LA CROIX DU ROI DE BOHÊME
A l’ouest du village d’Estrées se livra, le 26 août 1346, la sanglante bataille de Crécy. Le souvenir de ce désastre est présent à toutes les mémoires. Nous n’allons donc pas refaire une fois encore, après tant d'autres, le récit de cette triste journée. Rappelons seulement la fin héroïque de Jean de Luxembourg roi de Bohême, puisque c est sur le territoire d Estrées qu est glorieusement tombé ce roi chevaleresque, le seul souverain étranger peut-être, qui ait volontairement donné sa vie pour la France.
. Le jour commence à baisser. L’armée française est en déroute.
Philippe de Valois se jette résolument dans la mêlée pour rallier les siens; deux chevaux sont tués sous lui; il est blessé à la gorge et à la cuisse, c’est en vain, tout espoir est perdu. Alors, cédant aux sages conseils de Jean de Hainaut, l’infortuné roi de France quitte le champ de bataille et se réfugie au château de La Broyé (6).
(1) Prakond : Histoire de cinq Villes et de trois cents Villages. Saint-Riquier et les cantons voisins, tome II, p. 465. — Lefils : Géographie historique de l’arrondissement d’Abbeville , p. 213.
(2) Oust-Marais, qui s’écrivait autrefois Aoust-Marais, canton d’Ault, arrondissement dAbbeville.
(3) On ne connait pas exactement l’emplacement de ce village que les uns placent prés de Bray-sur-Somme et les autres à Monts-en-Ternois, canton de Saint-Pol. (Abbé Hénocqub : Histoire de Saint-Riquier, tome III, p. 366). Or, dans le dénombrement d’un fief situé i Estrées, du mois de décembre 1387, on voit que la chaussée Brunehaul côtoyait un bois de dix journaux nommé le Tronquoy; ailleurs, dans une charte de Guillaume comte de Ponthieu de l’année 1211, il est dit que le bois de Mons-sur-Authie s’étendait jusqu’au Tronquoy. (D. Grenier : Introduction à l'Histoire Je la Picardie. Mémoires de la Société des Antiquaires de Picardie. Série in-4", tome III, p. 443). La tradition d’Estréeslès-Crécy et de Eontaine-sur-Maye a conservé le souvenir du bois du Tronquoy, bien que ce nom ne figure point au plan cadastral. Si on peut voir dans le lieu dit « la longue haie » l’emplacement d’un bois défriché, ce pourrait être celui de Mons; et Mons-sur-Authie pourrait fort bien avoir existé entre la ferme de Branlicourt et Le Boisle, en un lieu où se trouvent de nombreux vestiges de constructions, et où une tradition erronée voudrait voir l'emplacement primitif d’Estrées. Peut-être aussi que les derniers habitants de Mons se sont retirés à Estrées.
(4) Fief situé à Estrées-lès-Crécy.
(5) Ce nom a été défiguré par le rédacteur du plan cadastral. Il a écrit « Bois d’Ausse ». C'est un tort, mais quoi d’étonnant? Sa plume maladroite n’a-t-elle pas fait aussi de la Vallée des Clercs « la Vallée de l’Eclair » 1
16) La Broyé, canton d’Hesdin, arrondissement de Montreuil-sur-Mer, est à six kilomètres du champ de bataille de Crécy.
Cependant, la nouvelle de la défaite arrive jusqu’à Jean de Luxembourg qui commandait à l'arrière-garde. N'écoutant que sa vaillance il veut, tout aveugle qu'il est, prendre part au combat, et, à ceux qui voudraient l’en dissuader il fait cette fière réponse : « Ne plaise au Ciel qu'un roi de Bohême s’enfuie, mais conduisez-moi là où le combat est le plus acharné. Que Dieu me soit en aide; veillez seulement
sur mon fils » (i). Ces paroles qu’un chroniqueur tchèque prête à son souverain peuvent être rapprochées du texte de Froissart, gravé sur le nouveau socle de la croix du roi de Bohême. C’est, dit avec raison M. Léger, le même langage dans une forme plus noble et plus idéaliste. Il est compris des nobles bohémiens. « Nous vous mènerons, répond l’un d’eux, dans un endroit d'où nous ne reviendrons pas, ni vous non plus ».
Le mot est beau dans sa fierté mélancolique.
Deux compagnons du roi Jean attachent alors leurs chevaux à celui de leur maître pour ne point le perdre dans la mêlée, un grand cri retentit: « Prague! Prague! »
et le roi de Bohême s’élance avec les siens, qui « si bien sus les Engles que tous y
Estrées-lês-Crécy. — Croix du Roi de Bohême avant sa restauration.
boutirent
le servirent, dit Froissart, et si avant demourèrent ».
L’histoire raconte en effet qu’on les retrouva tous morts, leurs chevaux encore liés ensemble, et que le roi d’Angleterre touché de tant d'héroïsme se serait écrié : « Aujourd'hui est tombée la couronne de la chevalerie. Nul ne fut jamais semblable à ce roi de Bohême ».
Au milieu des champs, à l’endroit même où tomba Jean de Luxembourg, de pieuses mains élevèrent une modeste croix, pour conserver le souvenir de sa fin héroïque. L’existence de cette croix est constatée dans un acte public du 29 janvier 1 36 1 (2), elle est donc contemporaine de la bataille de Crécy. On la nomme quelquefois « la croix de pierre », mais plus généralement on l’appelle « la croix du Roi de Bohême »; elle a même donné son nom au canton du terroir d’Estrées sur lequel elle est située. C’est un monolithe. Le fût est carré avec angles légèrement chanfreinés, la partie supérieure, à arêtes vives, forme une croix légèrement pattée dont les
(1) Benes de Weitmil : Fontes reruin bohemicarum , VI, p. 513. Cité par M. Luuis Léger, membre de l'Institut dans « la Bataille de Crécy, d’après les récits bohémiens *, lecture faite à la séance publique annuelle des cinq académies, le 25 octobre 1901. Xotice à laquelle nous avons emprunté quelques citations.
(2) Marquis de Belleval : Chronologie d' Abbeville et du Ponthieu, p. 326.
extrémités sont arrondies (i). Rien de plus simple que ce petit monument posé sur un large socle dépourvu de toute ornementation.
Vers 1840, l’antique croix, rongée à sa base, tombe de son piédestal. Le cultivateur la respecte, et, en 1846, un médecin de Versailles, le docteur Boucher, originaire de Fontaine-sur-Maye, la fait relever. Comme sa position au milieu du champ, outre qu'elle était une gêne pour la culture, exposait la vénérable croix à de continuels accidents, M. Boucher eut l'idée de la transporter au bord du chemin. En 1854, l’agent-voyer de Crécy, M. Gomel, prenait soin de faire murailler le talus de la route pour empêcher le glissement du terrain qui la portait.
