Eloge historique de Michel Faraday
3. Voir VEloge par M. Damas, et Faraday inventeur, par John TyndaU.
générale. Il écrit : c Le magnétisme n'était encore, il y a ff quelques années, qu'une force occulte affectant seulement c un très petit nombre de corps ; Ton sait aujourd'hui qu'il « influence tous les corps, et qu'il a les rapports les plus « intimes avec l'électricité, la chaleur, l'action chimique, la c cristallisation, et, par la cristallisation, avec toutes les c forces mises en jeu dans la cohésion. Dans cet état actuel € des choses, nous nous sentons vivement pressés de conti- « nuer nos recherches, encouragés par l'espoir de découvrir « le lien qui rattache le magnétisme à la pesanteur (1). »
Robert Mayer.
Les travaux de Robert Mayer relatifs à la conservation de rénergie ont exercé une influence considérable sur la reconstitution des bases de la physique. Robert Mayer a exposé ses vues générales sur la théorie de la chaleur, au congrès scientifique d'Insbruck, en 1869. Il s'est appliqué à tracer la ligne de démarcation qui sépare les phénomènes spirituels des actions physiques, dans des paroles citées dans ma première étude, puis il a remarqué que la possibilité de la science a pour condition l'accord entre les lois de la raison et les phénomènes. « Sans cette harmonie éternelle, établie par Dieu « entre le monde subjectif et le monde objectif, toutes nos « pensées seraient stériles (2). » Appuyé suf ce principe, il admet comme une loi primitive le caractère indestructible de la force, principe qui est visiblement pour lui le résultat de l'action constante du moteur universel. Les trois bases sur lesquelles s'élève la pensée de ce savant sont donc : l'immatérialité de l'âme, le caractère rationnel des phénomènes, et l'unité suprême qui fait l'harmonie de la nature^ et l'harmonie
i. Faraday inventeur, par John Tyndall, p^e85. 3. Revue des coun scientifiquee dn 22 janvier 1870
de la nature et de Tesprit humain. Ce sont là les bases de la pensée des fondateurs de la science au xvii* siècle, et très spécialement de Descartes. Nous les retrouvons» sans variation aucune» chez un des principaux initiateurs de la science contemporaine. Robert Mayer a moins établi la constance de la force comme une induction tirée de Texpérience qu'il n'a cherché dans l'expérience les preuves de sa théorie. On lit dans la préface du volume consacré par M. Gazin à la théorie de la chaleur (1). c La forme de raisonnement adopté par c plusieurs auteurs gui ont écrit sur la théorie mécanique de t la chaleur pourrait conduire à penser qu'ils appartiennent c à quelque école philosophique, et qu'ils ont puisé.dans cerc taines doctrines métaphysiques les principes dont ils se « servent ; or, rien n'est moins exact qu'une telle opinion, c En disant que les phénomènes de la chaleur sont dûs à « certains mouvements de la matière, les physiciens expriment « simplement un fait d'expérience sur lequel il ne saurait y « avoir le moindre doute, et ils n'ont pas du tout la prétention « de tirer de la corrélation qu'ils observent entre la chaleur « et le mouvement sensible ou atomique des corps aucune « conséquence relative à la constitution de l'univers. » L'auteur de ces lignes me parait confondre deux choses distinctes : ce que feraient les physiciens s'ils observaient rigoureusement la méthode de l'empirisme, et ce qu'ont fait en réalité quelques-uns des savants qui ont fondé la théorie mécanique de la chaleur, et spécialement Robert Mayer. Nonseulement les doctrines de la conservation de la force et de la transformation des mouvements sont riches en conséquences pour la théorie de la constitution de l'univers, mais elles ont été produites historiquement par une conception déterminée du principe de l'univers, conception qui a dirigé la pensée
i. Ia ^\mr, par Achille Gazin, professeur de physique aa Lycée de Versailles, i. vol. in-ij, Paris, 1867.
dans le choix d'hypothèses que l'eipérience a confirmées.
