‹ La phytographie; ou, L'art de décrire les végétaux considérés sous différents points de vueChapitre 19 sur 82 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

TEÎSDANCES MORALES ET INTELLECTUELLES NÉCESSAIRES DANS LES OUVRAGES DE BOTANIQUE.

Avant de faire des descriptions, avant même de chercher et d'étudier des plantes, ce qui peut entraîner à devenir auteur, il serait toujours utile de se poser la question : Quel rôle joue la botanique parmi les sciences et quelle espèce d'hommes doivent être les botanistes?

Évidemment Tétude des plantes ne conduit pas à la fortune. Elle a moins d'applications que la physique ou la chimie, et les places de professeur qu'elle peut faire espérer ne sont ni nombreuses ni bien rétribuées. C'est donc une science à cultiver d'une façon désintéressée, pour elle-même ou pour le plaisir de travailler et de découvrir des faits inconnus. Elle ne repose pas sur des questions d'un ordre très élevé et n'exige pas des raisonnements difficiles ou d'une rigueur absolue. Les facultés qu'elle met en jeu sont l'esprit d'observation et d'ordre, la sagacité et un certain bon sens dans l'appréciation des faits. D'un autre côté, si la botanique ne brille pas en elle-même d'un grand éclat, elle a cet

avantage, que les fautes de ceux qui la cultivent ne nuisent à personne. Ce n'est pas comme celles d'un homme de loi qui peuvent ruiner une famille, ou d'un médecin qui peuvent tuer un malade, ou d'un ingénieur qui peuvent entraîner une hécatombe d'ouvriers. Ajoutons cependant que toutes les sciences, et la botanique aussi bien que les autres, élèvent le caractère, en ce qu'elles exigent un ardent amour de la vérité et reposent sur l'idée que les auteurs sont d'une véracité complète. Les sciences jouent dans le monde le rôle d'une école pratique de bonne foi.

D'après ces réflexions, il est permis de penser que les botanistes sont ordinairement et devraient être toujours des hommes paisibles, inoffensifs, indulgents pour les erreurs de leurs confrères, et occupés bien plus de l'avancement de la science que de leurs intérêts ou de leurs petites glorioles. Ceux qui n'ont pas naturellement ces dispositions se sont fourvoyés. Ils auraient mieux fait d'entrer dans une des carrières où l'esprit agressif et la passion des gros bénéfices ou des honneurs sont des éléments de succès. C'est là que leurs qualités et leurs défauts se seraient déployés avec tout l'avantage possible.

Ne nous arrêtons pas cependant sur de rares exceptions. La presque totalité des botanistes est pénétrée du sentiment de la justice et des convenances. On en trouverait difficilement un, seul qui ne reconnût le principe fondamental de ne pas faire à autrui ce qu'on ne voudrait pas qui vous fût fait. En théorie, du moins, tous l'admettent. Malheureusement, dans les détails et dans la pratique, un homme parfaitement honnête peut oubUer quelquefois cette règle. Il peut négliger, par exemple, de citer ses devanciers en ce qu'ils ont fait

de bien, ou se montrer à leur égard critique trop sévère, ou encore se laisser aller, ^vis-à-vis de ses contemporains, à une polémique regrettable. Ces "divers écueils méritent de fixer un instant notre attention, car la manière de rédiger conduit à les éviter dans plusieurs circonstances.

Ne pas citer ses devanciers, ou les citer inexactement, vient d'une légèreté répréhensible ou d'une ignorance causée souvent par le défaut de ressources littéraires. Je ne puis admettre, en effet, des omissions calculées et malveillantes. Elles sont trop contraires aux idées morales dont nous avons parlé et attirent sur leurs auteurs une trop grande réprobation pour qu'elles puissent être fréquentes. L'oubli par légèreté n'est pas seulement regrettable en soi, mais il donne l'idée d'un travail incomplet et superficiel, et l'ignorance des travaux antérieurs fait craindre des lacunes. Si les livres n'étaient pas à la portée de l'auteur, pourquoi n'a-t-il pas profité des moyens actuels de communication pour aller les consulter? Et s'il ne pouvait pas le faire, pourquoi a-t-il rédigé et publié?

Une critique très sévère n'est pas convenable quand elle porte sur un auteur qui n'est plus. On soupçonne quelquefois, dans ce cas, une vengeance posthume bien méprisable. D'ailleurs tout le monde peut se tromper. Il n'y a même, dit-on, que ceux qui ne font rien qui ne se trompent jamais. Les plus illustres botanistes ont fait des fautes. Si eux ont besoin d'indulgence, à plus forte raison nous autres. Tout au plus pourrait-on soutenir que les auteurs de critiques impitoyables méritent d'être soumis à la loi du talion.

