés de toute idée prô- « conçue, que les hommes doivent aborder le grand livre de « la création et en dérouler les pages, le contempler longue- « ment, le méditer et s'en pénétrer religieusement^. »
Le sens de ces paroles est clair. La puissance du créateur étant une puissance libre, nous nesaurions trouver dans notre raison l'origine nécessaire des choses. Lorsque nous sid)stitaons à l'observation des faits des systèmes enfantés par notre intelligence, nous méconnaissons la nature de l'œuvre divine. Observer c'est adorer; prétendre construire un monde de fantaisie, au lieu de constater l'œuvre réelle de la puissance infinie, c'est la folie de l'orgueil ; l'humilité en présence de Dieu est la clé de la science. Tout le monde sait que Bacon a été le grand apôtre des droits de l'observation et de l'expérience ; peu de gens savent que c'est dans la contemplation de la puissance du Créateur, opposée aux prétentions de l'esprit systématique, qu'il a puisé sa grande règle de méthode, eu affermissant par l'influence de sa foi la direction naturelle du bon sens humain. Son erreur capitale a été de croire que l'expérience seule pouvait nous révéler la vérité, et de confondre les systèmes préconçus, dont il faut se défaire, avec les principes directeurs sans lesquels la pensée demeurerait stationnaire. Venons-en maintenant au principal fondateur de la physique moderne, à l'homme qui a déterminé le véritable objet de la science méconnu par Bacon. A quelle source Descartes a-t-il puisé ses pensées ?
Descartes.
Descartes était un génie essentiellement mathématique; toutefois, lorsqu'il forma définitivement le projet de consacrer sa vie à la réforme de la science, il le fit dans un sentiment pieux, et pour répondre à un appel intérieur qu'il considéra comme
Navillb. — Physiqdb modiuinb. ^^
162 PHILOSOPHIE DES FONDATEURS DE LA PHTSlQUfe:.
ane manifestation de la volonté divine (1). Sa vie n'offre ancan de ees contrastes qnijettentnne ombre sar la mémoire de Bacon. Les honneurs du monde» les plaisirs de la société, le soin de sa fortnne, les joies même de la famille, il sacrifia tout aux exigences d'one étade austère et continue. Le sentiment religieux qui l'avait animé pendant sa vie se manifesta d'une manière frappante au moment de sa mort. Il fut atteint d'une sorte particulière de délire qui lui ôta le sentiment des choses présentes, sans apporter aucun trouble dans l'exercice de ses facultés intellectuelles. Pendant tout ce temps,dit son biographe, « ceux qui l'approchaient, remarquèrent une singularité « assez particulière pour un homme que plusieurs croyaient c n'avoir eu la tête remplie toute sa vie que de philosophie et « de mathématiques ; c'est que toutes ses rêveries ne tendaient t qu'à la piété, et ne regardaient que la grandeur de Dieu c et les misères de Thomme (2) » . Les sentiments religieux de Descartes,de même que ceux de Bacon,se manifestent dans ses écrits scientifiques. 11 vient d^'établir dans sa troisième Méditation la preuve de l'existence de l'être parfait, et il s'arrête dans la série de ses déductions pour tracer les lignes ..suivantes : < Mais auparavant que j'examine cela plus soigneu- < sèment, et que je passe à la considération des autres vérités c que Ton en peut recueillir, il me semble très à propos de c m'arrêter quelque temps à la contemplation de ce Dieu tout € parfait, de peser tout à loisir ses merveilleux attributs, de « considérer, d'admirer et d'adorer Tincomparable beauté de t cette immense lumière, au moins autant que la force de € mon esprit, qui en demeure en quelque sorte ébloui, mêle € pourra permettre. Car, comme la foi nous apprend que la t souveraine félicité de l'autre vie ne consiste que dans cette « contemplation de la majesté divine, ainsi expérimentons-
i Voir Baillet. La vie de M. Descartes, tome I. page 81, et saiyaûtes, et pâ«;e lâO.
