CHAPITRE VII
Un chapitre de l'histoire des sciences.
La Télégraphie sans fil.
ai.
Je me suis efforcé d'exposer, dans ce livre, avec impartialité, les idées qui régnent actuellement dans le domaine de la physique et de faire connaître les faits essentiels. Il m'a fallu citer les auteurs des principales découvertes pour pouvoir classer et, en quelque sorte, nommer ces découvertes, mais je n'ai eu, en aucune façon, la prétention d'écrire une histoire, même résumée, de la physique actuelle.
Je n'ignore pas, en effet que, comme on l'a dit souvent, de toutes les histoires, l'histoire contemporaine est peut-être la plus difficile à écrire: Un certain recul semble nécessaire pour que l'or, puisse apprécier avec exactitude l'importance relative des choses, les détails cachent l'ensemble aux yeux de ■ celui qui regarde de trop près et les arbres l'empêchent de voir la forêt. Tel événement, qui produit une vive sensation, n'a souvent dans l'avenir que d'insignifiantes conséquences, tandis qu'un autre, qui semblait au début de bien
minime importance et peu digne d être noté, a, parla suite, une répercussion profonde.
S'ii s'agit cependant de l'histoire d'une découverte positive, les contemporains qui disposent d'informations immédiates, qui sont en mesure de recueillir de première main des documents authentiques feront, en apportant leur témoignage sincère, une œuvre d'érudition qui pourra être fort utile, mais que Ton serait probablement tenté de croire d'une exécution bien facile.
Il s'en faut cependant de beaucoup que semblable besogne, même limitée à l'étude d'une question très particulière, par exemple à celle d'une invention récente, puisse s'accomplir sans que l'historien rencontre de très sérieux obstacles. Une invention n'est en réalité jamais attribuable à un seul auteur, elle est le résultat du travail de nombreux collaborateurs qui, parfois, s'ignorent les uns les autres, le fruit produit par des labeurs souvent obscurs. L'opinion publique, volontiers simpliste, en face d'une découverte sensationnelle, exige cependant que l'historien fasse office de *uge; c'est la tâche de cet historien de démêler la vérité au milieu des compétitions et de dire à qui peut aller, sans s'égarer, la reconnaissance de l'humanité. Il doit, en expert habile, dépister les contrefaçons, s'apercevoir des plagiats les plus dissimulés, discuter de délicates questions de priorité; il doit ne pas se laisser faire illusion par ceux qui ne craignent pas d'annoncer, d'une façon téméraire, qu'ils ont résolu les problèmes dont ils pressentent que la solution est imminente et qui, le lendemain du jouroù d'autres les ont définitivement élucidés, se proclament les véritables inventeurs ;
H doit s'élever au-dessus d'une partialité qui se croit excusable parce qu'elle provient de l'orgueil national ; il doit enfin rechercher avec patience les antécédents, et, remontant ainsi de proche en proche, il risque de se perdre dans la nuit des temps.
Un exemple d'hier peut nous servir pour montrer les difficultés de cette tâche. Parmi les découvertes récentes, l'invention de la télégraphie sans fil est Tune de celles qui sont devenues rapidement populaires, elle paraît d'ailleurs constituer un sujet précis, nettement délimité.
Il peut être intéressant, en utilisant les renseignements que nous fournissent les auteurs des diverses histoires de la télégraphie sans fil déjà publiées, en complétant au besoin ces documents par quelques autres, de remonter aux sources d'une découverte moderne, de la suivre dans son développement et de constater ainsi, une fois de plus, combien la matière la plus simple en apparence exigerait d« la part d'un historien qui voudrait faire ceuvr* définitive des recherches étendues et complexes.
La première difficulté, qui n'est sans doute pas l'une des moins graves, est de bien définir le sujet. Les mots : « Télégraphie sans fil », qui semblent tout d'abord répondre à une idée unique et parfaitement claire, se peuvent en réalité appliquer à deux séries de questions, très différentes aux yeux d'un physicien, qu'il importe de nettement distinguer.
Une transmission de signaux exige trois ôrgaDe> qui apparaissent tous trois d'une nécessité absolue: le producteur, le récepteur et, entre les deux, un
intermédiaire établissant la communication. Cet intermédiaire est d'ordinaire la partie la plus coûteuse de l'installation, la [.lus difficile à établir, celle d'ailleurs où se produisent des pertes sensibles d'énergie au dépens du bon rendement. Et, cependant, nos idées actuelles nous le font considérer, cet intermédiaire, comme impossible à supprimer, plus encore qu'autrefois, car si nous sommes définitivement débarrassés de la conception des actions à distance, il nous devient inconcevable que de l'énergie puisse être communiquée d'un point à un autre sans être transportée par quelque milieu interposé.
