L'ÉVOLUTION DE LA PHYSIQUE
fassent revenir en sens inverse, tout le système repassera exactement par les états qu'il a traversés et tous les phénomènes se dérouleront à rebours. En physique, la règle contraire apparaît comme très générale, la réversibilité n'existe pas, c'est un cas limite idéal, dont on peut s'approcher parfois mais qui ne saurait jamais se rencontrer en toute rigueur; aucun phénomène physique ne recommence d'une manière identique si l'on vient à en changer le sens. Il est vrai que certains mathématiciens laissent pressentir que l'on pourrait imaginer une mécanique où le réversible ne serait plus obligatoirement la règle', mais les tentatives hardies, faites dans cette voie, ne sont pas entièrement satisfaisantes.
Il est, d'autre part, établi que si l'on pouvait donner une explication mécanique d'un phénomène, on en pourrait trouver une infinité d'autres qui rendraient également compte de toutes les particularités révélées par l'expérience ; mais, en fait, on n'a jamais réussi à donner de tout le monde physique une représentation mécanique indiscutable. Alors même que l'on serait disposé à admettre les solutions les plus étranges du problème, que Ton consentirait, par exemple, à se contenter des systèmes cachés imaginés par Helmholtz, où Ton doit diviser les variables en deux classes, les unes accessibles, les autres au contraire inconnues et devant rester telles, on ne parvient jamais à construire un édifice qui puisse contenir tous les faits connus. Même la mécanique, si compréhensive pourtant d'un Hertz, échoue là où n'a pu aboutir la mécanique classique.
Jugeant cet échec irrémédiable, beaucoup de
physiciens contemporains renoncent à poursuivre des tentatives qu'ils considèrent comme condamnées d'avance et ils adoptent, pour les guider dans leurs recherches, une méthode qui, tout d'abord, apparaît comme bien plus modeste mais aussi comme bien plus sûre; ils se résolvent à ne pas voir immédiatement le fond des choses, ils ne cherchent plus à enlever brusquement ses derniers voiles à la nature, à deviner ses suprêmes secrets, ils opèrent avec prudence, ils n'avancent que lentement et sur un terrain ainsi conquis pied à pied ils cherchent à solidement s'établir. Ils étudient le^ diverses grandeurs qui sont directement accessibles à leurs observations sans se préoccuper de leur essence ; ils mesurent des quantités de chaleurs, des températures, des diîférences de potentiel, des courants, des champs magnétiques, puis, variant les conditions, appliquant les règles de la méthode expérimentale, ils découvrent entre ces grandeurs des relations mutuelles et ils arrivent ainsi à énoncer des lois qui traduisent et résument leurs travaux.
Mais ces lois empiriques elles-mêmes amènent par induction à énoncer quelques lois plus'générales que l'on appelle des principes ; ces principes ne sont, par leur origine, que des résultats d'expériences, et l'expérience permet d'ailleurs de les c )ntrôler, de vérifier leur degré plus ou moins éievé de généralité ; lorsqu'ils auront été ainsi définitivement établis, ils pourront servir de nouveaux points de départ et, par voie déductive, ils conduiront à des découvertes très variées.
Ces principes, qui dominent les sciences physiques, sont peu nombreux ; leur forme très gêné-
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raie leur donne une apparence philosophique et l'on ne résiste pas longtemps à la tentation de les envisager comme des dogmes métaphysiques. Il arrive ainsi que les physiciens les moins audacieux, ceux qui avaient voulu se montrer les plus réservés, se laissent entraîner à oublier, eux aussi, le caractère expérimental des lois qu'ils ont euxmêmes posées et voient dans ces lois des êtres impérieux dont l'autorité, placée au-dessus de toute vérification, ne saurait plus être soumise à la discussion.
D'autres, au contraire, poussent la prudence jusqu'à la timidité : ils veulent, d'une façon fâcheuse, limiter le champ (ks investigations et ils assignent à la science un domaine par trop restreint ; ils se contentent de représenter les phénomènes par des équations, ils pensent qu'ils doivent soumettre au calcul les grandeurs déterminées expérimentalement sans se demander si ces calculs conservent un sens physique et ils sont ainsi amenés à reconstruire une physique où reparaît l'idée de qualité, entendue non sans doute au sens scholastique, puisque, de cette qualité, on peut raisonner avec quelque précision, en la figurant par des symboles numériques, mais constituant néanmoins un élément de différentiation et d'hétérogénéité.
Malgré les erreurs où elles peuvent entraîner lorsqu'on les pousse à l'excès, ces doctrines rendent, dans l'ensemble, les unes et les autres, les plus grands services.
II n'est pas mauvais d'ailleurs que subsistent ainsi des tendances contradictoires, cette variété dans la conception des phénomènes donne à la science actuelle un caractère de vie intense, de véritable jeunesse capable d'efforts passionnés vers la vérité. Les spectateurs qui voient se dérouler devant eux des tableaux si mouvants et si variés éprouvent le sentiment qu'il n'existe plus de ces systèmes figés dans une immobilité qui évoque l'idée de la mort, ils sentent que rien n'est immuable, que des transformations incessantes s'opèrent devant leurs yeux et que cette évolution continuelle et ce perpétuel changement sont les conditions nécessaires du progrès.
Un grand nombre de chercheurs se montrent d'ailleurs, pour leur propre compte, parfaitement éclectiques; ils adoptent, suivant les besoins, telle ou telle manière d'envisager la nature, et ils n'hésitent pas à utiliser des images très diverses lorsqu'elles leur paraissent utiles et commodes.
Et, sans doute, ils n'ont pas tort puisqu'aussi bien ces images ne sont que des symboles commodes pour le langage, permettant de grouper et d'associer les faits, mais ne présentant avec la réalité objective qu'une ressemblance assez éloignée, il n'est pas interdit de les multiplier et de les modifier suivant les circonstances.
L'essentiel est d'avoir, pour se guider dans l'inconnu, une carte qui n'a certes pas la prétention de représenter tous les aspects de la nature, mais qui, dressée suivant une règle déterminée, permettra de suivre un chemin assuré dans le voyage éternel vers la vérité.
Parmi les théories provisoires que construisent
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ainsi volontiers sur leur route les savants, édifices bâtis un peu à la hâte pour recevoir une moisson imprévue, certaines paraissent encore bien hardies et bien singulières.
Renonçant à chercher des modèles mécaniques pour tous les phénomènes électriques, certains physiciens renversent en quelque sorte les conditions du problème ; ils se demandent si, au lieu de donner une interprétation mécanique de l'électricité, ils ne pourraient au contraire donner une interprétation électrique des phénomènes de la matière et du mouvement et faire ainsi rentrer la mécanique elle-même dans l'électricité. L'on voit poindre ainsi un renouveau dans l'éternel espoir de coordonner dans une grandiose et imposante synthèse tous les phénomènes naturels.
Quel que soit le sort réservé à de pareilles tentatives, elles méritent, au plus haut point, l'attention, et il convient de les examiner soigneusement fi l'on veut se faire une idée exacte des tendances de la physique moderne.