Ce sont eux ordinairement qui provoquent, par leur sévérité, des représailles et qui amènent le fléau des

polémiques. En général on redoute les guerres de plume. Elles avancent peu la science et donnent aux belligérants plus d'ennuis que de profits. Combien de botanistes cependant se sont vus poussés par hasard, presque malgré eux, à une polémique ! Le cas est assez fréquent pour qu'il soit utile de penser d'avance aux moyens de l'éviter.

Le meilleur est de travailler dans une direction régulière, méthodique, un peu lente, comme de faire une flore, une monographie, un mémoire sur quelque sujet vaste et difficile. Quand on a le bonheur de s'engager dans un travail de cette nature, les écrits hebdomadaires ou mensuels passent sans attirer beaucoup votre attention. S'ils contiennent quelque chose d'erroné ou qui vous déplaît, vous êtes trop absorbé pour répondre. Vous laissez le temps faire son œuvre, de découvrir la vérité. Plus tard il peut se présenter une occasion de réclamer, mais alors ce sera sous une forme moins directe, qui n'engagera pas de polémique.

Un excellent système pour éviter les querelles est d'employer le plus possible le mode succinct et régulier de description introduit p'ar Linné. Quand on exprime les caractères d'une plante en disant : Petala 5, oblonga. Stamina 10, biseralia, etc., on n'a guère l'occasion ni la place d'ajouter des réflexions sur les travaux ou les erreurs d'autrui. Tout au plus peut-on glisser quelquefois une parenthèse, comme : (nec .,.., ut dixiù jV.) ; mais ce n'est pas une forme blessante. Au contraire, lorsqu'on étale en langue vulgaire deux ou trois pages de texte pour une espèce, et qu'on parle de la graine avant la feuille, ou de la fleur avant la racine, comme cela se faisait dans le xvi® siècle, rien n'empêche les phrases incidentes qui peuvent pro-

voquer des réponses. Exemple (1) : « Un excellent botaniste croyait avoir trouvé chez nous quatre Mélilots; moi, je venais justement d'étudier nos Mélilots tout un été, et je n'eus pas de peine à lui faire voir que nous n'en avions que deux... J'avais trop ouvertement raison pour qu'il pensât à se regimber sur l'heure. Mais, quinze jours après, il paraissait avoir perdu tout souvenir de mes opinions en matière de Mélilots^ » Ne tremble-t-on pas à l'idée de la guerre que ces Mélilots ont peut-être allumée dans un département français? Je cite cet exemple ridicule pour rappeler qu'une cause assez ordinaire de polémique est d'attacher trop d'importance à des détails. On a raison de classer et de décrire le mieu^ possible les espèces et leurs variétés; c'est très important, mais d'une manière générale plus que dans tel cas particulier. Il y a environ 120,000 espèces de végétaux. Soit A l'importance de les bien distinguer; le degré d'importance de traiter une d'entre elles conve-

nablement n'a plus que la valeur de jkitiûûx'

Le défaut d'une saine appréciation de Fétendue de la science et de la valeur de ses différentes parties est aussi une source de préjugés ou de préventions qui peuvent conduire à des polémiques.

Par exemple, la science est de tous les pays comme de tous les temps. Mêler des idées patriotiques avec des idées de botanique est aussi peu fondé que mesquin. Il n'y a pas de botanique allemande, française ou anglaise. Même les flores locales intéressent la botanique en général, car on est obligé partout de les consulter

(i) Chardons nanceïenSt par le Û' Hussenot, qui n'est rien, etc., etc. In-So, 1" édit., Nancy, 1835; 2» édit., ibid., 1836, 213 pages. C'est le pamphlet le plus extravagant que l'amour-propre blessé ait fait naître en botanique.

pour la distribution géographique des espèces, pour tel ou tel caractère que Fauteur a observé, ou encore pour un nom qu'il peut avoir introduit à une certaine date. Prétendre écrire à l'usage de ses voisins, peut-être dans une langue inconnue à d'autres personnes ; vanter ses compatriotes aux dépens des étrangers, ou ses contemporains en oubliant leurs prédécesseurs, c'est parquer la science d'une manière étroite qui limite nécessairement la portée de l'esprit.

Il en est de même d'une concentration exclusive sur une seule branche de la botanique* Elle engendre des manières de décrire et de raisonner trop particulières, et il en résulte qu'on ne profite pas des améliorations qui s'introduisent dans d'autres parties de la science. On peut même arriver de cette manière à mépriser les branches qu'on ne cultive pas, prévention injuste et mal fondée, car tout se tient dans les êtres organisés, et si l'on a introduit une division du travail, c'est seulement à cause de la faiblesse des travailleurs et du petit nombre d'années dont chacun d'eux dispose.