En citant les noms qui précèdent, je n'ai point fait, dans l'intérêt de ma cause, un choix arbitraire entre les savants. Il estfacilede s'assurer que ceux que j'ai pris pour exemples sont, dans l'opinion générale, les fondateurs de la science moderne, et les principaux initiateurs de son développement contemporain. Je suis loin d'ailleurs d'avoir usé de toutes les ressources que m'offrait l'histoire, puisque, sans parler de plusieurs autres, je n'ai mentionné, ni sir David Brewster, ' ni Yolta, qui ont uni des convictions religieuses positives à une haute valeur scientifique.
La preuve directe de ma thèse est achevée. Dans la fondation et le développement de la physique, des principes déterminés ont présidé aux recherches expérimentales, et la croyance en Dieu a offert à ces principes un point d'appui solide. Cette croyance a fortifié et affermi les tendances de la raison qui la portent à la recherche de l'unité, de l'harmonie et de la simplicité. Les hypothèses scientifiques, bien que conçues sous l'influence de principes vrais, n'ont toutefois de valeur qu'en tant qu'elles sont confirmées par l'expérience; car l'esprit humain est sujet à s'égarer, même lors qu'il prend la vérité pour point de départ. Dans la locomotive intellectuelle, l'expérience est le combustible, et la croyance, centre des principes directeurs, est le feu. C'est ce que Kant a reconnu et proclamé, lorsqu'il a écrit : < À l'unité que la raison me donne pour fil c conducteur dans l'investigation de la nature, je ne connais « pas d'autre condition que de supposer qu'une intelligence ' « suprême a tout ordonné suivant les fins les plus sages.
< Supposer un sage auteur du monde est donc une condition
< d'un but qui, à la vérité, est contingent, mais qui n'est « cependant pas sans importance, celui d'avoir un fil conduc-
< teur dans l'investigation de la nature (1). »
i. GriHque de la raison pure, tome II, page 384 de la tradnotion Barni.
Action des principes sur les recherches expérimentales ; action de l'idée de Dieu snr les principes : tel est le fait historique.
Il existe nn certain nombre de savants faisant profession de doctrines dont la tendance est positivement athée ; mais, au point de vue des découvertes scientifiques, ce ne sont pas des génies de premier ordre, ce ne sont ni des fondateurs ni des initiateurs. On peut constater une différence marquée entre les esprits qui dominent leur science, et ceux qui en sont dominés. Un mathématicien, par exemple, qui sait bien ses formules, mais qui n'a jamais réfléchi sur leur origine, peut se perdre dans un matérialisme mécanique ; mais les inventeurs tels que Descartes, Leibniz et Newton, contemplent dan$ les sciences mathématiques les lois pures de l'intelligence, et ils voient dans ces lois le rayonnement de l'intelligence suprême. Un physiologiste totalement absorbé par les opérations du scalpel et du microscope peut méconnaître la réalité des faits psychiques; un naturaliste, plongé dans la contemplation exclusive de la série animale, risque d'oublier les éléments distinctifs de la nature humaine; mais un homme de la force de Linné ou de la taille de Haller ne se laissera pas préoccuper par un seul des éléments de l'univers, an point d'oublier les autres. Quant aux sciences physiques, qui ont fait l'objet spécial de mon étude, il n'est pas un seul de leurs fondateurs ou de leurs grands initiateurs qui n'ait été placé sous l'influence de l'idée d'un Créateur puissant et sage, et qui n'ait reçu de cette haute contemplation les rayons de la lumière qui ont dirigé Èès pas. Il né faut jamais engager témérairement l'atenir ; mais tel a été le fait jusqu'à aujourd'hui.