i. Baillet, tome li, page 419.
c nous dès maintenant qu'une semblable méditation, quoique < incomparablement moins parfaite, nous fait jouir du plus « grand contentement que nous soyons capables de ressentir « en cette vie. »
Descartes a commis des erreurs graves et nombreuses dans la construction de son système. Ces erreurs dérivent presque toutes de ce qu'il a méconnu la nécessité de l'observation proclamée par Bacon. Le fait est extraordinaire pijisqu'il avait aflBrmé, sans réserves ni limites, le dogme de la liberté divine. Ce manque d'accord entre sa théorie métaphysique et sa méthode est une question d'histoire de la philosophie que nous n'avons pas à aborder ici. Au dessous des erreurs de sa construction systématique, il a posé, nous l'avons vu dans l'étude précédente, les fondements de la physique moderne, tels qu'ils subsistent aujourd'hui. Dans les chaînes qui réunissent les pensées humaines, il n'est pas d'anneau plus serré que celui qui rattache ses grandes découvertes à sa foi en Dieu. Les preuves surabondent, et je dois me borner à en choisir quelques-unes.
Descartes a affirmé, autant et plus que personne, le caractère rationnel du monde, c'est-à-dire l'accord des lois de la nature avec les lois de notre pensée. Son erreur, d'où procède le vice de méthode qui vient d'être indiqué, est d'avoir méconnu la nature hypothétique de nos théories, et le contrôle de l'expérience auquel elles doivent être soumises. De l'idée que la nature nous est intelligible, il a passé à l'idée fort différente que la raison seule peut construire le système de l'univers. Mais sur quel fondement repose sa conviction que le monde nous est intelligible ? La raison a une confiance naturelle en elle-même, et croire à la raison c'est croire à l'accord de la pensée et de la réalité ; mais cette confiance naturelle peut être ébranlée : le scepticisme est la manifestation historique de cet ébranlement. Descartes a présenté les arguments du scepticisme dans toute leur force. Sur quelle
base replace-t*il rintelligence pour la préserver des atteintes da doute ? Sur la base de la foi en la yéracité divine. < Il me « semble, dit-il, que je découvre un chemin qui nous conc duira de la contemplation du vrai Dieu, dans lequel tous « les trésors de la science et de la sagesse sont renfermés, à
< la connaissance des autres choses de Tunivers. Car premiè- « rement je reconnais qu'il est impossible que jamais il me
< trompe, puisqu'en toute fraude et tromperie il se rencontre c quelque sorte d'imperfection, et quoiqu'il semble que pouc voir tromper soit une marque de subtilité ou de puissance, « toutefois vi)uloir tromper témoigne sans doute de la fai- « blesse ou de la malice^ et partant cela ne peut se rencontrer « en Dieu. Ensuite, je connais par ma propre expérience qu'il • y a en moi une certaine faculté de juger, ou de discerner « le vrai d'avec le faux, laquelle sans doute j'ai reçue de Dieu, « aussi bien que tout le reste des choses qui sont en moi et « que je possède ; et puisqu'il est impossible qu'il veuille me « tromper, il est certain aussi qu'il ne me l'a pas donnée c telle que je puisse jamais faillir lorsque j'en userai comme € il faut (1). » Lorsque notre esprit s'attache, non à nos préjugés, à nos imaginations vaines, à nos combinaisons d'idées qui peuvent toujours être fausses, mais aux éléments primitifs de l'intelligence, nous sommes en présence de l'œuvre de Dieu ; d'où cette cette grande règle cartésienne que nos conceptions claires et distinctes sont vraies. Bacon faisait reposer la nécessité de l'observation sur l'idée de la puis3ance divine, en présence de laquelle nous devons nous humilier ; Descartes fait reposer la confiance en notre raison sur l'idée de la bonté divine en laquelle nous devons nous confier. G^esl un des points de doctrine sur lesquels il s'explique avec la plus entière lucidité. « Cela même que j'ai pris pour règle, « à savoir que les choses que nous concevons très clairement