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LA VOIE ROMAINE

Donner une description technique de la construction des voies romaines serait sortir du cadre de cet ouvrage. Rappelons seulement que celle dont il est ici question, est la première à laquelle fut attribuée la dénomination étrange de Chaussée Brunehaut, sous laquelle on désigne couramment ces anciennes voies de communication.

Si l'on admet que la célèbre reine d’Austrasie fît construire ou restaurer des chemins dans ses états, il ne faut pourtant pas oublier que, du côté de l’Ouest, son pouvoir ne s’étendait guère au-delà de la ville de Laon; elle n'avait donc rien à voir ici, sur la « via solemnis » de Lugdunum à Gesoriacum, de Lyon à Boulogne-sur-Mer.

Dans le Supplément aux Cartulaires des Établissements religieux et civils du Boulonnais qu'il a publié en igo5 (i), M. Roger Rodière rapporte une charte de Guillaume Le Moine, seigneur de Cours (2), datée du mois de décembre 1260. On y parle d'une pièce de terre contiguë « calceiæ Burneheut ». Dom Grenier mentionne également une charte d'Hugues Quiéret, seigneur de Douriez (3), confirmant, au mois d’avril i2o5, la vente d’un droit de terrage sur le terroir de ce bourg, en faveur de l’abbaye de Valloires, où toutes les terres soumises à ce droit sont dites situées « juxta calceiam Burnehaut », et ce serait là. d’après le savant bénédictin, le plus ancien titre qui fasse mention de notre chaussée sous ce nom (4).

Remarquons que ces deux documents du xute siècle ne portent pas Brunehaut, mais bien Burnehaut, Burneheut, et alors, sans nous arrêter à examiner la valeur des diverses légendes imaginées pour expliquer l’origine de ce nom, nous verrons là tout simplement : la chaussée aux bornes hautes, par allusion aux bornes milliaires qu'on voyait le long de ce grand chemin (5). La phonétique populaire altéra le nom primitif; Burnehaut est devenu Brunehaut, et de ce fait, la célèbre rivale de Frédégonde s'est vu attribuer la construction de ces belles routes qui sillonnaient déjà nos contrées plus de cinq cents ans avant sa fin tragique.

Les voies romaines ont exercé une grande influence sur la dénomination des lieux qu’elles traversent. Indépendamment du nom d’Estrées, qui signifie chaussée, porté par bon nombre de villages où elles passent (6), on trouve encore beaucoup d’endroits ou lieux-dits qui, d'une façon plus ou moins directe, leur doivent leur appellation. Ici par exemple nous trouvons « la chausséette » ou la petite chaussée opposée à la grande, puis « la voie qui tourne » par opposition à la voie droite qu’est la chaussée Brunehaut, enfin « le canton du borne » doit peut-être son nom à une ancienne borne milliaire (7).

: 1) Mémoires de la Société académique de Boulogne-sur-Mer, tome XIV.

(2) Cours, Courset, canton de Desvres, arrondissement de Boulogne-sur-Mer.

(3) Douriez, canton de Campagne-lès-Hesdin, arrondissement de Montreuil-sur-Mer.

'4) D. Grenier, Introduction à l'Histoire de la Picardie. Mémoires in-40 de la Société des Antiquaires de Picardie, tome III, p. 444.

(5) En patois picard borne se dit bourne; si l'on tient compte que dans la langue latine la voyelle u se prononçait ou, on comprendra facilement qu’au moyen âge on devait écrire burne. Le simple déplacement d’une lettre a donc suffi pour amener la confusion et l’erreur que nous signalons.

(6) Il y en a quatre dans le département de la Somme : Estrées, canton de Boves; Estrées-Déniécourt, canton de Chaulnes; Estrées, canton de Péronne qui, par un pléonasme inexplicable, s’appelle Estrées-en-Chaussée, nom qui fut aussi plusieurs fois attribué à Estrées-lès-Crécy. Le nom de ce dernier village devrait seul s'écrire avec une 5 à la fin, parce qu’il possédait deux voies. Le signe du pluriel, ajouté à ceux des autres, est un non-sens et devrait être supprimé.

(7) Notons en passant que dans la Gaule, au moins depuis Lyon, ces hautes bornes n’indiquaient plus les milles romains, mais les lieues gauloises qui valaient environ deux mille pas. C’est précisément la distance qui sépare la borne dont nous parlons du point où les territoires de Brailly-Cornehotte et de Fontaine-sur-Maye touchent à celui d’Estrées. Il y avait là une seconde borne, et ces deux endroits sont encore aujourd'hui des carrefours où viennent aboutir un certain nombre de chemins plus ou moins abandonnés.

C’est de ce point que partait la voie secondaire qui, passant par Crécy, traversait sa forêt, gagnait le gué de Blanquetaque, d’où elle se dirigeait vers la ville d'Eu (i), mettant ainsi en communication deux villes gallo-romaines oubliées de nos jours, bien qu elles aient dû jouir d’une renommée assez grande pour avoir mérité d’être décorées du titre impérial, savoir : Augusta, aujourd'hui Oust-Marais sur le bord de la Bresle (2) et Augusta, dont par abréviation on a fait Austa, puis en français Auste.

De cette dernière on peut dire en toute vérité : etiam periere ruince. Elle occupait la partie septentrionale du territoire d'Estrées-lès-Crécy. Sa position, sur un promontoire qui s avance vers l’Authie et en domine la vallée, devait en faire un oppide gallo-romain d'une réelle importance, mais cette situation, qui faisait sa force, fut la cause de sa ruine, car elle ne permit point d’y faire passer la grande voie d’Amiens à Boulogne. Attirés par l’amour du gain, les habitants d’Auste vinrent s’établir sur le bord de la route qui passait si près de leur antique cité. Telle fut vraisemblablement l’origine du village d’Estrées-lès-Crécy.

Quoiqu’il en soit, Auste ne disparut point complètement, et figure avec Estrées et Mons (3) dans le dénombrement des biens de l’abbaye de Saint-Riquier fourni en 83 1, puis dans deux autres dénombrements des fiefs de Séronville (4) et d’Estrées fournis le premier le 12 mai l'i'jb et le second en décembre 1387.

Le souvenir de la ville d’Auste s’est conservé dans le bois d’Auste (5); ce bois a été récemment défriché, et une ferme qui en porte le nom a été bâtie sur son emplacement.

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