Mais pratiquement la ligne sera supprimée si, au lieu de la construire artificiellement, on utilise pour la remplacer l'un des milieux naturels qui séparent deux points situés sur la terre.
Or, ces milieux naturels se rangent en deux catégories fort distinctes et de ce classement résultent les deux séries de questions à examiner.
Entre les deux points se trouvent d'abord les milieux matériels, l'air, puis la terre ou bien l'eau; depuis fort longtemps on s'est servi, pour des transmissions à distance, des propriétés élastiques de l'air et, plus récemment, de la conductibilité électrique du sol et de l'eau, particulièrement de l'eau de mer.
La physique moderne nous amène, d'autre part, nous l'avons vu, à considérer qu'il existe, répandu dans tout l'univers, un autre milieu plus subtil, pénétrant partout, doué d'élasticité dans le vide et conservant son élasticité lorsqu'il pénètre dans un grand nombre de corps, dans l'air par exemple ; ce milieu c'est l'éther lumineux qui possède, on
d'en saurait douter, la propriété de pouvoir transmettre de l'énergie, car c'est lui qui nous apporte l'immense majorité de l'énergie dont nous disposons sur la terre et que nous retrouvons dans les mouvements de l'atmosphère, dans les chutes d'eau, dans les mines de charbon provenant de la décomposition des composés de carbone sous l'influence de l'énergie solaire. Depuis longtemps aussi, bien avant que l'on ait mis en évidence l'existence de cet éther, on a su lui demander le service de transmettre des signaux.
Ainsi à travers les âges se déroule une double évolution que devra suivre l'historien dont l'ambition sera d'être complet.
S'il examinait d'abord le premier ordre de questions, il pourrait, sans doute, ne parler que brièvement des essais antérieurs a la télégraphie électrique, mais sans chercher le paradoxe, il devrait cependant faire allusion à l'invention du porte-voix ou à d'autres inventions semblables qui, depuis longtemps, permirent aux hommes, par un emploi ingénieux des propriétés élastiques des milieux naturels, de communiquer à des distances supérieures à celles qu'ils auraient atteintes sans le secours de l'art.
Après cette période, en quelque sorte préhistorique, rapidement parcourue, il lui faudrait suivre de très près le développement de la télégraphie électrique : presque dès le début, peu de temps après qu'Ampère avait émis l'idée de construire an télégraphe, le lendemain du jour où Gauss et
Weber établissaient entre leurs maisons de Goëttingue la première ligne véritablement utilisée, on songeait à se servir des propriétés conductrices de la terre et de l'eau.
L'histoire de ces essais est très longue, elle est étroitement mêlée à l'histoire même de la télégraphie ordinaire ; de longs chapitres lui ont été depuis longtemps consacrés dans les traités de télégraphie.
C'est en 1838 que le professeur G. -A. Steinheil, de Munich, exprima, sans doute pour la première fois, l'idée nette de supprimer le fil de retour et de le remplacer par une communication du fil de ligne avec la terre ; il parcourut ainsi du premier coup la moitié du chemin, la plus facile il est vrai, qui devait amener au but définitif, puisqu'il économisait la moitié du fil de ligne.
Steinheil, conseillé peut-être par Gauss, eut d'ailleurs une conception très exacte du rôle de la terre, considérée comme corps conducteur ; il semble bien avoir compris que, dans certaines conditions, la résistance d'un tel conducteur, supposé indéfini, peut être indépendante de la distance des électrodes qui amènent le courant et leur permettent de sortir ; il songea aussi à utiliser les rails de chemins de fer pour transmettre les signaux télégraphiques.
Plusieurs savants qui s'occupèrent, dès le principe, de la télégraphie eurent des idées analogues. 7.-5. Morse, surintendant des télégraphes du gouvernement des Etats-Unis, dont le nom donné à l'appareil si simple qu'il inventa est universellement connu, faisant à New-York, dans l'automne de l'année 1842, devant une corn-
mission spécialement convoquée et en présence d'un public très nombreux, des expériences destinées à démontrer avec quelle sûreté et quelle facilité fonctionnait son appareil, pensa, au cours même des expériences, d'une façon fort heureuse, à remplacer, sur une longueur de près d'un mille, par l'eau d'un canal, un iil qui venait d'être subitement et accidentellement détruit. Cet accident, qui avait un instant compromis le légitime succès qu'attendait le célèbre ingénieur, lui suggéra ainsi une idée féconde qu'il n'oublia pas ; il répéta par la suite des essais d'utilisation de l'eau et du sol et il obtint des résultats très remarquables.
