LA QUESTION DES FORGES EN GÉNÉRAL
Le mouvement est un fait universel ; la science y ramène tous les phénomènes physiques objectivement considérés, et toutes les conditions des phénomènes spirituels. On constate le mouvement, et on admet que tout mouvement a une cause. Le principe de causalité ne peut pas recevoir une application indéfinie. Nous nous élevons nécessairement au concept d'un état primitif qui, sans être expliquf^, serait pour
i, M. Renoavier a présenté à ce sujet des f remarques très digues d'attention dans la Critiqiie philosophique du 17 octobre 1878.
140 LA PHTSIQUE ET LA MORAI£.
la science totale le point de départ de tonte explication ; mais si, en constatant nn monYement dans Tenchaineaient des phénomènes livrés à notre observation, nons admettions qn'tl pent avoir en lai-même sa raison d'être, qu'il est parce qu'il est, sans aucun antécédent, toute recherche serait arrêtée. La cause d'un mouvement reçoit le nom de force. Une force considérée en elle-même, et non pas dans son effet appréciable, n'est d'abord qu'un a;, affirmé quant à son existence, mais indéterminé quant à sa nature. Admettre pour chaque classe de mouvements une entité distincte, et introduire ainsi dans la nature un Olympe de forces, c'est réaliser des abstractions et établir une sorte de mythologie scientifique. Elaguer l'idée de la force pour ne conserver que celle du mouvement, c'est une distraction. Les mouvements ont des causes à déterminer, et la détermination de ces causes, soit de la nature des forces, est le principal effort de la science. En physique le mouvement est modifié par la présence ou le mouvement d'un eorps. En biologie, les lois physiques ne pouvant pas rendre compte de la formation des organismes, il faut admettre, au moins à titre provisoire, l'existence de forces plastiques, ce qui n'entraîne aurnne détermination de leur nature autre que celle de pouvoir réaliser les effets qu'elles produisent. En psychologie, le devoir, la responsabilité et tous les jugements qui dérivent de ces données primitives supposent une force libre en quelque mesure, ou un pouvoir propre d'action. La réduction des forces plastiques aux lois de la physique n'est pas impossible en théorie; elle est seulement improbable dans l'état actuel de nos connaissances. Mais, si la réalité de l'ordre moral est admise, il est impossible que les phénomènes psychiques soient ramenés aux lois d'un déterminisme absolu, puisqu'un élément de liberté est le postulat nécessaire de tous les jugements moraux. Pour bien rendre ma pensée à. cet égard, je reviens à la supposition d'un observateur connaissant toutes les lois de la physiologie, et pouvant percevoir
LA QimSTlON DES FORCES. 24 1
dans tous leurs détails les fonctioDs cérébrales. Cet observateur constaterait en premier lieu que tous les mouvements accomplis parle corps humain ont leur équivalent dans Taction de la nourriture, du soleil, de l'atmosphère, et sont ainsi la simple transformation du mouvement universel : voilà pour la quantité du mouvement, ou pour l'élément susceptible dHine notation arithmétique. En second lieu, quant à la direction, c'est-à-dire quant à l'élément susceptible d'une notation géométrique, l'observateur constaterait trois classes de mouvements.
1. Des mouvements purement réflexes qui, l'orgauisme étant donné, s'expliquent selon les lois de la physique par des causes immédiatement observables. Ce sont des mouvements mécaniques y ou transmis, qui forment une chaîne dont le premier anneau s'attache à un état primitif de la matière.
2. Des mouvements ayant leur origine dans un pouvoir propre aux germes vivants. Le développement des organismes selon un type déterminé, et toutes les tendances héréditaireoient transmises rentrent dans cette classe. Ce sont des mouments spontanés,
3. Des mouvements dont la cause ne pourrait être assignée ni dans l'une ni dans l'autre des deux classes précédentes. Ce sont des mouvements volontaires ou libres. La définition de la liberté est ici purement négative; mais c'est la seule à laquelle puisse parvenir l'observation physiologique ou externe. L'aflirraation directe d'un pouvoir producteur ne peut reposer que sur une base psychologique ; elle n'a pas de fondement possible dans les sciences naturelles; mais comme elle est le postulat de Tordre moral, elle vaut ce que vaut la distinction du bien et du mal^ du vice et de la vertu.
Ces trois classes de mouvements sont distinctes sans être séparées, puisque la vie des organismes a pour condition les lois de la matière inorganique, et que, dans les limites de
jNayiujb. — Physiuixb modkrms. 16
notre expérience, la yie de Tesprit a pour condition la base physiologique du corps vivant.
En résumé, le principe do la conservation de l'énergie étint admis, on ne peut pas en déduire la négation de la liberté humnino. Que restc-til à la volonté libre? Pour la création da mouvement, rien ; pourremploi du mouvement possible» tout. LesTondements de Tordre spirituel subsistent, et n'out subi aucun ébranlement. Le conflit de la physique et de la morale est donc apparent, et j'arrive à la conclusion à laquelle le professeur Boussinesq est parvenu de son côté par 4es considérations mathématiques. On peut admettre dans Tbomme, sans sortir des données les plus strictes de la science, un principe directeur du mouvement, et, cela admis, < le physiologiste « peut, sans s'écarter du [)lus sévère spiritualisme, étendre c les lois mécaniques, physiques et chimiques à toute la c matière, y compris les molécules du cerveau vivant (1). »
i. Conciliation du véritable déterminisme mécanique avec Vexistenee de lavieetde la liberté morale , par M J. Uoasâmesq, professeur à la faculté des sciences de Lilie — Paris, 1878.