‹ La Picardie historique et monumentale (volume 2)Chapitre 7 sur 63 · LE CHATEAU · texte numérisé non relu

LE CHATEAU

M. Paul de Boiville possède dans ses archives, au château de Bouillancourt, un volumineux dossier relatif à un procès entre M. de Richemond, seigneur de Bouillancourt et un habitant de ce village. Ce procès engagé en 1764 se prolongea plusieurs années Un nommé Turle, cordonnier, possédait une masure située sur le bord du fossé du château. Ses ancêtres avaient acquis cette propriété d'un certain Caret, garde des bois de Bouillancourt, qui l’avait reçue lui-même au commencement du xvue siècle du duc de Mantoue, seigneur de Bouillancourt.

Depuis longtemps déjà les seigneurs de Bouillancourt permettaient aux piétons de suivre le fossé pour gagner les maisons construites sur le bord : simple tolérance, dont les habitants qui évitaient ainsi un long détour, n’étaient pas en droit de se prévaloir pour réclamer une servitude de passage. Turle, de simple manouvrier devient cultivateur, et comme son unique sortie s'ouvre sur une ruelle, il prétend qu’un chemin dû existe au fond du fossé. Il y passe avec ses chevaux et sa charrette, d’où procès. M. de Richement finit par avoir raison de l'obstiné paysan, mais non sans peine, car celui-ci, bien que sa cause ne fût guère défendable, n'avait pas hésité à en appeler d’un premier jugement.

Parmi les pièces du procès, nous trouvons sur les origines du château de Bouillancourt de précieux renseignements que M. de Richemont puisa dans ses archives et dans une histoire manuscrite de l'abbaye de Séry, que possède aujourd'hui la bibliothèque Sainte Geneviève, et qu'utilisa Darsy pour écrire son histoire de l’abbaye. Turle accusait son adversaire de faire parade d’une érudition déplacée. Nous devons savoir gré au seigneur de Bouillancourt d’avoir mérité ce reproche.

L’ancien château qui lors du procès, en 1764, comprenait encore quatre tours, ne se compose plus actuellement que de deux tours rondes en pierre, à la base

de Manessier vicomte de Selincourt. Depuis bien des années, on n’avait vu une aussi belle fête à Biencourt. Toutes les femmes et filles allèrent au château présenter des bouquets avec des compliments et tous les hommes et garçons rangés en haye dans la cour du chateau firent pour lors une décharge générale. Le moment de la bénédiction de la cloche fut annoncé par une autre décharge. Après avoir rechargé les armes on forma deux rangs de la grille du chateau à l’église. Le seigneur et dame et autres, passans entre les deux rangs étoient salués par un coup de fusil. Après la cérémonie fut faite une autre décharge générale dans la cour du château Monsieur de Biencourt donna trois louis et une pièce de damas de quoi faire la plus belle chasuble qui existe actuellement. Dans la même année fut fait le pavement de la nefle de l’église aux dépens de la fabrique, ainsi que le beffroy et les trois marteaux des cloches. Je fis aussi paver le chœur à mes dépens. Dans la même année, furent posés aussi les bans du seigneur, de M. de Rambures et des marguillers. Je fis oter une vieille balustrade qui séparait le chœur d’avec la nefle, ainsi qu'un casse nés qui était à la petite porte. Desaint.

Arch. mun. de Biencourt, Registres aux baptêmes.

Citons encore le document suivant : « le vingt-cinq janvier mil sept cens soixante sept est décédée et le lendemain a été inhumée dans l’église de cette paroisse, près l'autel de la Sainte Vierge, par nous curé de Witainéglise, damoiselle Marie Anne de Rambures âgée de quatre vingt quatre ans et cinq mois, en présence de Messieurs du Plouy, maréchal des camps et armées du roy, de Berteville, garde du corps du roy, chevalier de l’ordre royal militaire de Saint Louis et de Rambures, ancien lieutenant de cavalerie, ses neveux — Arch mun. de Biencourt. Registre aux décès.

empâtée, séparées par une courtine également en pierre. C'est tout ce qui reste de I antique forteresse dont le pian figurait un hexagone régulier, flanqué à chacun de ses angles d'une tour circulaire. Comme au château de Boulogne-sur-Mer, il n'y avait pas de donjon.

Bouillancourt. — Plan du Château dressé au xviii® siècle.