On ne saurait citer toutes les recherches entreprises dans la même voie et auxquelles sont plus particulièrement attachés les noms de S. W. Wilkins, de Wheastone, de H. Highton en Angleterre, ceux de Bonelli en Italie, Gintl en Autriche, Bouchot et Donat en France. Il en est cependant auxquelles on ne peut songer sans émotion.
Le 17 décembre 1870, un physicien, qui a laissé dans l'Université un souvenir durable, M. d'Almeida, alors professeur au Lycée Henri IV, plus tard inspecteur général de l'instruction publique, quittait en ballon Paris assiégé ; descendu au milieu des lignes allemandes, il parvenait, à la suite d'un voyage périlleux, à gagner le Havre en passant par Bordeaux et par Lyon ; après s'être procuré les appareils nécessaires en Angleterre, il descendait la Seine jusqu'à Poissy, où il parvenait le 14 janvier 1871. Depuis son départ, deux autres savants MM. Desains et Bourbouze, se relayant jour et nuit, attendaient à Paris, dans un bachot sur la Seine, prêts à recueillir un signal qu'ils guettaient
avec une anxiété patriotique. Il s'agissait d'employer un procédé imagine par Bourbouze, dans lequel l'eau du fleuve jouait le rôle de fil de ligne. Le 23 janvier, la communication paraissait enfin établie, malheureusement l'armistice, puis la reddition de Paris venaient rendre inutile le précieux résultat de ce noble effort.
On doit aussi une mention spéciale aux expériences exécutées par l'Office télégraphique des Indes anglaises, sous la direction de M. Johnson, puis de M. W. F. Melhuish ; elles conduisirent en effet, en 1889, à des résultats si satisfaisants qu'un service de télégraphie, où le fil de ligne était remplacé par la terre, put fonctionner réellement et régulièrement.
D'autres tentatives furent aussi faites pendant toute la seconde moitié du xixe siècle pour transmettre des signaux à travers la mer; elles précédèrent le moment où, grâce aux travaux de nombreux physiciens, parmi lesquels lord Kelvin occupe sans conteste une place prépondérante, l'on parvint à immerger le premier câble, mais elles ne furent pas abandonnées, même après cette date, car elles donnaient l'espoir d'une solution singulièrement plus économique. Parmi les plus intéressantes, on a conservé le souvenir de celles que S. W. Wilkins poursuivit assez longtemps, à partir de 1845, entre la France et l'Angleterre. Avec Gooke et Wheastone, il imagina d'employer comme récepteur un appareil qui ressemble par certains côtés au récepteur actuel des télégraphes sous-marins ; plus tard, George E. Dering, puis James Bowman et Lindsay firent dans la même voie des essais qui sont dignes d'être retenus.
Mais ce n'est que de nos jours que Sir William H. Preece obtint enfin, le premier, des résultais vraiment pratiques. Sir William a effectué luimême et fait exécuter par ses collaborateurs (il est ingénieur en chef de l'Office postal et télégraphique anglais) des recherches conduites avec beaucoup de méthode et appuyées sur des considérations théoriques précises. Il est ainsi parvenu à établir des communications très faciles, très nettes et très régulières, entre divers endroits, par exemple à travers le canal de Bristol.
La longue série de travaux accomplis par tant de chercheurs, dans le but de substituer un milieu matériel et naturel aux lignes métalliques artificielles aboutissait ainsi à un succès incontestable qu'allait bientôt éclipser les retentissantes expériences dirigées dans une voie différente par Marconi.
Il convient d'ajouter que Sir William Preece avait lui-même utilisé dans ses expériences les phénomènes d'induction et commencé des recherches à l'aide des ondes électriques ; on doit lui savoir gré de la façon dont il accueillit Marconi ; c'est certainement grâce aux conseils et à l'appui matériel qu'il trouva chez Sir William que le jeune savant parvint à effectuer ses sensationnelles expériences.
Le point de départ des expériences de transmission de signaux, fondées sur les propriétés de l'éther lumineux, est fort éloigné et il serait
206 LA PHYSIQUE MODERNS
aussi très laborieux de rechercher tous les travaux accomplis dans cette direction, même si l'on n'envisageait que ceux où entrent en jeu des actions électriques.
Une action électrique, influence électrostatique ou phénomène électromagnétique, se transmet â distance à travers l'air par l'intermédiaire de l'éther lumineux ; mais l'influence électrique ne peut guère être utilisée, les distances qu'elle permettrait de franchir sont beaucoup trop faibles et les actions électrostatiques sont souvent bien capricieuses; les phénomènes d'induction, très réguliers, insensibles aux variations de l'état atmosphérique parurent, au contraire depuis longtemps, pouvoir servir dans les dispositifs télégraphiques,.
