‹ La physique moderne: études historiques et philosophiquesChapitre 97 sur 108 · CINQUIÈME ÉTUDE · texte numérisé non relu

CINQUIÈME ÉTUDE

La philosophie étudie les problèmes généraux qui naissent, non pas de telle classe de faits, mais de la réunion totale des données de l'expérience. Pour une philosophie établie selon les rèj^les de la méthode scientiQ]iie, les résultats de toutes les sciences sont une base et un moyen de contrôle, de môme que les faits immédiatement observés servent de base et de contrôle aux sciences particulières. Il en résulteque les découvertes faites dans un ordre quelconque d'études, lors qu'elles ont le caractère de vérités générales, doivent exercer une action sur la philosophie. Cette règle de méthode est méconnue par les esprits spéculatifs qui ont la prétention de construire la science a priori^ au moyen des données de la raison seule. La tentative est brillante, mais elle est chimérique. De tout système ainsi construit, on peut dire, dans la langue de Corneille :

Et comme il a Téclat du verre, U eu a la fragilité. (1)

En réalité, toute philosophie sérieuse, qu'elle le sache ou qu'elle l'ignore, subit l'aciion du dévobppement des sciences particulières. La théorie de Kopernik, par exemple, a puissamment agi sur les conceptions générales de la pensée. Elle

i. Fùl^eiu^ ; acte IV» scène II.

a actualisé ridéederimmensité,da caractère infini de l'espace, idée qai existe virtaellement dans Tiatelligence; elle a aussi modifié dans ses applications la doctrine des causes finales. Un esprit initié aux découvertes de la physiologie moderne n'admettra pas volontiers la définition de M. de Bonald qui faisait de l'homme « une intelligence servie par des organes » . Les observations relatives à la connexion des phénomènes corporels et des phénomènes psychiques déterminent les vues avec lesquelles on peut aborder la question générale des rapports de Tesprit avec la matière.

Une science particulière acquiert-elle un développement assez considérable pour fixer fortement l'attention ? il peut se manifester à l'occasion de ce fait deux directions diverses de la pensée, selon que la pensée subit l'influence de l'un ou de l'autre de deux esprits analogues en apparence et profondément divers en réalité : l'esprit systématique et l'esprit philosophique. L'esprit philosophique a deux qualités : la généralité de l'étude, et la recherche d'un principe d'unité. Toute philosophie digne de ce nom est un mom5me,parce qu'elle s'efforce de découvrir l'unité dans la multiplicité des phénomènes; mais elle ne doit conclure qu'après une revue sérieuse de tous les ordres de faits. Elle a pour condition essentielle une base d'analyse suffisante pour rendre valable un essai de synthèse. L'esprit systématique se manifeste dans des essais de synthèses prématurées. Il universalise un seul ordre de faits, ce qui conduit le plus souvent à la conception d'une unité arbitraire, étroite et par conséquent fausse.

Le développement delà physique moderne, et la justification des théories de cette science par les admirables progrès de l'industrie, sont un des caractères intellectuels les plus saillants de notre époque. L'esprit systématique s'est emparé de ce fait, et il en est résulté une modification très sensible dans l'état de la philosophie contemporaine. En 1843, M. Franck affirmait, dans la préface du Dictionnaire des sciences philosophie

quesy qae la doctrine de la sensation était dépassée, et le matérialisme vainca d'une façon qu'on pouvait croire définitive. Les chefs officiels de la philosophie française pensaient alors que les judicieuses observations des Écossais,les profondesanalyses de Kant et les études de Maine de Biran avaient détruit le prestige des synthèses audacieuses que Gondillac donnait pour des analyses , dans sa doctrine de la sensation transformée. Tout a changé depuis cette époque. Dans un grand nombre de publications contemporaines, l'affirmation que toutes nos idées ont leur origine exclusive dans la sensation reparait comme un axiome ; et des ouvrages fort répandus reproduisent, sans changement pour le fond, le matérialisme du baron d'Holbach. Si l'on remonte aux origines de ce mouvement de la pensée, on trouve, comme cause principale, une physique transformée* en philosophie, c'est-à-dire une science particulière érigée en science universelle, par une synthèse à laquelle une base suffisante d'analyse fait défaut. Ce phénomène intellectuel se manifeste d'une manière intéressante dans un récit de M. Tyndall. Il s'agit à la vérité d'une simple impression de voyage; mais l'auteur a reproduit les mêmes pensées dans un discours adressé à une réunion scientifique (1).

M. Tyndall descendait du sommet du Cervin. Il remarqua, pendant une courte halte, que cette montagne, -lorsqu'on la voit d'en haut, semble « mise en lambeaux par les gelées et les siècles » . Ce spectacle éveilla la pensée du savant, qui rend compte en ces termes de ce qui se passa alors dans son esprit :

c Cet état de ruine implique une période de jeunesse où le € Cervin était, en quelque sorte,dans la pleine force de l'âge. € Naturellement la pensée remonte aux causes qui ont pu le « faire naître et grandir. Cette pensée ne s'arrête pas là, mais

i. Voir la troisième Étude à l'article de la négation de Tinertie de la matière.