Un autre préjugé n'est pas rare chez les botanistes. C'est celui d'attribuer à une faculté spéciale, la mémoire, par exemple, une importance prépondérante. Pour quelques personnes, oublier les caractères ou le nom d'une plante, ne pas la reconnaître quand on l'a jadis étudiée, en un mot n'être pas un dictionnaire ambulant propre à éviter de la peine aux jeunes gens qui herborisent, c'est la preuve d'une complète infériorité, et celui qui a obtenu quelque réputation sans une excellente mémoire ne doit être qu'un charlatan ou un intrigant. Il y a pourtant des animaux qui ont plus de mémoire que l'homme, et les paysans en ont plus que les lettrés. Une forte mémoire est très utile, mais on peut y suppléer

par de Tordre. Jean^acques Rousseau s'est permis de dire dans ses « Lettres sur la botanique »• : « J'ai toujours cru qu'on pouvait être un très grand botaniste sans connaître une seule plante par son nom. » En isolant ce mot de toute autre idée, il pourrait passer pour un des nombreux paradoxes de l'auteur; mais il faut ajouter qu'un botaniste, même médiocre, peut toujours savoir un nom, quand il le veut, en cherchant dans les livres et les herbiers. On supplée à la mémoire, bien mieux qu'au défaut de jugement, de persévérance ou de méthode.

Deux mots encore sur les dispositions intellectuelles qu'il convient d'avoir pour bien étudier et bien décrire les êtres organisés.

Assurément, comme dans toutes les sciences, le goût de l'exactitude est en botanique une condition de premier ordre. Il ne s'agit pourtant pas d'une exactitude mathématique. Les animaux et les végétaux sont trop compliqués, trop changeants et trop soumis à des influences diverses pour qu'on puisse leur appliquer le calcul. La vue des faits au moyen d'observations ou d'expériences est le procédé ordinaire, qu'il ne faut cependant pas exagérer au point de se refuser aux preuves dites de témoignage (1), puisque les descriptions d'un auteur sont de cette nature et doivent être admises jusqu'à preuve contraire. Dans les sciences naturelles, beaucoup de faits sont équivoques, ou même se présentent comme contradictoires. Il s'agit alors d'estimer ce

(1) A chaque époque, certaines exagéiations. Naguère on avait trop de confiance dans le dire des auteurs. A présent, on croit devoir dans les écoles montrer tous les faits. C'est à peine si Ton ose dire aux élèves que Tétain so fond à 235 degrés, et le sodium à 90 degrés ; il faut qu'ils le voient. Beaucoup de temps se perd ainsi en vérifications. Ceux qui étudient Thistoire sont plus heureux. On leur permet d'admettre que la bataille d*Austerlitz a été livrée, sans qu'on puisse la leur montrer.

qui est le plus probable, question de jugement, de sens commun, dans laquelle les esprits justes ont la supériorité à la fois sur les amateurs de paradoxes et sur les difficiles qui exigent en toute chose des preuves absolument rigoureuses, c'est-à-dire mathématiques (1). Maintenant je vais supposer un botaniste ayant les conditions morales nécessaires, du jugement, de la sagacité, de la persévérance, pas de préjugés nationaux ou autres, et un vif désir de contribuer à l'avancement de sa science favorite. Il peut disposer d'une partie (Je son temps, et connaît déjà la botanique au point de vue des organes, des termes usités, de la classification et de la nomenclature. Je vais m'efforcer de l'aider dans la manière de rédiger et de publier ses travaux, surtout ceux de pure description. J'aurai peut-être quelques réflexions utiles à lui présenter, et s'il n'a besoin d'aucun conseil, je lui ofi'rirai au moins les documents du chapitre dernier, qui pourront le diriger dans certaines recherches et lui faire éviter certaines chances d'erreur.

(1) On se sert quelquefois avec avantage, dans les sciences naturelles, de relevés numériques, c'est-à-dire de statistique ; mais les déductions qu^on en tire n^expriment que des probabilités. La fréquence plus ou moins grande d*un événement ou d*un fait donne, avec plus de probabilité que par une simple appréciation, ce qui est vraisemblable, sans que ce soit une démonstration mathématique. J'ai traité ce point dans un volume de mélanges intitulé : Histoire des sciences et des savants depuis deux siècles, suivie d'autres études sur les sujets scientifiques, en particulier sur la sélection dans l'espèce humaine, l vol. in-^». Genève, 1873. Voir, article VII, la statistique et le libre arbitre.

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