On trouverait déjà, dans un certain nombre des essais dont il vient d'être parlé, un emploi partiel de ces phénomènes. Lindsay, par exemple, dans son projet de communication à travers la mer, leur attribuait un rôle considérable. Ils permirent même, ces phénomènes, une véritable télégraphie sans fil intermédiaire entre les organes d'émission et de réception, à des distances très restreintes, il est vrai, mais dans des conditions particulièrement intéressantes. C'est, en effet, grâce à eux que C. Brown, puis Edison et Giliiland parvinrent à établir des communications avec £es trains en marche.
M. Willoughby S. Smith, M. Charles A. Stevenson entreprirent aussi, dans ces vingt dernières années, des expériences où ils utilisaient l'induction ; mais les essais les plus remarquables sont peut-être ceux du professeur Emile Rathenau.
Avec l'aide de M. Rubens et de M. W. Rathenau, ce physicien poursuivit, à la demande du ministère de la Marine de l'empire d'Allemagne, une série de recherches qui l'avaient amené, grâce à un système mixte de conduction et d'induction par les courants alternatifs, à obtenir des communications nettes et régulières à une distance de 4 kilomètres.
Parmi les précurseurs, il conviendrait aussi de faire mention de Graham Bell ; l'inventeur du téléphone songea à employer son admirable appareil comme récepteur de phénomènes d'induction transmis à distance ; Edison. M. Sacher, de Vienne, M. Henry Dufour, de Lausanne, le professeur Trowbridge, de Boston, firent aussi de curieuses tentatives dans la même direction.
Dans toutes ces expériences se trouve déjà l'idée d'employer un courant oscillatoire. On savait d'ailleurs depuis longtemps (puisque dès 1842, le grand physicien américain Henry constatait que les décharges d'une bouteille de Leyde, placée dans le grenier de sa maison, donnaient naissance à des étincelles dans un circuit métallique observé :iu rez-de-chaussée) qu'un flux variant rapidement et périodiquement a un effet beaucoup plus efficace qu'un flux unique, lequel ne peut produire à distance qu'un phénomène peu intense. Cette idée du courant oscillatoire est bien voisine de celle qui allait enfin conduire à une solution entièrement satisfaisante, solution qui, on le sait, est fondée sur les propriétés des ondes électriques.
Arrivé ainsi au seuil de l'édifice définitif, l'historien, qui aurait fait parcourir à ses lecteurs les deux routes parallèles que Ton vient de jalonner, serait amené à se demander s'il s'est montré un guide, suffisamment fidèle et s'il n'a pas négligé d'attirer l'attention sur des points essentiels de la région traversée.
Ne doit-on pas, à côté, au-dessus peut-être, des auteurs qui ont imaginé les dispositifs pratiques, placer les savants qui ont construit les théories, réalisé les expériences de laboratoire dont ces dispositifs ne sont, après tout, que d'assez immédiates applications. Si l'on parle de la propagation du courant dans un milieu matériel, peut- on oublier les noms de Fourier et de Ohim, qui établirent par des considérations théoriques les lois qui président à cette propagation?
Si l'on envisage les phénomènes d'induction, ne serait-il pas juste de rappeler qu'Arago les pressentit, que Michel Faraday les découvrit?
Ce serait une tâche délicate, un peu puérile aussi, de classer par ordre de mérite les hommes de génie; le mérite d'un inventeur comme Edison et celui d'un théoricien comme Clerk Maxwell n'ont pas de commune mesure, aux uns comme aux autres l'humanité est redevable d'un grand progrès.
Avant de dire comment on parvint à utiliser les ondes électriques pour la transmission des signaux, on ne saurait, sans ingratitude, passer gous silence les spéculations théoriques ei les tra-
LA TÉLÉGRAPHIE HAPiS FIL
vaux de science pure qui conduisirent à la connaissance de ces ondes. Il conviendrait donc, sans remonter au delà de Faraday, de dire comment cet illustre physicien attira l'attention sur le rôle des milieux isolants dans les phénomènes électriques et d'insister ensuite sur les admirables mémoires dans lesquels Clerk Maxwell jetait pour la première fois un pont solide entre deux grands chapitres de la physique jusque-là indépendants l'un de l'autre, l'optique et l'électricité. Et sans doute on penserait qu'il serait impossible de ne pas évoquer le souvenir de ceux qui, en établissant d'autre part le solide et le magnifique édifice de l'optique physique, en prouvant par leurs immortels travaux la nature ondulatoire de la lumière, préparaient, eux aussi, par la voie opposée, la jonction future. Dans l'historique des applications des ondulations électriques, les noms des Young. des Fresnel, des Fizeau, des Foucault doivent avoir place; sans ces savants l'assimilation entre les phénomènes électriques et les phénomènes lumineux qu'ils ont découverts et étudiés eût évidemment été impossible.