A la même époque, le i3 juillet 1 856, dans une séance solennelle de la Société des Antiquaires de Picardie, M. A. Breuil, poète à ses heures, célébrait le héros de Crécy dans une ode remarquable qu’il terminait ainsi :
« Et nous, Picards, enfants de la vieille province Où le Roi de Bohême en mourant est tombé,
Sachons à notre tour honorer ce grand prince Qui pour la France a succombé;
Remplaçons le fragile et trop modeste signe Qui marque encor le lieu de son trépas insigne,
Par un durable monument;
Qu’en lettres d’or gravé, son nom cher à l’Histoire,
Symbole du plus beau, du plus pur dévoùment,
Sur le sombre Crécy jette un rayon de gloire ».
Ce vœu est enfin réalisé. Le 25 octobre 1901 M. Louis Léger, membre de l’Institut, communiquait à ses collègues, une note sur « la Bataille de Crécy d’après les récits bohémiens », puis, parlant de « l'humble croix monolithe en meulière, d’aspect fort archaïque » et de sa restauration par le docteur Boucher, le savant professeur ajoutait : « Elle mérite mieux encore. 11 n’est pas si commun de voir des rois étrangers mourir pour la France. Je voudrais appeler sur ce vénérable monument l'attention de tous ceux qui se passionnent pour nos légendes héroïques. J’aimerais à le voir protégé par un grillage contre les injures des bestiaux et des malandrins. Je voudrais plus : je voudrais qu’auprès de cette croix notre reconnaissance — hélas! un peu tardive, — élevât un monument plus grandiose, une stèle, une pyramide, une chapelle, et qu’une inscription fît connaître au passant le drame sanglant qui s’est joué sur cette terre sacrée ».
Cet appel fut entendu. Un comité, composé de membres de l'Institut, de la Société des Antiquaires de Picardie, de la Société d’Émulation d’Abbeville et de quelques notabilités de la région, se mit à l’œuvre et s’appliqua tout d’abord à conserver intacte la vieille croix, tout en la mettant en valeur.
La municipalité d’Estrées-lès-Crécy offrit spontanément un terrain sur le bord du « chemin de l’armée » voisin du champ où tomba le roi de Bohême, et là sur un tertre gazonné, un beau piédestal décoré d’inscriptions et d'armoiries sert maintenant de support à l’antique croix. Le tout forme un monument d’une noble simplicité. Il attire de loin l’attention et fait honneur à l’architecte, M. Milvoy, qui a mis gracieusement son talent au service du comité (2).
li| Elle a tellement souffert des injures du temps et des hommes, qu'il faut aujourd’hui une grande attention pour lui restituer par la pensée sa forme primitive.
(2) Avant 1903, la croix simplement posée sur le talus de la route n’avait guère que quatre pieds de hauteur, elle s’élève maintenant à plus de cinq mètres au-dessus du chemin.
« L'histoire d’Estrées, dit M. Prarond, ne garde que des souvenirs de bataille (i) », et si le village n'eut rien à souffrir de celle de Crécy, il n’en fut pas de même à la fin de la guerre de Trente ans.
Le roi d'Espagne Philippe IV s’étant rapproché de l’Autriche contre laquelle luttait alors Richelieu, les relations entre la France et l’Espagne se trouvèrent rompues, et, comme l’Artois appartenait alors à l’Espagne, la Picardie se trouvait la première exposée aux attaques de l’ennemi.
Or, la nuit du samedi au dimanche 18 juillet 1 635, quatre cents hommes de la garnison d'Hesdin envahirent soudainement le Ponthieu, pillèrent les villages d’Estrées-lès-Crécy et de Fontaine-sur-Maye et firent prisonnier Philippe de Montault (2), que Richelieu avait envoyé en mission en Picardie.
Avertis de ce qui se passait, les habitants de Crécy, s’étant joints à ceux des villages ravagés, se rendirent au Boisle (3) pour couper la retraite aux pillards. Leur audace fut couronnée de succès; les Espagnols mis en pleine déroute, durent abandonner le butin et le prisonnier qu’ils avaient faits, à la grande joie des paysans. Cette joie, hélas! fut de courte durée. Les représailles ne se firent point attendre, et pour tirer vengeance de ces patriotes, le gouverneur d'Hesdin envoya des troupes nombreuses qui durant le mois d’août, ravagèrent toute la contrée, pillèrent et brûlèrent plus de soixante villages, fermes ou hameaux du Ponthieu (4).
L’ÉGLISE
Simple écart de la paroisse de Crécy, le village d’Estrées ne semble pas avoir possédé d'édifice pour le service du culte avant la seconde moitié du xme siècle.
Sur la face principale du monument sont figurés l’écu et l'épée du roi Jean avec cette inscription : Cette croix rappelle la fin héroïque de Jean de Luxembourg, roi de Bohême, mort pour la France le 26 août 1346. Au-dessous on a gravé les dernières paroles du héros : <r Je vous requiers très espécialement que vous me meniez si avant que je puisse férir un coup d’épée ». A droite, sur le chemin de l’armée, au-dessous des armes d’Estrées, ( d'or à trois merlettes de sable) on lit : « Jean férit un coup d’épée, voire trois, voire quatre, et se combattit moult vaillamment C’est de ce côté, à quarante pas environ de la croix, que tomba Jean l’Aveugle A gauche, vers Crécy, au-dessous des armes de ce bourg, (d’azur à trois croissants enlacés d'argent), se lisent ces paroles empruntées, comme celles qui précèdent, au chroniqueur Froissart : «• Les vaillants chevaliers avoient plus cher à mourir que fuite vilaine leur fût reprochée ». Il nous a semblé qu’on devait bien ce témoignage de reconnaissance aux malheureuses victimes de cette journée qui rachetèrent par une mort héroïque la faute qu’elles avaient commise par suite de leur imprévoyance et de leur indiscipline.
Sur la face postérieure se lit l’inscription commémorative suivante : Erigée avant 1360, relevée en 1846 par le Dr Boucher, || la croix du Roi de Bohême fut restaurée en 1903 par les soins de || L. Léger et J. Lair, membres de l’Institut, || E. Coache, député, conseiller général du canton de Crécy. || J. Vayson, Président de la Société d'Émulation d’Abbeville, || G. Durand, Président de la Société des Antiquaires de Picardie; || A. -J. Armand, membre des dites Sociétés et Curé d’Estrées-lès-Crécy; || V. Plé, Maire, — A Dobremer, Adjoint; || Am. Milvoy, Aichitecte.
Une inscription semblable gravée sur une lame de plomb a été déposée dans les fondations.
Après avoir restauré la croix, le Comité fit ériger sur la place de Crécy même, un monument à Jean de Luxembourg, et, lors de l’inauguration (icr octobre 1905), les délégués de la Bohême et du Luxembourg vinrent visiter la vieille croix au pied de laquelle ils déposèrent une palme arrivée de Prague le jour même.
(1) Prarond, ouvrage déjà cité, p. 466.
(2) Il se trouvait probablement chez le seigneur d’Estrées, auquel il pourrait bien avoir été allié, car dans son contrat de mariage avec Jeanne de Berghes, daté du 6 avril 1618, Élie de Bucy est qualifié « chevalier, sieur de Montault, Soulonnes (pour Selonne), Estrées, etc. ».
