LE SOUTERRAIN ET L'ÉGLISE
H iermont est une ancienne ville dont l’enceinte fortifiée se reconnaît encore en plusieurs endroits par un vallonnement assez accentué.
A côté de l’église, dans l’ancien cimetière, est l'entrée d'un souterrain considérable; une pente tortueuse, très habilement voûtée et maçonnée, s’enfonce, dit M. Prarond, dans s les entrailles de la terre; la voûte est formée d’arceaux superposés, en tiers-point.
« On descend dans cette crypte par une rampe de 24 mètres de longueur; cette partie du souterrain est voûtée en briques (1); au bas de la rampe le couloir fait un léger coude à droite et nous met au premier carrefour. Cette seconde partie du souterrain a 21 mètres de longueur., et, comme la rampe qui précède, quatre pieds de haut environ. Le grossier ceintre ou plafond de craie s’abaisse davantage encore sur nos têtes au premier point où le souterrain va bifurquer; mais le passage franchi, la voûte s’élève et les rues qui s'ouvrent devant nous ont six pieds et demi environ de hauteur et les chambres que nous visiterons de cinq à six pieds. Annonçons vite, pour la clarté, que le souterrain d'Hiermont ne se compose, à proprement parler, que de deux grandes rues. La première, prolongation, à peu près, du couloir qui nous a amenés, s’appelle la rue Bossue ; elle est longue de 66"'666 et large de imD2; elle donne accès dans vingt et une chambres, dont treize à droite et huit à gauche. Quelques-unes de ces chambres sont doubles et même
(iï Cette voûte est en pierre.
triples. Ainsi, parmi les treize de droite, une est triple et deux sont doubles; parmi les huit de gauche une seule est double. (Je désigne ces chambres multiples en groupes pour faire saisir plus facilement le plan de notre souterrain que compliqueraient plus d’indications de couloirs et de culs-de-sac). Cette première rue visitée, revenons à notre premier carrefour pour aborder la seconde grande voie où nous conduira (à droite de la première rue) un couloir très étroit traversant d'abord deux chambres de forme approximativement ronde. Nous nous sommes glissés dans le couloir; la seconde des chambres rondes nous met par deux ouvertures dans cette seconde rue, dite rue droite et qui compte la même longueur environ que la première sur la même largeur jusqu’à un embranchement que nous nommerons le second carrefour. La rue droite donne accès à vingt-cinq chambres (douze à droite et treize à gauche); quatre à droite sont doubles, tandis qu’à gauche une est triple et trois sont doubles. A l'endroit où s’ouvre la plus avancée des chambres à droite, un nouveau carrefour.se présente. La prolongation de la rue que nous suivons formant un cul-de-sac peu profond donne accès à deux chambres (une à droite et une à gauche), et un autre couloir formant avec notre rue un angle presque aigu, aboutit à quatre chambres, dont une à droite et trois à gauche. (Ces dernières communiquant par un dernier couloir étroit).
« Bien que la disposition générale du souterrain soit assez simple, ainsi qu’on a pu le remarquer, il serait assez difficile peut-être dans l’obscurité, en raison du grand nombre de chambres creusées dans les murs et provoquant l’erreur des pas, de retrouver sans de longs tâtonnements l’entrée à la lumière sur la place de l'église. Des récits d’égarements courent dans Hiermont, et lorsque je visitai le souterrain, mon guide, abaissant dans une encoignure le suif qui brillait entre ses doigts, attira mes yeux, — c’était le point pathétique de l’exploration, — sur une place teinte d’une couleur douteuse et me raconta qu’à cette place même, un homme, perdu sans flambeau, s’était déchiré les mains et le front dans le désespoir et dans la faim, pour ne laisser qu’un cadavre aux visiteurs qui vinrent plus tard.
« Tout n’a pas ce caractère sinistre dans l’histoire de la crypte. On assure que les magisters du village ont cherché parfois avec leurs élèves la température sèche et tiède des salles de craie dans les hivers rigoureux, et que, dans un temps dont on se souvient, les femmes se sont rassemblées pour filer le soir sous les mêmes voûtes protectrices, quand les grands froids les chassaient des pauvres foyers de leurs maisons. Je puis assurer avoir vu aux murs de quelques chambres la trace de la fumée des lampes ».
J’ai reproduit en ’ entier cette description, due à M. Prarond (i), car je ne saurais mieux aire. Au-dessus de l’entrée du souterrain s’élève une croix de pierre mutilée, à fût cylindrique et base informe.
L’église d’Hiermont est intéressante, quoique les siècles et les guerres l’aient ravagée. A l’ouest, tour de pierre, datée de 1720, et tourelle d’escalier. La nef est sans caractère; ses bas-côtés semblent avoir été primitivement moins longs qu’elle; ils avaient alors trois travées, et leurs arcades reposaient sur deux énormes et lourds piliers cylindriques, sans chapiteaux. Plus tard, on prolongea les collatéraux vers l’occident, en éventrant les murs de la nef qui sont d'une grande épaisseur (2). Tout cela forme un ensemble extrêmement lourd et disgracieux.
(1) Histoire de cinq villes . ; Saint-Riquier elles cantons voisins, t. II, 1868, pp. 423 et sq.
(2) Le même désastreux travail a été fait à Estrées-lez-Crécv. (Voir p. ;6j.