Puisqu'il y a identité absolue de nature entre les ondes électriques et les ondes lumineuses, on doit, en toute équité, considérer aussi comme de véritables précurseurs ceux qui imaginèrent les premiers télégraphes lumineux. Claude Chappe a fait incontestablement de la télégraphie sans fil, grâce à l'éther lumineux, et les savants qui, comme le colonel Mangin par exemple, ont perfectionné la télégraphie optique, ont indirectement suggéré certains perfectionnements apportés depuis peu à la méthode actuelle.
Mais le physicien dont l'œuvre devra surtout être mise en évidence est, sans contredit, Heinrich Hertz. C'est lui qui démontra d'une façon irréfutable, par des expériences aujourd'hui classiques, qu'une décharge électrique, produit dans Téther que contiennent les milieux isolants voisins, un ébranlement ondulatoire ; c'est lui qui, théoricien profond, mathématicien habile, expérimentateur d'une adresse prodigieuse, fit comprendre le mécanisme de la production, et élucida complètement celui de la propagation de ces ondes électromagnétiques.
Il dut naturellement songer lui-même que ses découvertes pourraient s'appliquer à la transmission d'un signal ; il paraîtrait cependant qu'interrogé par un ingénieur de Munich, nommé Iluber, sur la possibilité d'utiliser les ondes pour des transmissions téléphoniques, il aurait répondu négativement en s'appuyant sur quelques considérations relatives à la différence entre les périodes des sons et celles des vibrations électriques. Cette réponse ne permet pas de préjuger ce qui serait advenu, si une mort cruelle n'avait, en 1894, enlevé, à l'âge de 35 ans, le grand et infortuné physicien.
On pourrait aussi retrouver dans quelques travaux antérieurs aux expériences de Hertz, des essais de transmission où, inconsciemment sans doute, étaient déjà mis en œuvre des phénomènes que l'on rangerait aujourd'hui à côté des oscillations électriques. Il serait loisible sans doute de ne pas parler d'un... dentiste américain, Mahlon Loomis, qui, d'après l'auteur d'une très intéressante histoire de la télégraphie sans fil, M. Story, auquel nous avons emprunté divers renseignements, fit
LA TÉLÉGRAPHIE SANS 21 i
en 1870 breveter un projet de communication où il utilisait les Montagnes rocheuses d'une part, et ic Mont-Blanc de l'autre, comme de gigantesques antennes pour établir une communication entre l'Atlantique, mais on ne saurait passer sous silence les très remarquables recherches du professeur américain Dolbear qui montra à l'exposition électrique de Philadelphie, en 1884, un ensemble d'appareils permettant de transmettre des signaux à distance et dans lesquels il signalait « une application exceptionnelle des principes de l'induction électrostatique » ; ces appareils comprenaient de?, groupements de bobines et de condensateurs, au moyen desquels il obtenait, on ne saurait en douter aujourd'hui, des effets dus à de véritables ondes électriques.
On devrait aussi faire une place à un inventeur bien connu, D. E. Hughes, qui poursuivit, de 1879 à 1886, des expériences très curieuses où certainement aussi les oscillations jouaient un rôle considérable ; c'est, d'ailleurs, ce même physicien qui a inventé le microphone et attiré ainsi, d'autre part, l'attention sur les variations de résistance au contaet, phénomène bien voisin de celui qui se produit dans les radioconducteurs de Branly, organes importants du système Marconi. Malheureusement, fatigué et malade, Hughes cessa ses recherches au moment peut-être où elles allaient donner un résultat définitif.
Dans un ordre d'idées différent en apparence,
mais intimement lié dans le fond à celui qu'on
vient de signaler, il serait indiqué de rappeler la
découverte de la radiophonie faite en 1880 par
Graham Bell, pressentie dès 1875 par C. A. Browr.
Un ravon lumineux tombant sur un conducteur en
sélénium (*) produit une variation de résistance électrique, grâce à laquelle on peut transmettre par la lumière un signal sonore. Le délicat appareil, le radiophone, construit sur ce prince, a de profondes analogies avec les appareils actuels.
A partir des expériences de Hertz, l'histoire de télégraphie sans Gl se confond presque avec l'histoire des recherches relatives aux ondulations électriques. Tous les progrès réalisés dans la manière de produire ces ondes et de les recueillir devaient contribuer à faire naître une application naturellement indiquée; les expériences de Hertz, contrôlées dans tous les laboratoires, entrées définitivement dans le solide domaine de nos connaissances les plus certaines, allaient porter des fruits attendus.