(3) Le Boisle, canton de Crécy, arrondissement d’Abbeville. Ce village situé sur la rive gauche de l’Authie est réuni à La Broyé par un pont où l’ennemi devait nécessairement passer pour regagner Hesdin.
(4) Quatorze années de guerre en Artois. Cabinet historique de l'Artois et de la Picardie , tome III. p. 201. — Mémorial d'un bourgeois de Domart (1634-1655), mis en ordre et annoté par M. Alcius Ledieu et publié dans les Mémoires de la Société d’Emulation d’Abbeville, tome XVIII, p. 31 1. — Acte de notoriété de l'incendie de Crécy par les Espagnols. Abbeville, 3 février 1636, conservé aux Archives municipales de Crécy-en-Ponthieu. Série E. E.
Les Titres de l'Évêché d’Amiens, conservés aux Archives départementales de la Somme, nous apprennent qu’au mois de juillet 1 25 1 , Thibaut d’Amiens et Marie dame d’Estrées, sa femme, pour se conformer aux dispositions testamentaires de Bernard d’Amiens, chevalier, seigneur d’Estrées (i), fondèrent au dit lieu une chapelle dédiée à Saint-Nicolas qu’ils aumônèrent d’une rente en argent et en blé. Ils donnèrent également une masure, avec pouvoir d’y bâtir une maison pour l'œuvre de la dite chapelle (2). Telle est l’origine de l’église et du presbytère d’Estrées-lès-Crécy (3;.
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XVIIe Siècle XIXe Siècle.
Estrées-lès-Crécy. — Plan de l'église.
Trois cents ans plus tard, l'accroissement de la population d'Estrées nécessita l'agrandissement de la petite chapelle primitive devenue insuffisante. L’abbaye de Forestmontiers qui jouissait de toute la dîme de Crécy et d'Estrées, qui présentait à la cure de Crécy, dont Estrées faisait alors partie, se chargea vraisemblablement de ce soin et fit construire le chœur, aux réparations duquel elle demeura toujours tenue.
(1) La famille d'Estrées (d'or à trois merle/tes de sable), fixée à Saint-Riquier dès le xn° siècle n’était plus en possession de la seigneurie d’Estrées-lès-Crécy qui était passée dans la puissante maison d’Amiens, laquelle portait : de gueules à trois chevrons de vair.
(2) Abbé Hénocque : Histoire de Saint-Riquier , tome III, p. 204. — Darsy : Bénéfices de l'Église d'Amiens, tome II, p. 237.
(3) L’ancienne maison curiale, située sur la rue, fut convertie en école pour les filles en 1863, après que la commune eut fait construire le presbytère actuel dans un terrain qu’elle avait acheté derrière le cimetière
L’abandon de l'ancien vocable, auquel vient se substituer celui de Notre-Dame sous lequel l’église d'Estrées-lès-Crécy a toujours été désignée depuis, nous paraît, à défaut de titre, une forte présomption en faveur de cette hypothèse (1).
Quoiqu’il en soit, le chœur était achevé en 1547 ainsi qu’en témoigne l’inscription gravée par le maître charpentier « Anthoine Depoiy », sur le poinçon principal du grand comble.
Juste cent ans après, deux chapelles formant transept furent ajoutées au chœur, et, en 1647, ® Michel Bounné » inscrivait son nom au-dessous de celui de son prédécesseur (2). Antoine Depoilly et Michel Boinet étaient de bons ouvriers, leur travail le prouve; s'ils n'étaient pas grands clercs, nous devons néanmoins leur savoir gré d'avoir ainsi signé leur œuvre, cette double inscription gravée par leur ciseau étant le seul document qui nous fasse connaître la date de la construction du chœur et du transept de l’église d'Estrées-lès-Crécy.
Deux écussons sculptés sur les culots qui reçoivent les retombées de la voûte dans la chapelle de gauche, (probablement ancienne chapelle du château), nous portent à croire que les seigneurs d'alors (3) contribuèrent à la dépense, toutefois, malgré leur concours financier, les travaux traînèrent en longueur. Nous trouvons en effet dans les archives, sous la date du 22 juin 1 658, toute une série de contrats de « louage des chambres (4) de l'église d’Estrées, pour l'achèvement d’icelle église ». La redevance annuelle, payable à la saint Remi, est de soixante, quarante,
(1) Il était assez naturel que l’abbaye de Forestmontiers, placée sous l’invocation de la très sainte Vierge, imposât ce vocable de Notre-Dame à l’église qu’elle dotait d’un chœur qui, sous tous les rapports, était de beaucoup la partie la plus importante de l’édifice. Toutefois le souvenir de la fondation primitive s’est perpétué dans la « chapellenie de saint Nicolas », qui exista dans l’église d’Estrées jusqu’à la Révolution. Elle était à la collation du seigneur du lieu qui devait désigner un titulaire dans les quarante jours de la vacance; passé ce délai la nomination revenait à l’évêque. En 1728, le titulaire Adrien Caron, curé de Fontaine-sur-Maye et ancien vicaire d’Estréeslès-Crécy, (de 1712 à 1717), se déclare tenu â une messe par semaine, pour laquelle il reçoit comme redevance six setiers de blé. (Darsy : Bénéfices de V Église d'Amiens , tome II, p. 2371.
Notons en passant que jusqu'au milieu du xvie siècle, les moines de Forestmontiers desservaient la paroisse de Crécy dont Estrées faisait partie, mais il y avait dans ce dernier village un vicaire résidant; la situation resta la même lorsque Crécy fut pourvu d’un curé. C’est seulsment le icr janvier 1749 qu'Estrées fut séparé de Crécy et forma dès lors une paroisse distincte desservie par un curé et un vicaire jusqu'à la grande Révolution.
(2) On sait qu’il est très difficile d’assigner d’après les seules données archéologiques, une date précise aux monuments élevés pendant la dernière période du style ogival, mais pour l'église d’Estrées ce sont justement les dates qui viennent nous déconcerter. Le raccordement du transept avec le chœur a été si bien fait qu’il n’est guère visible à l’extérieur; les crochets ou choux frisés qui décorent l’archivolte de ses fenêtres (dont deux aveuglées), les pinacles des contreforts, sont tellement semblables qu’il est impossible d’y voir l’œuvre de deux mains différentes. Rien de choquant non plus à l’intérieur, bien que les raccords soient plus visibles. Admettre que l’ouvrier du xviic siècle ait scrupuleusement copié son devancier, c’est peu probable. Faut- il supposer que la décoration extérieure du chœur ait été différée, ou modifiée? c’est possible, et certains raccords peuvent le faire penser. La sculpture des voûtes du chœur est assez grossière pour qu’on ait eu l’idée d'attendre, afin de pouvoir confier à un ouvrier plus habile, toute l’ornementation extérieure beaucoup plus en vue, toujours est il que si l’on peut à l’intérieur supposer deux mains différentes, la chose parait bien difficile quand il s’agit de l'extérieur. Quoi qu’il en soit, les deux dates 1547 et 1647 sont là et n’ont pas été gravées par le même ouvrier.