Se fondant sur le caractère de longues et étroites meurtrières, encore visibles aujourd’hui, M. de Richemond faisait remonter la construction aux temps antérieurs à l'invention du canon, antérieurs par conséquent au xtve siècle. L’absence de voûtes, de nervures, de moulures, rend difficile l’établissement d’une époque certaine. Rien ne s’oppose toutefois à dater ce qui demeure du vieux château du commencement du xm" siècle, puisqu’aussi bien un texte nous apprend que dès cette époque un château existait à Bouillancourt. Guillaume de Cayeu avait érigé dans une des tours, sans doute dans une des tours de l’Est, comme au château de Boves, une chapelle dédiée à saint Euslache. Il voulut qu'elle lut desservie par un des religieux de Séry. Au mois de juillet 1218, il faisait à l'abbaye une importante donation, à la condition qu'elle lui fournirait toujours un chapelain pris dans son sein. Prévoyant des difficultés pour 1 avenir, il stipulait expressément que l’abbé n’aurait jamais le droit, soit par colère, soit par rancœur, à son égard, ou à l’égard de ses héritiers de le priver

de ce chapelain. De son côté, il s’engageait en son nom, comme en celui de ses héritiers, à ne jamais faire chevaucher ledit chapelain, ni en guerre, ni aux tournois (i).

« Six redoutables tours disait M. de Richemont, hautes au moins de soixante pieds, unies ensemble par de gros murs doubles et qui renfermaient des galeries de communication entouraient une' cour, à présent ovale, de 5e sur 70 pieds. Le corps de logis du seigneur, bâti d'une tour à l'autre, vers 1640, avait donné cette forme ovale à la cour intérieure du château qui avant ces bâtiments était d’une forme ronde et comme le centre obscur de la forteresse. La porte du château étroite, et de plus de huit pieds était défendue par une herse, par des créneaux et des mâchicoulis. Cette porte avait aussi fossés et pont levis, indépendamment d'ouvrages extérieurs. Des fortifications antérieures ne permettaient pas d'approcher de la grande porte du château. Elles consistaient en un grand terrain carré ou avant cour de 220 pieds, délendu par des tours construites de distance en distance sur les bords d'un fossé large et profond qui environnait entièrement l'avant cour et le château, et qu’on ne traversait qu'au moyen d’un pont levis. >

Dès le xiie siècle, Bouillancourt appartenait à la famille de Cayeu. En 1453, Hugues de Cayeu vendait Bouillancourt au comte d'Etampes. Puis nous relevons successivement parmi les seigneurs de Bouillancourt les noms d'Antoine et René de Mailly, d'Henriette de Clèves, de Charles de Gonzague, duc de Nevers, de Charles de Rambures, d'Henri d'Orléans, duc de Longueville, de Jean l'Yver, de François Roussel, de Jacques le Boucher d’Ailly, seigneur de Richemont (2). En 1886, le château et les magnifiques bois qui l’environnent étaient laissés par la dernière héritière de Richemont, Madame d'Ailly de Richemont à sa cousine Madame Paul de Boiville (3).

De tous les possesseurs de Bouillancourt, le plus illustre est sans contredit Charles de Gonzagues-Clèves, duc de Nivernois et de Rethelois, prince de Mantoue, marquis de l'Isle, châtelain de Saint-Valery-sur-la-mer, seigneur de Bouillancourt-en-Sery, pair de France.

te Est-il admissible, disait M. de Richemont, qu'un aussi puissant prince que le duc de Mantoue, en gratifiant son garde ait voulu dégrader sa forteresse de Bouillancourt et en détruire le principal retranchement par la suppression et l’aliénation d’un vaste fossé, Plus les seigneurs sont élevés par leur naissance, leurs dignités et leur puissance, plus ils sont jaloux des prérogatives de leurs terres qui contribuent à maintenir le respect qui leur est dù. »

« La prérogative d’avoir des tours et des châteaux, ajoutait-il, n'appartient qu’aux barons et gentilhommes qui ont toute justice en leurs terres, et de nos jours, Louis le Grand a accordé comme une récompense à M. Riquet, auteur du canal de Languedoc en 1670, la permission d’avoir un château avec tours crénelées. »

Fit Richemont poursuivait : « Un intérêt puissant, d'ailleurs, engageait le duc de Nivernois à conserver en état de défense la forteresse de Bouillancourt. Les fureurs de la Ligue qui mettaient en feu tout le royaume désolaient principalement la Picardie, où elle reçut sa dernière forme en 1577 par la signature de près de 200

(]) .... nec praetermittendum quod abbas de Sery canonicura Capellanum sive propter iram, sive propter rancorem quemlibet erga me vel heredes raeos conceptum. a dicta capellana non poterit aliquatenus amovere. Ipsum autem capellanum heredes mei, neque in guerra. neque in torneamento, vel alibi, unde Christi rainisterium in dicta capella retardetur, secum facient equitare. — Darsv. Description archéologique et historique du canton de Gamaches. Amiens 1858, in-8°. p. 211. (Extrait du tome XV des mémoires de la Société des Antiquaires de Picardie).