Les expérimentateurs, comme 0. Lodge en Angleterre, Righi en Italie, Sarrazin et de La Rive en Suisse, Blondlot en France, Lécher en Allemagne, Lebedef en Russie, Bose dans l'Inde; les théoriciens comme M. H. Poincaré ou M. Bjerknes qui imaginèrent des dispositifs ingénieux ou qui élucidèrent certains points restés obscurs furent oarmi les artisans de l'œuvre qui suivait sa natuelle évolution.
C'est le professeur R. Threfall qui semble le pre-
1. On sait que cette même propriété du sélénium a été récemment utilisée par M. Korn, dans de sensationnelles expériences, pour résoudre, d'une manière aussi satisfaisante "ju ingénieuse, le problème de la photographie à distancé.
mier avoir nettement, en 1890, proposé l'application des oncles hertziennes à la télégraphie, mais c'est certainement SirW. Crookes qui, dans un article très remarquable de la Fornightly Review (feb. 1892) indiqua, avec beaucoup de netteté, la route à suivre; il montrait même dans quelles conditions le récepteur Morse pourrait s'appliquer au nouveau système télégraphique.
Vers le même temps, un physicien américain, bien connu par des expériences célèbres sur les courants de haute fréquence, expériences qui ne sont pas d'ailleurs sans relation avec les expériences sur les oscillations électriques, M. Testa, démontrait que les oscillations électriques se transmettent à des distances plus considérables lorsqu'on se sert de deux antennes verticales terminées par de larges conducteurs.
Un peu plus tard, le professeur 0. Lodge, parvenait, grâce au coherer, à déceler des ondes à des distances relativement grandes, et M. Rutherford obtenait un résultat semblable avec un indicateur magnétique de son invention.
Une importante question de météorologie, Tétude des décharges atmosphériques, amenait, à la même époque, quelques savants, et plus parti culièrement un savant russe, M. PopoiT, à établir des appareils fort analogues aux appareils récepteurs de la télégraphie sans ûl actuelle; ils comprenaient une longue antenae, un tube à limaille, et M. Popoff faisait même remarquer que son appareil pourrait bien servir à la transmission de signaux dès que l'on aurait découvert un générateur d'ondes assez puissant.
Enfin, le 2 juin 1896J un jeune Italien, né &
Bologne le 25 avril 1874, Guglielmo Marconi. faisait breveter un système de télégraphie sans fil qui allait rapidement devenir populaire.
Elevé dans le laboratoire du professeur Righi, l'un des physiciens qui ont le plus fait pour confirmer et étendre les expériences de Hertz, Marconi connaissait depuis longtemps les propriétés des ondes électriques et possédait admirablement leur maniement; il eut ensuite la bonne fortune de rencontrer Sir William (alors Mr.) Preece, qui fut pour lui un conseiller d'une haute autorité.
On a pu dire que le système Marconi ne renfermait rien d'original : l'appareil producteur des ondes était l'oscillateur de Righi, le récepteur était celui qu'employait, depuis deux ou trois ans, IL Lodge ou M. Bose, et qui était fondé sur une découverte faite antérieurement par un savant français, M. Branly; enfin la disposition générale était celle qu'avait établie M. Popoff.
Les personnes qui jugèrent ainsi un peu sommairement l'oeuvre de M. Marconi se montrèrent d'une sévérité voisine de l'injustice. On ne saurait, en vérité, nier que le jeune savant ait apporté une part très personnelle à la solution du problème qu'il s'était proposé. Indépendamment de ses devanciers, et lorsque leurs essais étaient presque ignorés, il a eu le mérite, qui est très grand, de combiner avec adresse les dispositifs les plus favorables, il a réussi, le premier, à obtenir des résultats pratiques, et il a montré que les ondes électriques pouvaient se transmettre et être recueillies à des distances énormes par rapport a celles qui avaient été atteintes avant lui.
Faisant allusion à une anecdote relative à Chris-
tophe Colomb, et bien connue, Sir W. Preece a dit très justement : « Les devanciers et les rivaux de Marconi connaissaient sans doute les œufs, mais c'est lui qui leur a appris à les faire tenir debout »; ce jugement sera, sans aucun doute, celui qut l'bistoire portera en définitive sur 1« savant italien.
L'appareil qui permet de déceler les ondes électriques, le détecteur ou indicateur, est l'organe le plus délicat de la télégraphie sans fil; il n'est pas nécessaire d'employer comme indicateur un tube à limaille, un radio-conducteur. On peut, en principe, pour construire un organe récepteur, songer à l'un quelconque des multiples effets produits par les ondes hertziennes. Dans plusieurs systèmes actuels, dans un système nouveau de Marconi luimême, on a renoncé à utiliser ces tubes et l'on se sert de détecteurs magnétiques, dans d'autres on fait usage de détecteurs électrolytiques.