(3) Par contrat de mariage du 19 novembre 1754. Isabelle de Saint-Delys dame d’Estrées-lès-Crécy, apporta cette seigneurie à Marc de Bucy (et non Buissy comme on a quelquefois écrit à tort). Leurs descendants la possédèrent jusqu'à la fin du XVIIe siècle, époque où Françoise de Bucy-Selonne la fit entrer, par son mariage, dans la maison de Héricourt. Maintenant voyons les écussons sculptés à la naissance de la voûte de notre église. Le premier à gauche
est : écartelé : aux 1 et 4 de . ... à trois fasces de . aux 2 et 3 de . à trois merlettes de . et sur le tout de .. ..
à la croix de . Le second est un écu en losange, parti, au 1 écartelé (comme ci-dessus , au 2 semé de billettes.
La forme de l’écu et le défaut d’espace n’ont pas permis au sculpteur de placer les dix billettes, mais il n’y a aucune hésitation possible, il s’agit ici d’une dame de Bucy-Selonne. Bucy porte : d'or à dix billettes de gueules. La petitesse de ces armoiries ne nous a pas permis de distinguer si la croix était chargée de coquilles. Nous pensons néanmoins qu’on doit voir là les armes d'un membre de la famille de Héricourt ( d'argent à la croix de gueules chargée de cinq coquilles du champ). Françoise de Bucy aurait donc été mariée vers 1687.
(4) Il s’agit sans doute de bancs fermés comme on en voit encore en certaines églises.
ou même seulement vingt sols. Le millésime de 1687, sculpté sur une des clefs de voûte nous semble indiquer l’époque de l’achèvement des travaux (1).
La modeste chapelle primitive n'avait sans doute qu’une petite cloche placée dans une ouverture aménagée au sommet de la façade. C’était trop peu pour la belle église de Notre-Dame; aussi, avant même d’avoir terminé le transept, élevait-on contre le pignon occidental deux gros piliers destinés à servir de contreforts au nouveau « campenard » dans les arcades duquel se balancèrent bientôt les deux cloches (2) bénites par « maistre Charle Poissan, curé d’Estré » (3), le 27 février 1661.
Une voûte établie au-dessus de la petite niche qui surmonte la porte d’entrée, réunissait les deux contreforts, et l’église d'Estrées possédait un porche peu profond (4) comme sa voisine de Fontaine-sur-Maye (5), mais ici la partie supérieure s’amortissait dans la façade construite longtemps avant, formant talus entre les deux piliers, et l’ancien portail d’Estrées-lès-Crécy ressemblait à celui de l’église de Port-le-Grand.
(1) La même date de 1687 se lit également à la voûte de l’église voisine du Boisle dont le tracé est tout autre. Cela prouve une fois de plus la persistance du style gothique dans notre région. Au Boisle, l’ancien portail, qui s’ouvrait au nord, à la base du clocher (probablement un peu plus ancien que le chœur), nous offre encore un beau spécimen de ce style fleuri qui semblait avoir à cœur de transformer la pierre en une véritable dentelle, mais l’art de la Renaissance fait sentir son influence dans la décoration des culots sur lesquels retombaient les nervures de la voûte.
(2) Voici leur acte de baptême : * L’an de grasce mille six cens soixante et un, les cloches d’Estrées ont été baptisées par maistre Charle Poissan, curé d’Estré, le vingt-septiesme jour de febvrier. Le parin de la grosse, Charle de Bucy, fils de Monsieur de Selonne et la marainne Antoinette de Bucy, fille dudict sieur de Selonne. Le parin de la petite, Claude de Bainast, la marainne Marie de Bainast, tous deux enfants de Monsieur et Madame de Septfontaines ».
La grosse cloche fut remplacée en 1738, et la nouvelle, nommée * Josèphe Marie », eût pour parrain et marraine le marquis et la marquise de Saluces, seigneur et dame dudit Estrées; elle portait leurs armoiries. Cette cloche fut bénite le 17 décembre 1738, par Louis Devis, vicaire à Crécy » du consentement et avec la permission de M. Le Blond, curé de Crécy et d’Estré, et en présence de M. Piolet, vicaire dudit Estré ».
D’après la tradition les cloches d’Estrées-lès-Crécy n’auraient pas été livrées pour la fonte pendant la Révolution, et auraient été descendues dans un puits du château où elles seraient encore.
(3) Charles Poissant, curé de Crécy et d’Estrées, son secours, pendant cinquante ans, mourut le 9 mars 1689 et fut enterré dans l’église de Crécy. Originaire d’Estrées, il devait être proche parent, peut-être même frère du sculpteur THIBAUT POISSANT qui jouit d’une certaine célébrité.
D'après un mémoire lu à l’Académie de peinture et de sculpture, le 16 juin 1891, Thibaut Poissant naquit à Estrées-lès-Crécy en 1605. Il travailla d'abord à Abbeville chez Martin Caron maître menuisier et sculpteur, puis à Amiens chez Nicolas Blasset où il étudia l’architecture en même temps que la sculpture et enfin à Paris chez Sarrazin qui travaillait alors au Louvre. Là, il fut remarqué par le secrétaire d’État, François Sublet des Noyers, qui lui obtint du roi Louis XIII une pension et l’envoya étudier à Rome Thibaut Poissant resta dans cette ville de 1642 à 1647, et, à son retour, exécuta un certain nombre d’ouvrages qui le mirent en réputation, notamment le rétable de la collégiale de Saint-Honoré à Paris. Il travailla aussi pour les Minimes de Chaillot, dessina la clôture du chœur de leur église puis fut aidé dans l’exécution de cette œuvre par son frère Louis-Antoine Poissant ancien maître de la communauté de peinture et de sculpture qui, s’il faut en juger par ce titre, aurait aussi acquis une certaine notoriété. Thibaut Poissant était entré à l’Académie royale de peinture et de sculpture le 17 mars 1663; c’était un travailleur. Il mourut le 6 septembre 1668. En 1893, M. H. Macqueron a donné d’après Guillet-Saint-Georges et Mariette, une notice sur Thibaut Poissant dans le Bulletin de la Société d’ Emulation d'Abbeville, tome II, p. 218-228, avec la reproduction d’un bas-relief, « La Charité », qui donne une très bonne idée du talent de cet artiste trop peu connu chez nous.