îM consiîquënces phiix>sophiques de la physique.

errant plus loin, au-delà des mondes disparus, elle va jusqu'à ces nébuleuses que lesphilosoj)hes considèrent, avec juste raison, comme la source immédiate de toutes choses matérielles. Serait-il bien possible que le ciel bleu qui s'étend au-dessus de nos têtes, fût un restede ces vapeurs ? Et l'azur qui devient plusvifsur les hauteurs, se changeraitil en obscurité profonde au delà des limites de l'atmosphère? Je m'efforçai de flxer ma pensée sur ces vapeurs universelles, contenant en elles le germe de tout ce qui existe ; je je m'efforçai de me les représenter comme le siège des forces dont l'action se traduit par le système solaire, le système stellaire et tout ce qu'ils renferment. Ce brouillard sans forme contenait-il donc virlnellemenl la tt isiesse d^\ec laquelle je contemplais le Cervin?Ma pensée, en remonUint jusqu'à lui ne faisait-elle que rentrer dans sa demeure première ? Et, s'il en est ainsi, ne ferions-nous pas mieux de refondre toutes nos définitions de la matière et delà force? Car si la vie et la pensée sont comme l'épanouissement de celles-ci, toute définition qui omet la pensée et la vie est non-seulement incomplète, mais fautive. (1) • Dans ce passage, les nébuleuses sont considérées d'abord comme la source do toute chose matérielle. Quehiues lignes plus loin xes vapeurs sont le germe de tout ce qui existe ; et pour qu'il n'y ait pas d'indécision sur la portée de ces termes, l'auteur spécifie que la question qu'il se pose embrasse le sentiment de tristesse qui régnait dans son âme, et les pensées qui s'étaient offertes à son esprit. Ce brusque passage de la considération des éléments physiques à cellede la totalité des existences se rencontre dans des écrits dont les auteurs s'arrêtent longuement à des théories d'histoire naturelle,jetlent à peine un regard superficiel et distrait sur les faits spirituels,et concluent au matérialisme. M. Tyndall reconnaît que, pour faire

1. Dan$ Isi mantct^Mê, par Jolia Tyniall, traiaction Lortel, page^

INTRODUCTION. tt7

sortir de la nébuleuse le sentiment et la pensée, il faut changer nos idées de la matière et de la force, et dans le discours scientifique où il a développé les pensées écloses sur les flancs du Mont-Gervin, il déclare qu'il discerne dans la matière « la puissance de toutes les formes et de toutes les qualités de la vie. » C'est, comme il a été dit dans notre troisième étude, nier positivement la doctrine de l'inertie. Nier la doctrine de l'inertie, c'est renverser la base des travaux de Fresnel, d'Ampère et de Faraday, comme de ceux de Newton et de Laplace. Il semble donc qu'ébloui par les progrès de la physique, le savant anglais ne s'aperçoit pas qu'il détruit les fondements de la science qu'il a cultivée lui-même avec éclat. Nous avons ici le spectacle d'une pensée^qui" prend son essor sous l'impulsion de l'esprit systématique. L^esprit philosophique ne permet pas le brnsque passage de l'idée des choses matérielles à l'idée de tout ce qui existe ; il ne permet pas de conclure des données d'une seule science à la solution du problème universel. L'esprit philosophique doit préserver de tout éblouissement, et mettre toutes choses à leur place, la physique comme le reste. Mettre la physique à sa place, ce n'est pas renoncer à reconnaître les rapports qu'elle soutient avec la philosophie. Le but de mon travail est d'interpréter, d'une manière légitime, les données que cette science particulière fournit à la science générale.

La physique moderne est née de l'afflrmation que les phénomènes matériels considérés objectivement se réduisent à des mouvements, et de la doctrine de la conservation de l'énergie, soit du maintien à quantité égale de la puissance motrice dans les transformations diverses du mouvement. Elle cherche ses moyens d'explication dans l'application de formules mathématiques aux mouvements de la matière. Enfin, plus elle avance dans ses recherches, et plus elle réussit à expliquer par un petit nombre de lois la multiplicité indéfinie des phénomènes. Son programme est loin d'être rempli. La route

tl8 CONSÉQUENCES PHILOSOPHIQUES DE LA PHYSIQUE.

qui conduit au bat à atteindre est longue, et ménage peutêtre bien des surprises ; toutefois les bases de la science paraissent posées assez solidement pour que l'étude de leurs conséquences philosophiques soit légitime. Je m'attacherai d'abord à la question de la méthode, puis je passerai en revue quelques doctrines importantes.

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