(2) R. de Belleval. Les fiefs et les seigneuries du Ponthieu et du Vimeu. Paris 1870, in-4e, p. 55.

(3) M. de Boiville avec une obligeance parfaite m’a communiqué ses titres de propriété et fait connaître l’histoire de Bouillancourt ; je le prie d’agréer mes meilleurs remerciements.

gentilshommes que M. d’Humières, gouverneur de Péronne, y assembla. Ce fut en cette ville que le manifeste de la ligue parut en 1 585 ; le décret capable de flétrir la Sorbonne est de 1 58g. Les émissaires de cette funeste Ligue eurent encore part à la surprise d'Amiens en 1597. La prise d’Amiens arriva à la fin du carême et le maire débuta par ces paroles pour complimenter le général espagnol : « desiderio desideravi hoc pascha manducare vobiscum. » La plupart des gentilshommes du Vimeu, où est situé Bouillancourt, étaient dans le parti contraire à Henri IV, notamment le seigneur de Rambures, dont le château distant d'une lieue de celui de Bouillancourt était en état de résister au canon.

« Comment donc imaginer que le duc de Nivernois qui avait succédé à Louis, son père, qui rendit de si grands services dans les troubles de l'Etat sous le règne de Charles IX et les suivants, ce duc de Nivernois, gouverneur de province comme son père et qui mourut le 21 septembre 1637 en réputation d'un des plus grands hommes de l'Etat, n’ait pas conservé sa forteresse de Bouillancourt dans l’état où elle pouvait servir à maintenir l'obéissance due au souverain, dans cette partie de Picardie- presque soulevée par le fanatisme des gentilshommes qui y dominaient.

« Il est donc constant que dans ces temps d'horreurs et de troubles plus propres à la Picardie et au Vimeu, le duc de Nivernois, vers 1600, temps qui touche à la prise d’Amiens en 1597, aura employé tous ses soins à maintenir les fortifications de Bouillancourt et il serait insensé qu'il eût alors concédé le fossé à son garde.

« En feuilletant des titres de famille, il m'est tombé sous la main un certificat dû seigneur de Rambures qui répand une nouvelle lumière sur les dernières observations. La seule curiosité engagerait à le rapporter en entier :

« Nous, Jehan de Rambures, chevalier de l'ordre, capitaine de cinquante hommes d'armes et lieutenant général au pays de Boulenois, certifions à Messieurs maïeur, prévôt et échevins de la ville d'Amiens et tous autres qu'il appartiendra, que Antoine Tillelte, escuier, seigneur de Druquetel, demeurant au village de Cambron, bailliage d’Amiens, est bon catholique et nous a toujours accompagnés aux guerres de Boulenois y portant les armes pour le service de sainte Union ; et luy avons baillé ce présent certificat pour luy servir et valoir ou besoin sera. Fait en la ville d'Amiens, le 12 juillet mil cinq cent quatre vingt neuf. » Signé de Rambures.

« Voilà une preuve sans réplique des intrigues sans nombre de cette dangereuse ligue qui infectait toute la Picardie. Le seigneur de Rambures, un des plus qualifiés et puissants de la province, qui demeurait à une lieue de la Bresle et de Bouillancourt, confins de Normandie, avait accepté la qualité de lieutenant général du Boulonois pour la Ligue, y allait faire la guerre à vingt lieues de son château, accompag-né des gentilshommes de son pays, et se reportait ensuite à Amiens, à plus de vingt lieues du Boulonais pour y conférer et prendre des mesures avec le corps de ville et leur proposer les sujets qu’ils pouvaient employer dans leurs levées publiques ou secrètes. »

Cette page, une des plus intéressantes de tout le dossier et véritable réquisitoire contre la Ligue montre combien restait vivace encore le souvenir des luttes religieuses en Picardie, en plein xviii0 siècle. Une aussi vibrante déclaration de loyalisme ne pouvait manquer d’impressionner favorablement les juges.