(4) Sous ce porche fut inhumé le 5 juillet 1798 « avec les cérémonies ecclésiastiques accoutumées » Charles Levé, quatrième curé d’Estrées et le seul qui soit mort dans la paroisse. Né à Gapennes le 9 décembre 1750, Charles Levé fut nommé vicaire à Estrées-lès-Crécy en 1778 En 1787 le curé Nourtier ayant quitté la cure d’Estrées qui n’avait que 700 livres de revenu pour celle d’Arry qui en possédait 1040, son vicaire lui succéda. Charles Levé prêta serment à la Constitution civile du clergé décrétée en 1790; il se rétracta probablement peu après, toujours est-il qu’il resta dans sa paroisse. A ceux qui lui reprochaient son serment il répondait : « Si j’ai noirci ma conscience, c’est afin de pouvoir continuer à blanchir la vôtre ». Frappé d'apoplexie en revenant d’administrer un mourant, le curé Charles Levé demeura infirme les six derniers mois de sa vie. Le dernier vicaire d’Estrées, nommé Hecquet ne suivit pas l’exemple de son curé, il refusa le serment et prit le chemin de l’exil.
(5) Fontaine-sur-Maye était déjà paroisse en 1138. L'église actuelle n’offre aucun intérêt, un vieux pan de mur a gardé trois ou quatre modifions de l’époque romane, on y voit encore les restes d’une litre funèbre du xvme siècle avec les armoiries effacées des Dompierre. A l’intérieur, la porte du confessionnal mérite d’être signalée. C’est un assez beau morceau du style dit rocaille, puis, c’est une épave provenant de l'ancienne église de l’abbaye de Dommartin.
La pierre du pays, seule employée pour la construction de l'église d’Estréeslès-Crécy, s’effrite facilement, et en 1777, c’est-à-dire moins d'un siècle après l’achèvement de l'édifice, on dut refaire le pignon sud du transept ( 1 ) ; celui du nord protégé contre les mauvais vents par le corps principal du bâtiment résista plus longtemps, mais finit par tomber en 1886. Pour ces restaurations et pour la reconstruction du grand pignon du chœur on employa la brique, et c’est vraiment dommage pour la beauté du monument.
A la fin du xvm* et au commencement du xix" siècle, cette église, comme tant d’autres, fut plus ou moins délaissée et souffrit beaucoup de cet abandon. On ne s’intéressait guère alors aux monuments gothiques; les meneaux et les remplages des fenêtres furent brisés, et, faute de ressources pour exécuter les réparations, on mura tout simplement ces fenêtres en tout ou en partie; puis, la population de la paroisse (2) augmentant toujours, on songea à agrandir l’église.
Hélas! si l'argent manquait, le goût faisait encore bien plus défaut lorsque la Fabrique confia à J. Mathurel, architecte à Abbeville, le soin d’ajouter à la vieille nef les bas-côtés qu’on voit encore aujourd’hui. Bâtis en briques, l'un en 1 838 et l’autre en 1847, percés de fenêtres dépourvues de toute ornementation, ils sont un exemple du plus mauvais goût et contrastent étrangement avec le reste de l’édifice. Est-ce tout? Malheureusement non, et, comme si ces constructions parasites, élevées par la Fabrique, ne suffisaient pas à enlaidir et à deshonorer l'antique église, voici la Municipalité qui vient à la rescousse dès l’année suivante. Le vieux « campenard » menaçait ruine. On décide de le remplacer par un clocher qui sera établi tant bien que mal, plutôt mal que bien, sur le mur de la façade et les deux contreforts qui encadrent le porche. Plichon, d’Abbeville, était sans doute de la même école que son compatriote Mathurel, son clocher est digne des bascôtés, mais cette fois le gros bon sens du peuple protesta centre cette nouvelle insulte infligée à son église, et M. Candillon, curé de la paroisse (3) écrivait dans une note que nous avons retrouvée : « En 184S eût lieu la construction du clocher qui ne contenta pas une grande partie des habitants . » (4).
(ij Cette date de 1777 est gravée sur une pierre scellée au-dessus d’une croix dessinée par des briques formant saillie sur le nu du mur.
(2) La population d’Estrées-lès-Crécy a beaucoup varié. En 1698 on comptait 450 habitants; en 1724, 367; en 1772, 489; en 1828, 887; le chiffre le plus élevé nous est donné dans une délibération du Conseil municipal qui accuse 957 habitants en 1843. On trouve ensuite en 1850, 922 habitants; en 1873, <874: en 1892, 710; en 1900, 628, et d'après le dernier recensement de 1906, 589 habitants seulement. Les chiffres anciens nous ont été fournis par M. G. de Witasse, qui les a recueillis pour sa «• Géographie Historique du département de la Somme » dont le premier volume a été publié en 1902 par la Société d’Emulation d’Abbeville. Qu’il reçoive ici notre merci.
(3) Nommé curé d’Estrées-lès-Crécy en décembre 1840, Monsieur Hippolyte Candillon y arriva le 19 mars 1841. Il était le septième curé de cette paroisse qu’il administra pendant prés de cinquante-deux ans. En octobre 1892, ses infirmités l’ayant contraint à prendre sa retraite, il se retira à Beauval, son pays natal, où il mourut le 27 juillet 1893.
(4) Pour n’avoir plus à revenir sur ce clocher, disons de suite qu’il contient trois petites cloches pesant ensemble environ 700 kilogrammes, et dont voici les inscriptions :
i° La petite : « L'an 1847, j’*1' été nommée Françoise-Elizabeth par M. Théodore Paillard et De Elizabeth Lebrun sa femme qui sont mes bienfaiteurs.
J’ai été commandée par M. Paillard, adjoint et neveu du donateur et par M. Candillon, curé d’Estrées-lès-Crécy.
Gorlier fondeur à Frévent ».
20 La moyenne : « L’an 1853, j’ai été nommée Marie Théodozie (sic) Henriette par M. Théophile Maillet et dame Henriette Ridoux épouse de M. Albert Paillard.
J'ai été bénite par M. Nicolle, curé-doyen de Crécy, assisté de M. Candillon, curé d’Estrées-lès-Crécy et de M. Bernaux, curé de Fontaines (sic) -sur-Maye, en présence de M. Dercourt maire.
Gorlier, fondeur à Frévent ».
(Ces deux cloches sont décorées d’un crucifix au pied duquel se tient la Madeleine; d'une Vierge mère à la droite du Christ, et d’un saint évêque â sa gauche).
Des travaux assez importants furent exécutés aux fenêtres de i8g3 à 1900 (1). Ce n'est là qu un commencement et la belle église d'Estrées-Iès-Crécy réclame une prompte et complète restauration si on veut la préserver de la ruine qui la menace.
Autrefois l'église d'Estrées-lès-Crécy avait la forme d’une croix latine. L’adjonction des bas-côtés au milieu du xix" siècle, en lui faisant perdre cette forme pour ainsi dire traditionnelle, a de plus singulièrement nui au bon aspect de l’édifice, car si déjà la nef était beaucoup moins élevée que le chœur, cela paraît bien plus encore depuis qu'on en a doublé la largeur et allongé par le bas la toiture, afin de couvrir le plus économiquement possible les nefs latérales qui de ce fait sont nécessairement fort basses. L’effet est déplorable et évoque le souvenir de la Basse Œuvre soudée au chœur de la cathédrale de Beauvais.