Ce fait serait-il accidentel ? La réunion de la foi et de la sciente chez les hommes que j'ai passés en revue n'était-elle qu'une juxtaposition fortuite ? Assurément pas. Il est parfaitement établi que l'œuvre des fondateurs a été placée sous
GONSÉQUENCliIS DE l' ATHÉISME. 199
l'ioflaence directe des éléments philosophiques contenas dans leur croyance religieuse. Cette croyance n'aurait-elle eu qu'une valeur provisoire ? Peut-elle être comparée à un échafaudage utile pour commencer la construction d'un édifice, mais qui devient ensuite sans emploi ? Non. Nous allons le reconnaître en suivant les conséquences de la négation, pu de la suppression de l'idée de Dieu. Ce sera la contre-épreuve, ou la preuve indirecte de ma thèse.
CSONSÉQUËNGES DE LATHÉISMË SCIENTIFIQUE.
J'appelle athéisme scientifique la suppression de' l'idée du Créateur dans l'étude de la nature. Cette suppression ne permet point de conclure à l'athéisme du savant, qui peut avoir, comme individu, des croyances personnelles. L'athéisme scientifique suivi dans ses conséquences est un principe destructeur de la science. C'est là ce que j'ai appelé en commençant la question de droit, dont l'étude se place naturellement après celle de la question de fait.
Pour bien entendre les considérations suivantes, il faut distinguer trois classes de savants : La première renferme ceux qui ont une croyance ferme dans l'unité, la puissance et la sagesse du Créateur, croyance qui affermit leur raison dans l'application dés principes directeurs des recherches. On peut dire d'eux tous ce que M. Tyndall dit de Faraday : c Une < veine de philosophie pure circule dans leurs écrits. (1) » Tous les fondateurs et les grands initiateurs, sans exception, appartiennent à cette catégorie. La seconde classe se compose d'hommes qui suivent le courant de la science tel qu'il existe, sans remonter aux principes directeurs, ou du moins sans avoir une vue claire du lien qui les rattache à une conception suprême. Ces hommes sont très-nombreux ; ils forment le
i. Faraday, inventeur, page ^
peuple des savants ; ils ne sont pas placés sous rinflnence immédiate et constante des principes, mais ils subissent toutefois cette influence, d'une manière réelle, par Timpulsion qu'ils ont reçue de leurs devanciers^ et parles habitudes qu'a contractées leur esprit. C'est ainsi par exemple que tous nos physiciens admettent la constance des classes et des lois, et considèrent la généralisation comme un progrès, sans remonter à la pensée de la sagesse suprême qui était pour Descartes et Leibniz la garantie de ces idées. Les savants de la troisième classe nient les principes qui ont fondé la science; et c'est leur œuvre qui doit fournir la matière de ma démonstration.
Les uns, faisant profession d'athéisme, nient l'existence du Créateur unique, puissant et sage. D'autres, qui peuvent avoir, comme je l'ai dit, une croyance religieuse en leur qualité d'hommes, pensent qu'il faut éliminer de la science l'idée de Dieu. L'application de cette fausse règle de méthode, si elle était sincère et complète, nous ferait descendre audessous des penseurs de la Grèce antique qu'éclairait, sinon la lumière pleine de la vérité, du moins son pressentiment. Cette erreur capitale se présente sous deux formes : l'idéalisme, qui considère le monde comme le développement de lois nécessaires, comme la manifestation d'un principe sans conscience et sans liberté, et l'empirisme, qui ne veut aucune direction dans les recherches scientifiques, nie la valeur des principes, et aboutit presque toujours au matérialisme.
L'idéalisme admet l'ordre de Tunivers ; mais il nie la puissance libre de son auteur, et il conduit à considérer la raison comme le principe universel, principe inconscient dans la nature et qui devient conscient dans l'humanité. Il résulte de cette manière de penser que l'homme peut trouver en luimême les lois nécessaires du monde. De là l'emploi de la méthode de construction, ou a priori, méthode qui se présente chez Descartes en pleine contradiction avec la doctrine