Néanmoins, les succès, les premiers en date et les plus fréquents aujourd'hui encore, sont dus aux radio-conducteurs, et l'opinion publique ne s'est pas trompée qui a attribué à l'inventeur de cet ingénieux appareil une part considérable, presque prépondérante, dans l'invention de la télégraphie par ondes.
L'histoire de la découverte des radio-conducteurs est courte, mais elle mérite, par son importance, un chapitre à part dans l'histoire de la télégraphie sans fil.
Au point de vue théorique, on doit rapprocher les phénomènes qui se produisent dans ces tubes
de ceux qu'étudiaient Graham Bell, G. A. Brown, Summer Tainter dès 1878. Les variations de résistance auxquelles les ondes lumineuses donnent naissance dans le sélénium et dans d'autres substances ne sont sans doute pas sans relation ave1; celles que les ondes électriques amènent dans la limaille.
On peut aussi établir un lien entre cet effet des ondes et les variations de résistance de contact qui ont permis à Hughes de construire le microphone, cet admirable instrument qui est l'un des organes essentiels de la téléphonie.
Plus directement, il convient de citer, comme antécédent de la découverte, la remarque faite en 1870 parVarley, qu'une poudre de charbon change de conductibilité lorsque l'on fait varier la force électromotrice du courant qui la traverse.
Mais c'est en 1884 qu'un professeur italien, M.Calzecchi-Onesti, démontra, dans une' série remarquable d'expériences, que la limaille métallique contenue dans un tube de matière isolante, où pénètrent deux électrodes métalliques, acquiert une conductibilité notable sous différentes influences : extra-courants, courants induits, vibrations sonores, et que cette conductibilité est facilement détruite, par exemple, en tournant le tube sur lui-même.
Dans plusieurs mémoires, publiés en 1890 et 1891, M. Ed. Branly a signalé, d'une façon indépendante, des phénomènes semblables, et il en a fait une étude beaucoup plus complète et plus systématique ; il constata, le premier, très nettement, que l'action décrite pouvait s'obtenir en faisant simplement éclater des étincelles au voisi-
nage du radio-conducteur et que l'on pouvait faire reprendre à la limaille sa grande résistance en donnant une petite secousse au tube ou à son G'jpport.
L'idée d'utiliser ce phénomène si intéressant comme indicateur dans l'étude des ondes hertziennes semble être venue simultanément à plusieurs physiciens, parmi lesquels il convient de citer particulièrement M. Ed. Branly lui-même, M. Lodge et MM. Le Royer et Van Beschem; cet emploi devint rapidement chose courante dans les laboratoires.
L'action des ondes sur les poudres métalliques est d'ailleurs restée assez mystérieuse; elle a fait, depuis dix ans, l'objet de travaux importants de M. Lodge, de M. Branly et d'un très grand nombre de physiciens des plus distingués; on ne saurait citer ici toutes ces recherches; d'après un travail récent et fort intéressant de M. Blanc, il semble bien que le phénomène se rattache aux phénomènes d'ionisation.
L'histoire de la télégraphie sans fil ne s'arrête pas aux premières expériences de Marconi; mais, à partir du moment où leur succès fut annoncé par la grande presse, la question sortit du domaine de la science pure pour entrer dans celui de l'industrie.
La tâche de l'historien devient différente, mais plus délicate encore; il va rencontrer des difficultés que peut seul connaître celui qui veut écrire l'histoire d'une invention industrielle.
218 LA PFIYSIQUE MODERNE
Les véritables perfectionnements apportés au système sont tenus secrets par des compagnies rivales; les résultats les plus sérieux sont patriotiquement laissés dans l'ombre par de savants officiers, qui travaillent avec discrétion en vue de l: défense nationale, et, pendant ce temps, des hommes d'aiîaires, qui désirent lancer une Société, proclament, à grand renfort de réclame, qu'ils vont exploiter un procédé nouveau supérieur à tous les autres.
Sur ce terrain glissant, l'historien impartial doit cependant s'aventurer; il ne saurait refuser de dire les progrès accomplis, qui sont considérables. Il devra donc, après avoir raconté les expérieç poursuivies, depuis une douzaine dannées, par Marconi lui-même, à travers le canal de Bristol d'abord ; puis à la Spezzia, entre la côte et le cuirassé Sam-Bartholemo ; puis, enfin, au moyen de gigantesques appareils, entre l'Amérique et l'Angleterre, signaler les noms de ceux qui, dans tous les pays civilisés, contribuèrent à l'amélioration du système de communication par ondes ; il devra dire quels précieux services a déjà rendu ce système à l'art de la guerre et, heureusement aussi, à la navigation pacifique.