De dimensions fort restreintes (2) la première chapelle n’offrait aucun intérêt archéologique, ses fenêtres étaient très simples. De ses épaisses murailles il reste seulement les fragments formant aujourd’hui ces piliers massifs qui partagent la nef en trois travées et la mettent en communication avec les bas-côtés. Le chevet a été détruit lors de la construction du chœur, mais le pignon occidental n’a pas été modifié. Au centre, entre les deux puissants contreforts sur lesquels on a greffé un clocher ridicule s’ouvre le portail en plein ceintre, sans la plus petite moulure (3). Il est surmonté d’une petite niche gothique fort endommagée par le frottement des cordes des cloches (4) et depuis longtemps privée de sa statuette.
Les contreforts ont un larmier qui les contourne extérieurement et se continue sur la façade.
La nef centrale, on l’a déjà compris, n'est plus éclairée. Elle ne reçoit de jour que par les bas-côtés dont les fenêtres, jadis sans ornement, sont depuis 1900 divisées par un meneau et pourvues d'un encadrement en pierre. Cela repose un peu la vue et vient rompre d'une façon assez agréable, la désespérante monotonie de ces murs en briques.
Les parties intéressantes de l'église d'Estrées-lès-Crécy sont le chœur et le transept, si la nef y répondait nous aurions ici sans contredit, le plus beau monument de la région. 11 ne faut pas s’attendre cependant à trouver dans un pays qui n’était guère qu’un hameau, un édifice aux vastes proportions et aux décorations somptueuses, non, mais ce qui fait son charme, c'est la belle harmonie de ses
3° La grosse : « L’an 1858, j’ai été bénite par M. Candillon, curé d’Estrées-lès-Crécy, et nommée Marie Geneviève Antoinette, par M. Dercourt maire de la commune et MMe Geneviève Dercourt.
Étaient marguilliers : MM. Buteux, Démons, Maillet Bouchez et Michaux *.
(Cette cloche est décorée d’un crucifix ; à droite et à gauche, dans des médaillons, une Vierge mère et un saint martyr. Dans un troisième médaillon on lit : « Cavillier, fondeur à Amiens ✓>).
(il II est seulement regrettable que M. l’abbé Guillemont, ancien curé d’Estrées-lès-Crécy (1892-1894), n’ait point su s’inspirer des vieux témoins qui subsistent encore dans les parties aveuglées du transept, pour rétablir les fenêtres du chœur absolument dans leur état primitif; c’est là toutefois une critique d’ordre secondaire, et nous faisons des vœux pour que les architectes plus ou moins patentés apportent le même soin dans leurs travaux de restauration, car alors les archéologues, ou même simplement les hommes de bon sens, n'auront plus à gémir sur des réfections ineptes comme celles dont l’église de Dompierre-sur-Authie, nous offre aujourd’hui même un bien fâcheux exemple.
(2) Elle mesurait seulement en œuvre i2m90 de longueur et 6mo5 de large. Quoiqu’elle fut peu élevée, ses murs avaient om-]2 d’épaisseur et les pignons imi2.
(3) Ce portail n’a que im35 de large et 2mô5 de haut. 11 y a une vingtaine d’années on en a brisé le ceintre à grands coups de hache pour y faire passer un dais trop élevé; on n’a pas d’idée d’un pareil vandalisme et il faut le voir pour y croire
Un croquis informe découvert dans le registre de catholicité de 1792 nous montre un second portail au milieu de la muraille méridionale; on y voit de plus que la croix surmontée d’un coq ne se trouvait pas sur le * campenard » mais au sommet du pignon entre la nef et le chœur.
(4) Des traces d’usure produites par les cordes des cloches se voient également dans l’intérieur de l’église.
proportions et la sobriété de son ornementation à une époque où la richesse et le talent déployés n’étaient pas toujours une garantie de bon goût.
Le chœur et le transept sont assis sur un soubassement de grès et de silex taillés formant un damier encore absolument intact. Les contreforts épaulent bien tous les angles; ceux des croisillons sont posés en diagonale; carrés à la base, ils s’amincissent en éperon au-dessus du larmier qui court au-dessous des fenêtres, et se terminent par un pinacle appliqué. Les crochets qui en décorent les rampants sont très sobrement traités, et le fleuron terminal vient s’abriter sous la moulure saillante du bahut qui les coiffe, en les encadrant de la façon la plus heureuse Ces contreforts d’un aspect léger et gracieux semblent particuliers à la contrée ; on n'en trouve guère de pareils dans la région d’Amiens (i), et les belles églises de Poix, de Folleville et d’Airaines, pour ne citer que les plus remarquables, ne nous montrent rien de semblable, tandis que dans le Ponthieu nous en trouvons de pareils à La Broyé, à Douriez, à Crécy. à Dompierre et à Villers-sur-Authie (2).
Le contrefort du nord-ouest offre du côté oriental une petite niche peu profonde avec arc trilobé, en anse de panier, surmonté d’une archivolte.
A la base des pignons du transept, sous un larmier, malheureusement trop peu saillant, règne une frise de feuillages délicatement fouillée, dans laquelle galopent des cerfs, des sangliers et autres animaux sauvages poursuivis par des chiens, toute une chasse, en un mot! Cela nous rappelle que le culte de saint Hubert, patron des chasseurs, est demeuré très populaire aux alentours de Crécy (3).
La corniche formée par un simple talon surmonté d'une plate bande n'a rien de particulier.
Les neuf fenêtres du chœur et du transept (4) sont de même dimension; toutes sont surmontées d’une archivolte garnie de choux frisés plus fins que ceux des contreforts, et d’une petite pointe sans fleuron au sommet de l’arc L’un de ces choux manque à la première fenêtre du chœur, au-dessus de la sacristie, c'est le fait d'une restauration . économique.
Pénétrons maintenant dans l'intérieur de l’édifice.
La longueur totale de l'église d’Estrées-lès-Crécy est seulement de 25m8o, le chœur et la nef mesurant également i2m90. Cette dernière n’a que 6mo5 de largeur, tandis que le chœur mesure 6m85, mais le vide formé par l'ouverture des chapelles du transept, qui vient couper l’église immédiatement après la nef, forme un trompe l’œil tel qu’on ne s'aperçoit pas tout d’abord de cette différence. La largeur de l’église au transept est de i6mi5.
Ce que nous avons dit de la nef dans la partie historique suffit Arrivons de suite au chœur.
Normalement l'arc triomphal devrait se trouver au-delà du transept, à l'entrée du chœur proprement dit. Ici cei arc, dont l’intrados est orné sur ses deux faces d’une guirlande de feuilles de vigne et de grappes de raisin, se trouve en avant
( 1) A Amiens même, des contreforts de ce type se voient à l’église Saint-Germain, au clocher de Saint-Leu et à la salle Saint-Jean à l'Hôtel-Dieu.
(2) Les contreforts de Villers ont, en plus, des niches abritant des statues; ceux de l'église de La Broyé ressemblent absolument â ceux d’Estrées. A Crécy le dessin est le même, mais une exécution moins soignée les rend plus lourds. Quant à ceux de Dompierre plus délicats que ceux de Crécy, sous prétexte de restauration, ils viennent d’étre mutilés de la façon la plus barbare. En Boulonnais, des contreforts semblables se voient aux églises de Dannes, Preures, Mont-Cavrel, etc.