Plusieurs belles tapisseries décorent les salons du château de Bouillancourt. Il faut citer surtout un magnifique panneau du xvie siècle, de 5 m. de large sur 4 m. de haut et représentant, d'un côté une école de garçons, et de l’autre une école de filles. C’est une pièce de musée qui conserve toute sa fraîcheur de coloris.

L’EGLISE

Construite primitivement dans l'enceinte du château, l’église de Bouillancourt fut démolie en 1430 par Hugues de Cayeu qui voulait dégager les abords de la forteresse et la rendre d'une défense plus facile (1). Depuis vingt ans, les habitants étaient privés d’église, quand Jean de Bourgogne, comte d’Etampes, seigneur de Bouillancourt. par lettres données à Hesdin, le 20 septembre 1450, leur permit d’en édifier une nouvelle. Mais en même temps, il stipulait formellement qu'elle ne devrait pas s’élever sur remplacement' de l’église démolie : « pour ce que la place où elle souloit estre est si prochaine de notre forteresse, ils [les habitants] n’enduroient bonnement se rassurer et la faire faire en laditte place, doubtant que en temps à venir, elle ne fut de rechief démolie et abattue, et pour ce éviter, si nostre plaisir estoit, la feroient volontiers asseoir au lieu et en la place là où est le presbytère... » Toutefois, ajoute l’historien de l’abbaye de Séry, les habitants en dépit de cette autorisation , n'élevèrent leur église que trente ans plus tard. C’est l'église actuelle. Elle comprend une nef et un chœur très simples, mais d'élégantes proportions. Le clocher qui se dresse à l'Ouest et dans l’axe, est une construction postérieure sans mérite archéologique, et les deux chapelles qui forment les bras du transept appartiennent à l’époque moderne. Le chœur terminé par trois pans égaux est de même hauteur que la nef, mais plus étroit, et par une anomalie qu’on ne s'explique pas, au lieu#d'en former le prolongement dans le même axe, il se reporte sur l’alignement du mur latéral Sud. La voûte en arc brisé se compose de caissons encadrés de baguettes de bois mouluré; des entraits avec poinçons la divisent, et des blochets ornés de bustes de saints sortent des sablières sculptées. On y voit sur un écusson les trois maillets de Mailly.

Les fenêtres coupées par un meneau central ont un remplage flamboyant orné de soufflets et de mouchettes ; toutefois une fleur de lys se voit dans le tympan d’une fenêtre de la nef. La double archivolte et les piédroits qui enveloppent les fenêtres, au lieu de présenter une forme prismatique bien caractérisée, sont toriques avec un méplat, et les piédroits sont privés de bases. A l’extérieur, une archivolte à retours horizontaux couronne chaque fenêtre.

On remarque dans l’église un petit groupe en bois composé de cinq personnages et représentant une mise au tombeau. Il date du xvie siècle.

(1) F. I. Darst. Description archéologique et historique du canton de Gamaches, Amiens, 1858, in-8° (extrait du tome XV des mémoires de la Société des Antiquaires de Picardie), p. 208.

L'une des fenêtres conserve encore deux petits panneaux anciens, compris dans des verrières modernes et dont le style décèle également le xvi* siècle Dans l'un, saint Martin partage son manteau avec un pauvre. Un phylactère porte l’invocation : J)ancfrt ïï)attine ova pvo itoGie Deux donatrices sont agenouillées au pied du saint. L’autre sujet figure l'Annonciation avec l'inscription : Jfvc &)arta gratta. Le donateur, un prêtre, se nomme Nicole Durot, comme l’atteste au bas de la verrière cette inscription : fâenc Dicofc Qurot, cure îwbit fieu.

Le béniter est un ancien mortier de pierre.

Une litre se voit sur le mur extérieur du chœur. Les armoiries surmontées d une couronne de comte sont, à dextre : d’or au sautoir de sable, accompagné de quatre aigles de même qui est Le Boucher d’Ailly de Richemont, et à senestre : d argent au chevron d’or, accompagné en chef de deux étoiles de même et en pointe d'une rose de gueules, qui est de Mons d’Hédicourt. (i)

Une dalle tumulaire relevée contre le mur de la chapelle recouvrait les restes de Marie, Françoise, Firmine de Mons, femme de Jacques, Joseph Pascal Le Boucher d'Ailly de Richemont, décédé le 17 janvier 1786, à l’âge de 27 ans. Une longue inscription en partie effacée rappelle les vertus de la défunte.

Un bon tableau dans un joli cadre du xvme siècle représente une adoration des bergers

BOUTTENCOURT ET L’ABBAYE DE SERY

Page 1