Au point de vue de la théorie des phénomènes, des résultats très remarquables ont été obtenus par divers physiciens, parmi lesquels il convient de citer particulièrement M. Tissot, dont les travaux, très bien conduits, ont jeté une vive lumière sur différents points intéressants, par exemple sur le rôle des antennes.
Le système de Marconi, quelque perfectionné qu'il soit aujourd'hui, conserve un défaut grave ;
le synchronisme des deux appareils, le producteur et le récepteur, n'est pas parfait, de sorte qu'un message envoyé par une station peut souvent être capté par une autre station quelconque. Le fait qu'on n'utilise pas les phénomènes de résonnance empêche en outre la quantité d'énergie reçue dai.s le récepteur d'être considérable, de telle sorte que les effets recueillis sont très faibles ; aussi le système resle-t-il assez capricieux: les communications sont souvent troublées par les phénomènes atmosphériques. Les circonstances qui rendent l'air momentanément conducteur, décharges électriques, ionisation, etc., empêchent d'ailleurs naturellement les ondes de passer, Télher ayant perdu son élasticité.
De grands efforts ont été faits, en ces dernières années, pour résoudre le problème de la syntonie. Si, malgré leur persévérance et leur ingéniosité, MM. Marconi, Braun, Slaby, Tissot, Férié, etc., n'ont pas réussi à trouver une solution définitive, leurs travaux n'ont pas été inutiles et ont du moins permis d'augmenter la portée des ondes dans une énorme proportion.
Récemment, deux savants italiens, MM. Bellini et Tosi, appliquant d'une très heureuse manière un principe dont M.Turpain avait le premier, dans une remarquable série de recherches indiqué la fécondité et que M. Blondel avait ensuite utilisé (l'association d'antennes à phases différentes donnant des systèmes d'ondes décalés les uns par rapport aux autres , ont obtenu de véritables ondes dirigées.
Des résultats encourageants ont, d'autre part, été obtenus, dans une voie différente, par M. Poulsen qui a eu l'idée de substituer aux oscil-
lateurs jusqu'ici employés un arc électrique. On sait que M. Duddel avait déjà, il y a quelques années, utilisé les vibrations de l'arc pour reproduire des sons. M. Poulsen obtient des oscillations beaucoup plus fréquentes en produisant l'arc dans l'hydrogène ; la puissance mise en jeu peut être rendue très considérable et Ton peut par ce procédé obtenir un train d'onde continu.
Les oscillations électriques ainsi produites se transmettent à d'assez grandes distances et l'appareil de transmission peut être rigoureusement accordé avec l'appareil de réception.
Arrivé ainsi au terme de ce long voyage, qui l'aurait conduit depuis les premiers essais jusqu'aux plus récentes expériences, l'historien ne saurait cependant émettre d'autre prétention que d'avoir écrit le commencement d'une histoire que d'autres devront continuer dans l'avenir : le progrès ne s'arrête pas et il n'est jamais permis de dire qu'une invention est parvenue à sa forme définitive.
S'il voulait, cet historien, donner une conclusion à son travail et répondre à la question que le lecteur ne manquerait sans doute pas de lui poser : « A qui doit-on, en résumé, plus particulièrement attribuer l'invention de la télégraphie sans fil? » 11 devrait, sans doute, citer tout d abord le nom de Hertz, le génial inventeur des ondes, puis celui de Marconi qui, le premier, transmit des signaux grâce aux ondes hertziennes, et ajouter ceux.des savants qui, comme Morse, Popoff, Sir W. Preece, Lodge, Kighi et, avant tout, M. Branly ont imaginé les dispositifs nécessaires à la transmission; mais il pourrait ensuite rappeler ce que Voltaire a écrit dans le Dictionnaire johilosojmique:
LA TÉLÉGRAPHIE SAKS FIL 22i
a Quoil nous voudrions savoir quelle était p sèment la théologie de Thot, de Zerdust, de Sanchoniathon, des premiers brahmanes, et nous ignorons qui a inventé la navette ! Le premier tisserand, le premier maçon, le premier forgeron, ont été sans doute des grands génies, mais on n'en a tenu aucun compte. Pourquoi? C'est qu'aucun d'eux n'inventa un art perfectionné. Celui qui creusa un chêne pour traverser un fleuve, ne fit point de galères ; ceux qui arrangèrent des pierres brutes a?ee des traverses de bois, n'imaginèren' point les pyramides; tout se fait par degrés et ia gloire n'est à personne. »
Aujourd'hui, plus que jamais, les paroles de Voltaire sont vraies; la science devient de plus en plus impersonnelle; elle nous apprend que le progrès est presque toujours dû aux efforts réunis d'une foule de travailleurs, et elle est ainsi I: meilleure école de solidarité sociale.