(3) Des frises semblables existent aussi à Douriez, Dompierre et Crécy.
(4) Deux de ces fenêtres ont été condamnées dans le transept, elles éclairaient les chapelles du côté du levant.
du transept vers la nef (i); la raison en est bien simple, c'est que les chapelles ne faisaient point partie du plan primitif et furent ajoutées après coup à la première travée du chœur. Le souci de ne pas rompre la belle ordonnance de l’édifice à l’extérieur, joint à la nécessité de ménager un point d’appui suffisant à l’intérieur ont amené l’architecte à reporter légèrement vers la vieille nef l’ouverture de ces chapelles; c’est pour cela que le sommet des arcs de ces ouvertures ne correspond
pas exactement avec le milieu de la travée. Ce détail bien apparent pour un
observateur n'a rien de choquant et passe inaperçu du public.
Disons de suite que les deux grandes arcades par lesquelles les chapelles communiquent avec le chœur, sont décorées comme l'arc triomphal lui-même. Celle de gauche nous montre une guirlande composée de feuilles de chardon. La décoration de l’arcade de droite est traitée de toute autre manière; elle ne comporte plus, comme les deux autres, des guirlandes finement ajourées, mais les feuilles et les fleurs qui la composent n'en forment pas moins une ornementation délicate et beaucoup plus solide, se rapprochant davantage du style de la Renaissance (2).
Un larmier formé d'un tore léger et d'un cavet peu saillant court à la base
des fenêtres (3), qui sont très élancées. Divisées par un seul meneau, leur remplage
n’est guère compliqué mais tout cela est moderne (1893-1900). Si on examine attentivement les restes des fenêtres aujourd'hui condamnées, on voit qu’elles n'étaient point géminées mais tripartites. Leurs remplages d’une disposition tout autre formaient un réseau fort léger, trop léger même, puisque cette délicatesse fût cause de leur ruine prématurée. Ces fenêtres ressemblaient donc à celles des églises de Villers-sur-Authie et d'Yvrencheux (4).
Toutes les fenêtres de l’église d’Estrées-lès-Crécy sont entourées à l’intérieur comme à l’extérieur d’une moulure prismatique reposant sur le glacis par l’intermédiaire d’une petite base; une seconde moulure, pareille à la première, sépare les deux gorges profondes creusées dans les ébrasements, le tout forme un encadrement simple et gracieux.
Les trois pans du chevet sont égaux. Dans le premier à droite se voit une piscine à double cuvette (5) abritée sous un arc en anse de panier surmonté d’un fronton en accolade; la tige qui porte le fleuron terminal à peine ébauché, traverse le larmier qui fait le tour du chœur au-dessous des fenêtres. Les crochets de l’archivolte n’ont plus l’aspect de choux frisés; ils appartiennent à un type peu gracieux et heureusement assez rare en nos pays du moins. Avec leur longue pointe rampante ils évoquent plus l'idée d’un vulgaire têtard de taille monstrueuse, que le souvenir d’une plante quelconque. Trois moulures prismatiques assez grêles, séparées par deux gorges profondes constituent l’ornementation de cette piscine. Un petit tore courant au fond de la première gorge repose un peu de la sécheresse de toutes ces arêtes vives. Tore et moulures possèdent des bases particulières qui
(1) Le plafond, qui a remplacé l'ancienne voûte en bardeaux de la nef, ayant été établi trop bas, ne se raccorde pas avec l’entrée du chœur et la partie antérieure de l’arc triomphal n’est plus visible.
(2) A Dompierre-sur-Authie, l’intrados de l’un des arcs du clocher nous offre une ornementation tellement pareille qu’elle doit être l’œuvre du même artiste.
(3) Ce larmier n’existe plus dans la chapelle de gauche où on l’a supprimé pour n’avoir pas à le réparer! ! !
(4) Le chœur de l’église d’Yvrencheux mérite une mention. Sans doute il a perdu ses voûtes, et leur chute a entraîné la ruine de ses verrières, mais ses fenêtres, très bien proportionnées, possèdent encore leurs meneaux et leurs jolis remplages flamboyants.
(5) Deux autres piscines plus simples se voient également dans les chapelles du transept, celle de la chapelle méridionale est assez vaste, celle de la chapelle du nord est beaucoup plus petite; leur encadrement est formé d’une moulure et de deux gorges diversement disposées.
s’appuient sur la tablette inférieure. Deux petits pilastres encadrent le tout et complètent la décoration. Carrés à la base, avec angles légèrement abattus, ils prennent ensuite, comme les contreforts, une forme triangulaire et se terminent par des pinacles appliqués dont les rampants sont garnis de petits crochets d’un très bel effet.
Quatre niches fort peu profondes ont été ménagées dans les angles du sanctuaire. Les statues qui les garnissent, supportées par des consoles ornées d'un ange tenant à deux mains un disque sur lequel est sculptée une croix de Malte (i), sont abritées sous de petits dais de style gothique flamboyant, très délicatement ouvragés.
Le chœur et le transept de l'église d’Estrées-lès-Crécy sont couverts d'une voûte assez plate qui s'élève à plus de io mètres au-dessus du pavé. Les formerets encadrent les fenêtres. Toutes les nervures : arcs doubleaux, ogives, liernes (2), tiercerons sont d’égale force et d'un profil à peu près semblable mais non uniforme.
Dans le sanctuaire les retombées portent sur les dais qui surmontent les niches; partout ailleurs sur des culots à tailloirs curvilignes-concaves où toutes les nervures viennent aboutir soit directement, soit par l'intermédiaire d'un épannelage circulaire dans lequel elles se perdent plus ou moins complètement. A part les deux déjà signalés dans la chapelle de gauche comme portant des armoiries, tous ces culots ont de petits personnages accroupis qui portent le tailloir sur leurs épaules; plusieurs sont coiffés du bonnet de docteur, d'autres d’un petit chapeau rond; vêtus d'une longue robe flottante, ils tiennent généralement une banderolle, à l'exception des deux qui se trouvent au-dessus de l’autel dans la chapelle de droite. Ceux-ci en effet n’ont point de phylactère, c’est que le premier, dans l’angle gauche, soulève des deux mains le tailloir qu'il soutient, le poids doit lui paraître d'autant plus lourd qu’il ne porte aucunement sur ses épaules; tandis que l'autre à droite, le seul qui ne soit point revêtu d’une robe, ne semble pas incommodé de la charge
qui pèse sur son dos et joue avec un faucon (?).
Avant d'examiner les détails de la voûte disons que la travée qui précède l’abside n'a de tiercerons que de trois côtés et en manque vers le chevet. C'est là une bizarrerie, un défaut de symétrie que rien n'explique, mais qui n’étonne pas autrement dans un édifice de cette époque. A-t-on voulu mettre ainsi plus en évidence la clef du doubleau suivant, contre laquelle viennent buter toutes les nervures du chevet? C'est possible, toutefois cela n’était nullement nécessaire.