Le chœur a perdu ses bas-côtés, mais les arcades sont encore apparentes, du moins au sud; leur arête ornée d'un tore indique le xme siècle. Le chevet, aujourd’hui droit, a été refait, ainsi que le mur nord, et n'a plus aucun caractère. Mais les deux travées rectangulaires qui subsistent ont conservé une voûte remarquable (quoique un peu basse), du xvic siècle avancé, à pendentifs d'une hardiesse rare.
Les nervures forment étoile. Dans la travée du chevet, les quatre clefs secondaires représentent les symboles des Évangélistes, encadrant une clef pendante où se voit la représentation de la Trinité : Dieu le Père, assis, tient devant lui son Fils crucifié; le Saint Esprit plane au-dessus de la tête du Père.
La clef du doubleau, également pendante, est un cube orné, sur ses quatre faces, de niches renaissance encadrant des statuettes; on reconnaît saint Nicolas (les trois enfants dans le baquet, auprès de lui); sainte Marguerite, ou sainte Catherine (?) tenant une épée; les deux autres personnages sont des évêques; l’un tient un objet allongé qui peut être le marteau de saint Éloy; l'autre est accosté d'un petit personnage (donateur en prières: ou persécuteur vaincu?). Le badigeon, dont ces curieuses sculptures sont barbouillées, empâte les détails et rend l'identification malaisée.
La clef de la première travée est semblable à la précédente; deux de ses statuettes, la Vierge-Mère (à l'est) et saint Jean-Baptiste (à l’ouest) se reconnaissent sans hésitation; les deux autres, — têtes nues, longues barbes, — tiennent des phylactères et sont des prophètes ou des apôtres. La face inférieure du pendentif porte un écusson : au chevron accompagné de trois pots (à anses), les deux du chef affrontés (i).
Les clefs secondaires de cette travée représentent : le soleil; la lune; un écu coupé en chef d'un lion issant, en pointe de trois annelets ou mâcles, 2 et 1 ; un autre écu, en lozange, aux mêmes armes. Le premier est timbré d’un heaume, cimé d’un lion issant et soutenu par deux lions gardants.
Les nervures avaient reçu un commencement de sculpture décorative autour des clefs (feuillages, etc.), mais on n’a pas donné suite à ce travail. Telle qu’elle est, et malgré son peu d’élévation, cette voûte est un des plus jolis travaux de la Renaissance en Ponthieu; elle est certainement postérieure à la suppression des bas-côtés du chœur et à la refaçon du chevet, ce qui reporte ces mutilations à une date reculée.
L’écu aux trois pots semble être celui des Le Pottier (d’Abbeville, différents de ceux de Montreuil qui avaient d'autres armes) : d'azur au chevron d'or surmonté d’un croissant d'argent, à 3 pots d’or, 2 et 1 (2). Le croissant serait une brisure; il n’est sûrement pas sur la clef de voûte (3).
Quant à l’autre blason, c’est sûrement celui des Le Vasseur, seigneurs d'Hiermont et de Neuilly-le-Dien au x\T siècle : d’argent à la fasce de sable surmontée d’un lion naissant et accompagné en pointe de 3 croissants de sable (4).
(ij Si cette expression héraldique peut s’appliquer à des pots!
(2) Dom Grenier; F. de Rosny, Recherches généalogiques , t. III, p 1173.
(3) A l’église Saint-Paul d’Anvers, sur une pierre tombale de la famille T'Serwouters, il y a un quartier Pottiers : de gueules au chevron d argent accompagné de 3 pots à anse du même (non affrontés). (Inscriptions funéraires et monumentales de la Province d' Anvers, t. V, p. 6).
(4) M's de Belleval, Nobiliaire de Ponthieu, 2e édition, col. 621; il dit que toutes les branches cadettes ont interverti les émaux, et donne pour supports deux lions et pour cimier un bras armé tenant une épée nue.
Pierre Le Vasseur, écuyer, seigneur d'Hiermont, capitaine de la ville de Saint-Riquier, allié : i° à Claude de Boubers; 20 par contrat du 8 février 1548, à Marie Cordier. D’où (ier lit) : Charles Le Vasseur, écuyer, seigneur d’Hiermont et de Neuilly-le-Dien, marié par contrat du 13 septembre 1541 à Marguerite Le Brun. D’où : Hugues, écuyer, seigneur d’Hiermont, capitaine de chevau-légers, allié vers 1579 à Françoise Carpentin. D’où Marie, dame d’Hiermont, mariée le 6 octobre 1608 à Oudart de Brestel, écuyer, seigneur de Bonnelles. (M ’ de Belleval, op. cit., col. 618).
Notons, dans l’église d’Hiermont, un Dieu le Père en ronde-bosse, à mi-corps, bois, d’un bon travail (xviic siècle).
« Le château d’Hiermont, construit en 1412, était quadrangulaire. Ses murs en pierres de taille portaient trente-six toises de longueur sur chaque face et trente-deux pieds de hauteur. Une grosse tour les flanquait aux angles. Dans l’intérieur s’élevait le donjon, entouré d’une seconde muraille et de fossés. Cette forteresse, l'une des plus importantes du pays, servit de refuge en temps de guerre aux populations voisines. Elle fut détruite en 1 636 par les Espagnols » (1).
Dans le cimetière d’Hiermont se trouve une chapelle de « Notre-Dame de Manâtre », très ancienne; on la dit contemporaine de Hugues Capet; que son origine remonte jusque-là, c’est possible, mais l’édicule actuel est dépourvu de tout caractère; et bien que l’état de la pierre accuse une certaine antiquité, il est impossible à un archéologue de lui assigner une date (2).