Le centre de chaque travée est occupé par une clef pendante; toutes les autres sont plates. Dans le chœur toutes ces clefs sont historiées, mais la sculpture, déjà médiocre, a encore beaucoup perdu par l'application de nombreuses couches de badigeon dont elle a été généreusement gratifiée.
La première travée est consacrée à la Passion de Notre-Seigneur. Au centre, le voile de sainte Véronique portant l’image de la Sainte Face; à gauche la colonne de la flagellation sur laquelle est perché le coq de saint Pierre (3), entre un faisceau
de verges et un fouet à trois lanières; à droite la lance, les tenailles et la couronne
d’épines; en arrière, sur la ligne médiane l’échelle, une corde à laquelle paraît suspendu un sachet (?), ce ne doit pourtant pas être la bourse du traître Judas, puisque les deniers sont rangés de l’autre côté de l’échelle avec les trois dés des bourreaux. Les deux culots qui reçoivent les nervures de la voûte entre cette
(1) Les deux consoles du fond refaites en 1893 attendent encore le sculpteur.
(2) Toutes les liernes allaient autrefois s’arc-bouter contre les formerets, et on y voyait encore leurs arrachements avant la restauration récente. Cette disposition n’a pas été modifiée dans les chapelles ni dans la travée qui les réunit, mais partout ailleurs les liernes s'arrêtent aujourd’hui au point de rencontre des tiercerons.
(3) Le sculpteur en a fait un oiseau quelconque, poule, canard ou autre, mais il n'a absolument rien d’un coq.
travée et la suivante nous montrent des anges tenant des écussons sur lesquels on voit : à gauche une croix ayant presque la forme d'un tau; à droite une couronne d'épines, qui fait double emploi avec celle de la clef de voûte voisine.
Sur le doubleau un ange avec un phylactère : il sonnait de la trompette
lorsqu’il avait une tête.
Au centre de la seconde travée le Christ en majesté présente à la vénération des fidèles les cicatrices de ses plaies adorables. Assis sur un trône, les bras étendus rejettent en arrière le large manteau qui, laissant la poitrine découverte, retombe ensuite sur les genoux, le divin Sauveur écrase de son pied vainqueur le serpent infernal contre le globe qui lui sert d'escabeau (i). Les trois autres clefs de cette travée n’ont absolument rien d'intéressant. Celle de gauche montre un objet informe, la pâquerette de droite doit être une refaçon et la première, en avant, réparée en 189J, est dépourvue de tout ornement.
Le Christ a souffert; il est ressuscité, mais s’il règne aux cieux il n’en continue pas moins à s'offrir chaque jour en sacrifice sur nos autels. C’est vraisemblablement cette pensée qui a donné l'idée de décorer d'un agneau pascal, figure de la sainte Eucharistie, la clef suspendue immédiatement au-dessus de l'autel, au point où les nervures du chevet viennent aboutir au dernier arc doubleau. Cet agneau pascal est sculpté sur un large écusson issant d'une couronne de gloire. Remarquons que c'est de la patte senestre qu'il tient la petite croix au sommet de laquelle flotte l’oriflamme.
Sur les clefs voisines, entourant l’Agneau, se voient les symboles des Évangélistes. A gauche le lion de saint Marc, au fond l’aigle de saint Jean et à droite le veau de saint Luc, car ici c’est bien le « vitulus » du texte sacré, et ses cornes naissantes sont à peine visibles. Ces animaux portent des phylactères. S'ils paraissent grossièrement exécutés, la faute n’en serait-elle pas encore au lait de chaux dont on les a trop souvent abreuvés? L’homme, qui devrait représenter saint Mathieu, ne s’y trouve pas; sa place était tout indiquée en avant, mais c’est précisément en cet endroit, que le manque de tiercerons signalé plus haut, a entraîné, comme conséquence nécessaire, la suppression de la clef de voûte qu’il aurait pu occuper.
Les dimensions des chapelles formant transept sont assez restreintes (2). Les voûtes sont aussi élevées que celle du chœur, et pour n’en point changer le tracé il fallut relever d’une façon notable les culots qui dans les angles reçoivent la retombée de leurs nervures.
Dans les chapelles il n'y a plus de clef centrale. On voit au milieu de la voûte l’ouverture béante par où s’insérait autrefois la double queue d’aronde au moyen de laquelle elle était suspendue au plafond. Quant aux clefs secondaires leur décoration est des plus hétérogènes. Sur la première, à l’entrée de la chapelle septentrionale, du côté du chœur s’étale une maigre feuille de chardon; la clef à gauche porte simplement la date de 1687; celle de droite au-dessus de l’autel est ornée d'une jolie fleur de lys ftorencée, et au point de rencontre des tiercerons, près de la fenêtre du fond s'épanouit la double corolle d'une fleur à six pétales. Une fleur absolument semblable, bien qu’elle n'ait que cinq pétales, se voit aussi dans la chapelle de droite où nous retrouvons également, au-dessus de l’autel, la feuille de chardon. Les
(1) Cette figure du Christ, que nous voyons ainsi suspendue dans le vide et les pieds posés sur un globe terrestre, nous rappelle ce passage du prophète Isaïe : Cœlum sedcs mea , terra autem scabellum pedum meorum (lxvi, i). L’artiste y avait-il songé?
(2) La chapelle de gauche mesure 3"'90 sur 4m30, celle de droite 3m8o sur 4m25. Ce sont là des anomalies qui ne sont point rares dans les monuments élevés durant la dernière période du style gothique.
deux autres clefs portent des animaux; à droite un griffon lustre les plumes d'une de ses ailes, et au fond, près de la fenêtre, se montre une salamandre. On sait qu elle était l'emblème de François 1"; a-t-elle été placée là pour rappeler que les travaux achevés vers la fin du xvu' siècle avaient été commencés sous le règne du roi-chevalier? C'est possible, mais nous n'oserions l’affirmer.
En terminant disons qu’en dépit des badigeonnages répétés, des traces de peinture, bien visibles encore, au rond-point du sanctuaire et surtout dans la chapelle de droite, nous prouvent que les ciels de voûte de l’église d’Estrées-lès-Crécy avaient reçu une riche décoration polychrome.
Le mobilier de l'église d'Estrées est peu intéressant. Le maître-aute', en chêne, de style Louis XV, est fort beau, bien qu’il n'ait plus de retable. Cet autel, qui provient de 1 ancienne église de Beauval, possède un tabernacle tournant comme on en voit dans beaucoup d’églises rhénanes.
Signalons en outre deux statuettes en bois : une sainte Anne du xvie siècle, et surtout un joli saint Nicolas du xvne siècle; puis quelques tableaux modernes de Letellier d Amiens, dont deux : Notre-Dame du Saint-Rosaire, et saint Jean communiant la I rès Sainte Vierge, ne sont pas sans mérite.